L* AMOUR DE JESUS AU TUES SAINT SACREMENT DE L'AUTEL
on la crèche ; ou un homme comme sur le Calvaire : mais non, l'on n'y aperçoit que les apparences du pain. 0 mon âme, souvenons-nous que c'est ici l'académie du pur amour; l'école divine où nous devons ap-* prendre à marcher dans les voies saintes du christianisme , où nous avons été appelés et introduits par une grâce si spéciale.
Ecoute donc à loisir la leçon que te fait ton bon Maître ; mais il faut une bonne fois que tu l'apprennes de la bonne manière, pour la pratiquer le reste de tes jours. Apprenez de moi , dit ce débonnaire Sauveur, que je suis humble de cœur : et de vrai ne vois-tu pas comme ce Verbe éternel égal à son Père en toutes choses, et Dieu comme lui , s'abaisse en sa présence sur nos autels, s'humilie môme devant les hommes, s'abandonnant à leur pouvoir; au-dessous des bêtes qui peuvent prendre les saintes espèces; des choses même insensibles , le feu pouvant les brûler; au-dessous même des" diables, lorsque les sorciers portent les saintes hosties en leurs assemblées infernales. Après ces choses , si l'humilité nous a paru autrefois difficile , la vanité à présent ne doit-elle pas être mise au rang des choses impossibles ? O poudre, ô cendre, que dis-tu à des vérités si pressantes? Qu'il est bon ici de se mettre devant les yeux toutes les choses où notre superbe nous fait plus de peine ; car se pourra-t-il bien trouver un cœur, qui à la vue de ces humiliations si surprenantes de son Dieu, refuse encore à souffrir quelque abjection telle qu'elle puisse être?
Ecoutez, ô cieux, écoutez, ô terre, !e grand tout s'humilie au-dessous du néant: où le néant pourra-t-il se mettre ? Ecoutez , ô hommes, souvent il arrive qu'il tombe imperceptiblement des espèces de la sainte hostie, particulièrement lorsqu'il y a grand nombre de communions, en sorte que quelquefois le Dieu du paradis est dans la poussière et sous nos pieds, et sous nos souliers. Etrange spectacle aux yeux des saints anges, qui voyant leur Souverain dans ces anéantissements,.en même temps ne rencontre que des vanités insolentes dans la plupart de ceux qui sont en nos églises, la superbe régnant en leur esprit, en leurs desseins, en leur posture, en leurs habits ; superbe si extrême que souvent elle porteles disciples de ce Dieu humilié de la sorte a disputer en sa présence des préséances , du pas , des places, des vains honneurs du monde trompeur et si misérablement trompé. C'est ce qui est inconcevable ; mais hélas ! c'est, ce qui se pratique tous les jours.
Disons ensuite qu'à peine trouvera-t-on une âme véritablement chrétienne ; car c'est de la sorte que le Dieu des Chrétiens est humilié, et l'un n'entend et l'on ne voit que des gens qui, se disant Chrétiens, parlent et vivent comme des infidèles; ils disent, ces misérables, ces Chrétiens plâtrés : Pourquoi céderai-je? pourquoi voulez-vous que je m'humilie au-dessous d'une personne qui m'est inférieure? O paroles, ô pensées,
I" TRAITE. iili
6 desseins, qui méritez l'exécration de tous les fidèles ! O mon âme! la résolution en est prise, il faut le céder à toute créature, il faut s'humilier au-dessous de tous les hommes, sans réserve de qui que ce soit.
Il faut nous voir toujours au-dessous de toute créature, nous regarder toujours comme la dernière du monde : après les humiliations de notre Maître au très-saint sacrement, tout notre honneur doit être à porter tontes les abjections possibles.
C'est dans l'humiliation où il faut mettre le point d'honneur; le mépris doit faire le sujet de notre gloire. L'on a vu des hommes de sainte vie, et nous en avons connu qui le cédaient aux chiens, qui, étant obligés de coucher dans une étable où des bêtes avaient leur paille pour se reposer, eux n'ayant point d'autre lit, à leur arrivée se retiraient, leur cédant la place ; d'autres s'ôtaient le morceau qu'ils avaient à la bouche pour le donner aux bêtes. Je n'en suis pas surpris, une âme qui est un peu éclairée sur l'humilité de Jésus au très-saint sacrement est capable de pratiquer toutes sortes d'humiliations. Et, ô mon Dieu, mon Souverain! hélas, quel moyen d'agir d'une autre manière à celui qui vous connaît? Le monde n'entend pas ces pratiques ; mais aussi le monde ne connaît pas mon Dieu. O monde! ô monde!
malheureux monde! je te veux détester pour jamais.
HUITIEME MOTIF
Jésus est très-pauvre aie très-saint sacrement.
Pauper sum ego. (Psal. lxxxvii, 16.) Cette voix, ô mon âme, que tu entends, celui qui te parle, est le Saint-Esprit. Et c'est ce qui doit ôter de nos esprits toute sorte de doutes, qui les doit convaincre pleinement d'une vérité inconcevable, mais trèscertaine, puisque l'Esprit divin nous l'enseigne par la bouche du Prophète royal, qui, parlant en la personne de notre aimable Sauveur, assure qu'il est pauvre : Pauper sum ego. Admirons une vérité si éclatante en la divine Eucharistie, où celui qui est le Seigneur de toutes choses est bien pauvre, puisqu'il ne trouve pas le plus souvent un peu d'argent pour avoir de quoi se reposer honnêtement. Vous savez, ô grandeur éternelle; vous savez, ô digne Roi du paradis, combien de fois nous vous avons trouvé dans des ciboires d'étain très-sales et très-honteux, en des corporaux très-noirs et très-vilains, et quelquefois même au milieu des vers et des araignées, en des tabernacles tout pleins de poussière, et dont l'on ne voudrait pas se servir dans une cuisine. Nous avons vu avec étonnement des ciboires si honteux, couverts d'un petit morceau de toile ou d'étoffe, de méchants haillons tout déchirés, des calices où est reçu le précieux sang d'un Dieu si chétifs , si hideux, qu'ils faisaient bondir le cœur : une personne un peu honnête serait bien éloignée de se servir en sa table d'une coupe semblable, et l'on dit que Ton n'a pas le
QEEYRES COMPLETES DE BOUDON
moyen de secourir l'adorable Jésus dans la pauvreté si extrême où il se réduit, parce qu'il le veut bien, et par un amour qui est sans limite; pendant que les gentilshommes et les dames ont des services magnifiques, de la vaisselle d'argent et des meubles précieux * ■ j
11 y a plus encore : la plupart des pauvres gens de nos campagnes ont un linge net et bien raisonnable, pour en user dans les occasions ; il n'y a que vous, ô mon Seigneur et mon Dieu, qui soyez réduit à une telle pauvreté. Ah! mon cœur, que devenons-nous ici? Si nous n'étions pas si durs, nous verserions des larmes de sang, nous crierions sans cesse avec des cris pitoyables sur le traitement que les créatures font à leur Créateur.
Est-il possible que nos yeux voient ce qu'ils sont obligés de voir si souvent dans les visites, que la dignité où Dieu tout bon nous a appelé, quoique très-indigne, nous presse de faire toutes les années? J'avoue, je le déclare en face du ciel e'-de la terre, qu'il faut que je porte un cœur qui soit la dureté même, pour n'être pas encore consommé d'amour à la vue de ces amours précieux de son Dieu. Un bon cœur, un brave cœur qui aimerait son bon maître, ne subsisterait plus; il y a longtemps qu'il lui en aurait coûté la vie, qu'il serait mort d'amour et de regret de voir son Dieu si aimant et si aimable, et être, hélas 1 néanmoins si peu aimé.
En vérité, en vérité, que ce mystère d amour est épouvantable , et quel compte en devons-nous rendre au jour de notre jugement? O riches, ô pauvres, je n'ai qu'un mot à vous dire. Riches , pleurez , hurlant au milieu de vos biens , pour me servir des termes de la divine parole ; soyez dans des confusions infinies à la vue d'un Dieu si pauvre. Pauvres, consolez-vous, soyez remplis d'une sainte joie dans les rapports que vous avez à votre Sauveur. Que tous les Chrétiens disent qu'il faut bien croire que la pauvreté est bien aimable, puisqu'elle est si tendrement aimée du Dieu d'amour.
NEUVIEME MOTIF
Jésus est très-obéissant au très-saint sacrement.
Ego autem non contradico. (Isa. l, 5.) Que l'homme soit rebelle à son Dieu , que la créature se retire de la dépendance qu'elle doit à son Créateur, qu'elle obéisse à ses commandements; Jésus, pour l'amour d'elle, obéira atout, se laissant au pouvoir des hommes sans aucune résistance de son côté. Aussitôt qu'un autre a dit quatre paroles , voici qu'il part du sein de son Père , sans toutefois le quitter, pour se rendre entre les mains, et autant de fois qu'il plaira au prêtre , s'en remettant à sa volonté, et pour le temps et pour le lieu ; car ce n'est pas mon Dieu qui donne l'heure au prêtre, mais il la prend de lui avec une exactitude si extraordinaire , que depuis tant de siècles il n'y a pas manqué une seule fois.
L'Ecriture nous apprend (Luc. h, 51) qu'il était obéissant à la très-digne Vierge et à son virginal époux saint Joseph; c'est ce qui ravit toutes les âmes saintes , c'est ce qui «les fait pâmer d'amour. Mais voici bien d'autres merveilles, il obéit , au très-saint sacrement, à autant dec réatures qu'il y a de prêtres au monde, qu'il y en a eu depuis la loi de grâce, et qu'il y en aura jusqu'à la fin des siècles ; et lorsque par la consécration il est sous les espèces sacramentelles, il s'y tient fidèlement sans jamais se lasser, il se laisse porter où l'on veut, d'un autel à l'autre, en la maison d'un malade, en procession par les rues: Ego autem non contradico. Et cela avec une obéissance si grande que jamais il ne contredit à l'homme ; il s'abandonne absolument entre les mains de sa rhétive créature. Obediente Deo voci hominis, est-il écrit dans l'ancienne loi. (Jos. x , lk.) Dieu donc obéit à l'homme par amour; et l'amour ne fera-t-il pas obéir l'homme à Dieu ?
11 faut ici méditer à loisir les sujets qui nous portent à ne pas garder les ordres de Dieu, pour prendre de grandes, mais efficaces résolutions de suivre les règles que la divine bonté nous a prescrites; mais il faut bien considérer ce que nous venons de dire, afin que nos résolutions soient plus fortes. Car si ces vérités sont bien pesées, l'on ne trouvera plus de difficulté à obéir, non-seulement à Dieu , mais à toute créature telle qu'elle puisse être sans réserve, pour l'amour de lui.
DIXIEME MOTIF
Jésus quitte tout au très-saint sacrement.
Ego autem sum vermis, et non homo : opprobrium hominum, et abjectio plebis. (Psal. xxi, 7.) Puisque Jésus est au très-saint sacrement, il y est avec sa nature divine, et par suite avec toutes les grandeurs possibles ; mais sa gloire , pour infinie qu'elle puisse être, y est si entièrement cachée, qu'il semble , si l'on veut en juger par les apparences, qu'il n'y a autre chose qu'un chétif morceau de pain : Y ère tu es Deus absconditus. (Isa. xlv, 15.) En vérité, c'est ici qu'il faut dire ou jamais, que le Dieu que nous adorons est Dieu caché, car il quitte toutes les marques de sa divinité.
Il est tout-puissant, et sous ces espèces il y paraît très-faible; c'est lui qui donne le mouvement à toutes choses , et il n'y remue point. 11 est le Verbe incréé, la parole éternelle, et il ne dit mot. L'on a beau faire des insolences en sa divine présence , les hommes, par leurs discours, par leurs postures, par leurs regards, les dames, par la nudité honteuse de leurs gorges , il semble qu'il n'aperçoit rien de tout cela. Vous diriez (ô mon Dieu, où l'amour vous réduit-il ? ) qu'il est semblable à ces idoles, dont le Psalmiste dit (Psal. cxm, 6) qu'elles ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent point, des mains sans s'en servir. L'on n'y découvre aucun signe de vie, on , ne peut discerner une hostie consacrée de
U77 L'AMOUR DE JESUS Al! TRES-SAINT SACREMENT DE LAITEL. — I" TRAITE. U78
celle qui ne l'est pas. En la crèche, si son amour l'y tient lié par les langes qui l'enveloppent, il a la liberté de soupirer. En la croix il y parle, il y remue les yeux, mais en la diVine Eucharistie.il ne fait rien de toutes ces choses ; s'il y passait au moins en la figure d'un ange ou de quelque noble créature, il attirerait le respect des hommes; mais il y'est uni, non pas à une créature intelligente, non pas à une substance, mais à des accidents d'une miette de pain, d'une goutte de vin. Il se mettra sous une petite parcelle de l'hostie, qui à peine peut servir d'objet aux regards de la créature. Ainsi le voilà dépouillé en apparence de toutes les grandeurs de la divinité, la personne humaine même ne s'y rencontre pas, l'humanité sainte ne subsistant qu'en la personne divine. C'est que l'amour lui fait tout quitter. Le grand Tout laisse tout pour le rien. Après cela, ce rien malheureux aura-t-il bien le courage de se réserver quelque chose?
La terre n'a pas de véritables grandeurs; mais quand elle en serait remplie, on devrait les mépriser avec justice pour l'adorable Jésus. Oh 1 qu'il est rare de trouver un bon cœur qui aime en vérité ce divin amant des hommes 1 Car si c'est le propre d'un véritable amour d'abandonner tout pour la chose aimée, il faut dire que peu de personnes aiment, parce qu'il y en a peu qui sachent quitter la créature pour l'amour du Créateur.
Les uns sont attachés à l'or et à l'argent, les autres aux plaisirs des sens. Ceux-ci sont arrêtés par l'estime du monde, par le qu'en dira-t-on, par le faux honneur du siècle; ceux-là par l'amitié de quelque chétive créature. Vous en verrez qui ne peuvent quitter l'attache de leurs corps; des hommes qui ne se peuvent passer de bonne chère, cle mets délicats, de vins délicieux; des femmes qui passent une partie de leur vie à s'habiller, à parler de leurs jupes et de leurs mouchoirs. O Dieu, quel entretien à des personnes qui espèrent une éternité, et qui ne peuvent se résoudre à cacher la nudité infâme et honteuse de leur misérable chairl
Il y en a qui sont pris dans des pièges plus spécieux ; des personnes qui se piquent de bel esprit, qui font tous leurs etforts pour n'avoir que des pensées relevées et sublimes, des paroles éloquentes, des discours polis, qui font parade de leur science, qui tâchent de se rendre grands aux yeux du monde par leur doctrine; et après tout, plusieurs qui ont quitté l'attache qu'ils avaient à toutes ces choses, se trouvent engagés par des liens plus déliés, mais qui ne laissent pas de nous tenir captifs, si on ne les rompt, si on ne les brise. Ce sont ceux qui tiennent aux goûts spirituels, aux lumières, aux consolations, aux mouvements tendres et sensibles de la dévotion, à leurs pratiques et à leurs exercices où ils deviennent propriétaires; à de certains moyens qui, quoique très-bons et très-excellents, ce doivent pas attacher l'âme, comme les
directeurs, les amis spirituels, la lecture de certains livres, quantité de petits meubles de dévotion de certains lieux, quoique saints, n'y ayant que Dieu seul sans réserve, et non pas les voies qui conduisent à Dieu, où nous devions nous arrêter.
Considérez, vous qui lisez ces vérités, ce qui vous tient, ce qui vous arrête; et souvenez-vous que l'amour faisant tout quitter au Dieu d'amour pour vous, il n'y a plus rien dont vous deviez vous déprendre ; qu'un père, qu'une mère, qu'un enfant, qu'un ami, l'honneur, l'amitié, je dis plus, que vousmême, ne sont point choses qui vous puissent servird'excuses en la présence du trèssaint sacrement, pour ne pas les laisser, et pour n'en pas quitter l'attache. "Voyez donc ce que vous voulez faire. Regardez ce que Dieu fait pour vous, pensez à ce que vous avez fait, à ce que vous vouiez faire pour lui ; mais pensez ce que vous êtes, et ce qu'est Dieu; pensez à ce que vous voudriez avoir quitté pour son amour au joui de votre jugement; c'est ce qu'il vous faut quitter à ce moment. Le faites-vous, le voulez-vous? Ces créatures, ces biens, ces honneurs, ce vous-même, qui vous tiennent si attachés : que deviendront ces choses au moment de votre mort? Que deviendra ce monde, où vous tenez si fortement, ces conversations du siècle, la beauté de votre corps, la gentillesse de votre esprit, l'amitié des créatures? Hélas, que toutes ces vanités vous seront odieuses 1 elles passeront pour jamais avec le monde qu'il vous faudraquitter pour toujours.
Ah! qu'il est bien plus doux que Kâmou? divin nous en déprenne et nous en détache, que la nécessité inévitable de la mort. Je vous le dis encore une fois, je vous le répèle : pensez bien à cela, considérez avec soin tous les plis et replis de votre cœur, pour en faire ressortir tout ce qui n'est pas Dieu, tout ce qui ne tend pas au pur amour, tout ce qui se sent de l'amour de la créature. Je ne sais pas ce que vous ferez; mais je sais bien ce que vous devez faire ; je sais bien ensuite que si vous ne le faites, tout est perdu pour vous, et vous vous perdez vous-même; mais il faut ici que je vous crie de tout mon cœur : Est-il possible que mon bien-aimé trouve si peu d'amour dans les cœurs des créatures?
Ahl mon Souverain, votre amour me semble si fort, que je crois, et il est vrai, je n'en puis douter, qu'une âme qui vous aime, quand elle posséderait tous les biens, tous les honneurs, et tous les plaisirs du monde ensemble, quand elle aurait la monarchie de l'univers, elle ferait litière de toutes ces choses pour votre amour, elle foulerait aux pieds les sceptres et les couronnes : vive Dieu, elle brûlerait mille mondes, les sacrifiant à la grandeur de votre amour.
Elle ne voit plus d'attache qui la lie, rien, qui l'arrête, plus de desseins ni de désirs, tout saints qu'ils puissent être, qui lui tiennent le cœur engagé; ses regrets ne sont pas de se quitter ni de laisser les créatures;
ŒUVRES COMPLETES DE BOL DOS
si elle soupire, si elle pleure, c'est de n'avoir que soi-même pour donner en sacrifice a l'amour : elle voudrait tout tenir, pour tout donner; et ce qui la fait fondre en larmes, c'est que, quand elle posséderait le tout de l'être créé, ce serait bien peu de chose pour son bien-aimé. Hélas ! ce ne serait rien pour celui qui nous donne le grand tout. Examinez-vous auprès de ces âmes qui aiment, et voyez où vous êtes. En vérité, aimez-vous Dieu?
OZIEME MOTIF.
Jésus fait tout au très-saint sacrement.
Operatur omnia. (ICor. xii, 6.) Saint Paul, cet homme instruit dansleparadis^ce grand apôtre nous parlant de son cher Maître, dit que c'est lui qui fait en nous tout le bien qui s'y opère, que c'est par ses miséricordes que nous sommes ce que nous sommes. Pour ce sujet il a établi des sacrements en son Eglise, qui sont comme les canaux sacrés de la grâce : mais en celui de l'Eucharistie l'on y trouve non-seulement la "grâce, mais l'auteur de tous les dons qui, par une charité incomparable, voulant nous assister en tous nos besoins, y fait toutes choses pour nous.
Il est notre divin et notre puissant Roi, pour nous défendre des ennemis redoutables, qui sans cesse nous attaquent avec tant de rage, tant de force et de ruses pour nous perdre à jamais : Parasti in conspectu meo mensam adversus omnes qui tribulant me. (Psal. xxn, 5.)
C'est là que l'âme se doit rendre pour être soutenue en sa faiblesse, pour trouver des forces en son impuissance, pour ne pas succomber en ses combats. Si le Seigneur est avec elle, il n'y a plus rien à craindre ; quand elle marcherait parini les ombres de la mort, ses voies seront heureuses, étant soutenue de la droite de son Maître et de son Dieu.
Jésus en la divine Eucharistie y fait l'office d'un bon père veillant avec des soins que l'on peut bien adorer, mais non pas expliquer, sur toutes nos nécessités : Do7)unus régit me, et nihil mihi deerit. {Jbid., 1.) Rien ne peut manquer à l'âme bien abandonnée à la divine Providence ; si nous ne ressentons pas assez ses secours, c'est que nous nous appuyons trop sur la créature.
Heureuse l'âme, et mille fois heureuse, qui a mis toute sa confiance au Seigneur de toutes choses; car elle n'expérimentera pas seulement en lui l'amour d'un bon père ; mais elle y trouvera toutes les tendresses d'un cœur maternel. Oui, dit ce Seigneur infiniment aimant (Isa. xlix, 15), quand bien il y aurait des mères assez dénaturées pour s'oublier de leur enfant, jamais je ne t'oublierai , mon cher peuple. Et il l'a bien fait voir en rrous nourrissant de sa chair, en nous abreuvant de son sang. Que ne peut-on pas attendre, après un tel amour, des bontés d'un Dieu si miséricordieux? Pourquoi s'inquiéter ou s'affliger sur le salut, ou sur les choses temporelles? Si nous voulons les laisser aller à ses attraits, le paradis est à nous ; tout dès
cette vie même nous réussira en bien, quoique souvent nous ne le sachions pas; estimant malheur et misère ce qui nous sert de plus pour notre salut éternel, comme les peines d'esprit, la pauvreté, le mépris, le délaissement des créatures.
Jésus en là divine Eucharistie y fait l'office déjuge pour y entendre nos procès ; mais ce qui nous doit être une consolation bien douce, c'est qu'au même temps qu'il y exerce l'office de juge, il y fait celui d'avocat. C'est donc à ses pieds que souvent nous devons exposer les difficultés de la grande affaire que nous avons, et qui en bonne vérité est l'unique affaire, la seule affaire du salut. O insensibilité des âmes chrétiennes ! Pour un méchant procès il n'y a rien que l'on ne fasse : l'on consulte les plus habiles avocats, l'on brigue la faveur des juges, l'on emploie le crédit de ses amis , et pour l'affaire de l'éternité, à peine fait-on un pas. Si l'on en parle à l'adorable Jésus, c'est avec des froideurs qui font bien voir combien nous en sommes peu touchés; c'est ce qu'on ne croit pas; à peine rencontrera-t-on une personne qui ait la foi.
Jésus en la divine Eucharistie y fait l'office de médecin , et la divine nourriture qu'il y donne est un remède certain à tous nos maux : elle nous délivre de toutes nos langueurs, elle guérit toutes nos maladies, elle nous préserve de toutes les infirmités où nous pourrions tomber.
Enfin, Jésus est dans ce divin sacrement, comme un amant sacré à qui l'on peut raconter ses douleurs, ses affaires, tous ses besoins, quand l'on veut, et si longtemps qu'on veut. Qu'il est doux, lorsqu'on a quelque peine d'esprit, de faire ce que pratiquait l'humble saint François I Sans s'amuser à en parler aux créatures, il allait se jeter aux pieds de son Sauveur, et là il lui déchargeait son pauvre cœur, et il en sortait bien soulagé et bien content. Ce qui nous rend si malheureux en nos peines et en nos affaires, c'est que nous allons chercher nos consolations où elles ne se trouvent pas parmi les hommes. Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul 1
Mais voyez ici ce que Dieu fait pour votre salut : il n'oublie rien, il se met en toute sorte d'états, il exerce toute sorte d'offices; cela vous doit bien faire penser qu'il faut bien dire que le salut est une affaire de bien plus grande conséquence que vous ne pensez.
DOUZIEME MOTIF
Jésus souffre au très-saint sacrement.
Charitas omnia suff'ert. (I Cor. xm, 7.) Allons, mon âme, nous perdant de pi us en plus dans l'abîme des amours immenses de notre Dieu. Aimables séraphins, servez-nous de guides favorables à la clarté de ces feux sacrés qui vous consument si saintement. Esprits très-aimants, soutenez-nous dans des voies amoureuses par l'ardeur des divine* flammes qui vous brûlent si délicieusement. Ouvrez vos yeux, pour contempler ce spectacle si étonnant, et dont les mondains sont
iï<ei I/AMOUK DE JKSUS AU TRES-SAINT SACREMENT DE L'AUTEL. - I- TRAITÉ. 1182
si peu étonnés. Purifiez nos cœurs, afin de les rendre susceptibles des impressions les plus vives de l'amour qui y éclate si miraculeusement. Animez nos courages à ne prendre plus que des desseins relevés, à n'avoir plus que des résolutions, mais les plus généreuses que l'amour puisse inspirer; car voici que le grand roi Jésus, devant qui tout l'univers n'est pas un point, s'est tellement laissé aller à l'amour des hommes au très-saint sacrement que non content d'y quitter tout, et d'y faire partout un prodige (jui n en a jamais eu de pareil , il souffre tout, il endure tout, lui qui est impassible, qui habite au milieu d'une gloire infinie, qui est le sujet des adorations et des respects des puissances des cieux.
11 souffre des infidèles blasphémant ce qu'ils ignorent, des hérétiques qui nient sa présence. Etrange injure au cœur le plus aimant de tous les cœurs, en ce que nonseulement on ne reconnaît pas son amour, mais encore on le nie, ce qui est la chose du monde la plus sensible à une personne qui aime beaucoup.
Mais qui pourra nous dire ce qu'il endure des catholiques, de ceux qui le reconnaissent en la divine Eucharistie, par leurs offenses et leurs ingratitudes; car si nous entrons dans nos églises, ou elles sont des solitudes, des lieux abandonnés, ou si l'on y remarque des troupes de monde, ce n'est que pour y découvrir davantage l'ingratitude extrême des cœurs. Car combien d'insolences se commettent, combien d'irrévérences, combien d'immodesties par les discours que l'on y tient, par les gestes et les actions que l'on y l'ait, par les postures peu séantes, par des nudités exécrables, que l'on porte jusqu'au pied de nos sanctuaires :
Mais si l'on pouvait pénétrer dans le fond des âmes, qui est très-connuàceluià qui rien ne peut être caché, que l'on verrait des choses monstrueuses et diaboliques 1 Combien d'esprits dont le corps est à l'église, qui errent de tous côtés par des distractions volontaires? Combien de bouches qui mentent impudemment au Seigneur, qui lui offrent des prières, qui disent qu'elles le veulent servir, pendant que leurs cœurs ne respirent que l'amour du monde, l'ennemi juré de Jésus, pendant que leurs imaginations ne sont remplies que de pensées sales et vilaines en présence du roi des vierges, et de l'ami très-fidèle de la pureté; de desseins de vengeance, de sentiments de haine et d'aversion, devant, celui qui est le Dieu d'amour, et qui veut que nous nous aimions, comme il nous a aimés ; de mouvements de superbe et rie vanité, pendant que le Dieu de toute gloire est dans des états infiniment humiliants.
Ce n'est pas tout, les souffrances que l'amour fait porter à notre Souverain, ne s'en arrêtent pas là. Ici, mon cœur, il faut que tu éclates de douleur et d'amour, ou bien il faut dire que tu seras bien dur. Plusieurs, par un attentat qui doit faire trembler les Oeuvres compl. de Bouuo.n. I.
colonnes des cieux, prennent le corps du Dieu du ciel et de la terre en état de péché mortel, soit parce qu'ils ont des péchés dont ils n'ont pas une véritable douleur, soit parce (pie leur résolution pour l'avenir n'est pas assez forte; car elle doit être telle qu'on soit plutôt prêt de perdre tout: le président sa charge, le marchand sa boutique, l'homme riche son bien, une dame sa beauté, enfin tout ce que nous avons de plus cher, que de commettre jamais un péché mortel, soit par l'impureté, soit par la haine, soit par l'injustice, que de se trouver en une occasion prochaine du péché.
O Dieu, que ces résolutions sont rares dans le siècle 1 Et il n'est pas si aisé de les voir comme plusieurs le pensent, se trompant faussement : et tons ces gens logent Jésus-Christ avec le diable. Quel crime ! quel attentat!
Nous lisons, hélas! et notre siècle a vu des outrages abominables faits en la personne du roi Jésus au très-saint sacrement. Ce corps adorable qui fait les délices de^ bienheureux, après la vision de Dieu, a été donné aux chiens, a été foulé aux pieds, a été frappé à coups de couteau sur les saintes espèces, a été jeté à la voirie. Ces choses nous font peur et avec grand sujet : mais le I écheur qui le reçoit en péché mortel, en un cœur qui est la demeure du diable, et ainsi qui le loge avec le démon, et (ce qui est épouvantable) en un lieu où le démon est le seigneur ; que sera-t-il à la vue d'une vérité si terrible? Bêlas! où en sommes-nous? Les Juifs, qui ne connaissaient pas le Dieu de gloire, l'ont crucifié, ils l'ont fait sans le connaître; car s'ils l'eussent connu,'dit l'Apôtre (i Cor. n, 8), jamais ils ne l'eussent crucifié. Cependant nous pleurons sur sa passion, nous crions contre ses juges, nous sommes animés contre ses bourreaux, et nous ne nous apercevons, pas, disent les saints Pères, que nous commettons les mêmes crimes, avec cette différence, que leur péché a été commis avec ignorance, et le nôtre avec connaissance et une dernière impiété.
Je vous appelle donc, ô âme catholique, non pas pour méditer Ia'passion du Fils de Dieu, qu'il a endurée il y a tant de siècles et en la seule Judée : mais celle qu'il souffre à présent en tous les lieux du monde par les mauvais catholiques, et peut-être par vous qui lisez ces choses. Ne passez pas outre sans vous examiner sur un cas si pitoyable : N'êtes-vous point coupable de ces infidélités que nous venons de remarquer? Relisez-les encore, examinez-vous sur tous les désordres que vous y pouvez voir, soit dans les irrévérences qui se pratiquent en nos églises, soit par ce qui se passe en votre intérieur, soit par les mauvaises communions qu'on fait.
N'êtes-vous point du nombre de ces misérables, ou bien n'en avez-vous pas été ? Si vous en êtes, apprenez de saint Jean Chrysostome et des autres Pères que vous êtes pire que Judas, que Pilate, que les Juifs qui ont crucifié le Fils de Dieu. O l'horreur des
HS3
ŒUVRES COMPLUTES DE BOL7 DON
horreurs 1 ô erimejdus propre de l'enfer que des hommes l 'Mais je vous demande : Y avez-vous jamais bien pensé? Savez-vous bien que vous étiez un autre Judas, et pire cent fois que Judas? Mais à présent que vous dit le cœur? Est-ce fait du péché? Ditil un éternel adieu aux vanités, aux impuretés et aux inimitiés qui régnent dans le siècle? Quelle résolution prenez-vous? Ne vous suffit-il pas d'avoir été coupable de la mort d'un Dieu ? N'êtes-vous point satisfaite des peines que vous lui avez fait souffrir? Youdriez-vous bien encore ajouter des peines à ses peines, des douleurs à ses douleurs, des croix à ses croix? Ne vous y trompez pas; c'est ce que vous ferez, si vous ne donnez ordre à votre conscience.
Mais si vous y avez apporté le remède, pensez un peu au passé, songez combien de fois vous avez crucifié le Fils de Dieu, car c'est une vérité qui nous est enseignée par le Saint-Esprit : Rursus crucîfigentes. (Hebr. vi, 6.) Et puis donnez congé à vos larmes, qu'elles coulent le reste de vos jours, comme les eaux d'une source intarissable: gémissez, soupirez, criez dans l'excès de votre douleur : parlez-en aux anges, parlez-en aux hommes, regrettez tous les moments qui vous restent de votre vie, l'excès de vos crimes, et les détestez avec horreur.
Enfin, souvenez-vous que Jésus souffre tout au très-saint sacrement, puisqu'il permet aux méchants prêtres magiciens de le porter au sabbat, où toute la troupe infernale danse souvent sur une multitude d'hosties consacrées qui y sont en très-grand nombre, et dont quelquefois il en sort un sang miraculeux qui baigne les pieds de ces abominables; mais en même temps, souvenez-vous que c'est pour vous qu'il est réduit en un (Hat si extrême. Ah 1 je demande à votre cœur ce qu'il veut donner a un tel amour, ce qu'il veut souffrir pour lui? Y a-t-il injure après cela qu'il n'endure, pauvreté, affliction, peine intérieure ou extérieure? Ne souffrira-t-il pas de toute sorte de personnes, de ses ennemis, de ses amis, de ses proches, de ceux qui ne lui sont de rien, de ses supérieurs, de ses inférieurs, de ceux qu'il a obligés aussi bien que de ceux qui n'ont reçu aucune faveur de lui?
Pourra-t-on bien mettre quelque exception après avoir considéré un Dien dans de telles souffrances? Pensez encore ici à la chose qui vous fait plus de peine, à cet affront que vous avez reçu, à la perte que vous avez faite, à l'injustice que l'on a commise à votre égard, à cette inclination qui vous tourmente davantage, à la voie intérieure où vous souffrez le plus : c'est ce qui vous peine davantage, que vous devez accepter plus volontiers, pour avoir lieu de montrer votre amour à celui que l'amour a tant fait souffrir pour vous.
Les saints, dans ces vues, sont devenus insatiables de croix; et il est vrai que plus les âmes sont pures, plus le Fils de Dieu les lait souffrir. Les membres les plus étroiteloentunû à ce chef, avant la plus grande
sympathie avec lui, ont le plus de part à ses souffrances.
TREIZIÈME MOTIF
Jésus est Vexempie de la parfaite mortification au très-saint sacrement.
Inspice, et fac secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est. (Exod. xxv, 40.) Il est certain que la mortification est non-seulement utile, mais absolument nécessaire; puisque c'est par elle que nous mourons à la vie du vieil Adam pour vivre de la vie divine, état glorieux et incomparable où les Chrétiens sont si favorablement appelés, puisque c'est par cette vertu que non-seulement nous ôtons le sujet d'un péché particulier, mais tous les désordres de la nature corrompue, qui doivent enfin cesser en nous et y être anéantis pour pouvoir jouir du bonheur éternel qui nous est préparé; car jamais rien d'impur, selon le témoignage de la divine parole, n'entrera au royaume des cieux. Il faut donc dire que la mortification est de la même nécessité que le salut éternel, c'est-à-dire d'une nécessité absolue. Personne ne s'en peut exempter : il faut que tous les hommes marchent dans les voies de la mortification et du renoncement à eux-mêmes : de là vient qu'il y a peu d'élus, si peu de personnes sauvées, la plupart des hommes vivant dans un aveuglement si extrême, qu'on n'entend, qu'on ne voit de tous côtés que des personnes qui disent, qui protestent qu'elle veulent se sauver, prenant des routes, marchant dans des voies entièrement opposées à celles du salut. La raison est que le chemin du ciel étant très-étroit, il faut nécessairement se mortifier pour y entrer: et l'on ne pense qu'à contenter ses sens, à suivre les inclinations du siècle, à satisfaire aux plaisirs de la nature corrompue.
En vérité, lorsqu'on pense sérieusement que tout est perdu si l'on perd son âme, et que la perte du salut est infaillible sans 1a mortification, il n'est pas possible qu'on ne prenne de fortes résolutions de se déclarer saintement la guerre par le détachement de nous-mêmes, la séparation de notre âme d'avec la vie des sens, qui domine avec tant de dérèglement en nous : mais quand on jette les yeux sur l'exemple que le Père éternel nous a montré sur le Calvaire, et qu'il nous donne continuellement au très-saint Sacrement, l'âme se sent pressée plus vivement que jamais de renoncer à elle-même : car si le Fils de Dieu incarné est le modèle sur qui nous devons former notre vie; si le Père éternel ne sauvera que ceux qui lui sont conformes, l'obligation que nous avons de la mortification est indispensable, l'adorable et le grand Jésus en étant l'exemple parfait. Il ne faut que jeter les yeux et considérer ce qui se passe en la divine Eucharistie, pour être entièrement convaincu de cette vérité. Car ne semble-t-il pas que ce divin Sauveur n'a point d'autre jugement ni d'autre volonté que celui du prêtre à qui il se laisse traiter comme un aveugle, il n a
Li85 LWMOLR DE JESUS AL THES-SAINT SACREMENT DE L'AUTEL. — I" TRAITE. I4S6
aucun mouvement que celui qu'il lui donne, il n'affecte non plus d'être eu un lieu qu'en un autre, et il s'y prive des actions dessens du corps, et y est comme mort, étant uni à des accidents d'une substance moite.
C'est là l'original dont nous devons être les copies et les images. Il faut donc pour ce sujet que nous lui soyons semblables, que nous portions ses traits et linéaments: Qui dicit se in Christo munere, débet, sicut ille ambulavit, et ipse ambulare. (I Joan. n, 6.) Le Chrétien qui l'ait profession d'être à Jésus- Christ doit marcher dans ses voies, suivre ses vestiges. Remarquez que la parole sacrée ne dit fias : Il est bon et utile de l'imiter ; mais elle assure qu'on le doit, c'est une nécessité. Je m'arrête ici pour vous demander si vous l'avez bien su jusqu'à présent. Mais si vous le savez, que faites-vous ? Je vous le laisse à penser à vous-même.
QUATORZIÈME MOTIF
Jésus est le mémorial de sa passion douloureuse au très-saint sacrement.
Quotiescunque enim manducabitis panetn hune, et calicem bibetis, mortem Dumini annuntiabitis donec veniat. (I Cor. xi, 26.) Une des fins de l'institution de la divine Eucharistie est de nous faire souvenir des douleurs et des peines de sa sainte passion, dont il veut renouveler la mémoire en sa propre personne. Le très-saint sacrement de l'autel est une vive représentation de la mort de ce béni Sauveur, et pour ce sujet il est institué sous deux espèces réellement séparées, pour nous signifier la réelle séparation de son corps et de son sang sur le Calvaire. Et c'est ce qui a fait dire à saint Ambroise que l'Eglise célèbre tous les jours les obsèques de son Sauveur. Et de vrai c'est un bienfait trop signalé pour n'y penser pas tous les jours de sa vie.
Un Dieu mourant d'amour sur un gibet doit être la grande occupation de nos esprits, et l'objet de nos plus chères affections. Cet aimable Dieu crucifié ne devrait jamais sortir de notre mémoire; et si nos ingratitudes n'allaient pas au delà de tout ce qui se peut penser, nos cœurs sans doute seraient étrangement touchés des maux que leur doux Sauveur a soufferts, afin qu'ils ne fussent plus misérables.
C'est bien, ô mon âme, le dessein de ton Dieu en l'institution du très-saintsacrement ; mais hélas ! le mauvais usage que nous faisons des grâces qui nous sont communiquées si libéralement, nous prive des fruits et des effets que ces desseins adorables d'un Dieu produiraient infailliblement en nos âmes. L'on a vu un saint Ignace, ce grand zélé de la plus grande gloire de sonmaitre, répandre tant de larmes en célébrant les saints mystères qui nous représentent la mort de Jésus qu'il en pensa perdre la vie. Ce grand amant de Jésus était tellement touché pour lors qu'il en tombait en de saintes pâmoisons, en des défaillances d'un amour consumant; de sorte qu'on était obligé de le rapporter sur l'aulel, ne pouvant [dusse soute-
nir sur les pieds : le jour de Noël, pour avoir célébré les saints mystères deux fois, il en pensa mourir.
Combien d'autres saintes ;Unes ont été toutes pénétrées , tout abîmées dans le même amour douloureux ! N'a-t-on pas ouï dire à des saints que le sacrifice de la messe ne leur était pas moins sensible que celui du Calvaire, dont il est le mémorial ; le même Jésus continuant à se sacrifier sur nos autels à la grandeur de son l'ère éternel? Mais que nous autres passons légèrement sur ces choses ! Quand tout ce que notre religion nous apprend ne serait que des fables, pourrionsnous agir plus froidement que nous faisons ? 11 faut même le dire : des mortsqui n'ont jamais été, des fables que nous savons être fables, nous tirent les larmes des yeux, nous touchent le cœur, nous remplissent lamémoire, pendant que le sang d'un Dieu qui lui coule de toutes ses veines au milieu d'une multitude de peines et de tourments si grands, si extraordinaires, que le soleil s'en est caché d'horreur, que la terre en a tremblé, que les marbres s'en sont brisés; que ce sang qui se trouve et qui est encore tous les jours pour nous sur nos autels, ne rencontre dans nos cœurs, hélas! est-il bien possible ?que des glaces et des froideurs.
En vérité, en vérité croyons-nous ce que nous croyons ? Rentrons ici dans nous-mêmes, et voyons les dispositions de nos âmes pour ce mémorial de la passion du Sauveur, ce que nous avons fait par le passé sur ce sujet, et ce que nous devons faire pour l'avenir. Considérons ensuite la douceur extrême de l'amour suave de ce bénin Sauveur: il est (nous l'avons dit) l'exemplaire de la parfaite mortification dont nous avons une nécessité absolue! Pour nous en adoucir les voies, il nous met au-devant des yeux ses peines, ses souffrances, sa sainte mort ; car si lui, qui est le Fils unique du Père éternel, entre dans la gloire par un chemin si pénible, si nous l'aimons, il est doux de l'y suivre ; ce nous doit être une confusion très-grande d'être à notre aise, lorsque notre Créateur souffre jusqu'à en perdre la vie. Mais comme il voit les répugnances que nous avons à souffrir, il en essuie à sa mort tout ce qui s'y rencontre de plus fâcheux, et il n'institue pas le très-saint sacrement en une chose difficile, il fait comme un bon père qui donne le meilleur morceau à son enfant, se réservant le plus dur.
On dit qu'en Espagne un certain médecin voyant qu'un malade dont il avait soin, ne pouvait être guéri qu'en mangeant de la tortue, et que d'autre part ce pauvre malade ne pouvait s'y résoudre, il fit prendre des tortues et les fit hacher, et ensuite manger par des poulets : ce qu'ayant fait un temps considérable, ces poulets se trouvèrent par cette nourriture avoir les qualités de la tortue ; de sorte que le malade en ayant mangé, il guérit. Or voici que les souffrances sont la véritable médecine de nos maux, de l'orgueil et du plaisir, qui nous ont perdus ; mais les hommes n'en voulaient point, et