LA SCIENCE ET LA PRATIQUE DU CHRETIEN. - FART. II
discerner dans le corps de l'homme par les senliments qu'elle lui donne ; vous connaîtrez si l'esprit de Jésus est en vous par les mouvements que cet esprit produit. Vous connaissez sans doute assez en vous la vie animale par les sentiments de la partie animale. Vous y connaissez assez la vie de l'homme raisonnahle par les lumières de votre raison. Mais quelles marques avczvous en vous de la vie de Jésus , et de son divin esprit? Si vous avez son esprit, vous en avez les sentiments. N'est-ce pas ce que l'Apôtre dit aux Philippiens (h, 6)? Vous devez avoir les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus; c'est-à-dire, sa disposition.
C'est ici que vous devez faire un grand examen, vous remettant devant les jeux la sainte vie de Jésus-Christ qui doit être voire vie, comme nous l'avons fait voir. Considérez donc quel rapport votre vie a avec la sienne ; si, à juger sainement des choses, l'on peut dire que vous vivez de la vie de Jésus. Ahl peut-être la vie d'un honnête infidèle qui tne le connaît point lui sera moins opposée. Quelle conformité de vos dispositions avec les siennes? quelle part avez- vous avec l'horreur du péché qu'il a portée ? Il ne doit pas plus avoir de commerce avec nous que tous les morts en ont avec les vivants. C'est la doctrine de l'Apôtre, qui enseigne que les Chrétiens sont morts au péché (Rom. vi, 2); et pour ce sujet il désire qu'ils rejettent même tout ce qui parait mauvais, non-seulement le mal, mais ce qui en a l'apparence, af:.), dit-il (1 Thess. v. 22), que leur esprit, leur âme et leurs corps soient conservés sans tache. L'esprit de Jésus-Christ est tellement saint que l'ombre seule du péché lui est en horreur. Mais regardez si au lieu de faire vivre cet esprit de Jésus-Christ en vous par votre mort au péché, vous ne l'avez point fait mourir, faisant régner le péché et le monde en vous.
Considérez quelle conformité vous avez avec Jésus dans sa disposition pour J'oraison. 11 y passait les nuits entières ; et vous peut-être avez-YOus peine d'y passer une heure ; la longueur d'une messe durant une demi-heure peut-être vous ennuie. La grande occupation de l'intérieur de Jésus était de Dieu son Père ; et peut-être la vôtre est de la créature et de la terre. 0 Dieu, quel rapport entre ce qui se passe dans votre intérieur, et entre ce qui se {tassait dans l'intérieur de Jésus î Quelle est votre estime pour Ja grandeur infinie de la majesté suradorable de Dieu? Quel respect avez-vous pour tout ce qui regarde son culte, quand vous le priez, quand vous en parlez, quand vous en entendez parler , lorsque vous êtes dans les temples? Ahl ne seriez-vous point du nombre de ces misérables qui les profanent honteusement en y parlant, en s'y tenant en des postures peu respectueuses, en y tournant la tête, en s'y occupant de pensées séculières? Oui , les Turcs s'élèveront contre les Chrétiens au jour du redoutable jugement, eux qui n'entrent dans leurs tem-
OEUVRES COMPL. DE BoCDON. !.
pies qu'après avoir quitté leurs souliers, eux qui n'oseraient pas même y cracher, eux qui ordonnent la peine de quarante ou de cinquante coups de bâton à ceux qui, dans les rues mômes, ne descendent pas de cheval ou de carrosse quand ils passent devant leurs mosquées. Que diront' ici au terrible jugement de Dieu tant de Chrétiens pires que les infidèles, qui font servir Ja sainteté de nos églises à leurs entretiens; et qui, pensant si peu à Dieu dans leurs maisons, et parmi leurs affaires , l'oublient encore dans le temps destiné uniquement pour y penser, et qui, durant une heure qu'il faut attendre pour écouter un sermon, ou quelque peu de temps pour assister aux divins offices, ne peuvent pas s'occuper d'un Dieu qui pense continuellement à eux ? Ne voit-on pas durant ces temps nos églises pleines de personnes qui y parlent et qui s'y entretiennent? Ce qui quelquefois a donné sujet à des Turcs qui avaient pris le dessein, avec la grâce de Notre-Seigneur, de se faire Chrétiens, de changer de sentiments, alléguant pour raison qu'ils ne pouvaient croire que la religion des Chrétiens fût véritable, puisqu'ils marquaient si peu de respect dans ses temples. Voilà les occasions que l'on donne aux inûdèles de blasphémer le nom de Jésus-Christ.
Considérez encore quelles sont vos dispositions généralement envers tout ce que l'adorable Jésus a aimé, envers tout ce qu'il a haï ; car nécessairement, si vous avez son esprit, vous devez avoir ses inclinations. O mon Dieu! si vous y faites bien réflexion, vous verrez peut-être que vous n'avez que des inclinations pour le monde, et qu'ainsi vous en avez l'esprit; que c'est l'esprit d\i monde qui vous anime, et par suite que vous êtes plutôt un mondain qu'un véritable Chrétien.
Si vous vivez de l'esprit de Jésus-Christ, vous devez agir par le même esprit. C'est la troisième règle sur laquelle vous devez vous examiner : mais donnez-vous bien à cet esprit, séparez-vous bien du vôtre, pour vous rendre capable de sa divine lumière, et faire en sa clarté un examen exact de cette troisième règle. Elle nous a appris que vous ne deviez agir que par Jésus-Christ notre Sauveur et notre Chef. Il faut donc que vous pensiez et que vous parliez comme Jésus. Or, Jésus a pensé et a dit (Mat th. \) que ceux qui sont pauvres, qui sont dans les pleurs, c'est-à-dire dans les souffrances, qui sont dans le mépris, dans la haine des hommes, dans les ignominies qui en arrivent, dans le délaissement, dans le rebut que l'on en peut porter, dans la perte de l'honneur par les médisances, sont des gens bienheureux. Pensez-vous de la sorte? parlez-vous de la sorte? Croyez-vous que le bonheur du Chrétien consiste dans la pauvreté, dans le mépris, dans la douleur? Ces vérités sontelles vos maximes? Tâchez-vous de ies persuader aux autres, de les établir dans tous ceux sur qui vous avez quelque pouvoir ? Jésus-Christ a pensé etadit(Lwc vi 2i) que les
riches, que ceux qui ont leurs consolations sur la terre, c'est-à-dire,qui sont dans les plaisirs, dans les honneurs, sont des gens malheureux. Le pensez-vous? le. dites-vous ? Hélas, peut-être pensez-vous et dites-vous tout le contraire? et il se trouvera un jour qu'un Sénèque païen aura eu en ces matières des sentiments moins éloignés de ceux de Jésus-Christ, que grand nombre de gens qui font profession d'être les disciples de Jésus- Christ.
Nous avons dit que le Chrétien, dans le sentiment des Pères , ne s'appelle pas raisonnable, mais fidèle, parce qu'il doit avoir pour guide la foi, et non pas seulement ta raison. Ainsi c'est par cette lumière qu'il doit voir et juger de toutes choses. Jésus- Christ lui a dit que la pauvreté, ies mépris, la douleur font la béatitude du Chrétien qui en use bien ; que les richesses, les honneurs, les plaisirs sont de véritables misères, vu la corruption de la nature. S'il en jugeait par ses sens, il verrait tout le contraire. Mais comme il croit que le corps de Jésus-Christ est au très-saint sacrement de l'autel, malgré tout ce que ses sens lui peuvent faire voir et sentir au contraire, parce qu'il s'en rapporte au témoignage infaillible de celui qui ne se peut tromper et qui ne peut tromper, il faut qu'il se comporte de la même manière à l'égard de toutes ies autres vérités, sans en juger par la lumière de ses sens, mais par celle de la foi. 11 ne doit pas non plus seulement s'arrêter à la lumière de la raison ; car elle ne comprend ni la vérité de nos mystères, ni la pureté des plus saintes maximes de notre religion.
Le Chrétien qui n'agit que par l'esprit de Jésus-Christ ne juge des choses que comme il les connaît par cet esprit, c'est-à-dire par la lumière de la foi qui est la lumière de Dieu. Ainsi premièrement il regarde tous les objets naturels et surnaturels qui se présentent, dans la pureté de cette lumière, selon la connaissance qu'il nous en a donnée. Par exemple, il considère ce que Notre- Seigneur en a dit dans l'Evangile. S'il se trouve dans les richesses, dans les plaisirs de la vie, ou s'il se trouve dans les misères et les souffrances, il médite sérieusement les sentiments du Fils de Dieu sur ces états, sans s'arrêter à ce qu'il ne peut penser par sa propre lumière, ou à ce qu'en pensent et disent les mondains. Secondement, il fait un acte de foi à l'égard de ce que Notre- Seigneur en a dit, le tenant pour une vérité infaillible. En troisième lieu, il agit conformément à la lumière divine de la foi, sans se mettre en peine de ce que le monde en pourra dire, ou des difficultés qui pourront lui en arriver, soit par la contradiction de ses passions, soit par les tentations du démon, ou par l'opposition des hommes.
Mais si le Chrétien ne voit les choses que comme Dieu les voit, il ne ies aime que comme Dieu les aime. Ainsi il n'aime pas seulement parce que ses inclinations l'y portent, parce que la sympathie l'y engage, parce que l'intérêt l'y pousse, parce que le
plaisir l'y attire. 1! n'aime pas même seulement, parce que l'ordre naturel le demande, parce que la raison le veut, parce quil est juste qu'il le fasse ; mais étant enté en Jésus- Christ, il aime par les purs mouvements de la grâce, et suivant les inclinations de son chef. Ses affections, ses amitiés sont au-dessus de la nature, ayant un principe divin, des motifs divins , une fin divine. Je vous demande ici à vous qui lisez ces vérités, après un bon examen que vous en ferez, quel a été l'amour de votre cœur dans vos années passées ? n'a-t-il point été sensuel? n'est-il pas demeuré dans le naturel? avezvous aimé divinement?
Or, cet amour divin qui ne s'arrête ni aux inclinations, ni aux répugnances, et ne les écoute pas, qui aime l'ami en Jésus et par Jésus, aime l'ennemi dans l'union de ce même chef et par les influences saintes des grâces qui en découlent sur tous ses membres. Mais comment ne J'aimerait-il pas, puisque Jésus l'aime? 11 fait une partie du corps mystique de Jésus, il est un avec Jésus, il faut donc indispensablement qu'il aime tout ce que Jésus aime. Or Jésus a eu grand amour pour ses ennemis.il les a aimés jusqu'à donner sa vie pour eux. C'est pourquoi, comme les premiers fidèles étaient de véritables Chrétiens, ils excellaient d'une telle manière dans l'amour de ceux qui leur voulaient du mal qu'on les discernait du reste des hommes à cette marque. En même temps que l'on disait un Chrétien, on disait que c'était son propre d'avoir un amour bienfaisant envers ceux qui le traitaient plus mal. Pourrait-on dire la même chose de vous? Mais si on ne le peut pas dire, on ne peut pas dire que vous êtes un véritable Chrétien. Si vous n'êtes pas Chrétien en vérité, hélas donc! qui êtes-vous? Mais sachez que cet amour des ennemis en Jésus et par Jésus est un amour prévenant qui n'attend pas les personnes, mais qui va ies trouver. C'est un amour au-dessus de la raison, qui n'écoute pas tous les sujets que l'esprit humain peut avoir, ce semble, d'être justement irrité. 11 n'envisage que Dieu seul et ses ordres. Dans sa générosité, il est prêt à tout faire , non-seulement à pardonner de cœur, mais à obliger en toutes manières possibles les personnes qui l'ont offensé; d'en dire, de leur procurer tout le bien imaginable.
Faites ici celle réflexion, qu'agir d'une autre manière, est une chose tout à fait monstrueuse. Car ne serait-ce pas une chose bien étrange et affreuse que le membre d'un même corps se divisât d'avec un autre? S'il s'en trouve quelqu'un de blessé ou de malade, tout le reste ne contribue-t-il pas à sa guérison, si cela se peut? Mais voici ce qui est infiniment pressant. Que celui qui a des oreilles écoute ce que Jésus, notre chef, dit à son Père, en saint Jean ( xvn, 22, 23) : Je leur ai donné la gloire que vous m avez donnée, dit ce Fils bien-aimé en parlant de ses disciples au Père éternel, afin quils soient un comme nous sommes un. Se peut-on ngu-