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CHAPITRE PREMIER

Les grandes vérités chrétiennes et les plus nécessaires, les moins pratiquées.

Après avoir soupiré dans le livre précédent sur l'ignorance d'un grand nombre de Chrétiens, et à l'égard des vérités spéculatives, et à l'égard des vérités pratiques que la foi nous enseigne, nous avons tout sujet

de répandre des larmes dans le présent chapitre sur la dureté des cœurs des fidèles qui pratiquent si peu les vérités de la religion, Jes plus connues et les plus nécessaires. On apprend aux enfants les commandements de Dieu dès qu'ils ont l'usage de la raison; c'est une science que|nous avons reçue aussitôt que nous avons été en état d'agir en hommes. Or ces divins commandements nous, instrui-

sent de l'obligtiion que nous avons d'aimer Dieu el le prochain.

C'est la doctrine de notre grand Maître à un docteur de la loi, qui, lui demandant quel était le grand commandement de la loi, lui dit : Vous aimerez le Seigneur votre Bien de tout votre cœur, et de toute votre âme, et de tout votre esprit. C'est là le premier et le plus grand commandement , tt le second lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. (Matth. xxn, 35 et seq.)

Voilà donc le plus grand, le premier et le plus indispensable de tous les commandements de Dieu, qui demande tout, et qui n'excepte rien. Il ne nous ordonne pas d'aimer Dieu d'une partie de notre cœur ou de nos forces, mais de tout notre cœur; sans partage, c'est-à-dire de toute la volonté; de tout l'esprit, c'est-à-dire de tout l'entendement; de toute l'âme, c'est-à-dire de tous les sens et mouvements extérieurs. Cependant de tous les commandements il n'y en a pas un à l'observance duquel on s'applique avec moins d'attention. 11 faut aimer Dieu de tout son cœur, c'est un précepte indispensable; mais, ô mon Souverain, mon Seigneur et mon Dieu 1 si l'on voyait ce qui se passe dans le cœur des hommes), combien en trouverait-on qui fussent à vous sans réserve , de qui l'on pût dire : Ce sont ces cœurs qui sont tout à vous? N'est-ce pas une vérité, que la plupart des cœurs des hommes sont pleins d'affections pour les richesses, pour les plaisirs, pour les honneurs , pour de misérables créatures? et que, loin d'être tout à vous , ô grandeur infinie et sans partage 1 ils sont tout possédés par l'amour de la terre et des choses de la terre ? Encore si Jes hommes aimaient Dieu, ce qui n'est pas supportable, comme ils aiment l'argent, la volupté et les vanités du siècle 1

Cependant c'est une vérité incontestable, que quiconque porte en son cœur un amour pour quelque autre chose , ou plus grand ou égal à l'amour de Dieu , est en péché mortel continuel. 11 ne faut pas s'y tromper: est-ce que les autres commandements obligeront sous peine de damnation éternelle , et que celui-là qui est le plus grand de tous, n'y obligera pas ? Cependant combien se trompe-t-on à l'égard du plus grand des préceptes , et dans le temps même où il semble que l'on est le plus dans la volonté de l'observer, comme dans la confession? Plusieurs (lisent qu'ils aimeraient mieux mourir que de le violer; et à la moindre occasion d'un infâme plaisir , d'un méchant intérêt, pour satisfaire à une passion, on se laisse aller malheureusement à offenser Dieu. Que l'on considère ici avec attention , s'il se trouvait un homme dans le monde qui voulût s'abandonner à sa passion, quelque forte qu'elle pût être, si un roi, dont il serait le sujet, le lui avait défendu à peine de perdre la vie, et qu'il sût ensuite qu'on le ferait mourir sur un gibet? Dieu commande, et sous peine de damnation éternelle , de garder ses commandements ,

et particulièrement celui qui est le plus grand. On dit, en certains temps, qu'on aimerait mieux mourir que de ne les pas observer;'mais comment le peut-on dire en vérité, les violant avec tant de facilité? L'exemple que je viens de citer nous peut bien faire ouvrir les yeux sur un sujet d'uno telle conséquence.

C'est aussi une grande illusion de s'imaginer que l'on satisfait au grand commandement d'aimer Dieu parfaitement de toutes ses forces , pourvu qu'on ne l'offense pas. Je demande à ceux qui seraient dans cette erreur, s'ils croiraient que quelqu'un fût fort de leurs amis , parce qu'if ne les outragerait pas? On ne remarque pas de pareilles illusions dans la conduite des hommes à l'égard les uns des autres. Il n'y a que dans le service de Dieu où l'on trouve un pareil aveuglement ; mais faisons réflexion sur les paroles du Fils de Dieu à l'égard du plus grand des commandements : Vous aimerez Dieu, dit-il, de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, de toutes vos forces. (Marc, xn, 28, 29, 30.) Est-ce aimer Dieu de tout son esprit , en faisant si peu d'estime , étant si peu pénétré de la grandeur infinie de sa majesté suradorable? Certainement notre divin Maître l'a bien ditL, que le monde ne le connaissait point. Si on avait un peu de sa divine connaissance, on verrait que tout l'univers en sa présence, que toutes les créatures ne sont rien. Comment dans cette science pourrait-on encore avoir tant d'estime des biens, des plaisirs et des honneurs de la terre? Comment telle estime peut-elle compatir avec l'amour de Dieu dp tout son entendement? Mais ensuite il faut aimer Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces. O mon Seigneur et mon Dieu 1 combien en est-on éloigné ? 11 est vrai que l'avare aime l'argent, les biens temporels de tout son cœur; l'impudique , les malheureuses créatures; l'ambitieux, les grandeurs et les honneurs du monde. Ainsi l'avare , l'impudique , l'ambitieux ne rêvent qu'à leur argent, à leurs faux plaisirs , à leurs vanités ; ils en parlent en toutes sortes d'occasions; ils en sont entièrement occupés, ils aiment la terre et les choses de la terre, et ils le font assez connaître par leurs paroles et par leurs actions.

Mais quelles marques donne-t-on dans le monde de l'amour de Dieu? Y a-t-il rieu qui y soit plus oublié? Ahlsi on pouvait voir ce qui se passe dans l'esprit des hommes, qu'on les verrait peu occupés de Dieu, mais tous appliqués aux créatures 1 Si l'on pouvait entendre ce qui se dit parmi eux dans toute la terre , que l'on en trouverait ]>eu qui parlent de Dieu 1 Si l'on pouvait découvrir tout ce qui se mande par les postes, que l'on trouverait peu de nouvelles du royaume de Dieul Les cours des grands sont pleines de courtisans ; le palais de la justice, des gens qui plaident; les boutiques des villes, de marchands et d'artisans; les campagnes, de laboureurs et de vignerons.

mo

Qui s'applique à chercher Dieu dans tous ces emplois? qui en parle dans ses conversations? Cependant c'est une vérité; on pense aux choses que l'on aime , on en parle, on s'y applique; mais le monde n'en fait pas le sujet de ses occupations et de ses entretiens , parce qu'il ne connaît pas Dieu, et qu'il ne l'aime pas.

Chose étrangement surprenante parmi des Chrétiens ! on s'ennuie même d'en entendre parler. Nous ne nous lassons pas de le dire, une messe d'une demi-heure paraît trop longue, dans laquelle un Dieu renouvelle les plus grands mystères, et les plus forts témoignages de son excessive charité*; on crie à "la longueur, et l'on passe des jours entiers dans l'occupation et les entretiens de la terre , et on ne se plaint pas du trop. Une créature qui aime passionnément une autre créature, trouve toujours le temps trop court dans ses entretiens, et on ne peut rester qu'avec peine une demi-heure avec Dieu. Parlez au monde de l'oraison, qui est une élévation d'esprit et de cœur à Dieu ; demandez aux gens du monde qu'ils y passent tous les jours une demi-heure, ou une heure, la plupart vous diront qu'ils ne le peuvent. Misérables créatures , et au-delà de lout ce que l'on peut jamais penser 1 s'i! fallait tout souffrir pour avoir la grâce d'une conversation avec Dieu , il le faudrait faire , mais Dieu se présente, Dieu nous invite à recevoir cet honneur qui est incomparable , et il ne trouve que des -rebuts. Ah ! si les rois voulaient bien accorder *à leurs courtisans l'honneur de leur entretien, quand il leur plairait, que ne feraient-ils pas?

Ecrions-nous encore ici que Dieu n'est pas aimé. Il est tellement oublié, si peu considéré, que l'on ne s'étonne pas de le voir outragé publiquement dans les places et dans les rues. N'y entend-on pas des gens qui blasphèment son saint nom , d'autres qui disent des paroles sales? On y chante même des chansons peu honnêtes hautement, on y rencontre quelquefois des personnes qui se querellent ; chacun passe à la vue de ces choses , l'on n'en est pas surpris; on n'y remédie pas, on n'y prend point le parti de Dieu; on aurait honte même de le faire. J'ai vu dans Paris une personne qui , remontrant à des gens qui blasphémaient le nom de Dieu et qui se battaient, l'offense qu'ils commettaient contre sa majesté souveraine , ces gens s'étant quittés et frappant avec violence la personne qui prenait le parti de Dieu, tous ceux qui étaient les spectateurs de cette action, la voyaient commettre sans y apporter le remède. Yen aurait-il un seul qui voyant maltraiter quelqu'un de ses amis , et peut-être son chien, serait demeuré dans une pareille indifférence? J'ai vu dans une autre grande ville une pauvre personne, mais riche des biens de la grâce , qui criait quelquefois dans les rues que l'on ne connaissait pas Dieu. Ce procédé surprend : si quelqu'un y chantait les louanges de Dieu, l'on s'en étonnerait, et nous venons de le dire, on n'est

point surpris d'y entendre chanter des chansons peu honnêtes, et d'y voir Dieu outragé !

Mais enfin la charité , l'amour de Dieu , selon le grand Apôtre (ICor. xm, 5), ne cherche point son intérêt; paroles qui font assez connaître que le monde n'a point l'amour de Dieu, car le même Apôtre nous enseigne (Philip, h, 21), que tous cherchent leurs intérêts, et non ceux de Jésus-Christ. L'intérêt particulier bande tout le monde contre Dieu, et l'on peut dire que c'est son plus grand ennemi. On voit tous les jours , parmi les Chrétiens, que si l'intérêt de Dieu est mis en balance avec celui du monde, on le perd infailliblement, on le regarde comme une affaire de peu de conséquence, et comme une affaire de rien. Une personne d'un mérite distingué, en parlant à une autre élevée dans une haute dignité , et qui par l'obligation même de son état devait avoir un grand zèle pour le soutenir, elle lui répondit assez brusquement qu'elle se mêlât de ses affaires, ce à quoi elle répliqua que ses affaires étaient celles de Dieu.

Mais ce qui est bien digne de larmes , c'est que l'on fait servir l'intérêt de Dieu à ses propres intérêts; les bénéfices, les mystères de la religion, les sermons à son profit particulier. Mais Dieu lui-même crie, par le prophète Malachie (i, 10), qu'il ne trouve personne qui le serve dans sa maison et à son autel sans gages. Tous ces désordres qu'on ne peut assez déplorer , n'ont point d'autres sources que l'amour de soi-même, et le défaut d'amour de Dieu, dont l'on ne garde guère les intérêts, particulièrement quand il lui faut sacrifier les siens, son honneur, ses plaisirs et les biens temporels. Les Chrétiens sont peu touchés, et écoutent peu l'exhortation de l'Apôtre, qui nous crie ( / Cor. x , 24 ) , que personne ne cherche ses intérêts.

Après le commandement d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, de toute sa force, ce qui est le premier commandement, notre divin Maître nous dit {Marc, xn , 31), qu'il y en a un second, qui est d'aimer son prochain comme soi-même, et qu'il n'y a point d'autre commandement plus grand que ceux-là : mais il nous déclare en saint Jean (xm, 36), que le commandement d'aimer le prochain , est un commandement nouveau qu'il nous fait. On pourrait ici objecter qu'il avait déjà été fait ; mais il est nouveau, parce qu'il n'avait pas encore été observé selon la perfection de la loi évangélique. 11 est nouveau, en ce que notre divin Maître veut que l'on s'aime d'un amour singulier, non-seulement comme homme, et comme le prochain les uns des autres; mais comme Chrétiens, qui étant les membres d'un même chef, sont plus proches l'un à l'autre que les frères, car tous les Chrétiens ne font qu'un corps en Jésus-Christ, comme toute la multitude ues membres ne compose qu'un seul corps dans l'homme. ( 1 Cor. xii, 12. ) C'est dans cette vue, dans la lumière de la foi que

nous devons aimer le procnain comme nousmêmes, puisqu'il fait une partie de nousmêmes.

Nous sommes les membres les uns des autres (Ibid., 27); c'est ce qui nous oblige de prendre part à tout ce qui regarde le prochain, à ses maux et 2 son bien. Quand un membre souffre, selon la doctrine de l'Apôtre, et la raison et l'expérience, les autres souffrent avec lui, et quand tin membre est dans la gloire, tous sont dans le repos ou ont part à sa joie. ( lbid., 26.) Cette vérité qui nous est révélée par le Saint-Esprit, nous fait voir la nécessité où le christianisme nous engage de nous réjouir du bien du prochain comme de notre propre bien : loin de lui porter la moindre envie, ('ont l'on doit avoir de l'horreur, et de compatir à tous ses maux comme h nos propres peines.

Le commandement est encore nouveau ; parce que comme un membre s'expose pour conserver les autres; de même, il nous porte, il tend à nous faire donner nos biens, et notre propre vie même pour le prochain. Ainsi notre bon Maître nous dit : Je vous fuis un nouveau commandement, que vous vous aimiez les uns les autres ; et que comme je vous ai aimés, vous vous aimiez aussi entre vous. (Joan. xm, 34, 35.)

Je me sens pressé de m'écrier ici avec l'Apôtre : Représentez-vous donc celui qui a souffert une si grande contradiction des pécheurs. (Hcbr. xn, 3.) Arrêtez-vous ici pour contempler un peu à loisir un Homme-Dieu, je le répète, un Homme-Dieu, qui, après avoir souiïert des tourments incompréhensibles, expire d'amour sur un gibet pour les hommes. Voilà, ô Chrétien, voilà le modèle sur lequel tu dois régler ton amour. Les saints, pressés de cet excès d'amour, se sont faits esclaves pour leurs frères ; mais que n'ont-ils pas souffert? comme les hommes apostoliques, les chaînes, les fers, les prisons, les gibets, les feux et les flammes! Que l'amour-propre demeure ici terrassé avec tous ses prétextes; dont l'un des premiers, pour ne pas aimer le prochain, est qu'il nous veut du mal, et qu'il nous en fait. Tout le mal qu'il nous peut vouloir , approche-t-il de tant d'offenses commises contre la majesté infinie d'un Dieu ! Quand on nous ôterait tous nos biens, et que l'on nous réduirait à la dernière pauvreté , serions-nous plus pauvres que ce Dieu -Homme, qui meurt tout nu sur une croix, et qui, pour l'amour de nous, lui à qui toute la terre appartient, s'est voulu priver de tous les biens de cette vie? Quand l'on nous chargerait d'injures les plus atroces , que l'on nous noircirait par les plus affreuses calomnies, que l'on nous tourmenterait par les peines les plus cruelles , l'adorable Jésus a bien souffert d'autres opprobres, a bien été outragé d'une autre manière , a bien enduré d'autres tourments ; et cependant il se propose lui-même pour la règle de l'amour que nous devons avoir pour accomplir le commandement qu'il nous fait d'aimer le prochain.

Il nous avait proposé son Père pour exemplaire ; il nous avait dit : Soyez rniséricordieux comme votre Père est miséricordieux ; aimez donc vos ennemis, et vous serez les enfants du Très-Haut, qui fait du bien aux ingrats et aux méchants. [Luc. vi, 35, 36.) C'est la doctrine qu'il nous enseigne en saint Luc et en saint Matthieu [Mat th. v, 44); il nous dit: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qni vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient , afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les deux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et envoie la pluie aux justes et aux injustes.

Il faut donc que les Chrétiens, s'ils veulent être les enfants de leur Père céleste, en soient les imitateurs; et que non-seulement à l'égard de leurs ennemis, ils se contentent de dire, je ne leur veux point de mal ; mais encore qu'ils soient dans une véritable disposition de leur faire du bien; qu'ils offrent même leurs prières pour eux ; qu'ils les aiment non-seulement de paroles, mais en vérité. Ce qui ne se doit pas entendre d'un amour d'inclination et de tendresse, qui ne dépend pas de nous, mais d'un amour d'une bonne volonté, animée de l'esprit de la grâce, et qui s'élève fortement au-dessus de tous les ressentiments naturels et des aversions naturelles qui doivent servir au triomphe de l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous fait passer courageusement par-dessus tous sentiments et toutes considérations humaines ; et qui sera d'autant plus victorieux, qu'il trouvera de répugnances et de contradictions. Mais si l'on n'imite pas notre Père qui est dans les cieux en faisant du bien à ceux qui nous font du mal, l'on sera les imitateurs du diable qui est toujours dans la haine , et on pourra nous dire en vérité ces paroles du Fils de Dieu : \'ous êtes les enfants du diable, et vous voulez accomplir les desseins de votre Père. (Joan. vin, 44.) Clest pour cela, nous enseigne le Saint-Esprit, que l'on connaît les enfants de Dieu et les enfants du diable. Quiconque 11 est pas juste , n'est point enfant de Dieu, et quiconque n'aime point, son frère, parce que c'est le précepte que vous avez ouï dès le commencement que vous vous devez aimer les uns les autres ; et ne pas faire comme Caïn, qui était enfant de l'esprit malin. (Joan. m, 10, 11, 12.) Or Caïn, dit saint Augustin, imitait l'envie du démon.

Mais le Fils de Dieu s'étant incarné , et nous ayant commandé de nous aimer les uns les autres , comme il nous a aimés, (Joan. xm, 15) je ne sais pas après cela comment il se trouve un seul Chrétien qui n'ait pas un amour sincère pour le prochain, et ne soit pas dans une disposition entière de faire du bien à ceux qui lui font du mal. C'est un motif très-sensible et très-touchant que la conduite de notre Père qui est dans les cieux, qui fait du bien aux ingrats et aux méchants, qui pardonne avec tant de bonté les offenses commises contre sa Majesté souveraine. Mais qu'un Dieu se fasse

homme, qu'il se prive de tout pour l'homme, et l'homme son ennemi, car Dieu a (ait éclater la charité qu'il a pour nous , en ce qu'au temps que nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous [Rom. v, 8); qu'il donne donc sa précieuse vie, qui vaut mieux que toutes les vies des anges et des saints, au milieu d'une infinité d'ojiprohres et de tourments ; et qu'il nous donne son amour pour règle de celui que nous devons avoir pour le prochain , et qu'ensuite il se trouve encore parmi les Chrétiens des cœurs durs qui haïssent leurs frères, c'est ce qui passe toute pensée.

Jésus-Christ , s'écrie saint Pierre (/ Petr. il, 2t), a souffert pour nous, en vous laissant son exemple, et afin que vous le suiviez , marchant sur ses pas. Répétons ce que nous avons dit : il faut ici que l'arnour-propre demeure terrassé, avec tous ses prétextes. On dit que l'on n'a donné aucun sujet à la personne ennemie : je veux même qu'on lui ait fait toutes sortes de biens. Jésus nous a-t-il donné aucun lieu de l'offenser, et quel bien ne nous a-t-il pas fait? Il ria point commis de péché, dit le prince des apôtres, et dans la bouche duquel il ne s'est trouvé aucune tromperie : et cependant lorsqu'on lui donnait des malédictions , il ne répondait pas par des malédictions ; et dans les douleurs qu'il endurait, il ne faisait point de menaces, mnis il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement. Il a porté lui-même nos péchés sur son propre corps, sur le bois, afin que mourant aux péchés, nous vivions pour la justice, lui qui nous a guéris par ses meurtrissures. (Y Petr. h, 22, 23, 2i.) Mais les ingratitudes, mais les maux que l'on nous fait sont extraordinaires. Peut-on jamais nous faire du mal qui approche de nos péchés envers Dieu? Nés ennemis ne nous ont pas encore crucifiés, et conduits au gibet. Ce sont des récidives : après avoir pardonné ils recommencent. Qu'avons-nous fait durant toute notre vie, depuis que nous avons eu l'usage de la raison ? N'est-ce pas pour cela que nous approchons toujours du tribunal de la péniience? et les plus justes ne se confessent-i!s pas jusqu'à la fin de leur vie? Et néanmoins, le moindre péché véniel est un plus grand mal que tous les maux de la terre.

Mais l'inégalité de la personne qui offense est très-grande : peut-elle jamais l'être comme celle qui se trouve entre Dieu et la créature? Ce qui est affligeant, c'est que c'est une personne très-proche qui nous insulte ; jamais elle ne le sera tant comme nous le sommes de Jésus-Christ , avec qui nors sommes une même chose , puisque nous sommes de son corps mystique. C'est un membre qui se révolte contre son chef; c'est un père, c'est une mère qui sont maltraités par leurs propres enfants. Ne sommes-nous pas les enfants de Dieu, et n'estil pas notre Père qui est dans les cieux? Enfin, nous tenons de Dieu tout ce que nous sommes, l'être, la vie, les opérations de l'être, nous lui sommes redevables de tout

sans aucune réserve. Et Dieu incarné <.'st notre médecin , notre sauveur, notre rci , notre tout en toutes choses ; et c'est de lui dont nous nous rendons les ennemis par nos péchés.

Mais comment rechercher, comment prévenir des personnes qui nous ont fait et qui nous font tant de mal? C'est ce que notre débonnaire Sauveur fait à l'égard de tous les pécheurs. Il est nécessaire qu'il prévienne toujours le pécheur par sa grâce , autrement il ne sortirait jamais de sou malheureux état. Ce n'est pas tout, il ne le prévient pas seulement, mais en étant rebuté, il persévère toujours ; il y a des pécheurs ses ennemis, qu'il appelle par ses grâces depuis dix, vingt, trente, quarante années; qui n'écoutent pas sa voix, qui endurcissent leur cœur , qui rejettent ses divins mouvements, et il ne se lasse point de leur faire du bien. Il est toujours prêt sur nos autels à leur donner son sacré corps, à se donner soi-même dès lors qu'ils en auront la volonté avec sa grâce. Or, ce corps animé de sa sainte âme et uni à sa divinité leur est donné, après qu'ils se sont rendus coupables de sa mort sur la croix ; car tous nos péchés en sont la cause. 11 est encore tout prêt à leur donner son paradis. Voilà comment il traite ses ennemis, leur conservant l'être cependant, et leurs vies ; et n'étant pas un seul moment sans avoir ses yeux divins ouverts sur eux, y veillant continuellement par sa divine providence ; et sur des ennemis .qui vont jusqu'à l'insolence nonseulement de l'offenser en sa présence, mais dedans lui-même, puisqu'il remplit toutes choses par son immensité: c'est ainsi que Dieu aime les hommes, et les hommes ses ennemis parJeurs péchés : c'est cet amour qui est la règle de celui que nous devons avoir pour le prochain. Ah Dieul comment cette règle s'observe-t-elle parmi les Chrétiens?

Le scribe qui avait interrogé notre bon Sauveur, quel était le premier des commandements (Marc, xn, 32), et notre divin Maître lui ayant répondu : que le premier était d'aimer Dieu de toutes ses forces, et le second d'aimer son prochain comme soi-même , lui répondit très-bien, qu'il avait dit la vérité, et que cela est plus que tous les holocaustes et sacrifices. O vérité peu connue , peu entendue , peu pratiquée d'un grand nombre de fidèles. L'Evangile nous

pas loin du royaume de Dieu. A combien de Chrétiens pourrait-on dire la même chose? Combien sont-ils éloignés de l'observance de cette vérité, et par conséquent du royaume de Dieu?

Le scribe dit , qu'aimer Dieu et son prochain comme soi-même, est plus que tous les holocaustes et sacrifices : ce qui est confirmé par notre divin Maître, lorsqu'il lui déclare qu'il a sagement parlé. En vain donc, ceux qui sont uaus la haine du prochain,

tâchent-ils d'apaiser leurs consciences par la pratique des bonnes œuvres; cela leur servira peu sans la divine charité. Mais le Fils de Dieu nous crie (Matth. v, 23) : Si, lorsque vous offrez votre présent à l'autel, il vous souvient que votre frère est fâché contre vous, laissez- là votre présent devant l 'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère, et après vous reviendrez faire votre offrande. Que les Chrétiens fassent une sérieuse attention sur cet ordre d'un Dieu. Notre-Seigneur ne dit pas : S'il vous souvient d'avoir quelque chose contre votre frère ; mais si votre frère a quelque chose contrevous.il déclare que, quand la pensée même nous en viendrait à l'autel, et lorsque nous sommes sur le point d'y offrir notre présent, que nous allions chercher notre frère pour nous réconcilier avec lui ; et pour cela que nous laissions notre présent devant l'autel. Il n'y a point à hésiter, nous ne devons pas attendre que notre frère nous recherche, il faut que nous le prévenions : et de telle manière qu'il confirme puissamment cette vérité ; que l'amour du prochain est plus que tous les holocaustes et les sacrifices, puisqu'il veut que nous laissions notre présent à l'autel, et que nous n'en fassions pas l'offrande qu'après nous être réconciliés avec une personne même qui a quelque chose contre nous ; sans qu'il parle d'aucune haine que l'on pourrait avoir.de son côté.

Le grand saint Jean l'aumônier, l'incomparable dans la charité du prochain, pensant à ces paroles du Sauveur; et se souvenant à l'autel où il officiait pontificalement, qu'un de ses diacres avait quelque chose contre lui, carde sa part, il n'avait jamais rien contre personne, il se retira dans la sacristie, suivi de tous ses ofliciers, chacun apparemment pensant qu'il se trouvait bien mal; et là il embrassa tendrement le diacre, lui donnant des témoignages d'une bienveillance extrême, lui disant que s'étant souvenu qu'il avait quelque chose contre lui, quoiqu'il en ignorât le sujet, il n'avait pas osé continuer les divins mystères, sans lui avoir donné des marques dune sincère dilection. Alors le saint pontife s'écria: Hetournons 5 l'autel, nous pourrons en liberté y réciter l'Oraison dominicale. Le même saint prélat envoya dire à un seigneur, qu'il savait être irrité : voilà le soleil qui va bientôt se coucher. 11 voulait lui apprendre ce que l'Apôtre nous enseigne : Que le soleil ne se couche point sur votre colère ; qu'elle ne dure pas. (Ephes. iv, 26.)

Arrêtons-nous ici pour considérer sérieusement l'état déplorable de celui qui est dans la haine du prochain ; il est privé de la divine communion ; non-seulement il ne doit pas communier souvent, ni à la pâque, mais même, à la mort; cela ne servirait qu'à augmenter sa damnation. Mais voici ce qui est bien particulier à ce péché; c'est qu'il prive de ce qui sert de remède à tous les autres crimes? encore dans les autres vices on a recours à lu prière pour en être délivré,

et c'est ce qu'on a de la peine à faire en celui-ci. L'Oraison dominicale est la prière journalière de tous les Chrétiens , et c'est une prière que l'on ne peut pas réciter ; car comment dire à Dieu : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés , puisque si on ne les pardonne pas, c'est dire à Dieu: Ne me pardonnez point? Ne serait-ce pas lui insulter et se moquer de lui, et provoquer sa plus grande colère? Considérez ici qu'il ne suffit pas dédire: Je ne lui veux pas de mal, si vous ne voulez du bien au prochain, et si vous n'êtes dans la disposition de lui en faire quand vous le pourrez; car disant à Dieu qu'il vous pardonne en la manière que vous pardonnez, ce serait lui dire qu'il ne vous fasse point de grâce et vous seriez éternellement damné.

O l'état effroyable l ô l'horreur des horreurs 1 puisqu'il n'y a plus lieu d'espérer au salut, si l'on ne s'en retire avec le secours divin, notre Maître nous assurant (Matth. vu, 2), que nous serons mesurés à la même mesure que nous aurons mesuré les autres : mais quelle foudre 1 quel tonnerre ! et comment est-il possible, que ces gens destitués de la divine charité ne l'entendent point, et n'en soient pas effrayés? C'est le Saint- Esprit qui [tarie : Celui qui n'aura point fait miséricorde, sera jugé sans miséricorde.

Quelle espérance du salut après cet oracle? si Dieu ne nous fait point miséricorde, nous sommes infailliblement perdus; mais il n'y en aura point pour celui qui ne l'aura pas faite ?

Mais le commandement que notre grand Maître nous fait de nous aimer, comme il nous a aimés, va bien loin, et c'est à quoi l'on doit penser et y bien penser ; et c'est néanmoins ce qui est bien oublié. Je vous ai aimés, dit cet adorable Maître (Joan. xv, 9) comme mon Père ma aimé, jusqu'à vous unir à moi d'une unité semblable à celle des branches avec la vigne, et des membres avec leur chef. Je ne saurais donc avoir la haine contre mon prochain, que je ne haïsse un membre de Jésus-Christ, que je ne sois dans l'aversion même volontaire de mon Sauveur.

Il y a plus: dans cette vue, que ne doiton pas faire pour l'assister dans tons ses besoins, lui donner du secours dans tous ses maux, le consoler dans toutes ses peines. Le Fils de Dieu s'est déclaré hautement sur ce sujet quand il a déclaré : En vérité je vous dis, que lorsque vous avez fait des actions de charité au moindre de mes frères (c'est de la manière que ce Souverain du ciel et de la terre, dans l'excès de son amour, appelle les Chrétiens), c'est à moi-même que vous les avez faites. (Matth. xxv, 40.) Remarquez ces paroles du Fils de Dieu : En vérité, je vous dis; ne nous y trompons pas, ii n'y a donc rien de plus certain. C'est donc Jésus-Christ qui nous demande en la personne du prochain. Hé ! comment lui refuser l'assistance? Mais quels secours ne lui donnerions-nous pas? Certainement, si on

mai

«?ait un peu de foi. il n'y a rien qu'on ne donnât et abondamment, et avec une grande joie, s'estimant bien indigne d'un tel honneur. Ainsi quand le prochain dans le besoin se présente à nous; non-seulement nous ne le devons pas rebuter, ni le traiter rudement, ni même avec indifférence; mais nous devons même le recevoir dans un profond respect; et rendre de grandes actions de grâces à Dieu qui veut bien nous faire cet honneur, car nous en sommes très-indignes; et si nous sommes dans une véritable impuissance de l'assister, au moins lui marquer notre bonne volonté, avec des paroles •douces, lui compatissant et lui en témoignant notre regret. Car le Fils de Dieu nous déclare encore : Qu'autant de fois que nous avons manqué d'assister les nécessiteux, autant de fois nous avons manqué de le faire à lui-même ; et après cela il prononce cette sentence infiniment terrible (Matth. xxv, ko, i6) , que ces gens-là s'en iront au supplice éternel. Plût à Dieu que les Chrétiens fussent pénétrés de ces grandes vérités de notre religion 1 Répétons-le : il s'agit en la personne qui est dans le besoin, d'assister Jésus-Christ; mais si c'est Jésus-Christ, que ne doit-on pas faire? Autant de fois que l'on manque à l'assister, autant de fois on manque d'assister Jésus-Christ : quel compte et combien terrible en faudra-t-il rendre au jour redoutable du jugement? Après cela faut-il s'étonner si notre grand Maître crie : Malheur à vous, riches, la plupart des riches s'acquittant si mal de ces devoirs!

L'Apôtre de la dilection nous apprend (I Joan. n, 8), que le commandement d'aimer le prochain est nouveau, en la manière que nous venons de l'expliquer, parce que les ténèbres sont passées. Hélas ! où en sommesnous? la plupart des fidèles ne marchent-ils pas encore au milieu des ténèbres? et de l'ombre de la mort. Celui qui aime son frère, dit le même apôtre, est dans la lumière. Vivant dans la lumière de la foi, il accomplit le commandement d'aimer le prochain, il ne se heurte pas comme celui qui marche dans les ténèbres; car celui-là ne sait où il va. Il ne voit pas qu'il est dans le grand chemin de la perdition éternelle; grand chemin que tiennent la plupart des gens du monde, et quelquefois ceux qui par leur état même, en sont les plus séparés : comme les prêtres, les bénéficiers et même des communautés régulières. C'est ce que notre Sauveur nous a enseigné en la personne de cet homme dépouillé et blessé (Luc. x, 30), qui fut abandonné par un prêtre et un lévite qui passèrent, le voyant dans cet état sais lui donner aucun secours ; mais qui fut assisté charitablement par un Samaritain, ce Samaritain ayant plus de pitié que le prêtre et le lévite. Ici il me souvient que dans ma jeunesse, m'étant trouvé dans un bourg, j'y vis un pauvre enfant couché dans la rue qui se mourait. Le curé du lieu qui était présent le regardait sans en avoir compassion, ni du corps, ni de l'âme. Mais il r-e présenta un pauvre artisan qui lui mit son

bonnet en la têto, le prit entre ses bras, et! le porta à une maison, où un jeune homme en prit tous les soins possibles. 11 envoya chercher le vicaire pour le confesser : cet enfant ayant l'usage de raison, qui demandait instamment à se confesser. Le vicaire étant venu, dans son ignorance ne voulut pas le confesser. Mal bien grand, qui n'arrive que trop souvent : ce pauvre enfant criant toujours à la confession, et produisant des actes d'une ferme contrition, que le jeune homme qui était proche lui faisait produire; qui eut soin encore d'appeler le prêtre chapelain qui lui donna l'absolution, étant touché de la piété de l'enfant jusqu'aux larmes. Après cela l'enfant mourut dans la paix du Seigneur, le jeune homme ayant fait apporter son corps dans sa chambre jusqu'à ce qu'il fût enterré.

Finissons ce chapitre, par ces paroles de notre grand Maître à tous les Chrétiens (Joan. xni, 36) : C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. C'est donc là le caractère du Chrétien, et dans les premiers siècles les infidèles en étaient tellement persuadés, que parlant des Chrétiens ils les appelaient des gens qui aimaient ceux qui leur faisaient du mal : c'est ce qui les distinguait des autres religions.

Après tout, notre débonnaire Sauveur nous assure que toute la loi et les prophètes dépendent de ces deux commandements : d'aimer Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi-même. 0 l'aveuglement des Chrétiens, d'y penser si peu, et d'ignorer malheureusement la nécessité de ces préceptes 1 Mais comme pour les observer, il faut être dégagé, il faut renoncer à soi-même, à ses propres intérêts, jl faut se faire peine, porter sa croix, suivre Jésus-Christ en imitant les exemples qu'il nous a donnés en sa sainte vie , c'est ce dont nous allons traiter avec son divin secours dans les chapitres suivants. Cependant nous ne pouvons finir ce chapitre sans faire encore réflexion sur ces paroles de l'Apôtre aux Thessaloniciens (/ Thess. iv, 9) : Pour ce qui est de la charité qui doit être entre les frères, il n'est pas nécessaire que je vous en écrive, puisque Dieu mente nous a enseigné ànous aimer les uns les aatres. Car après qu'un Dieu a parlé, ses divines paroles, ses ordres, ses commandements ne sont-ils pas plus que suffisants pour nous persuader les choses et nous les faire pratiquer ? Peut-on rien dire déplus fort? Est-il nécessaire que les prédicateurs en prêchent, que les auteurs en écrivent? O Chrétiens, l'autorité d'un Dieu ne suffitelle pas? Mais que ces vérités sont peu connues 1

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