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LIV. IL

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res, et plus insensibles que les rochers, si nous n'ouvrons ici les yeux, et si nos oreilles ne sont ouvertes. Les pierres se sont fendues à ce spectacle inouï, ah 1 demeureronsnous sans sentiment? La voix du sang d'Abri s'est fait entendre a vos oreilles divines, n'entendrons-nous point la voix du sang d'un Dieu?

Mais ses anéantissements ne finissent pas avec sa précieuse vie; il s'anéantit lui-même d'une manière encore plus surprenante dans lesacrement de son amour, en la divine Eucharistie. En son incarnation il cache toutes ses grandeurs sous la forme de l'homme ; dans le sacrement de son amour, il le cache non pas seulement sous le voile d'une nature raisonnable, et même d'une substance, mais sous des accidents; encore en sa naissance il y paraissait comme un enfant, et en sa mort comme un homme; dans ce sacrement il n'y paraît point du tout : si l'on en jugeait par les yeux du corps, on n'y verrait qu'un peu de pain et de vin : en sa naissance s'il avait les pieds et les mains liés de bandelettes, il avait la liberté de soupirer et de répandre des larmes pour marquer ses peines , il narle à la croix ; dans ce sacrement on a beau lui faire des outrages, il n'y soupire, il n'y parle, il n'y donne pas la moindre marque de <e qu'il est.

En son premier avènement, il n'habite qu'en quelques lieux; dans le très-saint Sacrement il sera en autant de lieux qu'il y aura d'églises et de chapelles où l'on célébrera le très-divin sacrifice. En son premier avènement, il n'a demeuré avec les hommes que durant trente-trois ans accomplis; dans le mystère de son amour, il y restera tout le long des jours et des nuits jusqu'à la consommation des siècles, dans tous les endroits habitables de la terre où il y aura des tidèles.

Toutes ces vérités sont de foi, tous les catholiques en conviennent; mais en confessant qu'ils reconnaissent Jésus-Christ dans le très-saint sacrement de l'autel, ils le renoncent par leurs actions, et on ne saurait trop le dire. Quand le Fils de l'homme viendra, pensez-vous qu'il trouve de Ja foi sur la terre? quand il e*t entré dans le monde, il y a été très-mal reçu, mais on ne le connaissait pas. Comment ceux qui demeurent d'accord qu'il est Dieu, qui protestent qu'ils croient, sans douter, qu'il est réellement et corporellement au très-saint sacrement de l'autel, l'y reçoivent-ils? En combien de lieux dans les villages y réside-t-il dans un chétif tabernacle de bois, en des ciboires d'étain, étant reçu sur des corporaux très-malpropres, le linge qui sert à ses autels étant souvent très-sale? mais ce qui passe tout entendement, nous ne croyons point exagérer quand nous nousexprimons de la sorte, quelle réception lui fait-on dans les chapelles domestiques des gentilshommes et des seigneurs? La chapelle est-elle le lieu le plus orné de la maison? Y voit-on la plus belle tapisserie"? Est-ce dans la chapelle que le service de l'argenterie se trouve, le beau

OEUVRES COMPL. DE BOLDON. 1

linge, les meubles les plus "précieux ? Ah Dieu 1 combien en est-on éloigné ! Nous n'outrons point les choses quand nous disons que les filles de chambre, que les laquais ont souvent des habits plus propres que Jes ornements de l'autel.

Mais les chapelles des ecclésiastiques mêmes, en quel état sont-elles , celles particulièrement qui dépendent de leurs bénéfices? Nous en avons vu plusieurs servir à retirer les choses les plus viles, sans ornements, et dans un état si lamentable qu'on aurait de la peine à le croire. Je demande ensuite à ces ecclésiastiques, à ces seigneurs, à ces dames, ce qu'ils feraient si le roi leur faisait l'honneur de venir chez eux. Nous avons su que l'on a fait une dépense de cinquante mille écus pour le recevoir en passant : ici ce n'est pas une visite d'un ou deux jours; elle se fait autant de fois que l'on y célèbre les divins mystères. Hélas 1 quelle dépense fait-on pour "avoir cet honneur? Disons plus, toutes ces personnes recevraient-elles, même un gentilhomme, une dame, une personne considérable, comme elles reçoivent un Dieu? Ne donne-t-on pas la plus belle chambre de la maison? Ne serait-on pas hontenx de faire servir à table du linge pareil à celui qui souvent sert à l'autel?

Cependant ces ecclésiastiques, ces seigneurs, ces dames, que de dépenses ne fontils pas pour orner leurs corps, pour parer leurs maisons, pour avoir de beaux jardins, pour satisfaire à leurs divertissements, aux jeux et aux autres recréations ! On trouvera de l'argent pour avoir des chevaux, pour nourrir des chiens, et, ce qu'à peine oserionsnous écrire, on n'en trouve point pour recevoir un Dieu. Nous avons vu en des maisons de gentilshommes, des Vaisseaux et des pots d argent qui servaient à ce qu'il y a de plus vil, et dans l'église de la paroisse, il n'y avait qu'un ciboire d'étain. On peut bien dire que le Fils de Dieu au milieu des siens, de personnes qui professent hautement qu'il est leur Dieu, s'y trouve encore dans une abjection et dans un état de pauvreté extrême. Nous avons trouvé des paroisses, en visitant les églises, qui étaient presque sans linges, sans corporaux, où il n'y avait que des calices, des ciboires d'étain; où l'on nous disait que la fabrique n'avait pas le moyen d'avoir seulement pour trente ou quarante sols de linge pour avoir quelques corporaux. Nous pensions que dans ces lieux-là les pauvres villageois même trouvaient bien pour avoir des chemises, et pour eux et pour leurs enfants ; chose presque incroyable 1 des curés nous ont dit la même chose, et il y en avait qui achetaient de la terre, et qui se faisaient des revenus.

Ecrions-nous toujours : Quand le Fils de f homme viendra, pensez-vous qiïil irouve de la foi sur la terre? (Luc. xvih, 8.) C'est de la manière qu'un Dieu fait homme est reçu : Il est venu chez les siens, et voilà comme ils le reçoivent : il ne labse pas néanmoins de vouloir demeurer avec eux, et dans l'ex-

OELVRES COMPLETES DE BOIDON.

nés de son divin amour leur dire : Soyez assurés que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles. Après une telle assurance qui nous est donnée par le Fils de Dieu, on n'en peut plus douter : Il est toujours avec nous, et il y sera toujours.

Certainement ce serait un grand honneur pour les hommes, s'il y demeurait dans un seul lieu de la terre; et en ce cas-là quels désirs les hommes n'auraient-ils pas d'aller au lieu où il résiderait corporellement! Quels voyages n'entreprendrait -on pas 1 Quelle mortification à ceux qui ne pourraient pas s'y rendre 1 Ne voyons-nous pas tous les jours les longs et pénibles pèlerinages que l'on fait pour aller honorer les ossements, les cendres, les sacrées reliques de ses serviteurs ? Que ferait-on pour aller où le souverain se trouverait lui-môme, et en propre personne?

Mais ô l'ingratitude incompréhensible des Chrétiens ! l'adorable Jésus, pour leur rendre son accès facile, demeure en autant de lieux que nous avons d'églises; et dans les grandes villes, dans tous les quartiers, dans les villages aussi bien que dans les villes.

11 n'y reste pas pour quelques heures du jour, il demeure durant tout le jour et durant toute la nuit. Hélas ! les peuples n'ont pas l'audience de leurs princes quand ils veulent : il faut les solliciter du temps auparavant ; il faut prendre le temps du prince et ces audiences ne tardent guère; mais tous les hommes peuvent avoir une audience favorable du souverain du ciel et de la terre, quand il leur plaît, et autant de temps qu'ils désirent : c'est ce que les ingrats négligent.

Les courtisans tiennent à grand honneur si le roi leur fait la faveur de les entretenir : quand cela arrive, c'est une joie toute singulière.pour eux et pour leur famille, ils en sont estimés parmi le monde. Le Dieu de toute majesté, devant qui tous les monarques de la terre ne sont qu'un peu de poussière et de cendre, nous attend incessamment, non-seulement nous donnant la liberté de nous entretenir, mais nous y invitant, et on le laisse. 11 s'est retiré dans le désert pendant sa vie conversante quarante jours ; mais dans tous nos villages il y est tous les jours comme dans le désert. La messe y étant célébrée, les jours qui ne sont pas fêtes, on ferme l'église, et elle est une solitude perpétuelle.

Mais qui le pourrait jamais croire, si la malheureuse expérience ne nous l'apprenait? on célèbre le divin sacrifice de la messe, où un Dieu non-seulement y est présent, mais y fait l'affaire de notre salut, la grande affaire de conséquence, y offre les satisfactions pour nos péchés," y rend les actions de grâces pour nous, nous impètre toutes celles qui nous sont nécessaires, et l'on se plaint d'une messe qui dure une demiheure : on cherche des prêtres qui célèbrent avec précipitation ; on s'ennuie d'être auprès d'un Dieu une demi-heure, et l'on ne

s'ennuie point d'être avec les créatures, des divertissements que l'on prend avec elles; les mondains et les mondaines passeront quelquefois les nuits a jouer, il n'y a qu'un Dieu dont l'on se fait peine. Ces vérités, sérieusement méditées, peuvent-elles se comprendre ?

Autrefois ce Dieu d'amour a dit à saint Pierre (Matth. xxvi, 40) : Est-ce ainsi que vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? Hélas! il pourrait bien dire présentement à Ja plupart des Chrétiens: Est-ce ainsi que vous ne pouvez pas rester une demi-heure avec moi ? Mais de quelle manière ceux qui y restent y demeurent-ils ? Un grand nombre assistent aux divins mystères par pure habitude, parce que c'est la coutume d'assister à la messe. Ceux-là s'y trouvent présents, sans savoir ce qu'ils y font, plusieurs n'y priant pas même, ou n'y priant que lorsqu'ils entrent à l'église, et que l'on v élève le sacré corps du Sauveur, .pour ïe montrer aux peuples afin qu'ils l'adorent. C'est ce qui est assez ordinaire dans les campagnes, et dont il faut avertir les curés, afin qu'ils instruisent leurs peuples, et qu'ils procurent à ceux qui savent lire, d'avoir des heures pour prier, et aux autres un chapelet pour le réciter. Ces pauvres gens sont élevés dans une ignorance très-grossière ; ils donnent la même éducation à leurs enfants : on leur dit d'aller à la messe, e' ils y vont comme des bêtes, ignorant ce qu'ils y vont faire.

Il y en a d'autres qui vont jusqu'à l'impiété, y causant et s'entretenant ensemble comme dans la rue, ou une maison particulière. La divine Providence nous a fait la grâce de donner un livre au public, contre les profanations des églises, où nous avons traité amplement de ces désordres. Nous dirons seulement ici que ces gens n'ont pas le sens commun ; car pourquoi viennent-ils à l'église? pourquoi assistent-ils aux redoutables mystères ? Souvent ils répondent que c'est pour s'acquitter du devoir qu'ils ont d'assister à la messe, au moins les dimanches et les fêtes ; mais s'ils font tout le contraire, est-ce s'en acquitter? Le péché mortel qu'ils commettraient ne l'entendant pas et le pouvant, n'est pas si énorme que celui qu'ils font lorsqu'ils s'y trouvent présents, et y commettent des irrévérences.

Peut-on penser que l'on vienne adorer un Dieu fait homme, dans son temple, quand l'on y entre avec moins de respect que l'on n'entrerait dans Ja chambre d'un homme d'honneur ? Ne dirait-on pas que l'on vient pour le mépriser ; que l'on y est sans modestie ni révérence, dans dès postures peu respectueuses, que Tony parle, que l'on ne s'aperçoit pas qu'il soit présent ? On entre dans la chambre des grands de la terre, on s'arrête à eux, on ne se salue point, chacun a les yeux sur eux, chacun est attentif à l'honneur de leur entretien. Dieu, devant qui les puissances des cieux tremblent, est si peu considéré, que les plus pauvres gens, des valets, des gens de rien, qui tremble-

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