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CHAPITRE III

Dieu inconnu en ce quil nous a appris du véritable bonheur de l'homme.

Malheur à vous, dit le Saint-Esprit par le prophète Isaïe, qui dites que le mal est bien (Jsa. v, 20) : car c'est un bien grand malheur de soutenir que le mal est un bien, et que le bien est un mal : et c'est un aveuglement déplorable de donner aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres. C'est une folie achevée de dire que la nuit est le jour, et que le jour est la nuit. Dieu voyant ce dérèglement presque universel parmi les hommes , a envoyé au monde son Eils qui est la lumière même, pour en dissiper les ténèbres: mais les hommes, dit le disciple bien-aimé, ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. (Joan. ni, 19.) Ainsi même parmi les enfants de lumière, qui sont les Chrétiens, l'erreur passe pour la vérité, et la vérité pour le mensonge : ils appellent bienheureux ceux que le Fils de Dieu déclare malheureux, et malheureux ceux qu'il déclare bienheureux ; et sans avoir égard à la personne divine et à l'autorité infaillible de sa doctrine, ils assurent tout le contraire de ce qu'il enseigne, comme s'il n'était ni leur Dieu, ni leur maître , et qu'ils ne fissent pas profession d'être ses disciples; de sorte qu'il leur semble qu'il soit un Dieu inconnu en ce qu'il révèle.

Il ne faut que faire attention sur ce qu'il nous enseigne dans l'Evangile, et sur ce que la plupart des Chrétiens disent et pensent, pour être convaincus parfaitement de cette vérité. Notre divin Maître déclare bienheureux les pauvres, ceux qui souffrent, ceux qui pleurent, ceux qui sont dans le délaissement et le rebut des hommes ; et le monde tout au contraire soutient que toutes ces

personnes sont malheureuses. Notre Maître déclare malheureux les riches, ceux qui rient, ou qui sont dans les aises de la vie, dans l'approbation des créatures ; et le monde publie hautement que tous ces gens sont bienheureux. Peut-on rien voir de plus opposé que ces sentiments? et ce qui est grandement surprenant , c'est que cette opposition se trouve parmi reux qui se disent les disciples d'un maître qu'ils reconnaissent pour Dieu.

Je prie ceux qui liront ce traité, de faire réflexion sur eux-mêmes, et de voir s'ils ne sont point de ce nombre ; s'ils ne mettent point le bonheur où notre grand Maître met Je malheur; et s'ils ne prennent pas pour un malheur ce qu'il nous apprend être un bonheur. Considérons sa divine doctrine , en saint Matthieu (c. v, 3 et seq.), où il dit : Vous êtes bienheureux, vous qui êtes pauvres ; et il a bien montré que la pauvreté était un grand bonheur, puisqu'il l'a tant aimée ; aussi est-ce aux pauvres que l'Evangile a été particulièrement annoncé. C'est une des merveilles que notre Sauveur a faites ; et elle est mise au rang des plus grands miracles comme la résurrection des morts.

Après cela croyons-nous que c'est un bonheur d'être pauvres? et nous estimons-nous bienheureux de l'être de naissance , ou de le devenir par la perte des biens temporels?

Il dit : Vous êtes bienheureux , vous qui souffrez maintenant la faim. Estimons-nous commefun bien les besoins et les nécessités de la vie ? et quand ils nous arrivent , les regardons-nous de la sorte?

11 dit : Vous êtes bienheureux, vous qui pleurez maintenant; c'est-à-dire , vous qui souffrez des peines soit intérieures soit extérieures, capables, parlant selon l'homme , de causer de la douleur et des larmes. Sommes-nous persuadés de notre bonheur quand nous sommes dans les souffrances?

Cependant, si dans le monde les couronnes passent pour un grand bien, les mondains mêmes devraient faire état des croix, puisqu'elles sont les voies les plus assurées pour arriver à des couronnes immortelles. C'est la doctrine du Fils de Dieu, qui dit à ses disciples : Vous êtes ceux qui êtes demeurés avec moi dans mes afflictions ; c'est pourquoi je vous prépare mon royaume , comme mon Père me l'a préparé. Et parlant à Ja mère des enfants de Zébédée , qui lui demandait les premières places de ce royaume pour ses deux fils, il lui marque qu'il faut boire le calice qu'il boira pour y être élevé : et les croix sont tellement nécessaires pour entrer dans le ciel , que l'Ecriture nous assure qu'il a fallu que Jésus-Christ ait souffert, et qu'il soit ainsi entré dans sa gloire. (Luc. xxiv, 26.)

C'est pourquoi il parle des croix à tout le monde , à toutes sortes de personnes , chacun devant porter la croix. Il en parle ouvertement et publiquement, et non en paraboles comme de quelques autres vérités, en toutes sortes d'occasions et en des états qui en paraissent les plus éloignés, comme lors.

DIEU INCONNU. — PART. III, I) EU INCONNU EN CE QU'IL DIT

qu'il se fit voir dans sa gloire sur le mont Thabor. C'est le sujet de ses entreliens avec Moïse et Elie. C'e.vt une doctrine qu'il veut que ses disciples entendent parfaitement et qu'ils conservent dans leur cœur. Ainsi lorsqu'il se voit honoré de tout le monde, et que le peuple l'admire, il dit à ses disciples : Mettez vous autres ces paroles dans vos cœurs : Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes. (Matth. xvii, 21.) Quand il est le plus honoré, c'est pour lors qu'il parle le plus fortement de sa passion, pour apprendre qu'en ce monde il faut mettre l'honneur dans les humiliations et dans les souffrances.

La croix était l'objet de ses désirs et de ses affections ; c'est pourquoi il s'écrie : J'ai un baptême dont je dois être baptisé ; oh ! qu'il me tarde qu'il s'accomplisse ! (Luc. xn, 50.) Et si saint Pierre touché de compassion et d'amour l'en veut dissuader, il l'appelle Satan, et il veut qu'il s'ôte de devant lui, et lui dit qu'il lui est en scandale. (Matth. xvi, 23.) Sommes-nous dans les mêmes sentiments?

regardons-nous comme des Satans et des adversaires ceux qui nous détournent de souffrir, et qui ne nous parlent que des aises de la vie? Les fuyons-nous? Si sur le Thabor, où il fait éclater sa gloire, le même apôtre lui parle d'y établir quelque demeure, J'Ecriture nous apprend qu'il ne savait ce qu'il disait. 0 quelle ignorance donc encore parmi tant de Chrétiens qui ne pensent qu'à mener une vie aisée 1 L'Ecriture nous enseigne de plus que les disciples n'entendaient pas les paroles de la croix, et qu'ils craignaient de l'interroger sur cela. Ne sommes-nous point dans les mêmes ténèbres, et n'avons-nous point peur d'apprendre le mystère de la croix?

Le Fils de Dieu dit : Tous serez bienheureux lorsque les hommmes vous haïront, qu'ils vous chasseront , qu'ils vous diront des injures, et qu'ils auront votre nom en abomination à cause du Fils de l'homme. Réjouissez-vous en ces jrurs-là, et soyez transportés de joie, parce que votre récompense sera grande dans le ciel. (Luc. Vf, 22, 23.) Etre dans ces états, c'est donc un incomparable bonheur: mais que faisons-nous? bien loin d'en être dans la joie, bien loin d'en être transportés de joie, nous avons bien de la peine à y demeurer en patience. Hélas ! qui s'estime bienheureux au milieu de toutes sortes de souffrances, soit de corps ou d'esprit, soit qu'elles arrivent par les hommes , ou parles démons? qui estime bienheureux les autres qui sont dans cet état? comment en parlons-nous?

Le Fils de Dieu dit : Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. (Ibid., 24.) Avons-nous les mêmes pensées? il faut pourtant demeurer d'accord, que c'est un véritable malheur, puisqu'un Dieu nous le déclare, quoi qu'en puissent penser et dire les hommes. Et de vrai il faut que ce soit un grand malheur, puisque le même Dieu nous enseigne que les richesses sont des obstacles insurmontables à la seule force

de l'homme pour le bonheur éternel ; et qu'ils sont des empêchements incroyables à la pratique des conseils. Ainsi nous lisons que notre Sauveur ayant fait à un jeune homme riche la proposition de quitter ses biens, et de le suivre; ce conseil, quoiqu'il eût gardé les commandements de Dieu dès sa jeunesse, non-seulement le rendit triste, mais le fit retirer de Jésus-Christ, ce qui fut cause qu'il s'écria : Qu'il est difficile que les riches entrent dans le royaume de Dieu! (Matth. xix, 23.)

Leur attachement rend les personnes inhabiles à son service. De là vient qu'il est écrit: Personne ne peut servir deux maîtres ; vous ne sauriez servir Dieu et l'argent (Luc. xvi, 13) : IVamasssez pas des trésors sur la terre, car où est votre trésor, là aussi est votre cœur (Matth. vi, 19, 21) : Voyez et gardez-vous de toute avarice (Luc. xii. 15.) Mais le Saint-Esprit dit dès l'ancienne loi : Malheur à vous qui joignez maison à maison, et qui ajoutez les terres aux terres. Le Fils de Dieu dit : Malheur à vous qui quiètes rassasiés (Luc. vi, 25), car la bonne chère est cause de beaucoup de dérèglements. Et le prophète Isaïe s'écrie : Malheur à vous qui êtes puissants à boire le vin; malheur à vous qui vous levez dès le matin pour vous plonger dans les excès de la table; le luth et la harpe, les flûtes ci les tambours, et les vins les plus délicieux se trouvent dans vos festins. [Isa. v, 22, 11, 12.) Le Fils de Dieu dit : Malheur à vous qui riez. (Lac. vi, 25.) Croyons-nous qu'une vie aisée soit un malheur? Il est néanmoins vrai que les délices sont les biens des réprouvés , et qu'ils passent bientôt ; et que Jes maux des justes sont temporels, et que leur joie ne finira jamais.

Le Fils de Dieu dit : Malheur à vous, lorsque les hommes vous béniront. (Luc. vi, 26.) En jugeons-nous de la sorte? pensons-nous que l'approbation des créatures nous est un malheur?

Je vous exhorte , vous qui lisez ceci et toutes les autres vérités dont nous avons parlé dans ce chapitre, d'y faire de fortes réflexions, d'en faire un examen exact, et ensuite de considérer s'il n'est pas vrai que Dieu vous est inconnu en ce qu'il a révélé du véritable bonheur de l'homme? si vous n'appelez pas bienheureux ceux qu'il déclare malheureux, et malheureux ceux qu'il dit être bienheureux ? Si vous n'êtes pas en des sentiments tout à fait opposés à sa doctrine? si vous croyez sincèrement à l'Evangile ? Cependant si nous ne croyons pas , nous voilà dans l'erreur de l'hérésie.

Il faut ici prendre garde à un dérèglement épouvantable et qui est très-commun parmi les Chrétiens. On croirait sans doute être dans l'hérésie , si Ton n'avait pas la foi du mystère de la très-sainte et suradorable Trinité, de l'Incarnation, de la divine Eucharistie, et des autres vérités spéculatives, et on aurait raison : et oh ne considère pas qu'à peine croit-on les vérités pratiques, comme le bonheur des pauvres, de ceux qui souffrent , le malheur des riches, et autres

ŒUVRES COMPLETES DE DOUDON

vérités semblables : cependant l'autorité infaillible d'un Dieu nous oblige de croire également toutes les vérités qu'il nous révèle, malgré tout ce que les sens et l'opinion des hommes opposent de contraire. Ainsi, quoique les sens n'aperçoivent que du pain en la divine Eucharistie , nous ne laissons pas de croire que le corps du Fils de Dieu y est très-véritablement ; de môme pourquoi ne croirons-nous pas que la pauvreté et les autres croix sont un grand bien, les richesses, les honneurs et les plaisirs de !a vie un malheur, malgré toute l'opposition des sens et ce que le monde en pense?

On rapporte sur ce sujet qu'une demoiselle étant reçue par saint François de Sales pour entrer dans l'ordre de la Visitation de Sainte-Marie, elle le pria auparavant de recevoir l'abjuration de l'hérésie dans laquelle elle avait vécu : ce qui ayant surpris cet incomparable saint, parce qu'elle avait toujours vécu dans la religion catholique, elle lui dit : « Monseigneur, il est vrai, j'ai toujours fait profession de la foi catholique, mais n'en croyant qu'une partie des vérités; car jusqu'à présent j'ai cru que les riches étaient bienheureux et les pauvres malheureux. »

O mon Seigneur et mon Dieu, qu'il y a peu de foi des vérités de votre Evangile 1 c'est ce malheur prédit par le prophète Jsaïe à ceux qui font passer pour doux ce qui est amer, et pour amer ce qui est doux : et c'est 13 malheur, selon le témoignage du même prophète, de ceui qui sont sages à leurs propres yeux , et qui sont prudents en euxmêmes. C'est pourquoi, dit le Saint-Esprit, comme la paille se consume au feu, et comme la flamme ardente la dévore , ainsi ils seront brûlés jusqu'à la racine , et leurs rejetons seront réduits en poudre : parce qu'ils ont foulé aux pieds la lui du Seigneur des armées et blasphémé la parole du Saint d'Israël. (Isa. y, 24.)

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