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avec toute la douceur et toute la tendresse d'une parfaite charité; et en vérité, ne devrions-nous pas nous souvenir, nous qui faisons les critiques et les sévères, que peut-être demain nous commettrons un crime plus énorme? De bonne foi, voudrions-nous bien recevoir une réprimande aussi verle que celle que nous avons faito, ou plutôt voudrions-nous qu'on en augmentât la rigueur à proportion que la faute serait plus considérable?
14. Il y a des gens qui ne sauraient reprendre les autres d'un péché vénie', sans commettre quasi un péché mortel : je veux dire que la passion avec laquelle ils veulent corriger un simple défaut, les rend plus coupables que celui qu'ils reprennent. Mais comment pourraient-ils corriger les autres, puisqu'ils ne se peuvent pas corriger eux-mêmes? Ils font comme ce fou qui consentait à perdre les deux yeux, pourvu qu'il en pût crever un à son ennemi.
15. 11 est vrai qu'on peut abuser de la bonté du supérieur. Mais comme ce ne sont que les araignées qui font du poison des fleurs, ce ne sont que les méchants qui abusent de sa douceur el de sa facilité. Il n'eu est pas ainsi de la rigueur: les bons s'en scandalisent, les plus judicieux s'en offensent, et chacun en murmure. On pourrait encore ajouter que ceux qui abusent de la douceur sont enlin contraints d'avo;i6r eux-mêmes que ce n'est que l'effet de leur mauvais naturel ou de leur malice; et si leur endurcissement est assez grand pour refuser celle confession à la vérité, du moins ils ne sauraient empêcher que tout le monde ne connaisse el ne blâme leurs, mauvaises inclinations, et ne voie que leur humeur noire est la cause de tous les désordres ; mais au contraire ceux qui ont sujet de se plaindre de la sévérité de leurs supérieurs, trouvent quantité de gens qui entrent dans leur parti. Ils font sonner haut les manières cruelles dont on les traite, pour justifier leur innocence et pour en instruire ceux qui ont intérêt de la connaît! e, et il est assez ordinaire qu'ils eu viennent à bout, à la honte el à la confusion de ces sévères directeurs.
16. Ajoutez que ceux qui abusent de l'a douceur reviennent facilement à leur devoir, et se jettent aisément dans le sein ou'ils savent n'être rempli que de miséricordes ; mais ceux à qui le trop de sévérité a causé des emportements, sont incapables de retour, et il ne faut pas moins qu'un miracle pour les faire revenir. Un des anciens conciles dit, avec bien de la justesse, que l'Fglise est appelée colombe, et non pas aigle, ni corbeau; car enfin la colombe gémit tout doucement, flatte de l'aile celui qui l'a frappée, el n'a point de fiel dans son corps;. et l'aigle et le corbeau sont des oiseaux carnassiers qui mordent , qui déchirent, qui tuent, et qui ne vivent que de carnage. Appliquons celle comparaison, et
(T.*>) Préccvtes de morale.
ŒUVRES COMPLETES DE BOL DON-
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disons que le vrai supérieur est cette Colombo douce qui n'a point de fiel, et que le supérieur qui, par la dureté de son procédé, est comme l'aigle qui mord, qui pique et qui enlève la pièce, n'est pas selon l'esprit de l'Eglise, et ne suit pas les maximes que Jésus-Christ nous a enseignées.
17. Il y avait a Rome une déesse d'ivoire parfaitement belle, qui semblait faire les diuï yeux a ceux qui en approchaient; lout le monde s'empressait pour entrer dans sa chapelle, son autel était toujours chargé de présents, et la dévotion y était si grande qu'on avait souvent de la peine à en approcher. Il y en avait une autre tout proche dont le visage était triste, le regard affreux , l'air menaçant et plein d'une sévère majesté. L'histoire remarque que son autel était abandonné, et qu'à peine se trouvait-il quelqu'un qui voulût en passant ployer le genou devant cette divinité; tant il "est vrai que s'il se trouvait deux divinités dont l'une fût douce et l'autre sévère, tout le monde adorerait celle-là, et renierait celle-ci. C'est sans doute cette inclination générale qu'on a pour la douceur, qui faisait que le peuple juif aimait mieux entendre parler Moïse familièrement, que Dieu au milieu de ses tonnerres.
18. Tous les grands saints qui ont été les premiers fondateurs dvs religions, étaient toujours ('gnlement doux. On nommait saint Macaire le Dieu des moines, parce qu'en gouvernant tant de milliers d'hommes, on ne le vit jamais en colère, et il ne sortit jamais de sa bouche la moindre parole d'aigreur. Saint Bernard s'avoue criminel de- ^ant Dieu et devant les hommes, parce qu'étant jeune abbé il affecta, par un faux zèle, une si grande austérité, qu'il pensa tout ruiner. Et comme un jour on reprochait au saint abbé Poppon que sa douceur était excessive, elque, s'il continuait, il perdrait sa maison et ses religieux, et qu'il courait risque de se damner lui-même :
« Hélas I »dit-il , « mes frères, que je serai heureux si je puis être damné pour avoir eu trop de charité 1 N'aurais-jc pas sujet de dire à Jésus-Christ mon maître : Pourquoi avizvous dit qu'on apprit do vous l'humilité de cœur et la douceur, si vous ne vouliez pas qu'on s'en servît, et si vous damnez ceux qui vous imitent dans la pratique de ces belles vertus?»
19. Oui, dirat-on, mais Héli perdit tout pour avoir été trop bon à ses enfants. Ah I mon cher lecteur, que ces gens-là se trompent 1 la véritable douceur ne consiste pas h laisser faire des fautes ; au contraire, elle travaille à les corriger plus efficacement; mais ce qu'un autre ferait avec des menaces et à coups de tonnerre, la clémence le fait à petit bruit, et, pour ainsi dire, avec une lime sourde toute d'or. Un coup do mousquet tiré contre une cuirasse à l'épreuve fait beaucoup de bruit, meurtrit un peu l'acier, et aplatit la balle qui tombe à terre sans avoir percé lecorcelelde fer. Mais jeleZ dessus un peu d'huile vierge, et l'y
laissez pendant quelque temps, vous verrez que cette liqueur pénétrera insensiblement cet acier, et vous verrez la goutte d'huile de l'autre côté, qui, sans bruit et sans rien gAler, a percé ce qui semblait impénétrable même à un coup de mousquet. On a remarqué que pendant tout le temps que le cardinal Bellarmin fut recteur à Rome, on ne lui refusa jamais rien ; et quand on en dem.in l.iit la raison, on disait qu'il n'était pas possible de n'accorder pas toutes choses à un homme dont le gouvernement avait tant de douceur. Un autre qui eût fait plus de bruit, n'eût pas fait la moitié des affaires que ce grand personnage a conduites à une heureuse fin.
20. Peut-on mieux savoir que Dieu même quel est l'esprit qui lui agrée le plus ? Bienheureux, dit-il, sont ceux qui sont animés de l'esprit de douceur; ils seront les maîtres du monde, et les coeurs ne se pourront défendre d'être les premiers sujets de leur empire. En effet, un homme doux est comme l'aimant du monde, qui attire à soi toutes choses. La mer douce jouit d'une profonde paix, pendant que la mer noire est battue de vents et de tempêtes, et sujette à de fréquents naufrages et à des malheurs irréparables.
2t. Ce qui arriva autrefois à Elie est assez remarquable. Ce saint homme n'était qu'ardeur et que feu ; si on ne faisait proraptemenl ce qu'il désirait, il n'écoulait plus que son zèle, et le poussait si loin qu'il allait souvent jusqu'à désirer sa mort. Dieu lui fit voir un jour une chose qui lui servit dans la suite d'une puissante leçon. Au plus fort d'un sien désespoir, et dans le moment qu'il souhaitait sa mort, lui qui devait vivre jusqu'à la fin du monde, Dieu lui commanda de se préparer à voir sa divine majesté. Aussitôt il entendit un si grand fracas, qu'il semblail que les éléments se voulussent détruire et les montagnes se renverser; mais on lui dit que Dieu n'était pas parmi ce bruit éclatant et foudroyant. Il entendit ensuite les sifflements impétueux d'une bise furieuse, qui menaçait de déraciner les rochers : on lui dit, comme la première fois, que Dieu n'était pas enfermé dans ce vent affreux. A ces tempêtes succède un feu qui semblait vouloir tout réduire en cendre : il apprend pareillemenlque Dieu n'est point dans ces flammes meurtrières qui portent partout la mort, et qui ne menacent pas de moins que d'exterminer toutes les créatures. La divine majesté ne se plaît pas dans ces violences. Enfin voici un vent oriental qui, soufflant doucement et harmonieusement, faisait un petit bruit extrêmement agréable. Ah ! dit Elie »
voici Dieu infailliblement. A l'heure même il se prosterna contre terre , et couvrant sa tête de sou manteau , il l'adora, le remerciant de l'insigne faveur qu'il lui rêvait de faire, lui apprenant la conduite de son divin Esprit, et ce qui pouvait sur la terre lui donner le plus de satisfaction. (/// Reg, xix)
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QIJKL EST LE MEILLEUR GOUVERNEMENT. - CHAP. I
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•>2. Il y a bien de la différence entre l'obéissance d'un forçat et celle d'un religieux. Celui-là ne remue l'aviron qu'autant qu'on le pousse à coups de nerfs de bœuf, et ne fend la mer qu'à mesure qu'on charge son dos de coups de bâton; mais le religieux est comme le peuple île Dieu, lequel, dit David, se mène comme un mouton:
montrez-lui un peu d'herbe, il vous suivra partout, et sautera après vous dans l'abîme; si vous lui montrez le bâton, il tremble et s'enfuit. C'est ce Joseph que vous menez comme un petit agneau sans résistance, et qui vous suit par les déserts amoureusement et avec plaisir. Un homme qui se conduit par amour fait tout de bon cœur, et bien plus qu'on ne veut; celui qui n'agit que par contrainte fait tout à regret, très-souvent rien qui vaille, et toujours en rechignant ; il vit continuellement dans l'humeur sombre d'un mécontent, et ne manque jamais de secouer le joug aussitôt qu'il le peiïl.
23. Saint Ignace, ce savant maître de l'obéissance, et ce sage docteur du gouvernement des hommes, dit qu'il consiste en deux points, savoir : qu'il soit doucement efficace, et efficacement doux ; cette liaison faisant tout le bonheur et toute la gloire. Celui qui est rigoureux ne s'attache qu'à ce mot d'elficace, et pourvu que la chose se fasse, il croit y avoir apporté assez de douceur. Celui qui est lâche, et qui laisse tout faire, s'attache à ce mot de doux, et gâte tout s'il n'y prend garde. Celui qui marie le doux avec l'effectif, a trouvé le véritable moyen d'être le roi des hommes. Je dirai tantôt comment celte charmante union se peut faire; cependant je rapporterai ce que saint Ignace en pense. Si quelqu'un fait que'que faute un peu extraordinaire, dit ce docte personnage, il faut, en premier lieu, l'averlir charitablement ; s'il y retourne, il faut joindre à l'huile un peu de vinaigre, et faire qu'il sente sa faute, et qu'il couvre sa face d'une duuce pudeur; s'il y retombe pour la troisième fois, il lui faut donner une pénitence publique. Peut-on y aller avec une douceur plus grande et plus efficace? Car, en vérité, quel serait le cœur qui oserait se plaindre, et quel serait l'homme, pourvu
3u'il eût une goutte de bon sens et le moinre sentiment de religion , qui oserait retomber? ne craindrait il pas la rechute comme la peste , et ne se condamnerait-il pas lui-même s'il commettait encore la même faute, quand ce serait par pure infirmité?
24. Qui se pourrait persuader que le grand saint François, qui adonné la naissance, comme père, à un ordre si florissant ei l'a gouverné comme général, eût si bien compris la nécessité de la douceur dans le gouvernement, en voyant cette manière impitoyable dont il se traitait lui-même? En considérant ces austérités dont il macérait continuellement son corps, jusqu' à l'appeler son âne, ne croirait-on pas que c'était le plus rude supérieur, qui fut jamais? Cenendant il était si fortement convaincu de
l'indispensable nécessité de la douceur dhns la conduite des hommes, qu'il aima mieux re noncer à son généralàt qu'à cette chère vertu. Quand ses gardiens lui demandaient le moyen de bien gouverner, il leur donnait ces belles maximes que nous lisons dans ses opuscules :
1. Soyez médecin, et non pas bourreau, c'est-à-dire, remédiez aux fautes de vos sujets avec toute la douceur d'un père , et que vos châtiments n'aient rien de la cruauté d'un ennemi.
2. La perfection du gouvernement consiste dans ces cinq mots : veiller, aimer, porter, pardonner, et paître de la délicieuse pâture de la doctrinede Jésus Christ, que l'Ecriture nous représente sous la figure d'un agneau.
3. Le parfait provincial doit être- l'ennemi des vices et le médecin des vicieux , pour lesquels il doit veiller et chercher les moyens de redonner à leur âme une santé vigoureuse.
k. Ne croyez pas aisément ces grands parleurs. Ceux qui sans cesse remarquent les fautes d'autrui pour les rapporter incontinent, sont ordinairement les plus vicieux, ei c'est un de leurs secrets d'attacher les yeux de leurs supérieurs sur les défauts de leurs compagnons, pour leur ôter la vue de leurs crimes.
5. Ne condamnez jamais personne sans l'entendre, quand se serait un saint qui l'accuserait; car autrement vous vous exposez à faire des fautes irréparables.
6. Je quitte le généralàt, parce que je ne veux corriger mes enfants que par mon exemple, et par la douceur efficace de mes avis, et je ne prétends point être un bourreau, comme les séculiers qui ne se plaisent qu'à châtier avec sévérité.
7. Haïssez de tout votre cœur les vices; mais aimez autant que vous êtes capables les personnes qui ont failli ; votre bonté enfin les convertira.
8. Quand quelqu'un aura failli, je veux qu'un gardien, s'il a de la tendresse pour son Dieu, et si, comme un bon fils, il aspire à être son imitateur, se contente de dire avec Jésus-Christ : Mon enfant , vous avez failli, n'y retournez plus.
9. Peut-être que devant Dieu vous êtes plus criminel que celui que vous traitez si rudement. Si vous n'êtes pas sensible de ce côté-là, considérez du moins que peut-être demain il sera votre supérieur, et que vous vous mettez au hasard d'être traité de la même manière.
10. N'est-ce pas une chose insupportable* devoir que quand on est sujet, on voudrait un supérieur qui fût extrêmement doux, et quand on est dans le commandement, on voudrait faire le prélat et le petit tyran, et ne garder aucune mesure dans ses ordres?
25. Tous les grands saints ont pratiqué ces maximes, et les sages confessent ingénument qu'elles contiennent la perfection du gouvernement. Salomon, remarquant celte charmante conduite en Dieu, en témoigne sa joie dans son Livre de la Sa-
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gease. (fcii, 18 éPfj.) Grand D eu, dil-il, que j'.u de r loisir de v<>ir que vous, qui êles le Sei-n'ur tout-puissant des armées , vous jugez les nommes avec une tranquillité incomparable et que vous disposez de nous avec autant de circonspection que si vous aviez f eur de nous faire mal et de nous cuser la moindre peine I Que nous sommes heureux, pouvant tout ce que vous voulez, que vous ne vouliez pas tout ce que vous pouvez 1 Celle manière douce dont vous agissez envers nous, n'est sans doute que pour nous apprendre que la douceur doit être le lien qui nous attache les uns aux autres. Hélas 1 si vous punissez vos ennemis avec une si grande précaution, avec quelle clémence et quelle affabilité gouvernez-vous vos enfants qui sont vos chères entrailles ! Après une si belle méditation, je* ne m'étonne plus si Salomon, qui voulait imiter la conduite de son Dieu, était le roi pacifique; et si, après avoir considéré que ce premier des souverains, pouvant lancer des carreaux et des foudres pour punir les pécheurs, aime mieux faire tomber la manne el gagner ie cœur par la douceur, son en pire était si doux qu'on le nommait hautement les délices du peuple juif. Cet exemple ne nous devrait-i! pas convaincre ? L'homme est-il plus savanl que Dieu, et sait-il mieux ce que c'est que de gouverner?
26. Tout le monde peut faire le mauvais quand il lui pjaîl, il n'est rien de plus naturel ; il est toujours fort aisé de commander, de vouloir être obéi sans contredit, el sitôt qu'on a manqué à suivre nos ordres, de pouvoir décharger sa colère et faire du petit empereur. Ces leçons s'apprennent sans maître, et en moins de huit jours on en sait autant qu'il en faut pour faire désespérer ceux qui sont sous nous. Mais de pouvoir supporter avec un cœur apostolique les défauts d'aulrui, commander à ses passions, calmer les tempêtes qui s'élèvent ilans notre âme, attendre que le feu soit éteint avant que de corriger celui qui a failli, et se donner la patience de laisser passer toute noire émotion, pour ne rien mêler dans nos châtiments qui ail quelque chose de l'esprit de vengeance; c'est ce qu'on doit proprement appeler une veriu mâle et-ce qui ne peut partir que d'un iœur dépouillé de l'amour-propre, qui sait se vaincre soi-même et renoncer à ce qui parait de ses propres intérêts. Je dis encore plus : la tranquillité et l'égalité sont des vertus divines, et si nous en voulons croire Sénèque, la douceur et la clémence sont les vertus qui ont seules le pouvoir de transformer l'homme en Dieu, et de le rendre d'une manière admirable participant de sa nature.
27. La parabole que nous lisons dans le chapitre ix du Livre des Juges, est, à mon sens, une des choses du monde qui nous fait le mieux concevoir l'inclination et l'esprit de ceux qui veulent vivre sous J'empire des autres. Les arbres s'assemblèrent
un jour pour élire un roi qui les gouverna. Ils s'adressèrent d'abord a l'olivier, qui s'en excusa sur ce qu'il était trop occupé à former celle huile qui devait être consommée au service des dieux et des homeses. Ils allèrent trouver ensuite le figuier, à qui ils firent leurs compliments et lui offrirent la couronne ; il la refusa comme l'olivier, alléguant qu'il aimait trop la douceur de son fruit pour s'appliquer à aulre chose qu'à le produire et le conduire à sa maturité. Du figuier ils passèrent à la vigne, et la prièrent de vouloir être leur reine et d'avoir soin de les gouverner; elle les remercia comme les autres, leur disant qu'elle était trop heureuse de travailler à cette ambroisie dont les charmantes douceurs font les délices du ciel et de la terre. Après tous ces refus, ils s'adressèrent au buisson tout hérissé d'épines, qui accepta la proposition, mais qui, pour la première caresse, les menaça de les déchirer, ou de les brûler lout vifs, s'ils se départaient le moins du monde de ses ordres. Disons, en appliquant cette parabole, que ceux qui vivent sous l'empire des hommes nu respirent que la douceur, ne désirent que l'huile de. l'olive, la manne du figuier et le nectar de la vigne; c'est à-dire, la clémence et la bonté, el qu« ce n'est que le désespoir et la force de l'obéissance qui leur fait souffrir les épines d'un buisson couvert de pointes meurtrières, c'est-à-dire, la sévérité d'un gouvernement qui fait tout rouler sous un je le veux, el je vous le commande. En » ffet, les cœurs qui servent Dieu par amour et par un pur engagement de leur volonté; font des miracles, lorsque ceux qu'on mène par force et la baguette à la main ne font rien que d'imparfait et plein du dépit qui les anime.
28. 11 ne faut point d'autre témoignage que ce qui arriva du temps de Rôboam. Le peuple se plaignant de ce que Salomon, sur ses vieux jours, avait éle fort rude , et !e suppliant très - humblement de diminuer quelque chose de l'aigreur de ce gouvernement , Koboam fit une assemblée des notables et des têtes qui avaient blanchi dans les affaires, pour savoir d'eux ce qu'il pouvait répondre. Ils lui représentèrent que s'il voulait régner heureusement el gagner Je cœur de ses sujeis, il fallait leur répondre avec des paroles dignes de la clémence et de la douceur d'un roi , et (pie c'était le moyen d'être plutôt le souverain des cœurs que celui des corps. Cet avis ne plaisant pas à ce prince, il fit venir tous les jeunes gens de sa cour, qui savaient bien mieux ce que c'était que le plaisir qu'ils ne connaissaient les véritables maximes de la politique. Ces étourdis lui conseillèrent qu'il fallait répondre au peuple vertement, et lui dire ces paroles : Sachez que mon petit doigt est plus gros que le dos de Salomon , mon seigneur et mon père; il vous a battus de verges, et moi je vous ferai déchirer à coups de scorpions. (/// Heg. xn , 10, 11.) Il suivit ce dernier conseil el lit celte réponse. Mais
QUEL EST LE MEILLEUR GOUYERNEMLM. — C1IAP. il.
voyez ce qui en arriva : le peuple se révolta , ce prince fui contraint de prendre la fuite , et des douze tribus qui l'appelaient au trône, à peine en trouva-t-il deux sur lesquelles il put régner. Ce sont le des ■ elfefs , non pas d'une sévérité effective , mais d'une simple menace. Il n'en arrive pas moins à tous les supérieurs qui suivent le feu de leurs passions ; tôt ou tard ils sont détrônés , et quand une fois cela est arrivé, et que les religieux sont déchargés de cet homme impérieux, on voudrait que le monde le fût aussi. On ne veut point se souvenir de tout le bien qu'il pense avoir fait, et on ne perd jamais la mémoire du mal ou qu'il a fait effectivement, ou qu'il a eu dessein de faire.
29. Le grand saint Jean Chrysoslome , <iu on nomme, par excellence, la Bouche d'or, élève jusqu'au ciel un mot du grand saint Paul : Je vous supplie, dit cet incomparable apôtre, par la douceur de Jésus, tnon Seigneur et mon Maître. (II Cor. x, t.) Il ne pouvait sans doute les convier par rien de plus puissant; car enfin la douceur est la reine des cœurs, et ses lois sont si charmantes, qu'on y obéit sans peine. Pourquoi, je vous prie, cet éclairé directeur n'a-t-il pas conjuré ses enfants par mille autres perfections du Sauveur du monde ? Pourquoi ie s'est-il pas servi de son pouvoir toutpuissant , de ses infinis bienfaits , et de toutes ses autres qualités qui sont si engageantes? Ah 1 c'est que ce docteur des gentils a bien jugé que la clémence était une vertu à qui on ne pouvait rien refuser. Grand Dieu, iil le Prophète-Roi (Psal. cxxxi, 1), souvenez-vous de David, et de sa douceur à gouverner son peuple ; c'est toute la prière qu'il a à vous faire. Que ce grand prince connaissait bien la force de la clémence! Il était persuadé que qui ne refuse rien à personne de ce qu'il peut accorder justement, est assuré que personne ne lui peut rien refuser, et que le ciel et la terre sont de concert pour satisfaire tous ses désirs.
30. Tostal enchérit encore au-dessus , et dit que Dieu même prend en main l'affaire de ceux qui , par modestie, ne peuvent venir à bout de quelque chose, et ce que tout les hommes du monde ne feraient pas , Dieu le fait en propre personne. Lorsque Aaron et Marie se moquèrent de Moïse, qui avait épousé une Egyptienne, Moïse était si bon , qu'il n'en eût jamais dit un seul mot par ressentiment. Mais Dieu, dit Tostat , voyant celle douceur, en fit sa propre affaire. Il commença par des réprimandes , et passa ensuite jusqu'aux châtiments. Ce qui nous doit apprendre que Dieu , qui détend à l'homme de tirer vengeance de ceux qui l'offensent, quand il voit que quelqu'un abuse (Je la bonté de ses serviteurs , se fait lui-même leur prolecteur, et exécute à leur avantage ce que leur extrême douceur ne leur aurait jamais permis d'enlreprcndre. Le texte dit que Dieu se lâcha , pour nous exprimer pLus fortement qu'il n'y a rien de fei insupportable aux hommes, aux anges et
à Dieu même, que de voir qu'on abuse de la trop grande bonté , et qu'on ne fait du mal à un homme que parce qu'il n'en fait jamais à personne, el.qu'il ne sait ce que c'est que de se venger. Ainsi Dieu punit ces audacieux qui abusent insolemment de la bonté de leurs supérieurs , et il ne prend pas moins leurs intérêts que ceux de Moïse. Ne demandez pas en quoi consistait cette douceur particulière ; car, outre qu'on dit généralement de lui que la terre n'avait jamais porté un homme plus doux , l'Ecriture nous en marque deux raisons. La première est, que ce saint homme, se voyant moqué de ses proches , ne sentit pas la moindre émotion de ce mépris. Il ne s'emporta pas en paroles rudes; il ne conçut pas même la pensée d'en tirer aucune raison , se persuadant qu'il était digne de tous ces outrages. La seconde est, qu'ayant le pouvoir en main , et que , selon les lois, ayant droit de les châtier , non-seulement ii ne s'en voulut point servir, mais même il fit à Dieu plusieurs prières pour en obtenir leur pardon , qui leur fut accordé en considération de cette même bonté qu'ils avaient offensée.