CHAPITRE IV
Les richesses inénarrables de l'homme vraiment chrétien.
Le véritable Chrétien étant enfant de Dieut et par suite héritier de son royaume, l'on ne peut douter que ses richesses ne soient immenses, puisqu'il est roi, et un grand roi dans le royaume le plus florissant et le plus abondant en vrais biens que l'on puisse même s'imaginer. Mais ce qui est d'une consolation indicible dans la religion chrétienne, est que non-seulement ceux qui y sont les plus pauvres, et les plus destitués de toutes tes commodités de la vie, et les plus abjects selon le monde, ne sont pas exclus d'un empire si glorieux, mais qu'ils y ont un droit tout particulier lorsqu'ils savent bien user de leurs états. Vous êtes bienheureux, ô pauvres ! dit le Fils de Dieu en saint Luc (vi, 20), parce que le royaume de Dieu vous appartient. C'est donc une grande vérité, qu'un pauvre vigneron, un chétif artisan, un misérable mendiant, une pauvre femme dans la dernière désolation, une petitefemmelette, qui sera le rebut du monde, si tousces gens sont véritables Chrétiens, ils sont autant de grands rois et de grandes reines, qui s'en vont dans le royaume que leur Père céleste leur a préparé. J'ai connu une pauvre femme, mais toute pauvre des biens de la vie présente, mais très-riche des biens du ciel, qui était pleine de l'esprit de Jésus-Christ, et d'un amour tendre pour, la très-sacrée Vierge, dont les états intérieurs avaient un grand rapport à ceux de l'admirable sainte Catherine de Gènes, qui, voyant dans la ville où elle demeurait, que l'on y bâtissait une des belles églises du rovaume, se sentit pressée
OEUVRES COMPLETES DE MHiuON.
de porter un écu qu'elle avait au supérieur de la maison où l'on faisait ce magnifique temple, pour y coopérer en sa petite manière, mais avec une grande volonté ; mais comme ce supérieur, s'apercevant de sa pauvreté à ses habits, ne voulait pas recevoir ce qu'elle lui présentait, lui marquant même qu'il serait bien aise de lui donner quelque secours, au lieu d'en recevoird'elle, parce qu'il voyait bien qu'elle était pauvre; cette femme, d'une grande foi, lui répondit : « Pauvre, mon Père! sachez que je suis chrétienne et parfaite fille. d'un grand roi, et héritière d'un grand royaume. Désabusez-vous, mon Père, je ne suis point pauvre. » Ce supérieur, surpris du langage de foi de cette femme, accepta ensuite son petit don, et, je m'assure, avec bien de l'édification.
Les riches des biens de ce monde ne sont pas cependant exclus de ces véritables biens célestes, s'ils usent de ce monde comme n'en usant point, ainsi que parle l'Apôtre (ICor. vu, 3l) : s'ils en usent en véritables Chrétiens, en personnes qui n'y tiennent que par le simple filet delà nécessité de leur état et de leur condition honnête; et qui, d'autre part, n'y ayantaucuneattache,les donnent largement aux pauvres, ou les perdent volontiers dans les occasions qui leur en arrivent: mais comme le nombre de ceux qui ont le cœur détaché des biens de la terre est petit dans la corruption de la nature, c'est pourquoi notre divin Maître a déclaré [Luc. vi, 24 ) à ceux qui avaient le cœur attaché à ces biens, qu'ils étaient malheureux ; et le Saint- Esprit, en l'Epître de saint Jacques ( îv, 9), leur laisse pour partage les pleurs, les cris, qu'il compare en ce lieu à ceux que jettent les chiens ou les loups lorsque la faim les réduit à l'extrémité. Les riches, dit saint Thomas, n'ont pas l'esprit en repos, mais ils sont distraits par une infinité de pensées et de désirs de leurs intérêts et de leurs plaisirs : quoique la perfection de l'homme consiste à avoir le cœur recueilli en une seule chose, qui est Dieu seul . Porro unum est necessarium (Luc. x, 42); Dieu, dis-je, qui est un, et l'unité même. O Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul!
C'est Dieu seul qui comble par Jésus-Christ les véritables Chrétiens de toutes sortes de richesses, selon la doctrine du Saint-Esprit en la première Epître du grand Apôtre aux Corinthiens. Cette doctrine est bien remarquable, et manifeste d'une manière merveilleuse la vérité (iont nous traitons. Mais ces richesses ne sont pas comprises par l'homme charnel , pendant que l'homme vraiment chrétien qui ne considère pas les choses visibles, mais les invisibles, en a de très-grandes lumières. Ces richesses sont les biens dont le Seigneur a rempli, comme le dit la très-sacrée Mère de Dieu en son divin cantique [Luc. i, 53), ceux qui étaient pressés de la faim, et. a renvoyé vides ceux qui vivaient dans l'abondance; c'est-à-dire, ceux qui avaient le cœur engagé aux biens de la terre. Ces riches, dit le Psalmisle (Psal. xxxm, 11), sont tombés dans la disette:
mais ceux qui cherchent le Seigneur seront comblés de tout bien qui est Dieu même.
Mais quelle différence de ce qui se voit par les yeux de l'homme, et de ce qui parait aux yeux de Dieu ! Combien de riches aux yeux des hommes sont pauvres aux yeux de Dieu ! Combien de riches aux yeux de Dieu sont pauvres aux yeux des hommes ! Il y a des personnes qui paraissent aux yeux "du monde riches dans leur science, riches dans la connaissance des belles-lettres, riches dans la beauté et dans la force de leur éloquence, riches dans leur sagesse et leur prudence ; mais toute leur science est une grande ignorance aux yeux deDieu, toute leur éloquence une grande faiblesse, leur prudence, qui est une sagesse de la chair, une mort, et qui est appelée par l'Apôtre aux Romains ( vm, 6) l'ennemie de Dieu. Ces gens, enflés par leur bel esprit et par leur science, se perdent dans la vanité de leurs raisonnements, et pensant être quelque chose, ils ne sont rien. Or ce mal est grand, et le commun mal de notre siècle, qui règne même parmi ceux qui paraissent marchei dans les voies de Dieu ; ils sont comme un homme qui dit au chapitre m, > 17, de l'Apocalypse de saint Jean : Je suis riche, je suis dans l'abondance, et je ne manque de rien. Caries interprètes entendent par cette abondance les richesses des dons, l'un de parler avec sagesse, l'autre de parler avec science, et les autres grâces dont parle l'Apôtre en la première aux Corinthiens ( xn, 8); mais parce que cet homme était tiède, l'Esprit de Dieu lui dit : Et vous ne savez pas que vous êtes malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. (Apoc. m, 17.) Oli 1 que le jugement de Dieu est différent ue celui de l'homme !
11 y a au contraire des personnes qui sont très-vileset très-pauvres devant les hommes, qui sont grandes et bien riches aux yeux de Dieu. L'évêque, que l'on croit être saint Polycarpe martyr, dont il est parlé au chapitre il , y 9, de ['Apocalypse de saint Jean, était dans cet état lorsque l'esprit de Dieu lui dit : Je sais quelle est votre affliction et votre pauvreté', mais vous êtes riche , c'est-à-diie des richesses de la grâce, dont le moindre degré vaut plus que tous les biens du monde. Ainsi aux yeux de Dieu un pauvre mendiant qui a la grâce de Jésus-Christ est plus riche qu'un homme qui posséderait en propre tous les trésors qui sont au monde, qui serait le monarque universel de toute la leire, et qui jouirait sans réserve de tous les biens qui y sont. Or la grâce sanctifiante porte et incline le cœur au dégagement des choses, à la patience, àl'humilité, à l'amour des croix, et est accompagnée de la charité divine et des autres vertus ; de sorte qu'il n'y a point de richesses égales à celles» d'un véritable Chrétien : mais nous l'avons dit, l'homme charnel ne les comprend pas, ainsi qu'il ne comprend pas la sainteté de Dieu, la sagesse de Dieu, qui lut parait comme une folie; c'est-à-dire la conduite de son divin Esprit dans les œuvres et la vie de ses saints. Mais ce qui semble folie en Dieu, s'écrie l'Apôtre