CHAPITRE III
// faut porter sa croix : la seconde leçon que le Fils de Dieu fait à tous ses disciples.
Notre grand et divin Maître nous avant donné pour première leçon le renoncement
à soi-même; en même temps il nous donne pour seconde, qu'il faut porter sa croix, qui est une suite de la première : car on ne peut renoncer à soi-même sans se faire une grande violence, ce qui n'est pas sans beaucoup souffrir. Si c'est une peine de se voir dépouillé des choses extérieures et même de ses habits, c'en est une incomparablement plus grande, si l'on nous ôte notre peau et si l'on nous écorche : de même, le renoncement aux biens temporels et aux créatures ne se fait pas sans difficulté; mais la plus grande de toutes est de se quitter soi-même. [Matth. xvi, 24.)
C'est pourquoi le Fils de Dieu prévoyant que l'on ne manquerait pas d'objecter la difficulté du renoncement à soi-même, après l'avoir ordonné à ses disciples; en même temps il ajoute : Qu'il faut porter sa croix. Il ne faut pas se tromper, qui dit un Chrétien dit un homme de croix : ne vouloir pas souffrir, c'est ne pas vouloir vivre en Chrétien. Notre Maître nous enseigne très-clairement que celui qui veut être de sa suite doit porter sa croix. [Matth. xvi, 24.)
Après cette vérité de foi, pensons sérieusement à ce que nous voulons faire. Si nous voulons être disciples du Fils de Dieu, de véritables Chrétiens, il faut être de sa suite; et si nous voulons le servir, il faut porter sa croix. Il en a ainsi ordonné, et il a bien voulu nous le déclarer de sa propre bouche, pour ne laisser aucun lieu de douter sur ce sujet. Si donc nous ne voulons pas porter sa croix avec patience et résignation à ses ordres, il ne faut plus être de sa suite. Pensée terrible. Ah! si nous n'allons pas après notre divin Maître, l'adorable Jésus, où irons-nous, et que deviendrons-nous?
Allons où nous voudrons, quand nous nous retirerions dans un désert , partout nous trouverons des croix, puisque partout nous nous trouverons nous-mêmes, et en nous trouvant, nous ne manquerons pas de croix, par la résistance qu'il nous faut faire aux inclinations de la nature corrompue. Si nous ne faisons pas un bon usage de ces croix, nous sommes perdus; mais la grâce que nous avons d'être les membres du corps mystique de l'adorable Jésus, nous y engage indispensablement. C'est pourquoi le grand Apôtre nous déclare fortement que ceux qui sont à Jésus-Christ sont des crucifiés (Galat. y, 24), la grâce du baptême les ayant entés en Jésus-Christ crucifié : ils sont toujours cloués à la croix avec lui. Cest à cela, dit le prince des apôtres (ÏPetr. ii,2l), que nous sommes appelés; c'est là notre vocation. On dit, et c'est une vérité, qu'un chacun doit examiner sa vocation ; mais il n'y a point à délibérer aux Chrétiens, ils sont appelés à la croix.
Saint Pierre que nous venons de citer en rend la raison (1 Petr. n, 21], parce que Jésus -Christ même a souffert pour nous, en nous laissant son exemple, afin que nous le suivions et que nous marchions sur ses pas — Représentons-nous donc, nous crie saint Paul aux Hébreux (xii, 3.) , celui qui '<
souffert une si grande contradiction des pécheurs, afin que nous ne noxis lassions pas par faiblesse de courage; car vous n'avez pas encore résisté jusqu'à répandre votre sang en combattant contre le péché: quelque violence que vous vous fassiez pour renoncer à vous-même, à votre propre humeur, à vos passions, au respect humain, à vos propres intérêts, quelque mal que vous puissiez endurer, vous n'avez pas encore néanmoins souffert la mort comme lui.
Considérez cet aimable Dieu-Homme ; nous le répétons, un Homme-Dieu à la tête de toutes les personnes crucifiées. Considérons que tous les états de sa vie portent souffrances, humiliations et mépris. Faisons réflexion que tous ses membres qui lui ont été les plus unis, ayant la plus grande sympathie avec lui, ont eu le plus de part à ses douleurs. Ainsi après lui, la bienheureuse Vierge, son immaculée Mère, a bu ce calice Je plus amer; ensuite ses apôtres, et à celui qui a été par excellence son bien-aimé disciple, le calice des souffrances a été donné singulièrement pour partage; les privations des biens et d'amis, les persécutions, les mépris, les maladies, les peines intérieures, sont lacoutinuation des mystères de la vie souffrante de notre bon Sauveur, qui aprèsavoir été accomplis en son corps naturel, s'accomplissent encore tous les jours en son corps mystique. Ce qui fait dire à l'Apôtre : J'accomplis en via chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son corps qui est l'Eglise (Col. i. 2, k) , c'est-à-dire son corps mystique. Jésus-Christa commencé la passion, dit un auteur , mais il ne l'a pas achevée ; tout ce que Jésus-Christ entier doit souffrir, enseigne l'Angélique docteur, jusqu'à la fin, a été ordonné de Dieu, et saint Paul souffrait ce qu'il avait à souffrir, pour sa part : c'est ce que nous devons pareillement faire, et à quoi nous sommes obligés.
N'est-ce pas la doctrine que notre divin Maître nous a enseignée, qu'il fallait porter la croix à sa suite ; et n'avonsniious pas sur jet de dire ici ce qu'il disait à ses disciples après sa glorieuse résurrection. C'est ainsi qu'il est écrit? voilà son ordonnance qui nous est signifiée y II fallait que Jésus-Christ endurât et qu'ainsi il entrât dans sagloire. (Luc. xxiv, 26.) Peut-on penser rien de plus fort que ces paroles? Car s'il a fallu que Jésus-Christ ait enduré, et qu'il soit entré de cette manière dans la gloire, où est la personne, telle qu'elle puisse être, qui puisse y prétendre sans croix? Après cela néanmoins , combien de Chrétiens voudraient être exempts de peines? Est-il possible que nos yeux soient encore retenus pour ne pas connaître Jésus-Christ qui nous apprend une si grande vérité? Ne seront-ils jamais ouverts ? Ne verrons-nous point le Soleil de justice dans le plein midi de sa grâce ? Pour aller à lui à la rencontre dans sa résurrection, comme parle l'Apôtre aux Philippiens (in, 10, 11), il faut participera ses souffrances, lui étant conformes (unis ;a mort. Que l'on pèse bien, dit un
pieux interprète, cette importante et indispensable condition. Notis sommes, nous dit encore le même apôtre aux Romains (8, 17), les héritiers de Dieu et les cohéritiers de Jésus-Christ, pourvu néanmoins que nous prenions part à ses peines, afin que nous ayons part aussi à sa gloire. La séraphique sainte Thérèse dans ces vues, s'écriait : Ou souffrir ou mourir. La bienheureuse Madeleine de Pazzi : Souffrir et ne pas mourir. Mais l'incomparable dans l'amour des peines, le bienheureux Jean de la Croix, que sainte Thérèse dont nous venons de parler, appelai*. l'homme divin, ayant en sa liberté de demander à Notre-Seigneur ce qu'il voulait pour les travaux indicibles qu'il avait endurés pour sa gloire, il ne lui demanda autre chose, sinon de souffrir tout de nouveau et d'être méprisé pour l'amour de lui. C'étaient des disciples qui avaient les yeux ouverts. (Luc* xxiv, 31.)
Comme le corps naturel de Jésus-Christ notre Sauveur est tout chargé de plaies ; de même le corps mystique, depuis le premier jusqu'au dernier. Une faut pas oublier ici nous exhorte l'Apôtre, la consolation que Dieu nous donne comme à ses enfants par ces paroles (Prov. i, 1) : « Mon fils, ne méprisez pas la correction du Seigneur, et ne vous découragez pas lorsqu'il vous reprend; car le Seigneur châtie celui qu'il aime ; » et il ne reçoit aucun pour son fils, sans lui faire sentir ses verges ; persévérez dans la docilité. Dieu vous traite comme ses enfants : car qui est l'enfant qui n'est point corrigé par son, père? et si vous êtes exempts de la correction que tous les enfants ont reçuey vous êtes donc bâtards, et non pas de légitimes enfants, (tlebr. xn, 5.) Toutes ces paroles sont de l'Ecriture, et toutes donc defoi; mais les Chrétiens y pensent-ils ? mais les Chrétiens les croient-il ? Il est de foi que Dieu ne reçoit aucun pour sou tils sans lui faire sentir ses verges. Voilà qui est général. 11 est de foi ensuite que tous les enfants de Dieu reçoivent la correction, et que ceux qui en sont exempts, ne sont pas de véritables enfants, mais des bâtards. Après cela comment ne vouloir porter sa croix ? O grande et indubitable vérité 1 Le Fils de Dieu s'étant fait homme était impeccable, et cependant il n'a pas été sans souffrance. Sa très-sainte Mère n'a jamais contracté ni commis aucun péché par sa grâce, et néanmoins après son Fils bien-aimé, elle a été la personne la plus affligée.
Il n'y a donc point de Chrétien qui soit exempt de porter la croix à la suite de son maître. C'est à tous qu'il dit de la porter, comme l'enseigne saint Luc ( ix , 22), aux doctes et aux ignorants, aux riches et aux pauvres, aux princes et à leurs sujets. 11 ne faut donc pas être surpris s'ilyaàsoufl'rir dans toutes sortes d'états, puisque la croix regarde généralement toutes les personnes chrétiennes ; et le Fils de Dieu, en saint Matthieu, nous déclare (x, 38.) que quiconque ne prend pas sa croix, ne mérite pas d'être à lui. Mais ce qui doit faire trembler, c'est qu'il proteste en saint Luc ',xiv
27) , qu'il ne peut pas être même son disciple ; car ces paroles font bien voir que sans cette condition or, ne peut pas être Chrétien. Il n'y a donc pas à délibérer en ru sujet : et ce doit être une désolation extrême à un disciple de Jésus-Christ, lorsqu'il est sans souffrances, ce qui n'arrive pas, puisque nous avons toujours à renoncer à nousmêmes.
Mais ce qu'il faut bien remarquer est que notre Maître nousapprend par le même évangéliste (Luc. ix, 23) : Qu'il faut porter tous les jours sa croix. Ce n'est pas une fois ni deux, dit saint Jean Chrysostome (hom. 56, in Matth.), mais il faut être continuellement prêt à souffrir. Après cela on ne doit pas s'étonner si les occasions de peines sont si fréquentes; dès lors que l'on s'engage à être Chrétien, on doit être dans la résolution de porter sa croix jusqu'à la mort. C'est sur la croix que notre bon Sauveur a expiré; et quoique les princes des prêtres, avec les scribes et les anciens, lui marquassent qu'ils croiraient en lui, s'il en descendait, il ne l'a jamais voulu quitter. (Matth. xxvn, il.) Peut-on en faire voir plus manifestement la nécessité ?
Le Chrétien doit donc toujours être dans la disposition de porter la croix, et de la porter de toutes manières à l'imitation de son Maître : la pauvreté la plus rigoureuse, Jésus étant né dans une crèche, ayant vécu d'aumônes dans le temps de ses divines prédications, n'ayant pas eu où reposer sa tête, et étant mort tout nu sur une croix : les mépris, les humiliations, Jésus après avoir été fouetté, ayant servi de jouet à une compagnie de soldats, après avoir enduré tous les opprobres et toutes les ignominies possibles, les voleurs et les homicides lui ayant été préférés; les douleurs les plus sensibles, Jésus ayant été l'homme de douleurs. Le Chrétien doit être prêt à souffrir en toutes manières, soit au corps, soit à l'esprit, soit extérieurement, soit intérieurement, Jésus ayant été crucifiéetdanssonextérieuretdansson intérieur.
Mais Jésus ayant souffert de toutes parts, delà terre, de l'enfer, du ciel, des hommes, etparticulièrement de son peuple, de la populace, des gens de qualité, des magistrats, des gouverneurs de provinces* des rois, des princes des prêtres, de ses disciples, de ses apôtres, des démons, et l'abandon à la croix de son Père ; je ne vois pas quelles personnes nous pourrions récuser pour être la matière de la croix qu'il nous faut porter.
Faisons réflexion, ici, que c'est notre croix qu'il nous faut porter préférablement à celle des autres. Notre Maître nous a enseigné celle vérité (Luc. îx, 23), il nous a déclaré qu'un chacun doit porter sa croix, et. notre croix est celle que nous souffrons, c'est cellelà à laquelle il nous faut appliquer, et nous donner de garded'un abus qui est très-commun et qui est une haute illusion, de nous occuper des souffrances des autres, ou des peines que nous pouvons nous imaginer pensant que nous les suuuorterious bien, et ce-
pendant ne voulant pas endurer celles qui nous arrivent. C'est se tromper malheureusement ; notre Maître ne veut pas que nous portions les croix des autres, mais les noires : et malgré tous nos raisonnements, celles que nous avons, ce sont celles qui nous sont propres, quoi que notre esprit nous puisse suggérer. C'est à la divine Providence qu'il appartient de nous faire des croix, se servant de quoi il lui plaît, elle les t'ait justes ; nous les ferions ou trop petites, ou trop grandes.
Que faisons-nous après des véritéssi incontestables, puisque nous les apprenons de la vérité même, le Fils de Dieu; ce sont des vérités fondamentales de notre religion, les entendons-nous ?ou si nous en avons quelque intelligence, les croyons-nous? En sommesnous bien persuadés? Mais si nous enavous. la foi, quel usage en faisons-nous? Tenonsnous toujours aux pieds de notre Maître, apprenons de sa propre bouche leur nécessité, et instruisons-nous de leur usage. On ne peut pas dire que notre docteur soit sujet à l'erreur; tout ce qu'il enseigne est d'une autorité infaillible.
Or il nous apprend en saint Matthieu (Matth. v, 12), que nous devons nous réjouir, et non-seulement nous réjouir, mais être transportés de joie pour tout ce qu'il y a de plus affligeant dans la vie. Ce n'est donc pas as^ez, s'écrie saint Bernard, d'endurer avec patience; mais notre divin Maître nous propose en même temps deux moyens bien capables de nous causer une si sainte joie, le bonheur et la récompense. Hélas ! tous les hommes cherchent leur bonheur dans tous leurs desseins et dans toutes leurs actions. Ils le cherchent avec de grands tra* vaux sans le trouver, parce qu'ils tendent à le posséder où il ne se rencontre pas ; mais celui qui s'attachera aux paroles de Jésus- Christ le trouvera. Or il déclare à ses disciples qu'ils seront bien heureux quand on leur aura fait des affronts, quand on les aura persécutés, que l'on aura dit faussement toute sorte de mal contre eux, parce qu'une grande récompense les attend dans lescieux. (Matth. v, 11.) Sur la terre on s'expose à toutes sortes de périls, on passe les mers, on va jusqu'aux extrémités du monde pour quelque misérable gain. Que ne doit-on donc pas faire pour une récompense infinie, pour posséder Dieu qui est un bien infini, bien incompréhensible, que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu,, ni le cœur de l'homme ronçu? (/ Cor. u, 9.) Et cependant les afflictions de cette vie, dit le même apôtre, qui sont si courtes et si légères, produisent en nous la durée d'une gloire éternelle, incomparable. (// Cor. îv, 17.) Quelle magnificence, mais quelle bonté du Maître que nous servons, de donner à ses serviteurs une récompense infinie pour des travaux d'un moment, toute la vie n'étant qu'un moment, comparée à l'éternité 1 Et néanmoins serviteurs ingrats et infidèles que nous sommes, à peine voulons-nous rien souffrir
ŒUVRES COMPLETES DE BOL DO*
dans son service; mais où trouverait-on de la foi?
Le bienheureux Jean de la Croix paraissant après sa mort, dit, que c'est ce que l'on estime dans le ciel, les travaux de la vie présente endurés pour la gloire de Dieu; mais le ciel est le pays des lumières, on y voit les choses dans la vérité. Cependant, nous avons ici la foi qui est d'une dernière certitude, et elle nous apprend par le prince d?s apôtres, que nous sommes heureux si nous endurons , parce que l'honneur, la gloire, la force de Dieu et son esprit reposent sur nous. Les croix nous élèvent à des grandeurs incomparables, et il leur a donné en sa personne une dignité qui passe toute pensée. (/ Petr. iv, 1'*.) Comme ceux qui approchent le plus de la grandeur des princes, sont les plus honorés des hommes en cette vie; de même, ceux qui participent le plus aux ignominies du Sauveur, sont les plus élevés devant les saints anges. Ainsi le grand Apôtre y mettait tout le haut point deThonneur; ce qui lui fait dire écrivant aux Galates : A Dieu ne plaise que je me glorifie en rien qu'en la croix de Jésus-Christ. (Galat. vi, ik.) Or il faut remarquer, que non-seulement il s'y glorifie, mais que c'est là où il réduit toute sa gloire; les croix en cette vie sont les couronnes des saints; le Fils de Dieu promet à ceux qui auront tout quitté pour lui, cent fois autant dès cette vie (Marc, x. 30), et il ajoute avec les persécutions, comme récompense toute singulière : c'est pourquoi son Apôtre assure (Philip, i, 29) que c'est une grâce non-seulement de croire en Jésus-Christ, mais aussi de souffrir pour lui. La patience, nous enseigne le Saint-Esprit en YEpitre de saint Jacques (i , k ) , contient la perfection de l'œuvre; car quiconque soutl're humblement toutes les afflictions sans succomber, dit un pieux interprète, est plein de foi et d'amour, et par conséquent de toutes les vertus. C'est la perfection de l'œuvre, c'est-à-dire de la vie chrétienne, de tout ce que nous devons faire. C'est pourquoi le môme apôtre écrivant à tous les ndèles, leur dit (i, 2) : Mes frères, tenez peur un sujet de très-grande joie les diverses tentations ou afflictions qui vous arrivent. Ce doit être la matière de toute notre joie, ne s'arrêtant pas seulement dans le simple sentiment; mais y mettant tout notre bonheur, comme il a été dit, et tenir qu'il n'y a point de félicité plus grande en cette vie, dans laquelle il y faut préférer la tristesse du jardin des Oliviers aux consolations duThabor; et lorsque saint Pierre dans les douceurs qu'il y expérimentait, dit à Notre-Seigneur (Luc. ix, 32) : Maître, il fait bon ici pour nous; la divine parole nous apprend qu'il ne savait ce qu'il disait. Saint Paul, parmi toutes ses peines, proteste (77 Cor. vu, 4) que non-seulement son cœur est dans la joie, mais qu'il est rempli de consolation, qu'il en est comblé. Voilà où l'homme apostolique met le comble de la }Oie, Le Chrétien doit donc souffrir avec joie, et recevoir toutes les nouvelles qu'il
apprend de différentes afflictions qui lui arrivent, comme les plus heureuses qu'il puisse apprendre. Nous avons connu des personnes qui se félicitaient les unes les autres , quand elles apprenaient qu'il leur était arrivé quelque chose d'aflligeant; et de vrai, si dans le monde on se congratule, on fait des compliments quand on est élevé à quelque emploi considérable, que l'on a gagné quelque procès d'importance , que l'on hérite d'un gros revenu ; il y a bien plus de sujet de se réjouir, et de se congratuler les uns les autres, quand il arrive quelque bonne croix, puisque c'est ce qui fait le bonheur et la félicité du Chrétien, comme nous l'avons remarqué.
Noire-Seigneur avait un si grand désir de sa passion, qu'il s'écrie en saint Luc (xn, 50), lorsqu'il en parle : Oh! qu'il me tarde quelle ne s'accomplisse! et il en était tellement occupé, qu'au milieu même de sa gloire qu'il faisait paraître sur le Thabor, il s'en entretenait avec Moïse et Elie. Quand les peuples l'honoraient pour les grands miracles qu'il faisait, et qu'ils admiraient toutes ses œuvres, il disait à ses disciples (Luc. ix., hk, 45) : Mettez, vous autres, ces paroles dans vos cœurs : le Fils de l'Homme doit être livré entre les mains des hommes, pour leur apprendre qu'en ce monde il- faut mettre sa gloire dans la croix, et non pas dans les choses éclatantes, et qui nous rendent honorables ; tnais les disciples qui étaient encors grossiers, n'entendaient point cette parole, dit l'évangéliste (Ibid., 44, 45), et elle leur était cachée, de sorte qu'ils n'y comprenaient rien, et ils craignaient de l'interroger sur eela. N'est-ce pas ce que l'on peut dire encore présentement au milieu des plus beaux jours de la grâce, de la plupart des Chrétiens, qui ne comprennent rien à la doctrine des souffrances , et qui à peine oseraient-ils s'en faire instruire, ou même en écouter parler?
C'est une chose bien digne d'être remarquée, que notre bon Maître en parlant à ses disciples, et leur découvrant qu'il lui fallait souffrir beaucoup, saint Pierre touché do compassion à ces paroles, ;lui ayant dit: il Dieu ne plaise, Seigneur; cela ne vous arrivera point! Jésus se tournant, lui répondit : Allez, Satan, ôtez-vous de devant moi, vous m'êtes à scandale ; car vos sentiments ne sont pas selon Dieu, mais selon les hommes. (Matth. xvi, 22, 23.) Après cela si nous sommes véritablement Chrétiens, ayant les mêmes sentiments que notre divin chef, ne devons-nous pas regarder les personnes qui nous détournent de l'amour de la croix, comme des salans, des adversaires; quelque amitié naturelle qu'ils aient pour nous, comme des gens qui n'agissent que par des sentiments de l'homme et de la nature, mais qui ne sont pas selon Dieu. Agir dans la lumière de Dieu, est de regarder les prospérités de la vie, les grands biens, les grands honneurs, comme des malheurs qui nous doivent faire craindre. (Luc. vi, 24.) C'est ce que Dieu donne à ses pius grands ennemis. Jl cou-
serve au Grand Turc fa puissance, sa grandeur, son empire. Le saint homme, le P. de Condren, dans cette vue, assurait qu'il était dans l'étonnement de ce qu'il n'était pas dans les aises de la vie, et que la Providence ne l'avait pas fait naître un grand prince , ses péchés, à ce qu'il disait, le méritant bien. C'est dans ce sentiment qu'il faut porter sa croix, non-seulement avec joie, mais avec étonnement; certainement nous n'en sommes pas dignes, nos péchés mériteraient bien que nous fussions laissés aux consolations et aux prospérités temporelles. Le Père éternel aime infiniment son Fils, et cependant il le comble de misères; l'on en est donc bien aimé, lorsque l'on en est traité de la sorte. Un saint prélat passant par une maison dans laquelle abondaient toutes les prospérités de la vie présente, il s'en retira et s'enfuit disant, que Dieu était irrité contre ce lieu; et à peine en fut-il retiré, que la maison tomba, et accabla sous ses ruines ceux qui y demeuraient.
Nous devons regarder comme une singulière grâce d'être affligés en ce monde avec notre adorable Sauveur. Si Moïse déclara qu'il n'était point fils de la fille de Pharaon, à qui, selon Philon, au livre premier de sa Vie, il devait succéder, aimant mieux être affligé avec le peuple de Dieu, ne jugeant pas les trésors des Egyptiens comparables aux opprobres, quittant l'Egypte sans craindre la fureur du roi, souffrant les adversités, comme s'il eût vu celui qui est invisible (Hebr. xi, 24-27); que doit faire un Chrétien qui a devant les yeux ce Dieu invisible qui s'est fait homme, et qui a enduré tout ce qui se [.eut souffrir? Moïse ne s'élèvera-t-il pas au jugement contre tant de Chrétiens qui ne cherchent que la trompeuse félicité du monde?
C'est que leurs yeux sont arrêtés sur la terre (Psal. xvi, 11) ; ils ne regardent pas l'invisible qui s'est fait visible; ils ne considèrent pas que tous les maux viennent de son aimable Providence, dont toutes les conduites sont toujours équitables et infiniment adorables. 11 est vrai que Dieu destine toutes choses pour sa gloire, et cela nous devrait bien suffire ; mais, par une bonté infinie, il y considère encore le bien de ses pauvres créatures. Comme une bonne mère, qui met quelque chose d'amer sur son sein, pour en dégoûter son enfant et le sevrer; de même lui, qui est le meilleur des pères, mêle de l'amertume dans les étals de la vie, pour nous sevrer des attachements que nous y avons. Combien de personnes se seraient perdues, sans les croix qui leur sont arrivées! Les humiliations sont le remède de notre orgueil ; maladie dont tout le monde est malade ; la pauvreté, la douleur, sont les remèdes à la convoitise des biens temporels et des aises de la vie.
Davantage , les croix sont les grands moyens pour être élevé dans les premières places du paradis. Quelle grâce donc d'en être honoré avec le Fils de Dieu, son immaculée Mère, ses aj êtres et ses saints!
Voilà ce qui a porté les personnes divinement éclairées à tant de reconnaissances quand elles y ont participé. Nous avons connu un Lorrain, que l'on appelait à Paris frère Claude, décédé dans le séminaire do Saint-Sulpiee, dans une odeur d'une piété extraordinaire, car on avait eu la charité de l'y retirer! 11 avait été marié, et c'était un artisan. Or, dans la désolation de la Lorraine, ayant été réduit, avec sa femme et ses enfants," jà manger de l'herbe, ils se mettaient à genoux dans les lieux où ils s'en nourrissaient comme les bêtes, pour en remercier la divine Providence : Providence (nous ne pouvons nous lasser de le répéter, la meilleure, la plus douce et !a plus fidèle des mères) qui les assista d'une manière admirable, s'étant réfugiés à Paris. Ce bon frère s'étant présenté à la porte du collège des Pères Jésuites, il y reçut, sans être connu, environ trente livres ; c'est lui-même qui nous l'a dit. On plaça ensuite sa femme dans une communauté de religieuses; on prit aussi soin de ses enfants. Plusieurs fois il a été assisté miraculeusement, ce que nous avons vu et dont nous sommes les témoins.
Il avait regardé l'invisible avec Moïse ; il voyait la conduite de la divine Providence parmi tous ces maux. Le grand mal de la plupart des Chrétiens, c'est que l'on s'arrête aux causes secondes; de la viennent tant d'emportements contre les personnes qui nous affligent ; nous les devons regarder comme des instruments dont Dieu tout bon se sert. Y avait-il rien de plus injuste et de plus cruel que les tourments que les tyrans ont fait endurer aux martyrs; mais les saints les regardaient dans la disposition de la divine Providence, ils l'en bénissaient, ils l'en remerciaient, ils aimaient fortement leurs persécuteurs.
Les persécutions qui viennent des hommes, et les autres peines de la vie ont succédé à la tyrannie des premiers siècles? Nous les devons souffrir à leur imitation. Si l'on dit du mal de nous, souvenons-nous des blasphèmes que les infidèles font encore contre Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui ne laisse pas de les combler de biens. Si l'on nous persécute en bien des manières,, honorons ces personnes qui nous donnent les moyens de faire progrès dans le service de Dieu, et d'être élevés dans la gloire du paradis. Dans la vérité nous leur sommes plus obligés à raison de ces bons effets» qu'à ceux que nous estimons nos meilleurs amis. Les saints, dans cette vue, les excusaient, et ils auraient tout fait pour leur service. Souvenons-nous que notre bon Sauveur, non-seulement a aimé ceux qui le crucifiaient, non-seulement a prié pour eux, loin de s'en plaindre ou de leur vouloir du mal, mais même a donné sa vie au milieu d'uneimmensitéde tourments (JPet'r. ni, 18), pour leur procurer des biens infinis ; et souvenons-nous qu'en expirant sur le Calvaire» il est mort pour nous-mêmes, nos péchés avant été la cause de sa mort. Nous le ré-
Id.ïi)
pétons, ne regardez pas les créatures qui vous font de la peine, ne vous occupez pas de ce qu'elles vous affligent ; Notre-Seigneur ne s'est pas fait sa croix lui-même, ce sont les Juifs, cela ne l'a pas empêché de l'aimer.
Mais la divine Providence nous exerce encore par des peines intérieures et extérieures, par différentes tentations de la part des démons, ou par les attraits de la propre concupiscence. Il faut les recevoir avec assujettissement aux ordres de Dieu, les porter en patience, ?en humilité, en dépendance ; non-seulement regardant notre Sauveur comme règle de notre patience, comme il a été dit; mais les souffrant dans son union en qualité de ses membres. Or Notre- Seigneur a enduré par zèle de la justice divine, pour lui satisfaire, p3r respect à la gloire de son Pèreetà l'établissement de son règne dans les âmes. Ces vues nous doivent appliquer, et non pas tant celle de nos intérêts ; c'est ce que le pieux homme, le Père de Condren appelait souffrir en la vertu de Jésus-Christ. Pour lors on ne désire pas être délivré de ses peines ou tentations, mais d'y glorifier Dieu selon ses desseins.
Or jamais on ne le glorifie plus que lorsque les croix sont pures, sans avoir même la consolation de savoir que l'on en fait un bon usage. Car Dieu se retire quelquefois, et il nous laisse dans un grand délaissement, comme il est arrivé à notre Sauveur sur la croix. (Matlh. xxvii, 46.) Il laisse dans les ténèbres, il prive de tout le sensible, l'on sent de grandes répugnances au bien, et dans tous les exercices, l'on est tenté contre la foi., et de pensées déshonnêtes et de blasphèmes: il semble que tout soit perdu, qu'il n'y ait plus de ciel pour l'âme, que l'enfer lui est assuré. La divine Providence nous a fait traiter amplement de toutes ces peines dans le livre qu'elle nous a fait donner au public sous le titre des Saintes voies de la Croix.
Nous dirons seulement ici, que les croix les plus pures où il y a moins de nous-mêmes, sont les plus sanctifiantes, les plus unissantes à Dieu qui purifie les âmes, par ces voies, des obstacles qui empêchent ses plus divines unions, qui les sépare des détachements imparfaits qu'elles avaient dans leurs exercices, dans leurs états, dans l'oraison. Dans ces états, quand on pense que tout soit perdu, c'est pour lors que tout est gagné; toutes les répugnances que l'on y peut avoir, les aversions, n'empêchent pas la sainteté, quoiqu'elle soit inconnue. Notre- Seigneur avait de si grandes répugnances dans sa partie inférieure pour sa passion, qu'il en sua le sang.
La dévotion ne consiste pas dans la joie sensible, mais à lui rendre nos devoirs avec autant de fidélité dans la stérilité, les privations , que dans l'abondance. Nous devons agir par la vertu de Dieu, qui est plus forte lorsqu'elle e;«t moins sensible, et agir comme si nous la voyions de nos yeux. 11 nous suffit de la croire sans la ressentir. Or saint
Pierre témoigne (7/ Petr. i , 3) que la vertu divine est donnée pour tout ce qui appartient à la vie et à la piété. C'est par le principe du devoir que nous devons rendre à Dieu, que nous devons agir en toutes choses et souffrir, nous désoccupant de nousmêmes et de tout propre intérêt.
Enfin, il nous faut considérer que nous avons mérité l'enfer, et que, par suite, tous les tourments qui nous arrivent non-seule» ment nous sont dus, mais que nous en méritons incomparablement davantage. Un homme qui aurait mérité d'être brûlé tout vif, aurait-il lieu de se plaindre si on lui changeait son supplice avec un coup ou deux de verges? Mais quelle comparaison des tourments infinis de l'enfer pour un jamais avec ceux de cette vie! 0 l'heureux échange 1 ô la bonté 1 ô la miséricorde d'un Dieu! ô ténèbres épaissesdes hommes qui ne voient pas ces vérités! Ne nous y trompons pas, quoique l'on puisse nous imputer des crimes que nous n'avons pas commis, nous no sommes pas pour cela innocents : combien avons-nous commis d'autres péchés en notre vie? Ainsi c'est toujours une justice que nous souffrions. Donnons-nous donc de garde d'une certaine secrète élévation dans les grandes croix que l'on porte, s'estimant être quelque chose, et il est vrai que nous ne sommes toujours rien. Demeurons toujours dans de très-bas sentiments de nousmêmes; humilions-nous bien sous la puissante main de Dieu; nous mériterions que toutes les créatures s'élevassent contre nous, et toutes les peines de la vie présente n'approchent pas de celles de l'enfer, dont nous sommes coupables.
La meilleure partie de la vie des justes n'est pas défaire, mais de souffrir : c'est ce que l'on peut toujours, mais non pas toujours faire de grandes choses. Le plus haut comble de l'amour de l'adorable Jésus a été sur la croix; pour lors il n'allait plus prêcher , il ne guérissait plus de malades. Il s'était réduit volontairement dans la dernière impuissance ;et cependant c'est dans cet état qu'il dit que tout est accompli. (Joan. xix, 30.)
Déplorons encore l'aveuglement des Chrétiens , dont grand nombre se contentent d'honorer la croix du Fils de Dieu extérieurement, et de pratiquer quantité de dévotions, mais ne savent ce que c'est que porter leur croix, de se détacher du monde et de ses vanités ; qui ne peuvent suppporter Ja moindre parole qui les choque, un léger mépris, vaincre une aversion, bannir de leur cœur l'avarice , l'ambition , s'éloignant de tout ce qui peut faire leur croix, se servant de toutes sortes d'occasions et de prétextes pour ne la pas porter.
Mais il faudrait répandre des larmes de sang sur l'insulte, que certaines dames qui se disent chrétiennes font à la croix de Jésus- Christ, en mettant sa figure sur des ornements de vanité, et quelquefois même, ô l'horreur ! sur leur gorge découverte ou leur sein nu, désordre qui ne laisse pas de
se rencontrer parmi des femmes et des filles du simple peuple ; ces figures souvent étant ornées dans les personnes de qualité, de quantité de perles ou de diamants, ce qui les rend plus puissantes à servir de tentalion aux nommes pour les porter au péché : crucifiant de la sorte en elles-mêmes de nouveau le Fils de Dieu (Hebr. vi, 6;, en lui faisant souffrir ces opprobres.