CHAPITRE IX
De Vamour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Nous avons parlé dans tout ce traité des amours immenses de notre bon Sauveur Jésus-Christ envers l'homme chrétien, de ses élévations sublimes et glorieuses. Mais que rendrons-nous au Seigneur pour tous les biens qu'il nous a faits? (Psal. cxv, 3.) On a dit que l'amour ne se payait que par l'amour. Aimons donc cet aimable Sauveur de toutes nos forces (Maith. xxn, 37, 38) ; mais quand nous aurions accompli ce plus grand de ses divins commandements, ce serait bien peu pour Dieu; car que peut faire la créature qui n'est rien à l'égard u'une majesté infinie? Cependant puisque non-seulement Dieu, qui est l'amour même, nous permet de l'aimer, ce qui nous est un honneur inestimable, mais nous le commande, aimons-le de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, et de toutes nos forces.
Ahl si nous savions bien estimer son amour, que ne ferions-nous pas? Par son
amour, les maux dont il nous délivre sont infinis, l'amour dont il nous aime est infini. Voilà qui est bientôt dit, mais c'est ce qui ne se peut jamais expliquer ; c'est ce qui passe toute pensée, c'est ce qui est incompréhensible, c'est ce que l'œil de l'homme n'a jamais vu, c'est ce que l'oreille n'a jamais entendu, c'est ce que l'esprit de l'homme n'a jamais conçu.
C'est bien ici qu'il nous faut écrier avec l'Apôtre (// Cor. v, \h) : L'amour de Jésus- Christ nous presse, et certainement si nous le savions bien estimer, nos cœurs seraient bien sous le pressoir du divin amour. Cependant la plupart des hommes en sont peu touchés, parce que Dieu est peu connu. Ahl s'il était connu, que ne ferait-on pas?
Quelle estime ne fait-on pas de l'amitié et de la faveur des grands du monde? Que ne font pas les courtisans pour en être considérés? Quelle joie quand ils en sont les favoris ! et cependant ils sont de terre comme nous, ils sont mortels comme nous. Hé! que servira leur amitié à la mort? En ce jour, dît le Psalmiste, tous leurs desseins, toutes leurs entreprises s'évanouiront. Heureux celui qui a le Dieu de Jacob pour sok défenseur et qui met son espérance au Seigneur son Dieu, qui conserve éternellement la vérité de ses promesses ! [Psal. cxlv, 3, h, 5.)
Dieu aime l'homme, ce grand Dieu des éternités, ce grand et unique tout, et l'homme qui n'est que misères, que faiblesses, et qui n'est rien en sa divine présence ; et il l'aime bien en vérité, puisqu'il le délivre de peines qui sont infinies dans leur durée, puisqu'il lui donne un bonheur qui le rend participant de son propre bonheur; ainsi il dit à son serviteur bon et fidèle [Maith. xxv, 21) : Entrez dans la joie de votre Seigneur; et celte joie est un abîme infini de délices célestes, où il sera plongé pour une éternité. Ah! amour de Jésus, ah, ah! amour qui nous abîme dans une mer d'une joie infinie !
Mais, ô anges ! ô hommes! écoutez cette grande et étonnante vérité : non-seulement Dieu aime l'homme, mais l'amour 1 a réduit à se faire semblable à nous, en se faisant homme iLe \erbe a été fait chair, et il a habité parmi nous. (Joan. i, li.) Il ne suffit pas à ce Dieu d'une grandeur infinie de nous aimer, il nous aime jusqu'à l'excès, comme nous l'apprend son Apôtre aux Ephésiens ( h, h) et aux Romains (8, 7). Il considère que Dieu a fait éclater la charité qu'il a pour nous, en ce qu'au temps que nous étions encore pécheurs, Jésus- Christ est mort pour nous. A peine, dit le même Apôtre, personne meurt-il pour un juste : voilà l'excès de son divin amour; il nous aime lorsque nous sommes encore dans le péché, c'est-à-dire dans un état Je plus hideux, le plus horrible que l'on puisse s'imaginer. Qui a jamais ouï dire que quelque grand prince se soit attaché d'ali'ection à une créature pleine d'ulcères puantes , et d'une difformité monstrueuse?
OEUVRES COMPLETES DE BOl'DOX.
Mais au milieu de toutes nos affreuses laideurs nous étions encore ses ennemis (Rom. v, 10); et c'est envers l'homme son ennemi qu'il fait éclater son amour. Que le Chrétien rentre ici dans soi-même, et qu'il médite avec beaucoup d'attention l'amour qu'il doit avoir pour ses ennemis: car enfin c'est un commandement de notre divin Maître en saint Jean, que nous nous aimions les uns les autres comme il nous a aimés, et que c'est en cela que tous connaîtront que nous sommes ses disciples (Joan. xiu, 34, 35) ; mais que cet amour est peu connu! qu'il y a peu de Chrétiens qui se fassent connaître pour les disciples de cet Homme- Dieul
Cet Homme-Dieu, dans l'excès de son amour, en ce qu'il meurt pour nous lorsque nous étions ses ennemis, c'est ce que nous avons remarqué avec l'Apôtre : il donne sa précieuse vie pour l'homme pécheur, qui d'autre part lui est redevablede tout ce qu'il est, qui lui doit tout ; mais il souffre pour lui en toutes manières : les humiliations et les confusions les plus honteuses, les accusations les plus énormes de ce qu'il est d'intelligence avec les démons. 11 est possédé, disent les scribes [Marc, ni, 22), par Beelzébub , et il chasse les démons par le
£ rince des démons. Il est traité de fou : iérode avec sa cour, se moquant de lui et le méprisant (Luc. xxm, 11) ; et ce qui est plus surprenant, par ses propres parents qui le voulurent lier comme un furieux, et comme un homme aliéné d'esprit. (Marc. m, 21.) Il s'expose aux insultes des démons qui le transportent plusieurs fois en différents lieux (Matth. iv, 5, 8, 9), et qui le tentent de plus grand crime d'idolâtrie. Il souffre les délaissements les plus terribles de son Père dans le Jardin des Olives, sur la croix, lorsqu'il est près d'expirer. (Matth. xxvi, 28.)
Après tous ces amours si pressants, c'est une chose que l'on ne peut jamais assez admirer, de voir les cœurs des Chrétiens si peu touchés; cependant à la mort que l'amour lui fit souffrir, tous les êtres, pour ainsi parler, s'en furent épouvantés (Matth. xxvn, 45,51,52), le soleil s'en cacha de honte, le ciel en pâlit d'effroi, la terre en trembla d'horreur, les rochers s'en fendirent de douleur, les monuments s'ouvrirent de crainte, les bourreaux mêmes s'en retournèrent frappant leur poitrine, touchés qu'ils en étaient. Après cela est-il possible que nos cœurs n'en soient pas pénétrés d'an.our? Seronsnous plus durs que les pierres et les rochers, plus insensibles que l'insensibilité même ? Si la moindre des créatures nous avait rendu quelque témoignage d'amour, qui en eût, pour ainsi parler, la moindre ombre, quelle reconnaissance n'en aurions-nous oas?
II y a plus ; ce n'est pas assez à Dieu fait nomme d'aimer les pécheurs ses ennemis, jusqu'à souffrir tout, et donner sa précieuse vie poui eux; il leur donnera encore tout. 0 Seigneur, que votre nom est admirable
dans toute la terre ! mais que vos bontés sont aimables ! les deux qui sont les ouvraqes de vos mains, la lune et les étoiles que vous avez formées sont destinées pour V homme. Tous l'avez établi sur les ouvrages de vos mains ; vous avez mis toutes choses sous ses pieds : toutes les brebis, les bœufs, les bêtes de la campagne, les oiseaux du ciel, et les poissons de la mer. (Psal. vm, 1, 4, 7, 8.)
Mais ce qui est admirable, c'est que tous les anges, ces esprits si sublimes, si glorieux, ces grands princes de l'éternité sont tous des esprits servants pour le bien de l'homme ( Hebr. i, 14 ; Job xxv, 3 ) , et cependant leur nombre ne se peut pas compter. L'amour fait encore donner à l'aimable Jésus sa Mère pour notre mère [Joan. xix, 27), son Père céleste pour notre père (Act. iv, 9), son Saint-Esprit pour l'esprit de notre esprit. (Galat. iv, 6.)
Ce n'est pas encore où s'arrêtent les excès de l'amour de l'Homme-Dieu : loin de punir les hommes de leurs crimes, s'ils lui donnent des tourments, il leur donne des délices ; s'ils le couronnent d'épines, il les comble de consolations; s'ils lui donnent du fiel, il les remplit de douceurs ; s'ils le crucifient, s'ils le font mourir, il leur donne la vie. Mais enfin son divin cœur les aime d'un amour qui est au delà de toute mesure; d'un amour, dit un Pape, qui passe toutes les bornes de l'amour, en leur donnant son corps à manger et son sang à boire. 0 saint, ô divin, ô admirable abîme de l'amour de Jésus t ô mon âme, laissons-nous perdre dans cet abîme, pour n'en revenir jamais I O mon aimable, ô mon cher abîme 1 Mais ce sacré corps qu'il nous donne restera avec nous dans toutes les villes et villages, en autant de lieux qu'il se trouve d'églises, et cela jusqu'à la consommation des siècles
Après tous ces amours immenses et infinis, les hommes peuvent-ils vivre d'une autre vie que de la vie du pur amour ? L'amour ne doit-il pas donner le mouvement à toutes leurs actions ? L'amour de Jésus ne doit-il pas être le but de tous leurs desseins ? Ne doit-il pas être toute leur richesse, toute leur gloire, tout leur plaisir ?
Saint Macaire l'ancien ( hoic. 14'), écrit qu'il y avait de certaines montagnes qui étaient toujours en feu, où il y avait des moutons et des brebis qui ne vivaient que de ces feux, et dont la laine même se purifiait dans leurs flammes quand il y avait quelque tache. Il y a de l'apparence pie c'est plutôt une parabole que le saint rapporte qu'une véritable histoire ; mais la vérité qu'il en tire est certaine, que tous les Chrétiens doivent vivre du feu sacré que le Fils de Dieu est venu apporter en terre, et dont il déclare hautement (Luc, xn, 49) , qu'il ne veut autre chose sinon qu'il s'allume. C'est dans ce feu du divin amour qu'ils se doivent purifier, qu'ils doivent respirer uniquement, c'est ce qui doit faire leur vie; et comme ces brebis mouraient à même temps-
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qu'elles sortaient de ces montagnes embrasées, de môme les Chrétiens périssent aussitôt qu'ils cessent de brûler du feu du diviu amour, et qu'ils cessent d'aimer Dieu.
Continuons à nous étonner des froideurs ot des glaces des hommes envers le cœur infiniment aimant, et infiniment aimable du tout adorable Jésus. Pline s'est autrefois étonné, considérant le grand nombre de feux qui sont en terre, comme tout le monde ne brûlait point, et n'était point tout en feu; mais voici bien un autre sujet d'étonnement. Nous vivons, dit l'Apôtre (Act. xvii, 18), nous nous remuons et nous sommes en Dieu ; et d'autre part il enseigne que notre Dieu est un feu dévorant. (Hebr. xii, 19.) Y a-t-il rien donc de plus surprenant que ne pas brûler non-seulement tout proche d'un feu infini, mais au milieu d'un feu infini dans lequel nous vivons, nous nous remuons, et dans lequel nous sommes?
Or si Dieu est un feu dévorant, il nous doit tout changer en lui. C'est encore le raisonnement de l'Apôtre aux Corinthiens (// Cor. v, 14), par ces paroles que nous avons déjà rapportées : L'amour de Jésus-Christ nous presse : car ensuite il conclut que ceux qui vivent ne doivent plus vivre pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort, et ressuscité pour eux. Et il le faut bien puisque, comme il a été remarqué amplement ci-devant, nous avons l'honneur et la grâce d'être des membres de son corps mystique ; son amour incompréhensible nous a fait une même chose avec lui : son divin amour nous doit donc tout changer en lui.
Saint François de Sales rapporte sur ce sujet, qu'une jeune fille de l'île de Sestos, ayant nourri une petite aigle, peu à peu cette aigle devenant plus forte allait à la chasse des oiseaux, et elle ne manquait jamais de rapporter fidèlement sa proie à sa chère maîtresse. Or il arriva que la jeune fille mourut pendant que l'aigle chassait : et selon la contume du pays, son corps lut mis sur un bûcher pour y être brûlé ; mais lorsque la flamme du feu commençait à le saisir, l'aigle arriva à grands traits d'ailes, et voyant ce triste spectacle, elle lâcha ses serres, et se jeta sur sa pauvre chère maîtresse; et la couvrant de ses ailes, elle demeura ferme et immobile, mourant et brûlant courageusement avec elle, l'ardeur de son affection ne pouvant le céder aux flammes et aux ardeurs du feu.
Le saint s'écrie ensuite ! Ah ! Théotime, quel essor nous fait prendre cette aigle 1 et que ne nous jetons-nous en esprit sur le Sauveur pour mourir sur la croix avec lui ! Je le tiendrai, devrions-nous dire; et je ne le quitterai jamais : je mourrai avec lui et je brûlerai dedans les flammes de son amour; un même feu consumera ce divin Créateur, et sa chétive créature ; ni la mort ni la vie ne me séparera jamais de lui.
O Chrétiens, aimons donc le tout aimable Jésus ! aimons-le souverainement, car il est
le Dieu d'une grandeur infinie ; aimons-l» généralement en toutes choses, dans toutes nos actions, dans toutes nos souffrances, sans la moindre réserve ; dans toutes sortes d'états, dans les emplois publics, dans toutes les occupations que la vie donne, dans la consolation, dans la désolation, dans toutes sortes de temps, dans les jours les plus saints, dans les temps destinés à la récréation, dans la retraite, dans les compagnies : aimons toujours le tout aimable Jésus, car il est toujours le même ; mais aimons-le uniquement, que tous les autres amours soient absorbés uniquement en son pur amour.
Mais, pour aimer Jésus, il faut pensera Jésus. L'expérience nous apprend assez que nous pensons facilement à ce que nous aimons et qu'il est même difficile de n'y pas penser. Les médecins disaient au bienheureux Louis de Gonzague, religieux de la Compagnie de Jésus, dans l'extrémité de la maladie dont il mourut, qu'il se relâchât un peu de l'application à l'oraison pour ne pas augmenter .son mal de tête ; et le saint leur répondit qu'il serait obligé de se bander beaucoup la tête pourne pas pensera Notre- Seigneur Jésus-Christ. Les gens du monde s'étonnent sur l'application à l'oraison des saints; mais comment en être surpris? Aimant uniquement l'adorable Jésus, faut-il s'étonner s'ils y pensaient souvent? Mais comment concevoir que tant de Chrétiens y pensent si peu? Nous l'avons dit, une messe d'une demi-heure les ennuie, et néanmoins l'on s'occupe et l'on parle les jours entiers des créatures et des affaires du siècle. Ah f qu'il est vrai que Je monde ne connaît pas Dieu et que le monde ne l'aime point!
Sainte Thérèse voulait qu'eTadorable Jésus fût toujours notre grande occupation. Nous ne prétendons pas borner les conduites de Dieu ; nous savonsque ses voies sont différentes et particulièrement dans l'oraison. Les pénitents dont parle saint Jean Climaque, étaient occupés des jugements de Dieu, des peines dues aux péchés, des pénitences rigoureuses qu'ils pratiquaient. 11 y a eu des contemplatifs qui sans cesse étaient pénétrés de la longue et interminable éternité. Il y en a eu dont l'application ordinaire était 5 la volonté de Dieu; mais parlant généralement, le moyen le plus efficace pour être tout a Dieu seul, est la méditation ou la contemplation de Jésus-Christ, de ses mystères, des différents états de sa précieuse vie. Les saint Bernard, tes saint François, les saint Dominique, et enfin les autres qui ont été les plus grands contemplatifs, ont tous été occupés d'une manière singulière dè.Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul, quoique ravi jusqu'au troisième ciel, protestait que Jésus était toute sa science et qu'il ne connaissait autre chose.
Son amour lui donnait de grands désirs de mourir pour être avec ce bon Sauveur (Philip. i, 23), et c'est ce qui fait que la vie aux saints est en patience et la mort en désir ; car enfin, celui qui aime beaucoup désire
ŒUVRES COMPLETES DF. BOL DON
grandement ae voir la personne qu'il aime. Blosius estime qu'il y aura une peine en purgatoire pour ceux qui n'auront pas assez désiré de voir cet Homme-Dieu. Les grands amants du Fils de Dieu, non-seulement dans cette vue désiraient la mort, mais ils étaient dans la douleur de ce qu'elle tardait à venir. Sainte Thérèse était dans cet état, lorsqu'elle chantait si souventdans un cantique que l'amour de Jésus lui avait inspiré : Je meurs de ce que je ne meurs pas.
Toujours dans cette vie nous devons le voir en esprit fréquemment ; et comme l'excès de son amour ne lui permet pas de se séparer d'avec nous, demeurant incessamment dans le très-saint sacrement de l'autel, ses saints autels devraient être le lieu de notre retraite, autant que les occupations légitimes le peuvent permettre. Hé '.quel moyen de le laisser là sans lui rendre souvent visite, sans y demeurer autant qu'il est en notre pouvoir !
Cependant, nous conjurons, comme nous l'avons fait dans le livre De T amour de Noire-Seigneur, de ne passer aucun jour sans visiter cet aimable Sauveur. Si l'on demeure dans la campagne, ce doit être une joie d'avoir plus de lieu de marquer ses respects à son souverain, surmontant la peine qui peut se rencontrer à raison du chemin qu'il faut faire, les maisons étant éloignées des églises; et si quelquefois on se retire à la campagne pour s'y divertir, ô l'agréable divertissement d'aller en visite chez le Souverain des anges et des hommes 1 Mais comment n'être pas louché de sa solitude dans les églises des campagnes? Il est bon quelquefois de se tourner du côté des lieux où il réside corporeliement pour l'adorer, soit que l'on soit dans la chambre ou en quelque autre lieu, en faisant ses prières le matin ou le soir, ou en quelque autre temps. Si l'on passe devant quelque église, le respect demanderait que Ton descendît de cheval ou de carrosse pour lui donner des témoignages de notre foi. Les Turcs ne manquentjamais d'en user de la sorte à la rencontre de Jeurs mosquées. C'est une pratique sainte de s'entretenir quelquefois avec les bons anges de l'amour de notre commun roi, les priant de suppléer à nos défauts, et les priant d'obtenir de Dieu pour nous quelque part à leurs célestes ardeurs.
Si nous considérons bien ce qui se passe en nous, nous n'y remarquerons que froideurs et que glaces, des insensibilités dignes de torrents de larmes sur ce qui regarde ses divins intérêts. Quel zèle avonsnous pour son honneur? Quelle opposition à ce qui lui est contraire? Quel etfort faisons-nous pour détruire le péché, les médisances, les jurements, l'impureté et les autres crimes, particulièrement la lecture des nié- liants livres, que l'on doit brûler, les livres dangereux en matière de religion, les livres curieux au sujet d'opinions nouvelles; ce sont les moyens dont le diable se sert davantage pour faire la guerre à Dieu.
Mais quelle attention donnons-nous pour
procurer sa gloire ? les missions en sont des moyens excellents pour les pauvres peuples de la campagne, dont le délaissement est bien grand. Nous soupirons sur la dureté de grand nombre de curés à leur égard qui les abandonnent, même à la mort, d'une manière surprenante. Ils les laissent après leur avoir donné leurs sacrements, sans aucun secours à la mort, ne les visitant plus, quoiquequelquefoUleurs maladies durent encore; un temps considérable, et les abandonnent de la sorte aux tentations qui leur peuvent arriver et aux démons qui pour lors font Jeurs derniers efforts pour les perdre. Nous en savons, et nous le disons dans la dernière douleur, qui étant appelés pour aller mOme les confesser, les ont laissés mourir sans confession, disant qu'ils avaient autre chose à faire.
Mais quelle gloire à notre divin Sauveur dans Jes missions des pays étrangers 1 11 faut toujours crier au Dieu inconnu, quand l'on pense à l'insensibilité des Chrétiens. Combien emploie-l-on d'argent pour amasser terres sur terres, pour bâtir des maisons ? et si l'on donnait une partie de cette dépense pour soutenir ces missions, on procurerait à l'adorable Jésus la conquête de provinces et de royaumes entiers, en y portant le saint Evangile.
Ces vues seraient capables de donner lieu à aller crier dans tous les pays chrétiens au Dieu inconnu; mais à même temps il serait bien juste de crier h son amour. Ah 1 si nos péchés ne nous rendaient pas sourds, nous entendrions toutes les créatures qui nous le crient bien fortement; il n'y en a pas une qui ne nous invite à l'amour de son Créateur, qui pour nous mettre, pour m'exprimer avec saint François de Sales, les cœurs sous Je pressoir du divin amour, a voulu encore se rendre visible à nos yeux en se faisant homme et en s'unissant à la nature humaine, nous être tout en toutes choses.
Nous étions dans les ténèbres (Joan. vin, 12), il est notre lumière; nous étions égarés du chemin du salut, il est notre voie; nous ignorions les moyens pour arriver à Dieu, il est notre maître ; nous étions réduits dans une extrémité de maladies mortelles, il est notre médecin ; nous étions engagés à l'enfer, il est notre rédempteur; nous étions redevables infiniment à la justice divine, il est notre satisfaction; nous étions dans un besoin entier des grAces et des miséricordes de Dieu, il est notre médiateur et notre avocat; les excès de sa divine charité le portent même à se qualitier notre ami, notre frère; il est encore noire Père. Après cela comment peut-on ne le pas aimer?
Mais comment ne pas aimer ce qui est infiniment aimable, celui qui est la beauté et Ja bonté même, celui qui peut faire tout notre véritable amour 1 qui non-seulement nous le permet, ce qui seul serait une faveur inestimable; mais qui nous y invite, qui nous l'ordonne, qui nous le commande; Jui qui n'a point besoin de nous; lui dont nous avons un besoin perpétuel en toutes choses :
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lui que nous pouvons si facilement aimer; lui qui nous demande si peu pour les biens infinis qu'il veut nous accorder; lui en qui nous trouvons une félicité parfaite, le comble de toutes sortes de véritables biens. Ahl qu'il fait bon donc de le servir et de l'aimer, lui dont la privation de l'amour précipite dans une damnation éternelle! Ahl quel malheur donc de ne le pas aimer! voilà le malheur des démons; il n'y avait rien de plus élevé dans leur nature; mais il n'y a rien de plus abominable dans leur perte, parce qu'ils n'ont pas aimé. Un jour dans un exorcisme, comme l'on pressait l'un de ces esprits malheureux de dire ce qu'il était, il répondit d'une manière terrible : Je suis la créature sans amour. A ces mots, la bienheureuse Catherine de Gènes, qui était présente, sentit que ternies ses entrailles se renversaient de l'horreur dont elle avait élé saisie : et de vrai, on ne peut concevoir rien de pi us affreux. Oh 1 qui entendrait bien ces paroles : être privé de l'amour de Dieu !
Prions, mon cher lecteur, et vous et moi, que jamais cet épouvantable malheur ne nous arrive. Crions avec l'Apôtre, mais de toutes nos forces : Qui nous pourra séparer de l'amour de Jésus-Christ? Aimons-le, aimons-le dans tous les moments de notre vie, dans le moment de notre mort, pour ne cesser jamais de l'aimer après notre mon, pour l'aimer à jamais, à jamais, à jamais. Souvenonsnous que, quoi que nous puissions faire, jamais nous ne l'aimerons assez. On rapporte sur ce sujet, que la bienheureuse Etiennette, de l'ordre de Saint-Dominique, vit dans une extase tous les amours des bienheureux anges et des sa/nts; qu'ils étaient encore bien éloignés de l'aimer autant qu'il le mérite. Ensuite il lui sembla qu'on, tira un rideau qui lui découvrit un abime d'amour que l'on ne pouvait jamais assez aimer, ce qui lui faisait crier : Je mourrai de ne le pas assez aimer ; pour lors notre bon Sauveur lui lit connaître l'amour de son précieux cœur, qui aimait son Père éternel infiniment.
Entrons dans une sainte complaisance, dans une divine joie, de ce que la trèssainte Trinité trouve dans le cœur de Jésus un amour infini; offrons-lui souvent cet amour, particulièrement au très-saint sacrifice de la messe. Mais que ferons-nous pour aimer ce cœur infiniment aimant? Remontons jusqu'à la création du monde, allons de siècle en siècle, voyons-y tous les amours des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des confesseurs, des vierges et de toutes les créatures mortelles. Remontons dans les cieux, voyons-y tous les amours des célestes esprits et de leur grande reine ; unissons-nous à tous ces amours, à tous ces amours que l'on a eus et que l'on aura jamais pour ce divin cœur; offrons-lui tous ces amours, mais de plus l'amour infini du Père éternel. Formons une intention, qu'autant de fois que nous respirerons, nous voulons continuer cette union, pour aimer, par tous ces amours, le cœur infiniment aimable du tout adorable Jésus.
OElvkes compl de Boudon. I.
O cœur, abîme d amour! ô mon Sauveur 1 nous vous demandons par l'amour qui vous a fait mourir pour nous, que nous mourions par la douce violence de votre pur amour; ou mourir ou aimer, et mourir et aimer pour ne cesser jamais d'aimer! Notre bon Sauveur a fait connaître à sainte Gertrude et à d'autres saintes âmes, qu'il fera de grandes grâces à ceux qui auront une dévotion spéciale à son divin cœur. On peut lire sur ce sujet un livre docte, mais plein d'onction, composé par un Père jésuite, intitulé : La dévotion au saint cœur de Notre -Seigneur Jésus-Christ.
Enfin entrons dans la disposition de ce divin cœur à l'égard de son Eglise pour laquelle il a sacrifié sa vie. Le Père de Condren s'était voué à lui (liv. n de sa Vie, c. 3ï), pour honorer l'Eglise son épouse, pour l'aimer, la servir, soit en tout son corps, soit en ses parties, procurant de tout son pouvoir sa gloire et ses avantages. Il était épris d'un amour particulier pour l'Eglise, et il avait accoutumé de dire qu'il la fallait aimer comme Jésus-Christ l'a aimée, c'est-à-dire d'une charité qu'il appelait ravissante, et qui, l'ayant transporté jusqu'à Se faire sortir du sein de son Père, et à donner son sang pour l'épouser, nous la devions chérir avec la même ardeur, et être touchés de ce même zèle pour son service.
11 considérait que comme Jésus-Christ avait mis dans son Eglise des apôtres des évangélistes , des docteurs , des pasteurs pour l'assemblage des saints, pour l'édifice du corps de Jésus-Christ, jusqu'à ce que nous nous rencontrions tous en l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, en l'homme parfait (Ephes. îv, 11-13), nous devions croire cette vérité, qu'il y aura toujours dans l'Eglise des docteurs "et des pasteurs, et par la suite elle sera toujours visible; qu'elle ne sera jamais ni invisible ni interrompue; et de plus comme elle est appelée par l'Apôtre écrivant à Timothée, la colonne et l'appui de la vérité il Tim. m, lfr), elle ne tombera jamais dans l'erreur : c'est ce qui lui donnait un éloignèrent inexplicable de toutes les nouvelles doctrines.
Sur toutes choses, il avait non-seulement des respects (c. 33), mais des tendresses pour le Saint-Siège ; et ses sentiments touchant ce premier trône de l'Eglise étaient dignes du chef d'une congrégation toute consacrée à la personne et à l'œuvre de Jésus-Christ Il savait que l'Apôtre, quoiqu'instruit dans les secrets de la loi par Gamaliel. et qu'il eût vu les visions de Dieu, trouva encore de l'avantage dans la conférence qu'il eut en Jérusalem avec saint Pierre qui était son chef et le chef de touteJ'Eglise II faisait un état particulier jde l'esprit apostolique qui réside dans ce chef. (Lib. u, c. 10,33).
Le Saint-Siège est comme le centre visible, où toute la circonférence de l'univers se rapporte et auquel chaque partie étant liée, se trouve nécessairement conjointe avec toute la terre. Saint Cyprien (Épist. 4-2, ad Corn.), attribue à ce siège le sacrement uc
OEI VUES COMPLETES DE BOUDON
l'unité ; il est la racine de la communion catholique, dit saint Optât (De sckism. Do-
vat., I. ii.j. Quiconque y demeure attaché est pareillement uni à toutes les branches.
Le P. de Condren (OEuvres de piété y cl). 184), dans ses sentiments, était conforme à ceux du grand cardinal de Bérulle, son trèsdi^ne fondateur et prédécesseur, qui assure que l'un des soins que nous devons avoir en îa terre, c'est de servir à Notre-Seigneur Jésus-Christ aux besoins les plus importants pour sa gloire et que les plus importants sont ceux de son Eglise, et qu'en son Eglise la plus grande et la plus importante nécessité, c'est d'avoir un pasteur qui la gouverne sous son chef invisible Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est pourquoi le Saint- Siège étant vacant, il exhorte d'avoir recours à notre Sauveur et de rendre hommage spécial a sa souveraineté sur l'Eglise, alin qu'il lui donne un chef visible, qui la gouverne de sa part et en son nom et autorité. Ensuite il exhorte d'avoir recours à la sainte ■Vierge, pour impétrer cette grâce, comme prenant une très-grande part à la souveraineté de son Fils. Voici ses propres termes : Elle est reine en son royaume, elle est appelée la reine des apôtres ;elle a une souveraineté dans le royaume de son Fils, sous la souveraineté de son Fils, et nous la devons prier qu'elle présente à son Fils celui qui doit être son vicaire en terre. Après cela il ajoute : Les royaumes ont un ange particulier et nous ne devons pas penser que cela manque au plus grand des royaumes, au royaume du Fils de Dieu, qui est l'Eglise. Ainsi comme cet ange est très-grand, nous devons recourir à lui avec humilité et dévotion en cette nécessité de l'Eglise, et nous ne devons passer aucun jour que nous n'invoquions Notre-Seigneur, la Vierge sa trèssainte Mère et l'ange gardien de l'Eglise à cette intention.
Les évoques dans saint Clément sont appelés les images de Dieu (Apost.Const., lib. h, .cap. 11), et tous ceux qui ont son divin amour les doivent révérer avec de profonds respects, et y être soumis, reconnaissant et honorant l'autorité que Notre-Seigneur Jésus-Christ leur a donnée. Le P. de Condren alla trouver son évêque (1. -i, c. 33), se prosterna à ses pieds, lui offrant son service, et de travailler dans tous les emplois qu'il lui plairait lui ordonner : il honorait le clergé (1. u, c. 33) comme l'ordre perpétuel, sur lequel Jésus-Christ a établi son Eglise.
Nous avons rapporté l'autorité et l'exemple de ces deux grands serviteurs de Dieu, qui .serviront d'illustres témoins aux derniers avis que nous donnons dans ce chapitre de l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour -animer efficacement à aimer tout ce qu'il a aimé, et en particulier son Eglise. Tous les deux ne vivaient point pour euxmêmes, mais pour le Fils de Dieu ; ils entraient dans son cœur, dans son esprit, dans toutes ses dispositions et tous ses sentiments : ainsi leur zèle pour l'Eglise, qui
est un effet de leur union avec lui, est un grand témoignage de celui que doivent avoir tous ceux qui à leur imitation aiment en vérité Notre-Seigneur Jésus-Christ.