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CHAPITRE II

Le renoncement à soi-même, la première leçon que notre grand Maître fait aux Chrétiens.

Le renoncement à soi-même est l'une des premières leçons que notre divin Maître fait a tous ses disciples (Matth. xvi, 24) : c'est

que pour accomplir le premier et le plus grand de tous les commandements, d'aimer Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces,,il faut renoncer à soi-même, à l'araourpropre, à l'amour privé et particulier, au propre intérêt. Pour demeurer dans un lieu où l'on n'est pas, il faut quitter le lieu où l'on est; pour se revêtir de l'homme nouveau qui est Jésus-Christ, il faut se dépouiller du vieil homme. (Col. m, 9, 10.)

Jl y a eu des écoles dans l'antiquité, où l'on Vêtait reçu qu'en prenant de certaines maximes. 11 faut prendre ia maxime du dégagement pour entrer dans celle de Jésus- Christ. Il faut entrer dans son école, comme l'Apôtre nous apprend (Hcbr. x, 5etseq.), qu'il est entré dans le monde. Dès lors q Vil fut formé dans le pur sein de la Vierge sa Mère, il dit à Dieu : Vous navez point voxilu de victime ni d"oblation, mais vous m'avez formé un corps; c'est-à-dire qu'il s'otfrit en sacrifice. C'est de la manière que nous devons entrer dans la religion chrétienne. L'Apôtre ajoute qu'alors ce débonnaire Sauveur dit : Je viens, il est écrit de moi dès le commencement du livre, que je dois accomplir votre volonté {Ibid., 7), c'est-àdire que je vous dois sacrifier mon corps.

L'Eglise qui est conduite par le Saint-Esprit, nous oblige, à l'imitation du Fils de Dieu, dès le commencement, c'est-à-dire, aussitôt que nous sommes faits Chrétiens, d'entrer clans cet esprit de sacrifice; et elle ne reçoit personne au nombre des fidèles par le saint baptême, qu'en même temps on n'en promette la pratique. Ainsi le prêtre qui est le ministre de Jésus-Christ et de son Eglise, auparavant que de donner le saint baptême, fait renoncer non-seulement une fois, mais plusieurs, afin que l'engagement en soit plus solennel, afin que l'on sache bien les conditions et les clauses de l'alliance sacrée entre Dieu et l'âme; il fait, dis-je, renoncer au diable et à toutes ses pompes, c'est-à-dire, au monde et à toutes ses vanités. Et l'Eglise a jugé que cette disposition était tellement nécessaire, qu'elle a voulu pour les cérémonies saintes du baptême qui est l'entrée du christianisme, qu'il y eût des parrains et des marraines qui répondissent, et servissent de cautions pour l'enfant quand on le baptise, et qu'il n'a pas encore l'usage de raison.

Comme nous sommes unis à Jésus-Christ, à même temps que nous recevons le saint baptême, il faut entrer dans ses dispositions. Vous devez avoir , nous enseigne l'Apôtre, (Philip, i, 5-7) , les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus, qui, possédant l'être divin, toutefois il s'est anéanti soi-même, cachant toute sa grandeur divine , se faisant aussi petit dans l'enfance que s'il n'eût pas été infini, aussi faible que s'il n'eût pas été tout- puissant ; vivant dans une parfaite abnégation, et s'unissant à ia nature humaine, la dépouillant de sa substance et de sa personne humaine, nous apprenant que si nous nous dégageons de toutes les choses créées, il inous remplira de divines ; que Dieu vient

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

à l'âme autant qu'elle

sort d'elle-même, qu'elle se dépouille et qu'elle s'anéantit, et que plus l'anéantissement est grand, plus la plénitude de Dieu est abondante. Nous avons autant d'amour de Dieu , que nous avons moins d'amour de nous-mêmes. On rapporte sur ce sujet, que la vénérable sœur Marie de l'incarnation , religieuse carmélite, décédée dans une grande odeur de sainteté, remarquait que plusieurs bonnes âmes se trompaient beaucoup, faisant quantité d'actes d'amour de Dieu (pratique excellente), mais qui ensuite se laissaient aller à l'amour d'elles-mêmes et des autres créatures. Appliquez-vous, disait-elle, avec le secours divin, à ne vous plus aimer, à ne [dus aimer les créatures ; et pour lors vous aimerez Dieu en vérité.

Nous avons remarqué dans le premier livre, que le Chrétien était élevé à un état surnaturel , et entrait dans un nouveau monde ; et dès lors nous ne sommes plus de ce monde. Notre Sauveur , nous dit son Apôtre (Galat. i, h) , nous en a retirés selon la volonté de Dieu notre Père. Et il veut qu'à son égard nous nous regardions comme des morts. C'est pourquoi il appelle les Chrétiens des morts dans ses épîtres aux Romains, aux Corinthiens, aux Ephésiensetaux fidèles de Colosse. (Rom. vi, 11; H Cor. v, 14; Ephes. h, 15; Colos. m , 3.) Comme donc la divine parole nous apprend que c'est un arrêt donné à l'homme pécheur par la justice de Dieu, qu'il faut qu'il meure de la mort naturelle; la même nous déclare que c'est une grande loi établie pour l'homme chrétien {Hebr. ix, 27), qu'il faut qu'il meure de la mort morale : et comme tout homme venant au monde, doit s'attendre à une mort naturellement inévitable, de même toutes les personnes qui entrent à la suite de l'adorable Jésus, doivent se préparer à une mort morale, par le détachement des choses créées ; et c'est en cette mort que consiste le dépouillement du vieil homme et de ses actions.

Nous devons apprendre que la grâce de notre bon Sauveur est une grâce de mort ; que l'esprit du christianisme est un esprit de mort; que la pente du Chrétien doit être vers la mort ; que c'est à la mort que doivent tendre ses inclinations : et la raison en est très-évidente; car si les Chrétiens sont les membres de Jésus , nécessairement ils doivent suivre leur chef, ils doivent avoir la même pente, ne pouvant être animés que de son esprit , qui n'est pas autre dans les membres que dans le chef. De là vient que l'Apôtre, nous disant que Jésus-Christ est mort (I Cor. xii, 37), conclut à même temps par une suite infaillible , que tous sont morts; quand la tête ne vit plus, tous les autres membres du corps sont morts. Tous les Chrétiens doivent donc mourir par amour, par un dégagement de toutes les choses créées. Le raisonnement de l'Apôtre en marque la nécessité. (II Cor. v, 14.)

Nécessité que nous ne pouvons jamais assez considérer. Méditons donc encore ici.

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que la vie du Chrétien est une vie et une chort tout ensemble. La vie du Chrétien est une continuation de la vie de Jésus-Christ, c'est une mort a la vie du vieil homme , les inclinations et l'esprit d'Adam étant plus éloignés de l'esprit et des dispositions de notre adorable Sauveur, que le ciel ne l'est de la terre. Le premier homme, dit l'Apôtre (/ Cor. xv, 47, 49), fut fait terrestre, étant tiré de la terre ; le second homme étant sorti du ciel est céleste. 11 ajoute ensuite : comme nous avons été semblables au terrestre, soyons semblables aussi au céleste. Ce qu'il faut lire, dit Tertullien, à l'impératif, comme un ordre qui nous est donné. Et c'est une obligation bien étroite ; la vie du Chrétien, comme nous venons de le dire, étant une continuation de la vie de Jésus. Or la vie de Jésus nous unit à Dieu; pour y être unis il faut qu'il nous possède : s'il nous possède, nous sommes remplis de son esprit; pour être animés de son esprit, nous devons sortir de nous-mêmes, et pour sortir de nous-mêmes, le dégagement est d'une nécessité indispensable.

Or le dégagement se doit étendre sur toutes choses. 11 faut premièrement mourir au péché ; car nous savons, dit l'Apôtre (Rom. vi, G), que notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché soit détruit. Or, puisque nous sommes morts au péché, dit encore le même Apôtre (Ibid., 2j, comment vivrons-nous encore'jdam le péché? Un savant et pieux interprète de l'Ecriture, a sagement remarqué que saint Augustin ayant cité ces paroles en prêchant , s'écria : 11 ne se pouvait rien dire , ni de mieux ni de plus court. Car c'est au-dessus de toute la nature qu'un mort revive.

Mais ce n'est pas assez de mourir au péché, selon la doctrine de l'Apôtre ; car la grâce de notre Sauveur, écrit-il à Tite (n, 11, 12 J , a été découverte à tous les hommes , et elle n'a pas appris seulement à renoncer à l'impiété, mais encore aux désirs du siècle. Nous devons donc encore renoncer au monde; c'est-à-dire à toute sa corruption, à tout ce qu'il y a de déréglé dans ses lois et maximes, à la concupiscence des richesses, des plaisirs et de la superbe de la vie. Dans cette vue , l'apôtre de la dilection s.icrée, dans sa première Epître, ne se contente pas d'exhorter les fidèles à ne pas aimer le monde, mais aussi ce qui est dans le monde. (/ Joau. n, 15.) Or la nécessité de ce détachement est si grande, que ce saint apôtre ajoute ensuite ces paroles : Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n est point en lui. C'est, dit saint Augustin, qu'il n'y a que deux amours : l'amour de Dieu et l'amour du monde , et l'un ne peut compatir avec l'autre. De là vient que saint Jacques, eu son Epître, s'écrie (iv, 4) : Esprits adultères, ne savez-vous pas que l'amour de ce monde est une inimitié contre Lieu; quiconque donc veut aimer ce monde , il se rend ennemi de Dieu. Mais nous avons parlé amplement de cette vérité dans le livre que la divine Providence, notre bonne et toujours très-fidèle

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mère, nous a fait donner au public, sous le titre du Malheur du monde.

Qu'il serait à désirer que les Chrétiens entendissent bien une vérité si terrible! Cet homme de Dieu appelle ceux qui aiment le monde des adultères, à rcisun que lçur âme, qui est l'épouse de Dieu, Jui est infidèle. Mais si tant de Chrétiens qui sont dans l'amour du monde et des choses du monde considéraient sérieusement que cet attachement les rend ennemis de Dieu, serait-il bien possible qu'ilsy demeurassent encore si misérablement liés? Croyez-vous, dit encore le même apôtre (Jac. v, 5) , que VEcriture dise en vain, que l'Esprit qui demeure en vous vous aime avec jalousie? ce Dieu qui s'appelle le Dieu jaloux, ne veut pas que les âmes qui sont ses épouses en aiment d'autres. C'est pour cela que notre Maître céleste nous déclare que personne ne peut servir deux maîtres. (Matth. vi, 24.) Mais que pense faire le Chrétien, si ce divin chef proteste qu'il n'est pas du monde ? s'il veut avoir l'honneur d'être son membre, il ne peut être du monde par affections ni par désirs. Le monde présent est le partage des enfants du vieil homme, qui sont enfants de colère ; les plus grands ennemis de Jésus- Christ sont ceux qui y ont le plus de part, comme le Grand Turc, et les autres criminels.

Les Chrétiens en doivent être saintement séparés, par le détachement de tout ce qu'il estime, et de tout ce qu'il aime. 11 ne faut pas confondre ici (ce qui arrive ordinairement par les artifices du démon, et de la nature, et des hommes) la séparation de la vie civile du monde, et le détachement à ce que le monde a de vicieux. 11 ne faut pas dire qu'il faudrait être renfermé dans un cloitre pour vivre en bon Chrétien: tous ne sont pas appelés au cloître; mais tous sont obligés de vivre chrétiennement, en quelque état, et quelque lieu qu'ils soient. Si l'on est engagé dans le siècle, il y faut demeurer; mais il n'y faut pas mettre son affection. Nous avons cité le grand Apôtre qui nous a enseigné que la grâce de notre bon Sauveur nous a appris à renoncer, nonseulement au péché, mais encore aux désirs du siècle.

Or ces désirs sont désirs d'honneur, de plaisirs et de richesses. Désirs de grandes dignités, soit dans l'état ecclésiastique, soit dans l'état séculier-: désirs de granus revenus ecclésiastiques, de gros bénéfices; désirs de grands emplois, de grandes connaissances, de belles habitudes, d'être applaudi et considéré dans les fonctions, d'avoir part à l'estime et à l'amitié des créatures, de passer pour savant et habile homme, d'être bien venu parmi le beau monde, d'avoir du crédit auprès des personnes puissantes, de visiter et d'être visité par des personnes considérables, de goûter les aises de la vie, et d'être exempts des misères qui l'accompagnent. Le Chrétien doit renoncer h tous ces désirs, car ils font tomber dans les pièges du diable (ITim. m, 7}, ils ouvrent la porte

à toutes sortes de tentations, ils conduisent au péché, et ensuite à la damnation éternelle. Quel malheur de posséder ce que le monde désire, pUîsqu'en cela on est bien éloigné delà vie de celui que l'on reconnaît pour son Dieu! Si l'on était bon Chrétien, tout ce que l'on pourrait faire en cet état, serait de le supporter en patience, loin de s'y affectionner; mais quel malheur déplorable si les désirs y attachent!

11 faut renoncer à l'attachement des créatures, quelque chères qu'elles nous soient; car n'est-ce pas pour nous apprendre ce détachement que notre divin Maître nous dit en saint Matthieu (Mat th. x , 34) : Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix en terre (il parle de la fausse paix du monde), je ne suis pas venu apporter la paix, mais Cépée; car je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la mère et la fille, entre la belle-mère et la belle-fille; il entend lorsqu'ils servent d'obstacles à son service.

N'est-ce pas pour nous instruire de cette vérité, que son Apôtre enseigne, que ceux qui ' ont des femmes doivent être comme s'ils n'en avaient pas ? (7 Cor. i, 29.) Et de vrai , quand les personnes nous seraient utiles et chères comme nos yeux, ne seraitil pas bien juste de nous les arracher, si en nous scandalisant elles nous servaient d'em- 'pêchement à la bienheureuse possession de Dieu?

Or le détachement des créatures nous engage à en porter la privation, quand la divine Providence en ordonne de la sorte. Quand un mari est privé de sa femme, et la femme de son mari par la mort; quand nous voyons dans l'affliction des personnes que nous aimons, quel aveuglement parmi des personnes mêmes qui font quelque profession de piété ! Et nous avons déjà parlé de ce sujet, d'avoir tant de peine à faire le sacrifice de leurs enfants, quand ils se veulent consacrer plus particulièrement à Dieu par la séparation intérieure et extérieure dû monde, et par la retraite dans le cloître; combien l'amour-proprc donne-t-il de détours, sous prétexte d'examiner ta vocation à un état que le Fils de Dieu conseille? Nous ne blâmons pas un examen raisonnable; mais nous soupirons ici de ce que faisant tant d'examens et d'épreuves pour ce qu'un Homme-Dieu conseille, dont les conseils ne peuvent être que.très-bons, à peine en fait-on pour les états qui de soi sont très-dangereux. En vérité il n'y a point de folie comparable à celle du monde! Que -dirait-on d une personne qui, devant aller en un lieu, penserait et repenserait beaucoup à un chemin qui y conduit sûrement, et ne ferait pas difficulté de s'engager dans un chemin tout pleinde dangers, de précipices, où la plupart de ceux qui y marchent s'y .perdent?

Voilà la folie du monde, et même, comme nous l'avons dit, de quelques personnes qui font quelque profession de piété. Si leurs enfants veulent s'engager dans le cloître,

on y apporte des précautions excessives; s'ils veulent s'engager dans le siècle, on n'examine point leur vocation; au contraire rattachement que l'on a pour soi-même est si grand, que si des enfants ne plaisent pas, s'ils ont des défauts qui les rendent désagréables au siècle, on veut qu'ils le quittent sans considérer la volonté de Dieu, et quelquefois on les y oblige, ce qui est une source de malheurs inexplicables. Au lieu de procurer à ses enfants ou à ses amis des états qui les aident à les sauver, on les met dans des conditions propres à les perdre. On est tout plein de vues humaines, de propres intérêts ; on donne ou on sollicite des bénéfices pour procurer des revenus qui, étant le premier patrimoine des pauvres, comme les saints Pères parlent, servent d'occasion à la damnation de ceux qui les possèdent, étant bien rare que l'on en fasse l'usage que l'on doit. 11 faut y avoir une vocation spéciale ; il faut en être digne, non-seulement par la capacité de son esprit, par la science, mais bien plus par la probité de vie, par le désintéressement et par le zèle de l'intérêt de Dieu.

Enfin on ne doit jamais rien faire qui choque la qualité de Chrétien, pour la considération d'aucune créature, telle qu'elle puisse être, quelque mal qui nous en puisse arriver, quelque bien que nous puissions en attendre. Etre prêt à souffrir tout et la mort même plutôt que de perdre l'amitié de Dieu : c'est là l'obligation de tous les Chrétiens, de toutes conditions, et de tous états, sans aucune réserve.

Mais après le dégagement du monde, et de ses désirs (Matth. xvi, 24) , mourir aux aises de son corps, aux plaisirs de ses sens, à la vie animale, à la vie sensuelle, à ses inclinations, aux passions, à ia propre humeur, particulièrementà celle qui prédomine davantage, et qui emporte ordinairement les autres, quiest lacausede la pertede la plupart de ceux qui sont damnés, qui se sont précipités dans cet abîme de maux, parce qu'ils ont suivi leur propre humeur et passion. C'est pourquoi les Pères de la vie spirituelle recommandent tant l'examen particulier qui se fait sur la propre humeur et passion, qu'il est bon de faire tous les jours devant raidi, réservant l'examen général pour le soir. Se confiant aux miséricordes de Jésus- Christ, appuyés en sa divine vertu, si tous les jours on fait de fortes réflexions sur l'inclination prédominante, que l'on s'applique à la mortifier, que l'on considère de temps en temps si l'on y fait, quelque progrès en l'affaiblissant, on peut espérer une grande bénédiction dans cet exercice. Il faut mourir au propre jugement , à la propre lumière, aux dérèglements de la mémoire et à toute affection terrestre.

C'est la sainte haine que nous devons nous porter, et qui nous est tant recommandée par notre adorable Sauveur. Il enseigne en saint Luc (xiv, 28), que comme un homme qui voudrait entreprendre un bâtiment sans avoir de quoi faire la dépense, serait

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ridicule : il on serait de même de celui qui s'engagerait à sa suite, et qui ne voudrait pas renoncer par le détachement à tout co qu'il possède. Comparaison bien capable de remplir de frayeur un Chrétien attaché au monde et aux choses du monde; puisque dans cet étatil n'est plus un véritable Chrétien, ne pouvant pas être le disciple de Jésus-Christ, qui nous donne encore cette grande instruction, et qui est une suite de cette vérité : Que celui qui voudra sauver sa vie la perdra (Mutth. xvi, 25); c'est-à-dire, qui voudra vivre dans les plaisirs de la terre et ie faux repos du monde.

Enfin il faut renoncer à nous-mêmes (Joan. xn, 25), c'est-à-dire, dit saint Basile, faire abnégation de notre propre volonté; c'est-à-dire, dit saint Jean Chrysostome, ne pas considérer son corps plus qu'une chose qui ne nous touche en rien ; c'est-à-dire, dans le sentiment de saint Paul, crucifier notre chair avec nos vices et nos mauvais désirs. (Gai. v, 24.) Mais écoutons notre Maître qui dit, qu'il ne cherche pas sa gloire. (Joan. vm, 50.) Hé 1 qui la pourrait mieux chercher que lui? Il proteste que sa nourriture , son boire et son manger est de faire la volonté de son Père. (Joan. iv,3i.) Jamais il ne s'est recherché dans ses emplois, ni ne s'y est attaché. Son Père l'envoie au monde pour sauver le monde et pour lui servir de docleur. Jamais personne n'a tant désiré le salut des âmes et cependant par l'ordre de son Père il demeure paisible durant trente ans, caché dans la boutique d'un charpentier. Le mystère de son Incarnation est la cause et l'exemplaire de la vie de nos âmes. Or, comme nous l'avons remarqué, le Verbe s'unissant à la nature humaine pour opérer en elle et par elle notre rédemption, premièrement il la dépouille de sa substance et personne humaine : voilà l'entrée de tous les mystères. Toute sa sainte vie s'est passée comme nous l'avons déjà remarqué, et il y a opéré toutes choses dans cet esprit sur la croix. Et il continue ses anéantissements d'une manière incompréhensible dans la divine Eucharistie, jusqu'à la consommation des siècles, par toute la terre, dans toute nos églises, tous les jours en notre présence (mais hélas 1 combien de Chrétiens y pensent bien ?), pour enseigner à tous les fidèles Je renoncement à soi-même.

Le Père éternel nous envoie son Fils pour nous instruire par lui-même (Hebr. i , 2) : ahl quel docteur! mais qu'il est peu écouté, par ceux mêmes qui font profession d'être ses disciples 1 On écoute le monde, on s'attache à ses maximes, on tient à honneur de les soutenir, on ferme les oreilles à la voix d'un Dieu, on rougit de ses maximes, à peine oserait-on en parler. Mais le Père éternel, aussi bien que son Fils, nous enseigne d'une manière qui passe toute admiration le détachement , abandonnant son Fils bien-aimé (Marc, xvu , 5,) en qui il a pris son plaisir de toute éternité, à la puissance des hommes, sans que l'agonie ni la sueur de sang , ni la tristesse mortelle, ni

le cruel supplice de la croix l'ébranlem,

ni lui fassent rien relâcher de sa sainte sévérité.

Quels prétextes, après cela, l'amour-propre pourra-t-il trouver dans ses attachements? Comment pourra-t-il encore vouloir êire quelque chose? Cependant on se cherche partout et dans les actions les plus saintes, dans les austérités, dans les œuvres de charité, dans les sermons, dans les missions, dans l'oraison, dans les opérations de Dieu, dans ses dons; on s'y regarde, on s'y élève, on s'y attache. Si Dieu tout lion nous envoie d'heureuses occasions, c'est comme on les doit appeler , de nous séparer de nous-mêmes par des pertes temporelles, par la privation des personnes qui nous sont chères, par des humiliations, mépris, calomnies, injures, par des infirmités corporelles , des peines , des douleurs, par la soustraction des consolations, des lumières, des goûts, par des croix intérieures : on s'afflige, et au lieu d'en faire un usage chrétien et de ménager saintement toutes ces bienheureuses occasions, souvent elles servent à nous engager dans le péché, parle mauvais usage que nous en faisons.

Cependant l'esprit de Jésus-Christ est toujours le même et la grâce du christianisme la même. Mais que peut opérer en nous cette grâce, sinon ce qu'elle est en sa source ? Nous venons de le voir en notre chef l'adorable Jésus. Il est bon, il est saint de fréquenter les sacrements , de réciter des prières , d'assister aux offices divins et de donner du secours aux misérables; mais avec toutes ces pratiques, si l'on ne renonce à soimême, si l'on y demeure attaché, on est encore bien éloigné du royaume de Dieu. Le dépouillement, dit saint Bernard , est le principal {joint de la vie chrétienne, si nécessaire, dit ce saint , qu'il nous croit plus expédient de n'avoir jamais été, que de demeurer en nous-mêmes, par l'attachementau siècle et aux désirs du siècle qui nous séparent de Dieu , qui est le plus grand malheur qui puisse arriver.

Mais enfin le Saint-Esprit nous révèle par le grand Apôtre (II Cor. v, 11] que les Chrétiens sont des morts. Saint Jean Chrysostome méditant autrefois cette vérité, s'écriait : Mais les morts ne se soucient plus des choses de la terre; ils sont insensibles à toutes ses funestes beautés, à tous ses vains honneurs, à tous ses biens apparents et trompeurs, à tous ses malheureux plaisirs. Présentez à un mort des sceptres et des couronnes , tout ce qu'il y a de plus charmant sur la terre, il n'en est point touché. Dites-lui toutes les injures imaginables, faites-lui tous les mauvais traitements possibles, jetez-le dans la boue, mettez-le en pièces , ôtez-lui tout ce qui le couvre , il n'en est pas ému. Voilà, disait ce grand homme, une représentation de l'état dans lequeluu vrai et fidèle Chrétien doit vivre , si ce n'est pas à l'égard du dépouillement extérieur des choses créées , au moins à l'égard de la

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disposition du cœur , qui en doit être entièrement détaché.

Mais il faut prendre garde ici, qu il n'est pas nécessaire que l'on ne ressente pas les rébellions de la nature ; l'Apôtre dans son éminente sainteté, se plaint d'une loi qui est dans ses membres et qui est contraire à la loi de l'esprit (Rom. vu, 23); mais la volonté n'y doit avoir aucune part. Arrêtez- .ous un peu ici , vous qui lisez ces vérités , et méditez avec une sainte attention si vous êtes bien mort par le détachement intérieur, ou si vous ne vivez pas encore de la vie de l'homme animal et sensuel ? N'avez-vous point mené jusqu'à présent une vie d'infidèle , plutôt que d'un fidèle Chrétien?

Cependant la première règle que le Fils de Dieu donne à ses disciples (Matth. xvi , 24-), est le renoncement à soi-même. Elle est nécessaire comme nous l'avons montré : c'est la plus générale comme nous le ferons voir avec le secours divin dans l'un des chapitres suivants. Mais c'est une règle établie avec plus de clarté. Il est vrai que notre divin Maître ne donne pas une pleine intelligence de plusieurs de ses mystères à loin le monde. Mais lorsqu'il s'agissait de la sainte haine de soi-même, par le renoncement que nous avons expliqué, il l'enseignait publiquement (Luc. ix , 23) et à toutes sortes de personnes , parce que c'est une condition qu'il demande sans aucune exception à tous ceux qui s'engagent à sa suite.

Mais, hélas I ce qui ne se peut dire sans beaucoup de larmes , si on a quelques lumières de la grâce chrétienne , c'est que cette première règle des Chrétiens qui est enseignée dans l'Evangile dans une si grande clarté, est celle qui est la plus ignorée. L'on se fera instruire de quantité d'exercices de piété, on les apprend , on les fait apprendre aux enfants, et cela est bon etné- «essaire; mais qui pense à apprendre et à bien entendre cette première règle du renoncement à soi-même? A peine les enfants ont-ils l'usage de raison, qu'on leur enseigne les règles de l'amour-propre, les maximes du monde , les sentiments du vieil homme. Dans le progrès de l'âge, on se fortifie dans ces sentiments et ordinairement on y Unit sa vie. Chose étrange cependant, qu'un grand nombre de Chrétiens, à la fin de leur vie, n'ont pas encore appris leur première leçon. Que diraient-ils et que penseraient-ils d'une personne qui aurait été à l'école durant des vingt, trente, quarante et soixante années , pour apprendre à lire, et qui ne saurait pas encore les premières lettres de l'A B C?

Remarquons ici, en passant, que l'on trouve même cette ignorance dans plusieurs communautés régulières, qui néanmoins font une haute profession de la science des vérités de l'Evangile. A peine le pourrait-on croire, si l'expérience n'ôtait tout lieu d'en douter. 11 n'y a point d'Ordre dont la règle et les constitutions n'ordevent le renoncement à soîuiihne, et même d'une manière spéciale par

la pratique des conseils du Fils de Dieu. C'est pourquoi toutes les règles et constitutions, en suite du grand vœu de pauvreté, veulent, pour ôter tout vice de propriété, que toutes choses soient en commun. Mais dans plusieurs communautés on est bien éloigné dece dégagement; combien de choses y a-t-on en son particulier qui ne sont pas en commun avec le reste de la communauté ! Quelle misère et quel aveuglement 1 Faire vœu do ne posséder plus rien, et néanmoins s'attacher après cela à des choses particulières! Mais l'argent que l'on a, dit-on, est dans le cotTre commun? prétexte plein d'illusion. Un avare serait ravi qu'on lui gardât son argent sûrement dans une communauté. Mais . ajoute-t-on, c'est par permission du supérieur , c'est-à-dire que le supérieur permet que l'on ne garde point ni la règle, ni les constitutions , et la première règle de notre bon Sauveur est le renoncement à soi-même.

Certainement si nous avions pour règle la conduite qui est opposée, qui est de vouloirfairesa propre et particulière volonté, de satisfaire à sa propre humeur, à nos inclinations , de rechercher la gloire du monde , d'avoir un chacun soumis à ce que nous désirons; en vérité pourrait-on faire plus que ce que l'on fait ? 0 leçon 1 la première que le Fils de Dieu donne à ses disciples , que tu es peu entendue dans toute la clarté que ce divin Maître en donne I Que tu es peu étudiée, que tu es négligée et peu pratiquée! C'est qu'elle ne s'accorde pas avec les règles du siècle, avec la propre satisfaction, le point d'honneur , le propre intérêt. De là vient que l'on y pense si peu, que l'on ne l'étudié pas, que l'on y travaille avec bien de la tiédeur, et si quelques-uns y sont fidèles en de certains temps , peu y persévèrent avec une continuelle fidélité. On néglige l'intérieur parce qu'il applique à la mortification de la propre humeur , des passions et des défauts où l'on tombe souvent; on aime mieux s'appliquer aux œuvres extérieures , où les sens et la rai>on humaine trouvent leurs satisfactions. La plupart des gens de bien d'autre part pensent que tout consiste à faire de bonnes œuvres extérieures et on pense avoir bien dit, quand l'on a dit en ce que l'on fait: Tout cela est pour Dieu ; mais dans un oubli de ce qui est essentiel.

C'est cet essentiel du christianisme que l'homme animal ne comprend point (7 Cor. ii, 11) ; car il ne peut pas, demeurant dans l'attache à ses sens, concevoir les choses de Dieu. La doctrine du renoncement à soimême lui [tarait rude ; mais il ne considère pas que s'il se faut dépouiller du vieil homme, c'est pour se revêtir du nouveau; s'il faut mourir à sa vie, c'est pour vivre de la vie de Jésus-Christ. A la vérité, si l'on dépouillait une pauvre personne d'un chétif habit dont elle se serait vêtue, ce lui serait chose fâcheuse; mais si on lui ôtait son ha-, bit pour l'en revêtir d'un autre qui serait chargé de pierreries et qui serait d'une va-

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leur très-grande, pour lors ne souffriraitelle pas avec joie d'être dépouillée? Disons encore, ces mots sont bien durs: Il faut mourir à tout; mais y a-t-il rien de plus doux quand on pense que c'est pour vivre de la vie d'un Homme-Dieu. Ecrions-nous ici : Ahl l'aveuglement 1 ah 1 l'insensibilité! Est-il possible que les Chrétiens croient ces vérités, et qu'ils agissent de la manière qu'ils font?

Mais ce qui est ne' de la chair, dit notre grand Maître (Joan. ni, 6), est chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit. Et son saint précurseur ajoute : Celui qui est sorti de la terre est de la terre, et parle des choses de la terre. (Jbid., 31.) Voilà la cause que le langage de la mort, du renoncement à soi-même, est rare parmi les Chrétiens; on n'y parle que d'y vivre de la vie de l'homme animal ; on y appelle même ces gens de bons vivants.

Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous; mais personne ne reçoit son témoignage : c'est ce qui est vrai dans la plupart des hommes qui ne se mettent pas en peine de pratiquer sa doctrine. Ecoutons cependant cette voix du ciel qui se fait entendre au disciple bien-aimé, et que le ciel veut non-seulement être écoutée, mais dont il ordonne (Apoc. xiv, 2) que les paroles en soient écrites pour tous les fidèles, jusqu'à la consommation des siècles. Persuadonsnous de la grande vérité qu'elle nous révèle : Que bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur, c'est-à-dire qu'il faut être mort auparavant que de mourir : le cœur et l'esprit morts au monde auparavant que de le quitter quant aucorps. Il me souvient à ce sujet d'avoir entendu dire à l'un des grands serviteurs de Dieu de notre siècle, me parlant de la mort d'une dame qui était de sa connaissance et de la mienne; et il me le disait en soupirant : Hélas 1 elle est morte , et elle était encore vivante! Oh ! que bienheureux les morts qui meurent! ohl que malheureux ceux qui meurent, et quij sont encore vivants à eux-mêmes !

Après tout, que pensons-nous faire? O fous et insensés que nous sommes! Qui nous a charmés pour ne pas obéira la vérité? {Galat. m, 1.) De quoi délibéronsnous? d'une chose qui est d'une nécessité indispensable. Y a-t-il quelque chose au monde que nous ne soyons obligés de quitter à la mort? On aura beau dire que Ton est faible, que l'on ne peut pas se détacher de toutes choses, il le faudra faire bon gré, mal gré; pourquoi donc ne pas se déprendre par amour de ce qu'il faudra quitter par force? Si l'on s'en sépare parle divin amour, l'on en aura des récompenses infinies; si l'on y est obligé par force, quelle terrible attente du jugement de Dieu! (Hebr. x, 27.)

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