QUATRIÈME RÈGLE DU CHRÉTIEN
Marcher d'une manière digne de Dieu avec Jésus.
Cette règle est tirée en propres termes de la première Epître de saint Paul aux Thessaloniciens, où le Saint-Esprit, parlant par l'Apôtre aux Fidèles, leur dit : Nous vous conjurons de marcher d'une manière digne de Dieu (IThess. n,12).Et, en effet, si l'opération suit l'être, comme toutes les écoles l'enseignent, ayant reçu un être divin par le saint baptême, toutes nos opérations doivent être divines. Celui, dit le disciple bien-aimé en sa première Epître (iv, 12), qui dit qu'il demeure en lui ; c'est-à-dire qui, étant retiré en Dieu, vit de son Esprit, et en notre chef qui est son Fils, doit vivre lui aussi comme il a vécu ; cela veut dire d'une manière toute divine. Ce n'est donc pas assez au Chrétien d'imiter Adam dans l'état d'innocence, ou quelque grand saint dans la loi de Grâce : son obligation le porte à imiter Jésus Dieu! Ses actions doivent donc être plus qu'humaines, plus qu'angéliques. O mon Dieu 1 eh 1 où en sommes-nous? car comme elles doivent être conformes à leur principe, elles doivent être comme des actions opérées par Jésus-Chriat vivant, et opérant en nous comme ses membres. Elles doivent donc être dignes de la grandeur, de la sainteté, de la divinité d'un Dieu-Homme, dignes de ses travaux, de sa croix, de sa mort ; carcomme la grandeurdela nature humaine dans l'Incarnation vient de ce qu'elle est unie au Yerbe, qu'elle subsiste en lui, qu'elle a opéré par lui des actions divinement humaines : de même, par rapport au Chrétien, la grandeur de sa grâce consiste en ce qu'il est uni à Jésus, qu'il demeure en lui, qu'il vit de sa vie, et qu'il ne doit opérer que par
son Esprit. C'est pour cela que l'Apôtre en tant de lieux de ses Epîtres {"Rom. xm, li; Gai. m,27), nous exhorte à nous revêtir de Jésus-Christ; c'est-à dire, à lui être semblable ; c'est-à-dire que le vieil homme ne paraisse plus en nous; c'est-à-dire, que Jésus seul s'y manifeste : de même que l'habit qui couvre un corps est seul aperçu, et non pas le corps qui en est couvert ; c'est-à-dire, que comme les gens de qualité se discernent des personnes viles par leurs vêtements, de même le Chrétien soit discerné de celui qui ne l'est pas. de l'honnête homme moral, de l'honnête philosophe. Il faut remarquer ici en passant, qu'il y a une grande différence entre l'homme chrétien, et entre l'honnête homme; ainsi qu'il ne suffît pas à l'homme chrétien d'agir en honnête homme, de faire les choses raisonnablement, de traiter, d'agir avec les autres honnêtement, de faire ses affaires en homme d'honneur, d'aimer son père, son mari, comme un honnête enfant, une honnête femme doivent faire; mais qu'il faut agir en toutes choses en homme de Dieu parl'Espnt deJésus opérant en nous, et en sa divine union. Car comme l'homme raisonnable n'agirait pas selon sa nature, s'il se contentait de faire ies choses selon sa partie animale, qui lui est commune avec les bêtes : aussi il ne suffit pas à l'homme chrétien d'opérer seulement selon la raison, ayant reçu un être de grâce qui l'élève beaucoup au-dessus du raisonnable. Grand nombre de personnes font peu de réflexion à celte vérité ; peu en parlent; peu disent : C'est un homme chrétien, qui agit en homme de Dieu : l'on dit : C'est un honnête homme, qui agit en homme d'honneur.
Cependant il nous iaut agir d'une manière digne de notre vocation ; il nous faut agir d'une manière digne de Dieu, il faut être revêtus de Jésus-Christ en toutes choses. O Dieu, venez à mon aide : hâtez-vous, Seigneur, de me secourir. Jusqu'où va, mon Dieu dt mon Seigneur, la dignité de Chrétien? O mon âme, mais avons-nous jamais été bien pénétrés de ces divines vérités ? O vous qui lisez ceci, les.avez-vous jamais bien entendues? Il faut, quand je prie, quand je fais l'oraison, que ce soit une prière, une oraison digne de Jésus. 11 faut , quand on est dans nos temples , que l'on y marque un respect digne de cet adorable Sauveur. 11 faut que les prédicateurs prêchent , les directeurs dirigent d'une manière digne de Dieu. 11 faut, quandon assiste Je prochain, que ce soit avec une douceur une patience, une miséricorde, une étendue de cœur digne de Jésus ; en sorte qu'il faut généralement en toutes choses que l'on puisse dire du Chrétien : Ses pensées, ses paroles, ses actions, ses desseins , sont des pensées , des paroles, des desseins, des actions, dignes d un Homme- Dieu, dont l'esprit en est le principe. Il faut que l'on y soit toujours revêtu de Jésus-Christ ; que l'on ne voie que Jésus-Christ en tout ce que l'on pense, en tout ce que l'on fait, en tout ce que l'on dit ; et que l'on puisse dire:
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDOX
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C'est de la sorte que Jésus agirait; Jésus prêcherait de la sorte, conduirait les âmes de cette manière, converserait, parlerait, mangerait, dormirait de cette façon. Mais il le faut bien, puisque la vie du Chrétien doit être la continuation de la vie de Jésus. Ouvrons les yeux ici sur tant d'applaudissements vains et trompeurs que se donnent les créatures, lesquelles souvent au plus ne se comportent qu'en honnêtes philosophes. On demeure plongé dans la nature ; on ne regarde que l'éloquence naturelle dans le prédicateur, que ce qui plaît à l'homme dans les amitiés que l'on fait, que ce qui agrée dans les desseins que l'on prend, que le propre -intérêt dans les affaires que l'on traite. Ah 1 Dieu, que ce monsieur, que cette dame qui parlent si bien selon le monde» que ces gens d'affaires qui réussissent si bien, que ces gens qui agissent, qui en usent d'une si belle manière selon le siècle, souvent parlent bien mal, réussissent bien mal, en usent bien mal selon Dieu 1 Que souvent des pauvres abjects, dont les paroles, dont la manière d'agir sont ridicules aux yeux des mondains, se comportent chrétiennement, parlent, agissent divinement auxyeux de Dieul
Car enfin le Père éternel ne voit rien de grand à ses yeux parmi les hommes, que ce qui s'y fait par l'Esprit de Jésus-Christ son Fils. Mais aussi il est très-vrai que les moindres actions opérées par cet Esprit divin sont d'un bien grand prix. C'est ce qui fait que notre Maître dit en saint Matthieu (x, 42), que quiconque donnera à l'un de ces petits, parlant de ses disciples, seulement un verre d'eau froide, ne perdra point sa récompense. Ne soyons donc plus étonnés des grandes actions que nous lisons dans les Vies des saints, puisqu'ils agissent en véritables Chrétiens, et comme ses véritables enfants, mus par son divin Esprit. Ne nous étonnons pas du zèle d'un saint Paul, et de tant d'hommes apostoliques, qui leur a tant fait faire et tant souffrir de choses ; c'était un zèle digne de l'esprit de Jésus qui était en eux. Ne nous étonnons pas du pur amour d'une sainte Catherine de Gênes, d'une sainte Thérèse, et de leurs semblables; de ces personnes qui, pour glorifier Dieu davantage, étaient prêtes à souffrir les peines du purgatoire jusqu'au jour du jugement, si cela eût été requis pour la gloire de Dieu: c'était un amour digne de l'esprit de Jésus, qui les animait. Ne nous étonnons pas de la charité d'un saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, qui, ayant été trèsmaltraité par un perfide logé avec lui à Paris, et ayant appris que ce malheureux était demeuré malade à Rouen, partit aussitôt pour le secourir, et fit même le voyage sans manger, et à pieds : c'était la charité de Jésus qui demeurait en lui. Ne nous étonnons pas de la haine du péché en saint Anselme, qui aurait mieux aimé souffrir les peines de l'enfer que de commettre le moindre péché véniel; c'est qu'il avait l'horreur que Jésus a du péché. Ne nous éton-
nons pas si saint Ignace le Martyr prolestait qu'il se mettait peu en peine de souffrir tous les tourments de la part du diable et de ses suppôts, pourvu qu'il jouît de Jésus- Christ ; c'est que l'amour de Jésus possédait uniquement son cœur.