TROISIÈME RÈGLE DU CHRÉTIEN
N'agir que par l Esprit de Jésus.
Cette règle aussi bien que les précédentes, est tirée de l'Ecriture; saint Paul aux Colossiens, chap. u, nous enseignant que c'est en Jésus-Christ que nous avons été remplis de grâces, puisque sans lui nous ne pouvons rien faire ; et dans la première aux Corinthiens, chapitre xv, il dit qu'à la résurrection générale Jésus-Christ sera sujet à Celui qui lui a tout réduit sous ses pieds, afin que Dieu soit toutes choses en tous. 11 faut donc nécessairement que ce soit son divin Esprit qui produise toutes les actions de la vie surnaturelle qu'ils doivent mener. Mais cette vérité se prouve manifestement par ce principe, que nous ne sommes qu'un corps avec cet adorable Sauveur, et que nous ne sommes animés en qualité de fidèles que de son Esprit : car comme le corps de l'homme dans l'ordre naturel n'étant animé que de sa propre âme, agit uniquement par elle; de même n'ayant que le seul Esprit de Jésus qui nous anime, nous ne devons agir que par cet Esprit ; et il faut savoir que cet Esprit de Jésus est aussi nécessaire pour faire
le Chrétien, que l'âme pour faire l'homme raisonnable. Celte nécessité est si entière que saint Augustin remarque très-bien que Noire-Seigneur n'a pas dit que sans lui nous pouvons peu de choses, mais que nous ne pouvons rien du tout : comme sans l'âme le corps naturel de l'homme n'a pas le moindre petit mouvement. C'est pourquoi l'Apôtre crie (/ Cor. xii, 3) que nous ne pouvons pas avoir la moindre bonne pensée chrétienne, ni dire la moindre parole, sans Jésus. Comment donc pourrions-nous faire sans lui la moindre action surnaturelle? O mon Jésus, que j'ai de joie de la dépendance où je suis à l'égard de votre divin Esprit!
Le Chrétien doit donc toujours agir par l'Esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Premièrement il doit faire toutes ses actions pour une fin surnaturelle. Il doit avoir en vue Dieu comme sa fin dernière en toutes choses. Et je me sens pressé ici de faire réflexion sur ce que j'ai remarqué dans notre livre De V Amour de Notre-Seigneur Jésus- Christ, que notre salut est la possession do Dieu (qui est notre dernière fin), non pas précisément en tant que cette possession nous rend heureux : mais encore plus, eu tant que ce premier Etre est lui-même glorifié par le bonheur qu'il nous communique. Ainsi le Chrétien devrait principalement regarder dans son salut la gloire de Dieu, qui veut que non-seulement les Chrétiens, mais tous les hommes soient sauvés ; et il désire qu'ils soient sauvés, afin qu'il en soit glorifié. Considérant cette vérité, je me suis souvent étonné que l'homme, même chrétien, soit si occupé de ses intérêts quoique saints, et qu'il s'applique si peu au pur intérêt de Dieu. 11 est bon et nécessaire de penser à son salut, je l'avoue, mais je désirerais que l'on s'occupât encore plus de la gloire de Dieu qui est inséparable du salut de l'homme. Que l'on dise, à la bonne heure : Je veux faire mon salut; mais pourquoi ne dit-on pas : Je veux glorifier Djeu? Qu'un serviteur soit interrogé sur ce qu'il fait dans sa condition, il répond de prime abord : Je suis au service d'une telle personne qui est mon maître ; ensuite si on lui demande ce qu'il gagne, il le dira. Nous , au contraire, nos premières pensées et nos premières paroles vont à la récompense, au salut, et peu de personnes regardent Dieu premièrement. Cette vue qui m'a grandement touché m'a obligé bien des fois de crier , A Dieu seul ; et pour le mieux faire, de donner au public un petit ouvrage intitulé de la sorte. Ah! mon Dieu, qu'il me semble bien plus doux de dire et de penser : Je n'ai autre chose à faire qu'à servir Dieu, qu'à le glorifier en ma vie, en ma mort , après ma mort î Ah ! toujours Dieu seul, Dieu seul! A jamais, à jamais Dieu seul ! Cette pure vue remédierait à deux grands désordres : dont le premier est la vie molle de plusieurs Chrétieus, indigne de la grandeur de leur grâce : car ces gens ne pensant qu'à eux-mêmes e flattent de pouvoir se sauver en vivant de la sorte, sans avoir presque aucun désir de
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ŒUYKES COMPLETES DE BOl'DOX.
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glorifier Dieu par le combat et la victoire de leurs passions. Et le second est une foule de péchés véniels que l'on ne commettrait pas si l'on était plus touché de l'honneur de Dieu, qui en est offensé, que de sa propre béatitude, où l'on espère enfin d'arriver, pourvu que l'on ne fasse pas de péché mortel. Il est donc à souhaiter d'agir pour Dieu généralement en toutes choses, et dans les actions mêmes les plus viles, comme celles du boire et du manger, comme nous l'apprend le grand Apôtre. Pour ce sujet l'on doit en avoir une volonté sincère, et porter cette disposition dans le plus profond de son cœur, en sorte que dès que l'on s'aperçoit du contraire, on y renonce aussitôt. G'est une bonne chose que d'offrir à Dieu toutes ses actions à son réveil ; mais à moins que l'on ne porte cette volonté par état, je veux dire par une disposition intérieure qui continue toujours, quoique toujours on n'y fasse pas réflexion, souvent à peine a-t-on offert ses actions à Dieu, qu'on les donne à l'amour-propre, au monde et aux créatures. Ce n'est pas assez au Chrétien de faire toutes ses actions pour Dieu, comme sa fin dernière : mais étant fait à son image et l'ayant pour modèle, il le doit imiter. C'est ce que saint Paul demande, quand il dit que nous soyons les imitateurs de Dieu. Grande vérité, mais bien peu entendue 1 O mon Sauveur, que j'aie un Dieu pour mon exemplaire en tout ce que je fais 1 Que je doive imiter la vie et les mœurs d'un Dieu dans ma vie et mes mœurs ; c'est la seconde chose que doit faire le Chrétien dans ses actions. Mais il y en a une troisième qui l'engage non-seulement à faire tout pour Dieu, et à l'imitation de Dieu, mais dans l'union, mais étant uni même avec l'Homme-Dieu, comme les membres avec leur chef, et faisant comme une même chose avec lui , étant un avec l'Homme-Dieu.
J'appelle ici le Chrétien, et je le conjure de rentrer en lui-même pour juger une bonne fois de plus la sainteté de toutes ses actions. Quelle pureté dans ses lumières, dans ses pensées, dans ses sentiments, puisque étant uni à Jésus il doit regarder toutes choses comme Jé>us les voit. C'est pourquoi celte lumière où nous sommes appelés est nommée dans l'Ecriture une lumière admirable. 11 ne doit donc pas juger de la beauté, de la bonté, de la valeur des choses , par la lumière de ses sens, quoique ce dérèglement ne soit que trop commun, en sorte qu'il semble, dit saint Augustin, que l'homme soit devenu tout chair, ne regardant les objets que par ses yeux de chair. De là vient l'estime de la beauté corporelle , et de ce qui plaît aux sens. Mais cette conduite est de l'homme animal qui est sans connaissance des choses de Dieu, et non pas de l'homme Chrétien. Il ne doit pas non plus juger des choses par la seule lumière de la raison ; car elle est bien inférieure à la lumière de la foi qui est celle de Jésus-Christ; et il doit faire réflexion ici sur cette pensée de saint Augustin, qu'en qualité de chrétien il
n'est pas appelé raisonnable, mais fidèle. On voit tous les jours ces savants,.qui étant plus philosophes que fidèles, sont si peu éclairés des mystères divins de notre religion, sont si peu pénétrés de* la grandeur de Dieu, sont si plongés dans l'estime de la gloire humaine, que cela donne la dernière compassion. Le Chrétien donc doit s'élever noblement au-dessus des sens, et de la raison même, pour ne plus voir que par les yeux de Jésus- Christ son chef: et n'est-il "pas vrai que tous les membres du corps se conduisent par les yeux de la tète? Dans cette vue, quelle estime de l'infinie majesté de Dieu, de toutes ses conduites, de tous nos mystères, de tout ce qui appartient à la religion 1 quel mépris du monde, et de toutes les choses du monde 1 Pour lors tout le monde ensemble ne paraît pas seulement comme une goutte de rosée, mais certainement comme un néant tout pur; car il est très-vrai qu'en même temps que l'infinie grandeur de Dieu se découvre, tout le monde disparaît. Pour lors ce qu'il y a de plus éclatant dans le siècle, se fait vbir plus vil que la boue et la fange.
Quelle pureté dans toutes ses affections, car enfin étant un avec Jésus, il doit regarder les choses par ses lumières, il les doit aimer par son amour. Il n'est donc plus question pour le fidèle d'écouter ses inclinations naturelles, de consulter ses sympathies ou ses répugnances et ses aversions, à l'égard de l'amour qu'il doit au prochain. 11 n'est plus question de considérer les seules raisons naturelles que l'on peut avoir de l'aimer, ou de ne le pas aimer. Cela est bon pour l'homme animal et terrestre, ou tout au plus pour l'homme qui n'est que raisonnable, mais non pas pour l'homme de Dieu. Dans l'union avec son divin principe, il aime tout ce que Dieu aime. Ainsi il aime les croix aussi bien que Jes consolations ; il aime ce qui fait peine aussi bien que ce qui plaît; il aime ses ennemis aussi bien que ses amis , parce qu'il ne considère pas ce qu'il aime par son inclination , ou par son raisonnement , mais ce qu'il doit aimer par les inclinations et les mouvements de l'esprit de Jésus qui est son esprit. Ce qu'il aime même dans l'ordre de Dieu, il ne l'aime pas par lui-même, mais avec Jésus, dans Jésus, et par Jésus, qui dans la sainteté de son pur et divin amour s'écrie dans l'Evangile en saint Marc ( m, 35), lorsque sa très-pure et toute sainte Mère et ses frères survinrent et l'envoyèrent appeler étant au dehors du lieu où il était: Qui est ma mère, et qui sont 7nes frères? ensuite il ajoute : Celui qui fera la volonté de Dieu sera mon Père, ma sœur et ma mère. Mais combien la sainteté des affections du Chrétien doit-elle être pure? puisque Jésus même veut détacher ses disciples de l'attache trop sensible qu'ils avaient à sa présence corporelle et visible, et leur déclare que pour ce sujet il est à propos qu'il s'en aille et monte au ciel.
Après cette vérité pourra-t-on apporter quelque excuse dans ses attaches?
LA SCIENCE ET Ui PRATIQUE DE CHRETIEN. — PART. H.
Quelle sainteté dans tous nos desseins, dans toutes nos paroles , dans nos yeux , dans notre corps, dans Jodorat, dans le goût, dans l'attouchement? puisqu'étant uni à Jésus je dois entrer dans tous sesdesseins, je dois parler avec lui, et comme lui. Mes yeux doivent participer à la sainteté de ses regards ; mon ouïe, mon odorat, mon goût, mon attouchement, à la sainteté de tous ses sens en Nôtre-Seigneur et Sauveur. Quelle pureté dans l'amour que je dois avoir pour moi-même, et pour tout ce qui me touche, puisque c'est Jésus que je dois aimer en moi, puisque c'est par Jésus et en Jésus que je dois aimer enfin tout ce que j'aime. Quand nous lisons dans l'Epître aux Romains (xv, 3), que Jésus avec toutes ses grâces et ses excellences, n'a point cherché à se plaire à lui-même, où est la créature qui pourra encore avoir la moindre complaisance en elle-même ou dans les autres? Cependant il faut bien remarquer que les sentiments contraires à la pureté du divin amour que nous souffrons à regret, la volonté n'y ayant point de part, n'empêchent pas la sainteté des affections chrétiennes.