PREMIÈRE RÈGLE DU CHRÉTIEN
Mourir à toutes choses et ne vivre plus de sa propre vie.
Cette règle du Chrétien est tirée du grand Apôtre, qui enseigne en plusieurs lieux de ses divins écrits (comme dans les Epîtres aux Romains, aux Corinthiens, aux Kphésiens, et aux fidèles de Colosse), que les Chrétiens sont des morts. Comme donc la divine parole nous apprend que c'est un arrêt donné à l'homme pécheur par la justice de Dieu, qu'il faut qu'il meure de la mort naturelle ; elle aussi nous déclare que c'est une grande loi établie pour l'homme chrétien, qu'il faut qu'il meure de la mort morale: et comme tout homme venant au monde doit s'attendre à une mort naturellement inévitable, de même toutes les personnes qui entrent à la suite de l'adorable Jésus, doivent se préparer à une mort morale par le détachement des choses créées; et c'est en cette mort que consiste le dépouillement du vieil homme et de ses actions. Un Chrétien, dans la doctrine de saint Paul, qui est celle du Saint-Esprit, est un homme mort avec Jésus-Christ en la croix, et enseveli avec ce divin Sauveur. Or cette doctrine est générale à l'égard de tous les Chrétiens, puisque cet homme de Dieu et l'esprit de Dieu par lui, enseignent manifestement que tous ceux qui ont été baptisés en Jésus-Christ, ont été ensevelis avec lui par le baptême, pour mourir avec lui. (Rom. vi, 3.) Il ne faut donc pas s'imaginer qu'il n'y ait que les religieux qui soient des morts à l'égard du siècle présent ; toute personne qui est baptisée, sans réserve, doit porter cet esprit. Si donc un prince, un président, un homme d'affaires, *a personne la plus engagée dans les négoces de la terre, une dame de la cour, si tous ces gens ont élé baptisés, ce sont autant de personnes engagées à être mortes au monde par le détachement qu'ils en doivent avoir. Ils doivent être tous morts au monde par la sainteté de leur vie. Doctrine certaine, qui fait l'un des premiers principes de la religion chrétienne, et qui par un malheur trèsdéplorable est si peu connue des enfants mêmes de lumière. O mon Dieu '.qu'il y aurait lieu ici de s'écrier dans tous les lieux du christianisme avec l'Apôtre au chapitre VI de son Epîtreau Romains: Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ avons été baptisés dans sa mort: parce que nous avons été ensevelis avec lui par le baptême, pour vivre avec lui? O Chrétiens donc, qui que vous soyez, sans aucune exception, regardez-vous comme des morts au péché, et apprenez une bonne fois ce -principe de notre religion.
Mais étant morts au péché, considérez avec attention que l'homme ne meurt pas en partie. Qui dit un homme mort, dit une personne dont le corps n'a plus du tout de vie ; s'il lui en reste le moindre mouvement, un ne peut pas dire qu'il soit mort. C'est l'état que le Chrétien doit porter à l'égard de tout ce qui est dans le monde, qui n'est autrt; que les trois concupiscences. Il faut y mourir, mais cette mort renferme un détachement général du monde. 11 faut donc mourir au péché, au monde, aux choses du monde, aux créatures qui nous sont les plus chères, et enlin à nous-mêmes, c'est-à-dire, à nos passions déréglées, et à tout ce qui est opposé à la sainteté que nous avons solennellement professée, en recevant le saint baptême. Il faut mourir au péché; car nous savons, dit l'Apôtre, que notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché soit détruit. Or puisque nous sommes morts au péché, dit encore le même Apôtre, comment vivrions -nous encore da^s le péché? [Ibid.. 6,2.) Un savant et pieux interprète de l'Ecriture a dignement remarqué que saint Augustin ayant cité ces paroles en prêchant, s'écria : 11 ne se pouvait rien dire, ni de mieux, ni de plus court. Car c'est au-dessus de toute la nature, qu'un mort revive. O Chrétiens, savons-nous cette vérité? Qu'il y en a peu qui en soient bien pénétrés, et encore moins qui la pratiquent!
Il faut mourir au monde, et aux cnoses du monde. Au monde, c'est-à-dire à toute sa corruption, à tout ce qu'il y a de déréglé dans ses lois et ses maximes, selon lesquelles on s'y gouverne. Aux choses du monde, c'est-à-dire à la concupiscence des richesses, des plaisirs, et de la superbe de la vie. Car la grâce de Dieu notre Sauveur a été découverte à tous les hommes, dit l'Apôtre à Tite (n, 11), et elle n'a pas appris seulement, selon la doctrine de cet homme apostolique, à renoncer à l'impiété, mais encore aux désirs du siècle. Mais quels sont ces désirs du siècle, sinon des désirs d'être riche, de jouir des plaisirs du corps, de rechercher la gloire que les hommes se donnent les uns aux autres? C'est pourquoi le disciple de l'amour, dans sa première Epître, ne se contente pas d'exhorter les fidèles à n'aimer pas le monde, mais aussi à n'aimer pas ce qui est dans le monde. Or la nécessité de ce détachement est si grande, que ce saint Apôtre ajoute ensuite ces paroles : Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui. ( / Joan. n, 15. ) C'est qu'il n'y a que deux amours, dit saint Augustin, l'amour de Dieu, et l'amour du monde, et l'un ne peut compatir avec l'autre. De là vient que saint Jacques
CEU TRES COMPLETES DE BOUL'ON
en son EpHre ( îv , 4), s'écrie : Esprits adultères, ne savez- vous pas que l'amour de ce monde est une inimitié contre Dieu? Quiconque donc veut aiyner le monde, se rend ennemi de Dieu. Qu'il serait à désirer que les Chrétiens entendissent bien une vérité si terrible? Cet homme de Dieu appelle ceux qui aiment le monde, des adultères, à raison de leur âme, qui est une épouse infidèle à son Dieu; mais si tant de Chrétiens qui sont dans l'amour du monde et des choses du monde, considéraient sérieusement que cette attache les rend ennemis de Dieu, serait-il bien possible qu'ils y demeurassent encore si misérablement liés? Croyez-vous, dit encore le même apôtre, qut l'Ecriture dise en vain, que l'Esprit qui demeure en vous vous aime avec jalousie ? ( Ibid., 5. ) Ah 1 ce Dieu qui s'appelle le Dieu jaloux ne veut point que les âmes ses épouses en aiment d'autres. C'est pour cela que notre Maître céleste nous déclare, que personne ne peut servir deux maîtres. (Matth. vi,2i.) Mais que pense faire le Chrétien, si ce divin chef proteste qu'il n'est pas du monde? S'il veut avoir l'honneur d'être son membre, il ne peut être du monde par affections ni par désirs; le monde présent est le partagedes enfants du vieil homme, qui sont enfants de colère. (Ephes. n, 3.) Les plus grands ennemis de Jésus-Christ sont ceux qui y ont le plus de part, comme le grand Turc, et tant d'autres criminels.
Il faut mourir à l'attache des créatures contraires à notre salut, quelque chères qu'elles nous soient; car n'est-ce pas pour nous apprendre ce détachement, que notre divin Maître nous dit en saint Matthieu (x, 2i) : Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre (il parle de la fausse paix du monde); je n'y suis pas verni apporter la paix, mais l'épée ; car je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la mère et la fille, entre la belle-mère et la belle-fille (il entend lorsqu'ils servent d'obstacle à son service). N'est-ce pas pour nous instruire de cette vérité, que son Apôtre enseigne ( / Cor. vu, 29, 31 ) que ceux qui ont des femmes doivent être comme s'ils n'en avaient pas, que ceux qui usent du monde doivent être comme s'ils n'en usaient point. Et en effet, quand les personnes nous seraient chères et utiles comme nos yeux, ne serait-il pas bien juste de nous les arracher, si en nous scandalisant elles nous servaient d'empêchement à la bienheureuse possession de Dieu?
Mais après toutes ces morts à tout ce qui est hors de nous, il faut encore mourir à soimême, mourir aux aises de son corps, aux plaisirs de ses sens, à la vie animale, à la vie sensuelle, à leurs inclinations, et aux |>assions, à la propre humeur, particulièrement à celle qui prédomine le plus qui emporte ordinairement les autres, et qui est la cause de la perte de ceux qui sont damnés, (lui se sont précipités dans cet abîme de toute sorte de maux, parce qu'ils ont suivi ieur propre humeur et leur propre passion.
11 faut mourir au propre jugement, à la particulière et propre lumière, aux dérèglements de sa mémoire et à toute affection terrestre. C'est la sainte haine que nous devons porter, et qui nous est tant recommandée par notre adorable Sauveur : et il enseigne en saint Luc (xiv, 28, 33), que comme un homme qui voudrait entreprendre un bâtiment, sans avoir de quoi faire la dépense, serait ridicule; de même le serait celui qui s'engagerait à sa suite, et qui no voudrait pas renoncer par le détachement à tout ce qu'il possède. Comparaison bien capable de remplir de frayeur un Chrétien attaché au monde et aux choses du monde, vu que, dans cet état, il n'est plus un véritable Chrétien, puisqu'il ne peut pas être le disciple de Jésus-Christ, qui nous donne encore cette grande instruction, qui est une suite de cette vérité (Matth. xvi, 25) : que celui qui voudra sauver sa vie la perdra; c'est-àdire celui qui voudra vivre dans les plaisirs terrestres et le repos du monde. Enfin il faut renoncer à nous -mêmes, c'est-à-dire, dit saint Basile, faire abnégation de notre propre volonté; c'est-à-dire, dit saint Jean Chrysostome, ne pas considérer son corps plus qu'une chose qui ne nous touche en rien. C'est, dans le sentiment de saint Paul ( Gai. v, 24) , crucifier notre chair, avec nos vices et nos mauvais désirs.
Mais voici ce qui est bien digne des plus sérieuses réflexions. C'est que cet esprit de mort est l'une des maximes de Jésus-Christ, la plus générale, la plus nécessaire, et qui est établie avec le plus de clarté. C'est une règle générale pour tous, et qui s'étend à autant de personnes qu'il y a de Chrétiens. Jésus-Christ disait à tous, est-il rapporté en saint Luc(ix, 23 ) : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même. Il ne dit pas à tous de faire de grandes aumônes, car les pauvres ne le peuvent pas. 11 ne dit pas à tous de faire de grandes austérités corporelles, car les malades ne Je peuvent pas. 11 ne dit pas à tous de garder le célibat, qui est une grâce inestimable; ceux qui sont engagés dans le mariage et dans son usage ne le peuvent pas. 11 ne dit pas à tous d'être solitaires; ceux que leurs emplois obligent à la conversation ne le peuvent pas. Mais il n'y a personne de quelque âge, de quelque condition, de quelque sexe qu'il soit, qui soit exempt de ce détachement. Le prince, le soldat, le marchand, l'artisan, doivent renoncer à eux-mêmes s'ils veulent vivre en véritables Chrétiens, et être de véritables disciples du Fils de Dieu.
Cette règle est donc générale pour tous; mais elle est absolument nécessaire, nous l'avons montré ci -dessus. Disons encore ici que la qualité de vrai Chrétien nous unit à Dieu ; que pour y être uni , il se faut posséder; qu'il nous possède autant que nous sommes remplis de son Esprit; que pour avoir son Esprit il faut renoncer à nousmêmes. Saint Bernard dans la vue de cette vérité a estimé qu'il serait plus expédient de n'avoir jamais été que de nous attacher à