CHAPITRE X
De la dévotion à Notre-Dame, aux bons anges et aux suinta.
Ce chapitre est une suite du précédent: car si nous sommes obligés d'aimer par toutes sortes de titres le tout aimable Jésus, et que pour l'aimer nous devons entrer dans ses inclinations, il faut, par une suite nécessaire, en avoir de bien douces et bien fortes pour la très-sainte Vierge, puisque entre toutes les pures créatures elle en a été la plus aimée : en peu de mots c'est tout dire, qu'il l'a choisie pour sa mère; ce qui a fait dire à saint Grégoire, surnommé le faiseur de miracles (orat. 8, in Annunt. li. F.), que la louange qui lui est due est audessus de toute louange; que toutes les créatures qui sont au ciel, sur la terre et audessus, sont obligées de lui rendre un honneur et un culte tel qu'il est convenable à la Mère de Dieu. Il vivait dans le m* siècle ; et saint Méthode, évêque et martyr qui vivait dans le même siècle, dans un sermon de la fête de la Purification, l'appelle notre joie et notre bonheur. U prêche qu'elle a plus de bonté que tous les autres saints. Nous vous invoquons, dit-il, de tout notre cœur, et conservons en notre esprit un souvenir qui ne s'etfacera jamais de votre ineffable grandeur et miséricorde, laquelle nous ne nous lasserons jamais d'exalter par nos louanges.
Saint Ephrern,qui vivait dans le iv' siècle, d\l(Orat.de. Laud. sanctœ Dei matris), qu'elle est plus glorieuse sans aucune comparaison que toutes les hiérarchies du ciel. 11 rappelle l'espérance des anciens Pères, la gloire des prophètes, la louange des apôtres, l'honneur des martyrs, la joie des saints, la couronne des vierges. H l'appelie après Dieu sa confiance, son port, son asile. Saint Basile que saint Grégoire de Nazianze témoigne être une règle et une loi de vertu pour tous les fidèles, dans Y Homélie de la génération humaine de Jésus-Christ, dit qu'elle a été choisie pour être Mère de Dieu, d'autant que toute la nature humaine n'en avait point qui lui fût comparable en pureté et sainteté. Saint Ambroise, sur le premier chapitre de saint Luc, dit : Que l'ange Gabriel salua celte très-pure vierge, d'une manière tout extraordinaire, qui n'avait jamais été ouïe sur la terre, et de laquelle il ne se trouve aucun exemple; et que c'était à Marie seulement à qui une telle salutation était due. Saint Augustin, dans le Livre de la sainte virginité (c. 6), déclare que la trèssainte Vierge étant vraiment la mère de Jésus-Christ selon le corps, elle est aussi spirituellement la mère de tous les membres de ce même Jésus-Christ, c'est-à-dire, de tous les Chrétiens, d'autant que par son incomparable charité elle a coopéré d'une
LE CltKETlEN INCONNU. — LIV. III.
manière très-excellente à ce que les fidèles prissent naissance dans l'Eglise.
Saint Bernard s'écrie (Hom. 1, super Missus est) : N'est-ce pas Marie qui peut sans crainte appeler le Dieu et le Seigneur des anges son Fils? Qui est-ce des anges qui oserait parler de la sorte? Mais Marie, se connaissant mère, donne avec assurance le nom de Fils à cette sublime majesté : ce Dieu à qui les anges font hommage, à qui les puissances et les principautés obéissent, était sujet à Marie. Qu'un Dieu obéisse a une vierge, c'est une humilité sans exemple; qu'une vierge domine sur un Dieu, c'est une sublimité qui n'a jamais eu et qui n'aura jamais de pareille (Sermo de aqueedutt.) Avons donc un amour et une vénération toute singulière pour Marie; recourons à elle de toutes les affections de nos cœurs; car telle est la volonté de celui qui a voulu que nous eussions tout par Marie. Voilà le grand fondement de notre dévotion envers la très-sainte Vierge, la volonté de Dieu. Il est vrai que Dieu n'a nul besoin de la trèssainte Vierge, étant infiniment suffisant à soi-même; mais puisqu'il veut se servir d'elle, n'est-il pas juste que nous entrions dans ses desseins? C'est Dieu que nous honorons dans tous les honneurs que nous lut rendons, et il est toujours la fin de toutes les pratiques de sa dévotion : toute l'Eglise reconnaît que le culte qui est à Dieu ne peut être attribué à aucune créature; et la très-glorieuse Vierge qui en est la première, est obligée déposer toutes ses couronnes à ses pieds, les tenant toutes de sa divine bonté.
Mais puisqu'il veut se servir d'elle, il est le Maître, c'est à nous de lui obéir. Nous honorons donc la très -sainte Vierge, parce que tel est le bon plaisir de Dieu : c'est la même raison qui nous doit donner une grande dévotion aux bons anges et aux saints. Tous ceux qui ont eu un véritable amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, les ont beaucoup aimés et très-spécialement la très-sainte Mère de Dieu; comme au contraire ceux qui ont été animés de l'esprit du démon, comme les hérétiques, lui ont toujours eu une opposition particulière.
Nous avons parlé plus amplement de ce sujet dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public, de sa Dévotion.
Que l'on aille de siècle en siècle, et l'on verra dans la succession des temps cette vérité fortement établie : l'on a vu dans ces derniers temps un saint Ignace fondateur de la société ou compagnie de Jésus, qui lui était s\ saintement uni, qu'il «lisait, qu'il eût aimé mieux mourir que de faire même une action purement humaine, ne voulant et ne cherchant en toutes choses que sa gloire, et sa plus grande gloire : c'est ce qui l'a obligé non-seulement de la procurer dans toutes les parties du monde; en sorte que l'on peut dire d'eux avec bien de la justice que comme des cieux mystiques ils ont raconté la gloire de Dieu par toute la terre, et
qu'ils l'ont publiée jusqu'aux extrémités du monde; mais à même temps ils ont annoncé les grandeurs de la glorieuse Mère de Dieu, et ils en ont établi le culte; et c'est l'une des grâces particulières de cette compagnie : de mnnière que saint François de Borgia ayant remarqué dans l'un des religieux de cette société quelque froideur dans la dévotion de la bienheureuse Vierge, il dit aussitôt qu'il en sortirait, ce qui arriva.
Le grand cardinal de Bérulle, dans notre siècle, a éclaté très-singulièrement par son éminente piété envers la personne de Notre- Seigneur Jésus - Christ et envers tous ses mystères ; c'est ce qui l'obligea d'instituer une fête particulière en l'honneur de ses grandeurs; mais en même temps il a excellé en la dévotion de sa bienheureuse Mère, dont il a aussi établi la fête de ses grandeurs. Le révérend P. Bourgoing, général de sa congrégation, a dit que la voie de grâces et sa [dus sainte disposition, qui a été l'origine, la base et le fondement de toutes celles qu'il a reçues de Dieu , est la raison et l'appartenance singulière qu'il a eue à la personne de Notre-Seigneur en sa sainte humanité, et à sa très-sainte Mère , appartenance telle que toutes ses prières et ses élévations en étaient parfumées, toutes ses paroles et ses conseils; que le Fils et la Mère n'ont jamais été séparés en l'obje, de. la dévotion de ce fidèle serviteur, et qu'il disait là-dessus des choses admirables. Au milieu de quelques orages qui s'étaient élevés contre sa congrégation, il dit qu'il estimait à propos que l'on fit dans chaque maison, durant un an, des prières extraordinaires à la très-sainte Vierge ; que c'est l'un des pouvoirs qui lui sont annexés de dissiper les nuages. 11 disait que comme elle n'était pas comprise dans les propositions que l'on fait du péché, elle ne l'était pas dans celles qui se font ordinairement de la grâce, étant bien élevée au-dessus de la grâce commune et ordinaire; qu'elle faisait un chœur à part dans l'ordre de la grâce ; que sa grâce est un prodige et un miracle dans l'ordre de la grâce; qu'elle était inaccessible à la tentation, au péché et à l'illusion ; que ses grâces et ses privilèges sont des secrets cachés à l'esprit malin; qu'elle était accoutumée à traiter avec les anges; qu'elle a un privilège particulier de donner son Fils aux âmes ; que sa dignité de Mère de Dieu persévère dans le ciel ; qu'elle est toujours mère et servante, comme son Fils est toujours Dieu et homme. Il a fait des oblations à Notre-Seigneur et à sa très-sainte Mère, à l'humble qualité de servitude, qui ne consiste pas dans une dévotion et intention passagère , mais dans un état, dans une condition et qualité permanente. Comme les choses les plus saintes ne manquent pas d'opposition, quelques particuliers qui font profession de critiquer tout ce qui ne leur plaît pas, lui suscitèrent une persécution au sujet de ces oblations , dont la véritable piété a surmonté glorieusement toutes les contradictions.
OEUVRES COMPLETES DE BOl'DON.
On a écrit du révérend P. de Condren , son très-digne successeur, que sa vie était une image et une expression de Jésus-Christ; mais aussi avait-il un respect , un amour non pareil e,t un zèle admirable pour la très-sainte Vierge. Il a ité grand dans la sincérité de sa foi et fermeté de son esprit, dans les voies et la conduite de l'esprit universel de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. C'est comme parle l'illustrissime archevêque de Bourges, l'un des approbateurs de sa Vie . dans laquelle le savant et pieux P. Amelotte remarque que dans cet esprit il avait non-seulement des respects , mais des tendresses pour le Saint-Siège , comme nous l'avons déjà dit. Or ce serviteur de Notre-Seigneur s'était consacré en l'honneur de la sainte Vierge par ces paroles : Je me donne et je me voue à Dieu, pour être à vous, très-sainte Vierge, autant que je nuis vous appartenir et dépendre de vous. Le P. Amelotte, dans sa Vie (I. n, eh. 31 ), écrit encore qu'il avait en son cœur un zèle pour la gloire de la sainte Vierge, pareil à celui de saint Philippe, fondateur de l'ordre de ses servants , et surnommé son apôtre. Il eût désiré porter son nom par toute la terre [Ibid., c. 33) , et ne le pouvant porter, il en parlait à ceux qu'il pouvait, et comme une personne qui aurait donné volontiers sa vie en l'honneur de sa sainte épouse et mère de son Fils.
Enfin, puisque nous devons avoir les mêmes sentiments que Notre-Seigneur, cet adorable Sauveur ayant plus aimé 3a bienheureuse mère que tous les anges et les saints , nous devons l'aimer incomparablement plus que le reste des créatures, dont toutes les dévolions ensemble envers la Mère de Dieu n'approchent pas des honneurs qu'il lui a rendus. Nous devons toujours avoir une haute estime de ses grandeurs, de ses confréries et congrégations, des pratiques solides de sa dévotion, et tout ce qui regarde son véritable culte et son honneur; lire les livres qui traitent de sa dévotion, et les donner aux autres. C'est l'un des plus grands moyens pour procurer sa gloire. 11 faut dire la même chose au sujet de la dévotion aux bons anges et aux saints; on trouvera dans ces livres plusieurs pratiques d'une solide piété à l'égard de la Reine des anges et des saints , et à l'égard de ces céie^es esprits et des saints.
Après la dévotion à l'immaculée Vierge mère de Dieu , l'amour que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pour les bienheureux anges nous engage indispensablement à les aimer. Nous l'avons écrit dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public, De la dévotion aux neuf chœurs des saines anges. L'on découvre tant de motifs et tant de raisons pour aimer ces esprits tout d'amour, et tous ces motifs sont si puissants, et toutes ces raisons sont si touchantes, que l'on ne sait où l'on en est. Si l'on regarde Dieu, il les faut aimer, et l'on y est obligé ; si nous nous regardons nous-mêmes, notre propre intérêt le demande.
Si nous considérons bien que le Dieu de majesté infinie a commandé à ses anges de nous garder dans toutes nos voies (Psal. xc, 11), et que ces admirables esprits sont tous destinés pour nous servir, comme l'Apôtre nous l'assure (Bebr. i, li),nous verrons qu'ils sont ses ambassadeurs (Psal. cm , 5) célestes envers i'nomme , quoiqu'il ne soit , dit saint Bernard, que poussière et que cendre. 11 est donc de la dernière justice de les recevoir avec respect et d'une manière digne de la majesté infinie qui les envoie. Si les rois de la terre croient avoir un juste sujet de déclarer la guerre à un autre monarque qui aura reçu indignement leurs ambassadeurs, quelle'ofîense faisons-nous à un Dieu, dont nous recevons si mal les princes de sa cour céleste qu'il nous députe? Ah 1 c'est ici que l'on aurait un grand sujet de soupirer ; les infidèles et les hérétiques ne les honorent pas. La plupart des pauvres gens de la campagne, quoique catholiques , h peine connaissent-ils cette grâce; loin de la reconnaître, il y a peu de personnes qui en marquent leur reconnaissance , qui en bénissent la divine Providence ; cependant la mission de ces aimables esprits est si grande, est si douce, nous est si avantageuse , que l'Eglise l'appelle ineffable, une grâce qui ne se peut expliquer, qui est au-dessus de toute expression. Ne devrions-nous pas, avec le Psalmiste (Psal. en, 22), inviter tous les ouvrages des mains du Seigneur à l'en bénir dans toute l'étendue de sa domination, et ne cesser jamais tous les jours de l'en bénir, de l'en remercier, de l'en aimer, de l'en glorifier? mais à peine pense-t-on à un honneur incomparable qu'un Dieu veut bien faire à une créature mortelle et chétive.
Si nous considérons les perfections et les excellences de ces célestes esprits, elles sont incomparables ; leurs beautés ne sont pas comme celles de la teire, qui ne sont qu'à fleur de peau, et qu'une maladie efface : elle leur est essentielle et demeure toujours dans le même état; leurs mérites et leurs excellences sont si extraordinaires, qu'il n'y a point de plume qui puisse les décrire, ni de bouche , quelque éloquente qu'elle soit, qui les puisse déclarer.
Au reste, ce sont des amis incomparables dans leur amour et dans leur constance; leur fidélité ne se peut exprimer, puisqu'ils ne se lassent jamais de nous aimer, quelques sujets que nous leur donnions de s'irriter contre nous. Ils sont tout à tous les hommes pour toutes sortes de services, et à l'égard du spirituel et du temporel, et à l'égard du corps et de l'âme ; se sont des sentinelles posées sur les murailles de la mystique Jérusalem (fsa. lxii, 6) , qui veillent également la nuit aussi bien que le jour : leur assiduité à pensera nous devrait bien nous obliger à penser à eux de temps en temps, et nous rendre leur conversation familière, comme le souhaitait le dévot saint Bernard ; a prendre de temps en temps quelque quart-d'heure, quelque demi-heure pour les entretenir de tous nos besoins, des
affaires de la gloire de notre commun Maître. Pour leur parler cœur à cœur, nous devrions nous servir des yeux de la foi pour les voir, puisque tous les hommes ont un ange qui les garde: il y en a donc autant que d'hommes. Entrant donc dans les assemblées, dans les églises , dans les villes, passant par les campagnes , nous devrions élever notre esprit et notre cœur pour y saluer tous ces aimables esprits, pour y faire notre cour à ces grands 'princes du paradis. Toute la terre en est pleine, sans parler de ceux qui gouvernent les royaumes, les provinces , qui prennent soin des éléments, dans toutes les nécessités publiques et particulières. On devrait avoir recours à leur puissante protection. Mais l'on peut voir les différentes pratiques de piété envers ces esprits sublimes, dans le livre dont nous venons de parler, De la dévotion à leurs neuf chœurs. J'ajouterai seulement ici le respect qui leur est dû: donnez-vous de garde, dit saint Bernard, de faire en leur présence ce que vous n'oseriez pas faire en la mienne. Après tout, si nous agissons par les mouvements de l'esprit de Jésus-Christ, il faut, comme nous l'avons dit, aimer les anges. Où nos inclinations pourront -elles nous porter avec plus de justice et plus de sainteté, qu'à ces objets des plus douces complaisances d'un Dieu? 11 est vrai, les inclinations d'un Dieu doivent faire toutes nos inclinations; si cela est, il faut exceller dans l'amour des anges qui sont les grands chefs-d'œuvre de l'amour d*un Dieu. Après tous ces motifs , il faut que le cœur de l'homme cesse d'être cœur, ou il doit aimer les anges. Comment fera-t-il pour se défendre de l'amour angélique? Souvent à la vérité nous nous trompons dans le sujet de nos amitiés; mais, en aimant ce que Dieu aime, et comme Dieu veut que nous l'aimions, il n'y peut avoir de tromperie. Cependant il y aurait ici à répandre des larmes sur la dureté et l'aveuglement des hommes au sujet de la dévotion aux saints anges, qui est assez rare ; et en vérité s'ils sont des esprits très-aimants , ils soni des esprits peu aimés.