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CHAPITRE II

Suite du même discours, où il est parlé plus amplement des avantages de la douceur.

1. La plus forte raison qui porta Dieu à choisir Moïse pour gouverner plus de deux millions de personnes dans le désert, c'est qu'il trouva dans ce grand personnage toute la douceur et toute la bonté nécessaires pour remplir dignement une si noble place. Et véritablement, la douceur est un moyen si puissant et si efficace de gouverner les hommes, que saint Ambroise ne fait point de difficulté de dire que la facilité et la clémence de Moïse lui gagnèrent plus de cœurs et eurent plus de vertu de maintenir tout ce grand nombre de peuple dans le respect que les miracles qu'il faisait presque à tous moments : si ce n'est qu'on veuille dire que c'est le miracle des miracles de surmonter tous ses ressentiments et de conduire ses sujets, aussi différents dans leur humeur qu'ils sont distingués en nombre, avec une tranquillité inébranlable; et si îious en croyons sajnt Jean Chrysoslome, il nous apprendra que quand les Juifs virent la bonté de David, qui avait pu tuer Saiil dans la caverne, et qui avait mieux aimé le flatter et lui pardonner que d'en lirer raison, ils ne lui obéissaient plus connue à un homme, mais comme à une intelligence céleste. 11 n'est rien de plus vrai, qu'on ne trouve rien de difficile quand ou voit que celui qui nous commande le fait plutôt avec la bonté d'un ange qu'avec la rigueur et la passion d'un homme mortel. 2. Saint Bernard, dans un de ses sermons, assure qu'il est impossible de bien réussir dans le gouvernement des hommes, si la douceur n'est le principe qui en règle toute la conduite : la comparaison qu'il apporte pour servir de preuve est extrêmement ex-

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

pressive ; rar, comme dit ce bel esprit, il est imposable do plaire a Dieu sans la foi. Il est également Impossible de plaire aux hommes sans la douceur. On peut bien l'en croire sur son expérience. Etant jeune abbé, et dans toute la ferveur de son zèle, penchant du côté de la rigueur, tout le monde )e craignait et plusieurs évitaient sa rencontre; il s'en aperçut, il en demanda pardon;]*! changea de méthode, et, prenant des maximes tout opposées à celles qu'il avait suivies d'abord, il gagna le cœur de ses religieux si fortement, qu'il gouvernait sept cents moines avec autant de facilité qu'il aurait mené un petit mouton. Aussi n'y avait-il rien de si doux. 11 leur disait qu'il était leur mère; il les appelait ses yeux, ses entrailles et son cœur; et nous pouvons avancer sans crainte d'ôtre contredit, que si la douceur voulait écrire des homélies et faire des livres, elle ne s'y prendrait pas d'un autre air que l'incomparable saint Bernard. Tout le inonde veut être sous un homme qui par sa bonté veut être au-dessous de tout le monde. Celui que tout Ip monde craint est obligé de craindre tout le monde, et celui qu'on aime cordialement aime aussi sans aucun mélange de crainte. Chacun aime mieux souffrir que de le voir en peine, on va au-devant de ses commandements, el si on pouvait deviner ce qu'il veut, on ne lui donnerait pas la peine de commander; on s'efforce mémo de faire quelque chose de plus que ce qu'il ordonne: tant il est vrai que l'obéissance n'a point de bornes quand c'est la douceur qui commande.

3 La figure que Dieu nous a donnée de cette vérité dans l'Ancien Testament est admirable. Elisée envoya ^son bâton pour ressusciter le fils de la Sunamite qui était mort; mais ce fut en vain, il fut obligé d'y aller en personne, et de s'accommoder si jusie à ce petit corps, qu'il pût par un souffle faire rentrer l'âme dans la demeure qu'elle avait abandonnée. Pierre Damien faisant réflexion sur ce niiracle, qui pensa faire mourir de joie cette pauvre mère, dit assez à propos à notre dessein, que la rigueur et le bâton ne ressuscitent jamais aucun de ceux qui ont failli, et qu'ils font bien plutôt mourir les vivants qu' ils ne font revivre les morts ; mais que si le supérieur, comme un autre Elisée, se relâche de son pouvoir, s'il s'attendrit, et s'il s'accommode a l'infirmité du sujet qui a failli et qui est comme un mort, il le ressuscite aussitôt à une meilleure vie et le rend h sa bonne mère, je veux dire à la religion et à fa perfection. Jésus-Christ défendit aux apôtres (Maith. x, 10), allant prêcher le saint Evangile, de porter jamais ni verge ni bâton, et il leur ordonna d'aller nu-pieds el de ne parler que de paix et de miséricorde.

4-. Ne croyez pas que Dieu ne voie le naturel des hommes, et qu'il ne connaisse parfaitement qu'il y en a de si méchants, qu'ils abuseraient de la plus grande bonté du monde; mais il n'ignore pas aussi qu'ils

feraient encore pis, si on se servait de la rigueur ; c'est ce qui fait que tout considéré, il ordonne que ceux qui gouvernent penchent du côté de la bonté. Il est de sa providence de ne pas sacrifier tout le monde pour trois ou quatre esprits mal faits, et ce serait une espèce d'inhumanité , d'obliger la plus grande partie à s'accommoder au caprice des autres. Si on peut discerner ces esprits brouillons et turbulents , qu'on les traite comme on voudra , nous y consentons; mais que pour eux le reste patissc, c'est ce que nous ne croyons pas raisonnable 1 Eh , de grâce, n'y a-t il pas bien de l'apparence que dans ces deux millions d'âmes que Moïse gouvernait, il y en avait de mal faites et de contrariantes, puisqu'elles ont été capables de tant de rébellions? cependant Dieu commande à ce grand patriarche de les gouverner avec la plus grande douceur, et de les porter dans son sein, comme une nourrice fait de son petit enfant. Après cela ne doit-on pas se rendre? Car enfin , peut-on donner une meilleure idée du gouvernement, que celle que Dieu prescrit à son fidèle serviteur Moïse, le modèle de tous les parfaits supérieurs?

5. C'est sans doute un paradoxe, de dire que la douceur fasse des choses que la plus grande force ne puisse exécuter. C'est pourtant une vérité qui a été annoncée par le prophète Isaïe. (xi, 6 se |.) Quand le Messie viendra, dit ce grand homme, on verra le lion et ie veau, le loup et la brebis, les bêtes les plus farouches avec les plus douces, dans une parfaite intelligence ; un petit garçon les gouvernera avec autant de facilité qu'un agneau. Dans toutes les communautés, il y a un mélange de naturels farouches, et de doux ; si on les veut manier avec un esprit de lion, la paix el la tranquillité ne s'y trouvera jamais, les méchants s'effaroucheront davantage, et les bons souffriront au fond du cœur, voyant que l'on traite des agneaux comme si c'étaient des loups ou des esclaves. Mais si c'est l'esprit de douceur qui domine, les méchants tôt ou tard tomberont dans la confusion , ei demeureront d'accord de leur faute, et les bons s'animeront b devenir meilleurs , et supporteront avec charité les défauts de leurs compagnons.

6. Pour moi j'avoue de bonne foi que je n'ai jamais rien vu qui m'ait plus convaincu de la puissance de la douceur, que ^e que j'ai lu dans le vingl-unièmechapilrede V Apocalypse de saint Jean. Cet illustre favori du ciel dit que, Dieu lui ayant fait voir un nombre presque infini de saints, qui composaient le royaume des cieux, il n'avail remarqué qu'un seul agneau qui les gouvernât. Dans quel esprit, je vous prie, Dieu accorda-t-il celte vision à saint Jean, si ce n'était pour lui apprendre que comme l'agneau , qui est la figure de la douceur, gouverne le paradis, on ne doit point élever une autre vertu sur le trône de la terre? Si par malheur quelqu'un en abusait, et que la malice d'un particulier autorisât quel-

QUEL EST LE MEILLEUR GOUVERNEMENT

CH.VP. II.

ques-uns a blâmer votre conduite, adressez-vous à Dieu , et dites-lui : Si cette maxime vous déplaît , mon souverain Maître, pourquoi nous ordonnez-vous si souvent et si précisément que nous gouvernions de la sorte? Nous n'avons suivi que votre exemple ; ne l'avez-vous pas ordonné, et confirmé par des miracles? C'est la pratique des saints les plus zélés à votre service. Dans toutes sortes de gouvernements , il peut arriver quelque malheur ; mais il en arrive moins dans l'empire de la douceur, que dans tout autre ; la correction en est plus facile, le retour en est plus prompt; du moins si on ne se corrige pas , on est inexcusable, et on ne se doit prendre qu'à soi-même de -son malheur. Ceux qui s'égarent par la rigueur, d'ordinaire ne reviennent pas", et on les peut compter pour des Aines désespérées. Les premiers n!onl pas de peine de se venir mettre à la merci d'un agneau, et les autres, craignant de tomber dans la gueule du lion, aiment mieux périr. 7. Le Saint-Esprit nous a prescrit notre devoir, quand il nous a dit: Vous a-t-on placé au-dessus des autres, ne laissez point naître des pensées d'orgueil dans votre esprit ; soyez, parmi vos sujets, comme un d'entre eux; veillez incessamment à leur procurer tout l'avantage que vous pourrez; mettez-vous au-dessus des événements particuliers; ayant fait votre devoir, reposezvous sur la providence de Dieu, elle fera le reste. Il ne faut pas que votre impatience lui prescrive le temps : ne vous imaginez pas qu'aussitôt que quelqu'un a fait une faute, il faille le corriger, ce zèle est souvent indiscret; car enfin si Di<u ne le veut pas encore, et s'il a déterminé le moment auquel on le doit faire, ne sauriez-vous vous donner un peu de patience ? La correction se fera avec plus de profit, parce qu'elle se fera avecplusdedouceur. Peut-être nesnvez-vous pas dans quelle estime est cette patience charitable au près des sa in In? Saints Basile la met au-dessus de toutes les vertus, et dit que c'est le véritable caractère qui nous rend semblables à Dieu. Saint Jean Chrysostome, dans son second sermon sur VÈpîire aux Romains, la préfère hautement à la virginité, au jeûne, et à ce qu'il y a de vertus les plus héroïques , et se trouve assez bien fondé pour mettre un homme qui possède celte vertu au rang des séraphins. Saùl , qui était animé d'une haine mortelle contre David, et qui ne cherchait que les occasions de l'immoler à sa vengeance, fut si fort touché de sa douceur, qu'il l'appela mille fois son fils, et qu'il ne put se défendre de faire son panégyrique. Les chaînes d'or, disait un ancien, lient bien mieux les cœurs que ne font les chaînes de fer. Le grand saint Augustin dit qu'un supérieur doux est un père dont la tendresse fait mille bons etfels sur l'esprit de ses enfants , et qu'au contraire un supérieur sévère est un tentateur de ses frères : Durum prœlatum, tentatorem subditorum puto. Celle vérité n'a pas seulement élé connue dans

le christianisme, les païens l'ont pénétrée. Plutarque a bien su dire autrefois que le plus grand don que puissent faire les dieux a un h-mmo qu'ils ont destiné au commandement , c'était de lui faire présent de la douceur. Je crois , disait le grand évêque de Genève , qu'il n'y a que Dieu et les bons prélats qui aiment les pécheurs, et qui les souffrent amoureusement dans ce monde.

8. C'est une des idées de Platon , qui sans doute n'est pas des moins admirables, que, si loi que l'amour sort du ciel , Jupiter ne fait que gronder et menacer de lancer ses foudres et ses carreaux ; que tous les dieux se révoltent, et que ce lieu , qui devrait êlre un para lis par la présence de toutes les divinités , devient comme un eufer. Mais aussitôt que l'amour y retourne, continue cet incomparable génie , les troubles se dissipent et les dieux demeurent en paix. Je me persuade que ce grand homme voulait nous dire que la douceur fait un paradis d'une communauté quand elle en esl la maîtresse, comme la rigueur en fait un enfer quand elle y règne. Quand je vous aurai rapporté ce que saint Denys dit à la gloire de la douceur, dans sa huitième épître , je ne crois pas qu'on y puisse rien ajouter, et qu'on se puisse défendre de donner tout son amour à celle charmante vertu. Il veut que Démophile cherche un autre Dieu, une autre religion et une autre Eglise que celle des Chrétiens, puisque, renonçant h la charité et à la miséricorde, qui sont le véritable esprit de Jésus-Christ et de son Eglise, il a puni avec la dernière cruau* té un homme qui se jetait enlre ses bras , et qui demandait au ciel humblement miséricorde. Nous ne punissons pas, ajoute-t-il, les aveugles qui tombent; mais nous leur tendons la main avec commiséralion , et nous les soutenons pour les empêcher de se blesser. N'est-ce pas nous dire en paroles fort expresses qu'il faut assister avec charité ceux qui ont des défauts , et non pas les punir avec aigreur ni avec cruauté ?

9. Saint Bernard, dans son Sermon de la Madeleine, admire, lui qui élail la douceur même, que Dieu, voulant châtier son peuple criminel, eut cependant tant de déférence pour son bon serviteur Moïse, qu'il lui en demanda permission ; et cette admiration lui ayant donné lieu d'en chercher la raison, il assure que Dieu n'avait point d'autre dessein que de nous enseigner que la douceur était la première des qualités d'un bon maîlre. Et, je vous prie, n'avezvous jamais remarqué que, pour' nous faire du bien, il ne demande point de permission, et que, pour nous châtier, il veut des délais et demande congé? N'est-ce pas nous dire assez clairement qu'il veut qu'on lui lie les mains et qu'on lui fasse violence pour lui arracher l'épée dont il est près de nous frapper? Croyez-vous lui faire plaisir, quand vous traitez rudement une pauvre brebis qu'il esl venu chercher avec tant de peines, qu'il a portée avec tant de fatigues sur ses

épaules après l'avoir trouvée, et qu'il a été si aise de rencontrer, qu'il a invité tout le c;el et la terre à se congratuler de son bonheur? Eh! ne songez-vous pas que c'est cette môme brebis pour qui il a tant fait de merveilles, et dont il vous a commis le soin? Un homme comme vous aurait reçu la Madeleine avec le dernier emportement, en la vovant chargée de tant de crimes; mais Jésus-Christ, qui sait mieux que vous la manière de traiter avec les pécheurs, la reçoit amoureusement et avec cœur. Au lieu (i'être son juge sévère, il se fait son charitable avocat; et, comme dit saint Bernard : Viscéral is a ffectus inviscerat sibi peccatricem; avec l'affection la plus tendre, il la reçoit, et la cache dans les entrailles de sa miséricorde. Il fait comme le père de l'enfant prodigue, qui, comme remarque saint Pierre Chrvsolngue dans le sermon qu'il en a composé, pour toute réponse se laisse tomber sur son (ils, et le b lise. Et osculatus est eum. Non verbera sed oscula dot paler. Sic amor vindicat. Quiconque est bon père, voyant son fils à ses pieds qui lui denande pardon, il le met dans son sein, il le tient sur son cœur, cl pour toute punition, il lui donne le baiser de paix. Le souverain moyen de bien gouverner, dit un excellent génie, est de combler de bienfaits, et non pas de charger de supplices. j

10. Ce que vous nous dites est assez plausible, diront quelques-uns; mais pourquoi donc Moïse, que vous nous donnez comme le niolèle des bons directeurs, fit-il tuer une partie du peuple de Dieu? et pourquoi loua-l-il ceux qui avaient plongé leurs mains dans le sang de leurs proches. Ce massacre solennel devrait passer pour une insigne cruauté. Je réponds à ces esprits sévères, que nous ne disons pas que la douceur doive causer l'impunité des crimes, et laisser toutes choses à l'abandon.;' ce serait une trop grande lâcheté, dont on serait coupable envers Dion et envers les hommes; mais je v<'ux qu'on punisse comme Moïse. D'un côté, il veut mourir pour eux; et quand Dieu est prêt à les massacrer, il s'offre pour être la victime immolée à sa colère, tant il aime ces Ames criminelles : mais quand il faut châtier le crime, il sait le séparer de la personne; il lue l'un, et conserve l'autre anlant qu'il peut; du moins il épure tellement sa colère, qu'il n'y enlre point de passion, et que c'est toujours la douceur qui en est la règle, et qui ne permet pas qu'il se serve d'aulre chose que du dard doré de l'amour paternel. Nous lisons que le jour que le Sauveur du monde se mit en colère, il fit un fouet de cordes; i! menaça tous ceux qui profanaient le temple, et qui en faisaient une retraite de voleurs. Il semblait qu'il allât exterminer tous ces misérables; cependant il ne blessa personne, et nous ne voyons pas dans l'Evangile qu'il se servit du fouet qu'il avait préparé.

11. C'est une remarque qu'ont faite tous les saints, que l'Ancien Testament étail la loi de ligueu--, où on ne parlait que de morts,

que de lancer des foudres, que de punir sur-le-champ, et dont le Dieu qui l'avait envoyée voulait être appelé le Dieu des 'limées. Qu'a-t-il gagné avec tout ee'o? il faisait fuir tout le monde, personne quasi ne le voulait servir, et on aime mieux parler au serviteur qu'au maître. Dans le Nouveau Testament, le Verbe incarné a pris une voie tout opposée : il s'est fait nommer Agneau, il a dit qu'il n'était venu que pour les pauvres pécheurs, il n'a prêché que la douceur, il n'a rien refusé à personne ; la Madeleine, Zachée et le publicain en sont des témoins bien authentiques. Sa bonté fut si extrême, qu'il ne refusa pas même les diables qui lui demandèrent congé d'entrer dans le corps des pourceaux. Celte facilité lui gagnait les cœurs de tout le monde, et convertissait plus d'âmes que ses prédications les plus zélées; les Juifs en connurent si bien l'importance, qu'ils en résolurent sa mort, ne croyant pas qu'un seul homme pût échapper à une si grande bonté. Remarquez do grâce les raisons qu'ils apportent de sa mort : Ne voyez-vous pas, disent-ils, que tout le monde court après lui. et que si nous n'y prenons garde, la synagogue va être déserte , et notre loi abandonnée? (Joan. xi, '+8.) On l'a voulu faire roi, et il n'a tenu qu'à lui; les peuples et les armées le suivent jusqu'au désert; jamais homme ne parla comme lui, et il n'est point de cœur, quelque dur qu'il soit, qui ne se laisse toucher. Voyez la différence qu'd y a dans ces deux conduites. Quand Dieu gouverne avec, sévérité, tout le monde le fuit.; quand il emploie la douceur, lout le monde l'adore. Hélas! l'homme serait-il bien assez insensé 1e croire qu'il puisse faire ce que Dieu n'a pas fait, et qu'il sache mieux la manière de gouverner les hommes, que Dieu qui les a faits, et qui pénètre Is plus secret de leurs cœurs?

12. Le saint abbé de Clairvaux, nourri du lait de la très-sainte Vierge, et le fils de la douceur, expliquant ces paroles du Cantique des cantiques : Vos mamelles sont meilleures que le vin, et les délicieuses odeurs qui en sortent valent mieux que tous les parfum$ de l'univers (Cant. I, 1, 2), dit quo le vin c'esl la rigueur, qui a quelques charmes et qui fait quelques bons effets; mais que la douceur est ce lait savoureux et agréable, qui fait des prodiges, qui fait couler dans une âme la joie et le bonheur, et qui l'embaume de ce parfum céleste qui la rend charmante aux yeux de Dieu. Quiconque veut épouser l'agneau Jésus, il faut que sa douceur le fasse une brebis; et quiconque veut gouverner, il faut qu'il ail des mamelles de compassion, beaucoup de la douceur du lait, et fort peu de la rudesse du vin. J'ai bu mon vin et mou lait, dit le même saint Bernard dans un autre endroit des Cantiques; que vous auriez bien mieux fait de ne boire que du lait tout pur, et de ce lait sacré delà douceur du paradis, sans aucun mélange! J'avoue que le vin ou plutôt l'austérité fait quelquefois de bons effets, cl

Ql Li. tbl LL Mh!M4'.lK L.UI, V I U.M.Mh.M . — LliAl . iii.

qu'il est quelquefois à propos d'en mêler un peu dans le lait que vous buvez : mais il en faut peu, et encore faut-il que ne soit, rarement, et avec une très-grande circonspection. Le vin échauffe d'abord, il enivre là raison, il trouble l'imagination, et met l'homme tout en feu ; le lait nourrit le cœur, il adoucit les aigreurs naturelles, et il fait couler une certaine douceur du corps dans l'âme, qui calme les passions les plus violentes. Si votre bouche et votre cœur sont une fois arrosés de ce lait de la douceur, vous ne serez jamais capables de choquer personne, ni d'altérer les atfections de ceux que vous "gouvernerez. Job (xxix, 6)disait un jour : O Dieu tout-puissant, où est ie temps que je lavais mes pieds dans le beurre et dans la crème, et que les pierres coulaient pour moi des fontaines d'huile? Ce miroir des patients entre les hommes nous voulait parler »Ie la douceur, sous ces figures de beurre et de crème, et nous voulait apprendre que quand on y met ses pieds, c'est-à-dire ses affections, on est en pouvoir de tout faire; on désarme toutes les puissances de l'enfer, on arrête les mouvemenls les plus violents de la nature, et on se met au-dessus de Ébat ce qui peut faire de la peine dans le monde. L'esprit violent, dit David (Psal. xlyii, 8), et les emportements trop brusques de ceux qui gouvernent avec rigueur, brisent les navires de Tharsis, c'est-à-dire qu'ils mettent le désordre dans les cœurs des hommes les plus forts.

13. Rien ne paraît si contraire à l'esprit de sainteté, que de donner à l'impatience quelques mots de rigueur. Quand les plus grands saints se sont laissés emporter quelquefois à leur zèle, et que dans Ja forée do la chaleur ils ont dit quelques paroles un peu aigres, ils en ont incontinent de la douleur, et le regret qui leur vient percer le cœur les inquiète considérablement. Vous diriez qu'un saint qui est dans la passion, reconnaît qu'il n'a plus de droit au pouvoir et aux privilèges de la sainteté. Le prophète Elisée était en colère un jour, et comme on le priait de faire quelque grande action, il ne crut pas pouvoir rien exécuter de grand pendant qu'il serait dans cet élat; qui altérait le repos de son cœur cl sa tranquillité ordinaire. Il commanda qu'on lui amenât un joueur de harpe, ou île quelque autre instrument fort harmonieux. Le petit orage que le zèle avait élevé dans son âme se calma, en sorte que se trouvant dans sa tranquillité Grdinaire, le Saint-Esprit s'écoula dans son cœur, et il commença à faire des miracles. N'attendez pas d'uu esprit aigre, d'un cœur impérieux et plein de passion qu'il prend pour zèle, que, pendant que celte émotion et celte ébullilion de sang durera, il puisse rien taire de parfait. Il faut tempérer ce feu, il faul écouter la charmante harmonie de la douceur, el il se mettra dans l'heureux étal de lout exécuter avec le contentement de Dieu , des anges et des hommes. La douceur est cette harpe de David, qui, par la beaulé de ses accords, chassait

le démon de la haine el de l'aigreur qui tourmentait Saul.

li. Ce ne serait jamais fait, si je poussais mes preuves jusqu'où elles se peuvent étendre. Je veux conclure par un beau passage du xxvnr chapitre de VEcclésiaslique (1 seq ) : Comment est-il possible, dit le Saint-Esprit dans cet endroit de l'Ecriture, que l'homme qui conserve en luimême quelque sorte d'aigreur contre son prochain, soit assez téméraire dt? s'adresser à Dieu, pour lui demander miséricorde7 Que ne se sert-» I de règle a lui-même, et s'il veut que Dieu le gouverne avec un ■• bonté excessive, comment est-il si peu sensé que de vouloir conduire ses sujets avec r,ustériiô et avec rudesse? Puisqu'il veut donner à Dieu îa règle du gouvernement, plutôt que de la prendre de lui, que u'aitiret-il a soi les âmes par les chaînes de la charité, dont les pères se servent à l'égard des enfants, et non pas par le 1er et les chaînes de la rigueur dont on se sert pour les esclaves? C'était la loi que saint François donnait aux gardiens de son ordre. Que chacun, disait-il, gouverne ses frères comme il voudrait êlre conduit par son supérieur : car, en vérité, quelle justice y aurait-il de vouloir pour soi un supérieur qui soit la douceur même, et vouloir être dans la dernière cruauté pour ses inférieurs? Qu'en arrive-t-il enfin à ces injustes maîtres? Souvent après avoir été très-rudes à leurs inférieurs , ils tombent entre les mains d'un autre, qui leur rend ce qu'ils ont prêté aux autres. Quand on prit Adonibezec. on lui coupa le bout des doigts dos mains et des pieds; ce prince malheureux, se voyant en cet état, soupirait et disait . « Hélas ! soixante et dix rois me servaient à table, je leur fis, par la plus grande inhumanité du monde, couper l'extrémité des pieds et des mains. Ils ne mangeaient que ce qui tombait de ma table, et mes serviteurs les plus vils menaient une vie plus agréable qu'eux. Je me vois, infortuné que je suis, réduit à cet état déplorable. 11 faut cependant que j'avoue que Dieu est juste, et qu'il n'en use avec moi que de la manière que j'ai traité les autres. » Ce que dit ce misérable homme, ne doit-il pas passer pour un oracle? L'expérience l'avait rendu sage, après que la prospérité l'avait fait insensé et insupportable.

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