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CHAPITRE IV

Dieu inconnu en ce qu'il nous a manifesté des voies qui conduisent à sa bienheureuse possession.

Les voies, selon le saint Evangile, qui conduisent au véritable bonheur, sont la pénitence , l'humilité et l'oraison : et ces sentiers du ciel sont peu fréquentés. La plupart des Chrétiens marchent par le chemin des plaisirs, de l'orgueil, et de la désoccupation de Dieu; c'est pourquoi il est appelé le chemin large, et c'est le grand chemin du monde qui conduit à la perdition; car enfin c'est une sentence prononcée par la bouche du Fils de Dieu : Si vous ne faites pénitence , vous périrer tous (Luc. xm, 5) ; et le saint concile de Trente nous enseigne que la vie du Chrétien doit être une continuelle pénitence. Saint Jean-Baptiste qui était le prophète du Très-Haut, qui marchait devant le Seigneur pour lui préparer son chemin, et pour donner connaissance à son peuple du salut qu'il lui apporterait , prêchait la pénitence. Les apôtres l'ont prêchée en même temps que l'Evangile; et saint Paul

assure que Dieu déclare à tous les hommes qu'ils la fassent. Comment après cela tant de Chrétiens ne pensent-ils qu'à se donner du plaisir? Notre bon maître et Sauveur n'a-t-il pas sujet de nous dire au sujet de la pénitence , comme il dit autrefois aux Juifs : Faites pénitence, croyez à l'Evangile (Marc.i, 15); car où en est la foi, si l'on considère la vie molle et voluptueuse de lap.upartdes fidèles?

Peut-on dire qu'ils y croient véritablement, ceux qui font une occupation des divertissements et des jeux? Quel étrange aveuglement d'employei si malheureusement au jeu et au divertissement, le temps qui nous est donné par les mérites de Jésus-Christ et qui est un pur effet de sa grâce , qu'il nous a acheté par le prix infini de son sang? Nous nous irriterions fortement contre les personnes qui auraient volé des sommes immenses d'or et d'argent, et dans toutes les justices elles seraient condamnées à la mort : et nous ne prenons pas garde que nous dérobons à Jésus-Cnrist le temps que lui a coûté sa vie et son sang, qui valent plus que tout l'or de la terre, et que toutes les couronnes.

Les saints conciles, dans ces vues, ont condamné les personnes qui passent le temps en des jeux et en font uneoccupation de la vie. On ne^doit jouer que pour se délasser le corps ou l'esprit, et seulement autant que la nécessité le demande , et en véritable Chrétien, c'est-à-dire d'une manière digne du Saint-Esprit, qui doit être le principe de toutes ses actions. Ceux qui jouent gros jeu auront un compte terrible à rendre au sévère jugement de Dieu, par le mal qui en arrive à leurs familles , par le mauvais usage qu'ils font des biens dont ils privent les pauvres , par les dettes qu'ils contractent, et souvent ne s'acquittant que de celles qu'ils y ont faites. Les pères et les mères , les maîtres et les maîtresses doivent bien prendre garde de ne pas donner occasion à' leurs enfants et à leurs domestiques de tomber dans ces désordres.

Les ecclésiastiques en particulier ne doivent pas jouer un bien qui ne leur appartient pas et qui est le patrimoine des pauvres; et il n'est pas permis de jouer de l'argent avec eux, puisqu'ils ne le peuvent pas perdre légitimement. Chose étonnante, que les Turcs soient plus réglés dans le jeu que les Chrétiens! cependant on vit dans une si malheureuse habitude, et souvent on meurt dans l'attachement qu'on y a. L'aveuglement que ce dérèglement cause est si horrible , qu'on ne laisse pas de s'approcher des sacrements dans cet attachement ; et à peine s'en accuse* t-on. 11 y a même des maisons qui sont comme des brelans où l'on s'assemble pour jouer.

O ténèbres des hommes 1 que vous êtes effroyables 1 C'est ainsi donc que l'on passe un temps dont il n'y a pas un seul moment dans lequel on ne puisse plus gagner ou plus perdre que tout le monde ensemble; puisque dans tous les moments on peut mériter de nouveaux degrés de grâce et ensuite de

DIEU INCONNU, — PART. III, DIEU INCONNU EN CE QU'IL DIT

gloire; et que le plus petit degré de grâce vaut mieux ({ue tous les royaumes, tous les empires, tous les honneurs, tous les plaisirs et tous les biens de la terre. Que de regrets lorsqu'on aura les yeux ouverts à-la mort. Ah 1 si ceux qui sont en l'autre monde pouvaient avoir quelques-uns de ces moments dont nous perdons des millions de millions, que ne feraient-ils pas? Faisons, tandis que nous en avons le temps , un digne fruit de pénitence ; et ne disons pas en nous-mêmes comme disaient les Juifs:

Nous sommes enfants d'Abraham ( Joan. vm, 33); comme si la seule qualité ou le nom de Chrétien suffisait pour mettre notre salut en assurance. Cependant ceux qui pratiquent plus ordinairement la pénitence, sont ceux qui ont mené une vie plus innocente. Les plus grands pécheurs et les mondains la renvoient dans les cloîtres, à peu près comme les malades qui renverraient la médecine à ceux qui se portent bien. La corruption du siècle est si extrême, que dans le temps même qui est destiné entièrement à la pénitence, comme celui du carême et des autres jours déjeunes, on en viole impatiemment les plus saintes règles, et l'aveuglement à ce sujet est si surprenant, que Ton tombe dans ce dérèglement sans y faire réflexion; ce qui arrive fréquemment dans les maisons de riches où très-souvent l'on excède les bornes dans les collations des jours déjeunes, sous prétexte que Ton ne mange que des mets dont on use au dessert. Quel abus dans ces jours de mortification, de voir les tables pleines de toutes sortes de fruits et de confitures , et de tout ce qui peut contenter plus délicieusement le goût !

Mais si la pénitence est bien rare, Phumilité que le Fils de Dieu demande pour entrer dans le ciel l'est encore davantage, quoique notre maître nous dise : En vérité je vous dis, que si vous ne vous convertissez, et rie devenez comme des enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des deux.

(Mat th. xvin, 3.) Je suis parmi vous , dit-il encore, comme celui qui sert! (Marc., 10, ho.) Mais il s'est humilié lui-même jusqu'à mourir sur un gibet au milieu de deux voleurs; il s'est réduit en des anéantissements qui jetteront l'épouvante durant toute l'éternité parmi toutes les troupes des anges et des saints. Après cela à quoi pensonsnous, nous qui sommes les membres de ce divin chef, et qui ne devons être animés que de son Esprit? Quel rapport de notre superbe à ses humiliations abysmales ÎMais si c'est l'amour de l'élévation qui nous emporte, croyons à cette vérité de foi : Quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé. (Malth., xxm, 12.)

Nous apprenons encore de l'Evangile, que l'oraison est l'un des moyens les plus elîî caces pour arriver à la bienheureuse possession de Dieu. C'est par l'oraison que nous obtenons les grâces qui nous sont nécessaires; c'est ce que Noire-Seigneur nous insinue par ces paroles : Demandez , et l'on

vous donnera; cherchez , et vous trouverez. (Matth. vu, 7.) O I si les rois de la terre faisaient de telles promesses, quelle foule de peuples, et quelle nombreuse multitude de personnes n auraient-ils pas qui leur présenteraient des requêtes? Avec toute la peine que l'on a d'en approcher et d'en avoir des audiences, leur cour ne laisse pas d'être pleine, et de gens de la première condition, qui s'estiment bienheureux si ces monarques souffrent qu'ils leur parlent. Ahl voici celui devant qui tous les grands du monde ne sont que des riens, à qui nous parlons quand nous voulons, et si longtemps que nous voulons ; et l'on est insensible à cet honneur! On le prie peu, et souvent dans le peu de temps qu'on le prie, on le prie mal. Voici des vérités inconcevables. Lorsqu'on lui adresse ses prières , c'est pour des affaires d'une conséquence infinie ; c'est pour des couronnes éternelles ; c'est pour être délivré d'un malheur qui n'a point de fin; c'est pour sa bienheureuse possession : et néanmoins le fait-on avec une attention qui approche de celle que l'on donnerait à un chétif procès pour quelque chose de temporel? Quel soin ont les pères et les mères , les maîtres et les maîtresses , de leurs enfants, de leurs domestiques, pour les faire prier une majesté infinie , et avec le respect qui lui est dû? On ne leur donnera pas même des heures ou un chapelet pour les occuper dans le temps de la prière; et l'on se met peu en peine de la manière dont ils se comportent dans les églises en sa présence suradorable.

Entendons-nous bien la prière que notre divin Maître nous a enseignée [Matth. vi, 9 et seq.), par laquelle nous demandons à notre Père qui est dans les cieux, que son nom soit sanctifié, que son règne arrive, que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel : c'est-à-dire, que l'honneur qui lui est dû, lui soit rendu: que sa religion et sou service s'étendent partout; que l'idolâtrie, les hérésies, l'impiété et le péché cessent; que toutes les créatures soient assujetties à ses ordres, et toutes les volontés soumises à toutes ses conduites? C'est la prière ordinaire de tous les Chrétiens; et qui ordinairement est bien peu entendue : car si on la comprenait bien, comment ne rougirait-on pas de honte de faire tout le contraire de ce que l'on demande !

Notre adorable Sauveur nous avertit de prendre garde, et de veiller et de prier. Mais comment prendrons-nous garde sur nous? Comment veillerons-nous sur les actions de notre vie et sur ce qui doit arriver {tendant l'éternité, que par de fortes réflexions, rentrant en nous-mêmes, et méditant les grandes vérités et les divins mystères de la religion, ce qui se fait par la pratique de l'oraison mentale? N'est-ce pas une chose très-déplorable que la plupart des Chrétiens passent leur, vie sans avoir considéré sérieusement les Vérités de l'Evangile, et sans y avoir donné l'attention qu'ils donnent à leurs affaires temporelles ? ce qui fait

ou bien qu'ils les ignorent, ou qu'ils n'en sont pas pénétrés ; ce qui fait que l'on a si peu de respect pour Dieu et les choses divines, que l'on assiste au divin sacrifice, et qu'on le célèbre avec si peu de crainte, de révérence et de piété, et que l'on fait la plupart des meilleures actions ou par routine, ou avec négligence. Certainement saint François de Sales, comme chacun sait, n'était pas emporté dans ses avis : et néanmoins il demande des séculiers mêmes tous les jours une heure d'oraison mentale; et il la croit si nécessaire, qu'il estime qu'on la doit préférer à toutes les prières vocales qui ne sont pas d'obligation, et il veut qu'on la fasse avec tant d'exactitude, que si on n'a pas eu le loisir le matin de la faire, on prenne une heure le soir pour s'y appliquer. C'est trèsbien fait sans doute que de réciter des prières vocales, et il faut prier et d'esprit et de bouche; mais ce qui nous semble étonnant, c'est de voir des personnes qui auront prié vocalemenl toute leur vie, et très-souvent avec bien de la négligence, sans jamais avoir considéré sérieusement les vérités de l'Evangile- Cependant avec la prière, selon la doctrine

de notre maître, il faut veiller, il faut prendre garde. Et parlant à ses disciples, il leur déclare que l'ordre qu'il leur donne de veiller, il le donne à tous. Ce que je vous dis, que vous veilliez, je le dis à tous. [Marc, xm, 37.) Ce sont ses "paroles. Il nous le dit donc; mais comment nous en acquittons-nous ? Si nous le faisons quelquefois, persévéronsnous? 11 veut pourtant que nous demandions, que nous cherchions, que nous frappions.

Mais } a-t-il rien de plus pressant que l'exemple qu'il nous en a donné? Ce divin Sauveur ne faisait rien sans prières, et toute sa vie a été une vie d'une continuelle oraison sans aucune interruption. Et quoiqu'il n'eût point besoin d'un temps particulier, ni d'aucun lieu pour s'y appliquer, néanmoins, pour nous servir d'instruction, quand il avait enseigné le jour dans le temple, il sortait la nuit, et la passait sur la montagne des Olives. 11 nous apprenait par cette conduite, qu'il n'y a point d'occupation qui nous doive empêcher de nous appliquer à l'oraison. Hélasl il n'y a point d'affaires d'aucune sorte, qui ne nous laissent le loisir de manger. O l'épouvantable illusion de ces gens qui disent qu'ils n'ont pas le temps de penser à Dieu, ni de s'occuper dans la considération de ce qu'il a fait, de ses jugements et de l'éternité 1 Notre bon Maître passait les nuits entières dans l'oraison en des lieux retirés, et il priait pour nous ; et misérables que nous sommes, à peine y donnons-nous un quart d'heure tous les jours avec la même affection, comme nous l'avons déjà dit, que nous donnerions a un chétif procès. Quand ses apôtres revenaient de prêcher, il les menait à l'écart, et se retirait avec eux en des lieux solitaires pour y prier, pour nous apprendre qu'il faut choisir et des teinps et des lieux propres à se recueillir, et éviter

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ceux qui peuvent donner de la distraction ; pour nous apprendre qu'il faut prendre tous les ans quelques jours particulièrement pour se mettre en retraite, et penser à loisir à l'unique chose nécessaire, à la grande affaire du salut et au Dieu du salut.

Et c'est dans le jardin où il avait accoutumé de prier qu'il fût pris pour accomplir l'affaire du salut de tous les hommes; son Père l'ayant destiné de la sorte pour nous enseigner qu'il n'y avait point de lieu qui fût plus digne du Fils de Dieu pour achever le grand ouvrage de notre rédemption, que le lieu de la retraite et de l'oraison. C'était dans ce lieu de prière qu'il s'était prosterné le visage en terre pour prier. Il fut saisi de crainte et d'ennui, et étant dans l'agonie il priait encore avec {dus d'application. Et quoiqu'il lui prît une sueur, qui était comme de grosses gouttes de sang qui coulaient sur la terre, et que son âme fût triste jusqu'à la mort, il continuait toujours de prier, et il ne se lassait pas de répéter les mêmes prières. Exemple bien pressant pour ceux qui ont des peines dans l'oraison soit par les distractions involontaires qui les travaillent, soit par l'ennui qu'ils y souffrent, ou par les sécheresses, aridités, délaissements intérieurs, privations et autres tourments qu'ils y endurent. Qu'ils regardent leur divin exemplaire dans son agonie, et qu'à son imitation ils ne se désistent pas de leur oraison, quelques souffrances qu'ils y portent. 11 ne faut pas nous endormir de tristesse comme les apôtres, c'est-à dire, être négligents en ce divin exercice à raison de l'ennui qui arrive. H ne faut pas que notre bon Sauveur nous reproche comme à ses disciples : Pourquoi dormez-vous? Est-ce ainsi que vous n'avez pu veiller une heure avec moi! [Matth. xxvi, 40.) O mon bon et divin Maître, à combien de Chrétiens pouvez -vous dire aussi : Est-ce ainsi que vous ne pouvez veiller une heure avec moi? Eux qui passent tant d'heures et les jours et une partie des nuits à veiller et à converser avec les créatures. Mais, mon cher lecteur, ne sommes-nous point de ce nombre? Veillons cependant, et prions afin que nous n'entrions pas en tentation , non-seulement quand l'esprit est prompt par la ferveur d'une dévotion sensible, mais quand la chair est faible par la privation des goûts, des tendresses et des consolations. Nous avons traité amplement de ce sujet dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public du règne de Dieu dans Voraisvn mentale.

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