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CHAPITRE VI

Dieu inconnu dans le mystère du très-saint Sacrement de l'autel.

C'est bien ici qu'il faut dire plus que jamais, c'est bien ici qu'il faut crier sans cesse, et faire retentir la voix comme une trompette, criant d'une force extraordinaire aux fidèles : Comment pouvez-vous croire? car comment croire la présence corporelle d'un Dieu-Homme sur nos autels, et avoir si peu d'attention et de respect pour sa majesté infinie, devant laquelle les puissances des cieux tremblent? Ah l qu'il est vrai ce que la Vérité a dit elle-même : Quand le Fils de l'homme viendra, pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre? [Luc. xvm, 8.) Pensons-nous qu'il y ait de la véritable foi parmi tant de personnes qui se disent néanmoins du -nombre de ceux qui croient, et qui, confessant qu'ils connaissent le corps d'un Dieu en la divine Eucharistie , le renoncent par leurs actions,

DÏElf INCONNU. — PART. II, DIEU INCONNU EN CE 0U1L FAIT.

étant, pour parler avec l'Ecriture, abominables! Est-ce en avoir la plus légère croyance, do le traiter avec moins de considération que l'on ne ferait envers la moindre personne pour laquelle on aurait quelque estime? Si une personne considérable nous faisait l'honneur de nous visiter, la laisserions-nous sans l'entretenir , pour parler avec ses valetsj? Le Dieu d'infinie majesté nous fait l'honneur incomparable de nous venir voir du plus haut des cieux, et il veut bien demeurer dans nos temples, par un amour qui ne se peut comprendre, en sa personne suradorable ; et on quitte la grâce de sa divine conversation pour celle d'une chétive créature! Hélas! tous les jours on voit des gens qui se disent catholiques, causer impudemment dans les églises, s'y tenir en des postures peu respectueuses, y aller, y marcher avec peu de révérence; et s'il s'en trouve qui y gardent le silence pendant la célébration des mystères redoutables, ils ne se donnent pas le' loisir d'être sortis de la maison de Dieu, pour parler avec d'autres créatures leurs semblables , dans ce lieu saint, comme s'il leur ennuyait d'avoir passé une petite demi-heure dans la prière. Mais avec quelle altention s'occupe-t-on dans une action si sainte? Si l'on s'assemble pour assister aux sermons , la profanation est presque générale; l'on s'y entretient les uns avec les autres, comme dans un lieu profane; les temps les plus saints ne sont pas exemps de ces impiétés : si dans la semaine qui est destinée entièrement à la mémoire douloureuse de la passion du Sauveur de tous les hommes , il y a quelque musique agréable durant l'office , que l'on appelle communément Ténèbres , il serait difficile d'expliquer les irrévérences qui se commettent : on fait de la maison de Dieu un lieu de plaisir et de satisfaction pour les sens : on pense, on s'occupe de belles voix, pendant que l'on est dans l'oubli du grand Dieu des éternités, et que l'on y cause comme dans une halle : l'exposition même de son corps sacré n'est pas capable d'imprimer le respect qui lui est dû. Hélas! on le voile pendant que les prédicateurs annoncent ses grandeurs, parce qu'on croit que sa majesté suprême demande qu'on ne parle pas même pour sa gloire lorsqu'il est exposé. Comment donc le laisse-t-on exposé pendant que les peuples s'assemblent en des temps où l'on fait mille et mille irrévérences? Comment soufïre-t-on dans les plus grandes villes du royaume des gens qui , sous prétexte de quêter pour les prisonniers, profanent le saint temple de Dieu depuis le matin jusqu'au soir, et même pendant qu'un Dieu- Homme y est immolé au très-saint sacrifice de la messe, causant les uns avec les autres dans les entrées des églises avec un esprit d'irréligion qui est inexplicable. Il est pourtant vrai que dans les chambres des grands de la terre , l'on garde bien d'autres mesures ; il est vrai que l'on n'oserait pas o\âme s'y saluer les uns les autres.

Mais si les maîtres de familles, si les pères

et ies mères ont si peu de foi pour la présence de l'adorable Jésus sur nos autels, il ne faut pas s'étonner si leurs enfants, si leurs domestiques ont si peu de religion dans ses temples. Nous nous sommes trouvés en des provinces où il semble qu'ils ne soient destinés que pour être des lieux de récréation et de jeux aux enfants ; on les y voit courir par bandes , y badinant, y jouant d'une manière lamentable , et y servant (au diable pour y distraire de l'attention que l'on doit à un Dieu; et ce sont des enfants qui ont l'usage de la raison , et avancés même en âge 1 ils portent l'impudence jusqu'aux pieds même des autels; c'est l'éducation horrible qu'ils reçoivent de leurs mères, qui, les menant dans ces lieux de sainteté tout petits, les accoutument à y badiner, en y jouant avec eux, avec leurs chapelets, ou des clefs, ou choses pareilles; et en cela le démon les pousse si fortement , que quoique ces femmes aient dans leurs maisons des personnes pour les garder, ou qu'elles puissent y rester pour y faire leurs prières , si elles veulent prier; néanmoins elles courent aux églises à toutes les cérémonies qui s'y font , elles y mènent tous leurs petits enfants, et ne manquent pas d'y badiner avec eux. Aveuglement surprenant, faisant de la maison d'oraison une maison de récréation! Cependant ces femmes n'en usent pas de la sorte, si elles vont au marché, ou en d'autres lieux où elles ont des affaires; elles savent bien pour lors donner ordre à faire tenir leurs enfants. L'on rapporte que notre bon Sauveur, paraissant extraordinairement à quelques saintes âmes, leur a fait connaître l'indignation qu'il éprouvait de ces sortes d'irrévérences

Nous avons^u, en des villes , les églises pleines de chiens qui y venaient à la suite de leurs maîtres et de leurs maîtresses, et qui y faisaient des désordres pitoyables. Y a-t-il maison d'une personne un peu qualifiée, où l'on en usât de celte manière? Ils nous suivent, dit-on; ah! si on allait rendre visite à un prince ou à une princesse , se servirait -on d'une semblable excuse? on prendrait bien le soin de les faire enfermer?

Nous avons vu les murailles de la maison de Dieu servir aux chevaux pour y être arrêtés dans les jours de marchés ou de foires ; nous les avons vues toutes couvertes de la boue ou de la fange que l'on y jetait de l'autre côté des rues où elles étaient situées; les hommes, pauvres et ebétives créatures , ne pouvant supporter ces ordures proche de leurs maisons. On les voit publiquement dans l'une des premières villes du royaume servir à étendre des cuirs pour les sécher; il s'en rencontre où les femmes s'assemblent proche des portes, et autres personnes pour y travailler sous prétexte du frais qu'elles y trouvent en été, et où les enfants se rendent pour jouer, et les faire servir de but a leurs jeux. Les cimetières sont profanés en plusieurs manières, soit parce qu'ils servent à y étendre du linge, ou des grains, ou à y faire paître des

OEUVRES COMPLETES DE BOl'DON.

bêtes, ou pour s y promener ou pour y jouer. Ils servent à y retirer toutes sortes de denrées dans les jours de foire en certains lieux , et en plusieurs, de passage public. Mais les églises mêmes servent au même usage : on y passe pour abréger le chemin, et l'on y porte des charges ; et cela après le zèle qu'un Dieu fait homme a fait paraître contre ces désordres, ne permettant pas que l'on portât rien en passant par un temple, qui nétait qu'une ombre de la sainteté des nôtres. On chante sur les orgues qui y servent, des airs profanes ; les cloches qui sont bénites avec des cérémonies si saintes étant destinées pour servir au culte de Dieu, sont employées en plusieurs endroits à des usages purement séculiers , et en quelques lieux au divertissement même des hommes et des femmes qui les sonnent pour leur plaisir.

Mais peut-on dire que Dieu soit connu dans les maisons des personnes de qualité, où il y a des chapelles domestiques ? Car entin ou il faut n'avoir pas le sens commun, ou demeurer d'accord par une induction de ce qui se fait généralement par toute la terre, que l'on rend des honneurs singuliers h toutes les personnes qui sont d'une distint tion particulière; que l'on fait même une grande différence entre celles qui sont d'une haute qualité , et que l'on reçoit les monarques d'une toute autre manière que les princes de leur royaume. Ici je demande en un mot comment le Dieu d'une majesté infinie, devant qui tout ce qu'il y a de plus élevé dans le monde n'est que cendre et un peu de poussière, est reçu dans les chapelles domestiques , où il se rend corporellemcnl présent autant de fois qu'on y célèbre le très-saint sacrifice de la messe? Y doit-il avoir quelque comparaison entre les honneurs qui lui sont dus, et entre ceux que l'on rend aux grandsdu monde?Mais il le faut dire avec des torrents de larmes , bien loin de le traiter même avec quelque sorte d'égalité , on agit avec lui d'une manière que Jes moindres créatures un peu considérables ne pourraient pas supporter. Je demande si la chapelle est le lieu le plus orné de la maison ; si elle est parée des plus belles tapisseries; si les chandeliers de l'autel sont les plus précieux , de même que le bassin qui y sert ; si les nappes qui le couvrent, si les aubes sont du fil us beau linge. Jl est certain que le plus souvent , non-seulement les gentilshommes et les dames , mais Jes valets de chambre et les demoiselles suivantes ont des habits plus riches et plus propres que les chasubles et les ornements de l'autel. Mais comment le grand Dieu des éternités est-il reçu dans tant d'autres chapelles qui dépendent des seigneurs séculiers , et même des ecclésiastiques ? Le lamentable état où on les voit de tous côtés fait frémir d'horreur quand on y pense î O vie, ô vie présente , qui es toute pleine de ténèbres et d'insensibilité à l'égard d'un Dieu, que tu *s longue et ennuyeuse à ceux qui te connaissent ! Venez, venez, ô éternité intermi-

nable, où ses grandeurs suradorables seront manifestées 1 Nous avons soupiré sur ees désordres terribles , dans plusieurs de nos livres, et bien au long clans celui qui porte pour titre : Les horreurs des profanations des églises, et dans un autre intitulé : La Sainteté de l'Etat ecclésiastique.

C'est bien dans cet état que la sainteté doit régner, et par suite le zèle des intérêts de Dieu , et particulièrement en ce qui regarde le respect qui est dû à son corps adorable. Mais malheur à nous si nous n'y prenons garde ; car souvent nous en serons les plus grands et ordinaires profanateurs par le défaut d'attention à la manière dont nous le traitons. 11 est assuré que le corps sacré du Sauveur de tous les hommes est réellement sous les particules des hosties consacrées ; et, d'autre part, l'on apprend par de fréquentes expériences qu'il s'en détache souvent quelques-unes, et qu'elles tombent. Les espèces de grande patène d'argent doré que l'on met aux grilles de la communion des religieuses , ne laissent pas lieu d'en douter, puisque de temps en temps l'on y trouve de ces particules sacrées après la sainte communion ; c'est ce qui fait voir que dans toutes les communautés il devrait y en avoir qui remplissent l'espace qui est entre le ciboire dont l'on se sert et les religieuses qui communient , car sans cela souvent les divines particules tombent par terre, et sont dans la poussière ; et nous savons des maisons où plusieurs fois on en a trouvé avant cet usage. C'est à quoi messieurs Jes visiteurs et supérieurs devraient apporter ordre. Pour la même raison, il serait à souhaiter que les couvercles des ciboires y fussent attachés lorsque l'on communie les peuples, afin que les approchant au-dessous de leurs bouches , ils pussent recevoir ce qui tombe des hosties saintes. On doit , à leur défaut, en approcher les ciboires mêmes, et pour cela ne les point remplir, de peur que l'haleine n'en fasse tomber. Les prêtres qui tiennent les ciboires éloignés , souvent jettent le corps de leur Maître dans la poussière, sans y faire attention.

Il y en a qui le jettent à l'eau, lavant leurs mains dans le petit vaisseau qui est sur l'autel, sans regarder auparavant s'il ne reste aucune parcelle sacrée à leurs doigts, pour la mettre dans le ciboire. Il y en a qui les font tomber sur la nappe, ou sur eux-mêmes, lorsqu'ils n'élèvent pas la sainte hostie vis-à-vis du corporal , parce qu'il n'est pas assez avancé proche du bord de l'autel , ou qu'ils l'élèvent sur leur tête. Les corporaux qui ont de grandes dentelles ne doivent pas être soutl'erts, la dentelle n'étant pas propre à recevoir les sacrées particules, et ils sont absolument contre leur fin. Il y en a qui les font tomber sur le pied du calice, ou aux environs, soit parce qu'ils frappent de la patène sur le calice, les bords de la patène étant plus grands que la coupe , soit parce que la purifiant, ils ne le font pas du bout des doigts , mais eu les avançant

DIEU INCONNU. - PART. III, DIEU ESCONNU EN CE QU'IL DIT

trop ; comme elles peuvent s'y attacher, l'ablution n'allant pasjusque là, il faut qu'elles tombent autre part que dans le calice ; ou bien , lorsqu'ayant recueilli de dessus le corporal les fragments avec la patène qu'ils tiennent de la main droite , ils la prennent de la main gauche par le même endroit que les fragments ont été recueillis , au lieu de la prendre en dessous , car de la sorte ils

Eeuvent encore s'attacher à la place où.l'alution n'arrive pas. 11 peut encore arriver des irrévérences lorsque Ton divise !a sainte hostie avec la patène, ce que quelques-uns font ; ou lorsque, durant l'été ou le grand froid, on la rompt brusquement, l'expérience apprenant qu'il en rejaillit assez loin des fragments ; ou bien lorsque conservant de grandes hosties après les avoir exposées, on les serre avec le croissant du soleil dans les vaisseaux sacrés, où il y en a plusieurs petites, dont les particules peuvent s'y arrêter; ou bien quand on ne prend pas garde s'il en reste autour du soleil , ou dans le croissant. On ne doit pas communier les peuples aux messes particulières qui se célèbrent la nuit de Noël , si ce n'est à la dernière, en laquelle on prend l'ablution: car autrement, où mettre ces particules sacrées qui peuvent rester sur la patène dont l'on s'est servi, à moins qu'il n'y eût un ciboire, ou bien qu'on ne les prît avec les bout des doigts.

Qu'on ne s'étonne pas si nous particularisons avec tant de soin les irrévérences qui se commettent à l'égard du corps adorable de notre Sauveur. Savoir un peu les grandeurs infinies de sa divine personne, et en être vivement touché, et ne pas faire tout ce qui se peut pour empêcher le plus petit défaut de respect, c'est ce qui est incompréhensible.Assurément, oui très-certainement, s'il fallait souffrir tous les tourments que tous les hommes ont endurés et qu'ils endureront jusqu'à la fin du monde, pour em-

pêcher que le corps d'un Homme-Dieu ua tombât une seule fois dans la poussière, il n'y aurait pas à hésitera celui qui aurait le pur amour.

Mais l'on dit que Dieu a bien prévu ces humiliations, lorsqu'il a institué le très-saint sacrement de la divine Eucharistie. Il est vrai qu'il les a prévues, et c'est ce qui rend son amour plus admirable. Mais est-ce ce qui doit rendre plus négligent l'amour que nous lui devons? Il a prévu que ce corps sacré serait criminellement profané par tant de communions sacrilèges? Faut-il pour cela moins crier contre cette impiété? faut-il apporter moins de soin pour détruire ce désordre? faut-il ne pas insinuer tous les moyens possibles pour ne pas tomber dans ce crime?

0 glorieuse Reine du paradis, impétrez-eules plus pures lumières dans notre long exil parmi les habitants de Cédar, où nos âmes sont ici si longtemps étrangères, qui nous fassent connaître les merveilles de Dieu dans les ténèbres, et sa justice dans la terre de l'oubli ; que nous y marchions dans la lumière de son visage, et que nos yeux soient éclairés, afin que nous ne nous endormions jamais dans la mort. Obtenez par vos puissantes intercessions, que Dieu ait pitié de nous et qu'il nous bénisse, qu'il fasse luire sur nous son visage, et qu'il exerce sur nous sa miséricorde, alin que nous connaissions sur la terre ses voies et sa conduite, que nous connaissions Dieu en ce qu'il est, et que nous le connaissions eu ce qu'il a fait; et que tous les peuples l'en louent, que tous les peuples lui en rendent hommage. 0 anges bienheureux, ô glorieux saints 1 joignez vos prières avec celles de notre commune reine, pour nous obtenir que nous ayons un véritable amour, afin que ce Dieu seul en trois personnes soit exalté et surexalté à jamais. Amen, amen, amen.

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