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CHAPLIN E III

.4 quoi connaîl-on un homme qui gouverne

avec rigueur ?

Tous les hommes, et même ceux qui passeul pour sensés, surit dans un aveuglement déplorable. On se connaît si peu, qu'une personne que lout le monde condamne de rigueur, pense être la douceur même. Si vous lui dites qu'elle se rend odieuse, et son gouvernement insupportable, elle accuse tout le monde de témérité, elle proteste qu'on ne la connaît pas, qu'elle ne fait rien que par douceur, et qu'elle a dans loutre qu'elle fait la meilleure îuleni on

ŒUVRES COMPLETES DE BOIDON

du monde. Mais c'est une illusion contre laquelle on ne saurait assez déclamer. Jamais il ne faut alléguer son intention, ni la donner en payement; il faut bien l'avoir et la présupposer, mais elle n'est pas seule de mis-? dans celle matière. C'est de l'extérieur qu'on juge, et non pas de ce qui ne se voit point. Tout le monde dit qu'il a bonne intention; je le veux croire, mais je veux en voir des effets, il la faut montrer par des paroles et de bonnes actions extérieures, qui sont les seuls témoins dont on reçoit la déposition; et pour ne vous y pas tromper, je veux bien vous donner les marques d'un gouvernement aigre, et animé de rigueur.

1. Avoir la parole ferme, rude, trop prompte et trop brève. Commencer ses discours par un refus, comme par un non, ou par quelque autre parole dédaigneuse et peu civile.

2. Avoir l'œil fier et farouche, et qui semble menacer ceux qui ne parlent qu'avec une extrême humilité et quasi en tremblant.

3. Avoir un accent hautain et impérieux, se servir de termes trop absolus, et affecter l'air d'un tyran.

4.. Avoir' le visage et le port d'un arrogant et d'un effronté, contrefaire le paon qui étale ses belles plumes, et qui marche fièrement pour faire peur aux timides colombes qui passent auprès de lui. Je confesse qu« cela peut êlre naturel, mais c'est un naturel vicieux; et à moins que de travailler à l'adoucir, on est en état de se donner bien de la peine, et de bien faire souffrir les autres.

5. Donner des négatives quasi sans entendre ce qu'on demande, et renvoyer ses sujets avec quelque sorte de mépris.

ifi. Non-seulement refuser ce qui est de justice, mais y ajouter par-dessus l'aigreur vies paroles, la mine sévère et rude. Comment le cœur d'un pauvre homme n'en seiail-il pas glacé? Je ne m'étonne pas s'il aime mieux souffrir que de demander quelque chose à un homme si mal plaisant. Ne diriez-vous pas que c'est un chardon qui égraiigne, et qui veut emporter la pièce ?

7. En accordant même ce qu'on souhaite, le faire de si mauvaise grâce, qu'on en perd toute l'obligation et qu'on n'en sait point de gré. Il arrive souvent qu'on aimerail quasi mieux nn honnête refus, qu'une faveur accordée d'une façon si mal plaisante.

8. Résoudre trop brusquement les demandes, ne prendre ni temps ni conseil, renvoyer les gens au premier mot, et les condamner sans vouloir entendre leurs raisons.

9. Se servir facilement de mots impérieux, comme je vous com;uande ; je veux que cela soit; il suffit que c'est ma volonté; En vertu de sainte obéissance, je vous l'ordonne; où est l'obéissance? ne suis je pas votre supérieur? Allez, et que je n'entende plus parler de cela; si vous ne faites de bon

gré ce qu'on vous dit, on trouvera bien moyen de vous le faire faire de force; il y a longtemps qu'on reiuarque vos manières d'agir, mortifiez-vous, et faites ce qu'on vous commande. Toutes ces manières de parler sont les marques d'un homme rigoureux, rude, impérieux, qui se souvient si fort d'être supérieur, qu'il a oublié d'être père, ou frère, ou serviteur, et peutêtre inférieur en beaucoup de choses à ce pauvre sujet à qui il parle comme un petit empereur, et avec qui il tranche du monarque.

10. Les âmes faibles et mal tournées diront plus de ces grands mots en un mois, que ne fera un parfait supérieur en cinquante ans; il y en a quelques-uns qui, en toute leur vie, ne s'en sont jamais servis, et de la bouche desquels il n'est jamais sorti un, je vous ordonne en vertu de sainte obéissance. Une âme sotte, faible et glorieuse, le dira dix fois en un jour et fans aucun sujet légitime. * Il vaudrait bien mieux le faire en vertu de la sainte charité. La première manière blesse les cœurs, et celle-ci les gagnerait amoureusement et infailliblement.

il. Donner une facile créance aux faux rapports de ceux qui exagèrent les histoires qu'ils font de leurs frères, et sur la foi de tels témoins, sans vérifier si ce qu'on avance est vrai ou non, laisser agir tout son zèle, et imposer à la chaude des pénitences trèsrigoureuses et faire des réprimandes vertes et piquantes. Celte précipitation est la cause de deux grands défauts : le premier, de condamner un pauvre accusé sans l'entendre; le second, de condamner souvent un innocent ; car enfin très-ordinairement le temps développe le mystère qui paraissa t inconnu; il fait ce que la prudence devait faire, et montre évidemment qu'on a puni à tort un malheureux innocent, et qu'au moins on a dit des paroles indignes de la sagesse d'un supérieur, qui, étant juge, doit écouter l'une et l'autre partie; et qui, étant père en même temps, ne doit jamais renoncer à la bonté qui en est une qualité insér parable.

12. C'est une faute de conséquence de reprendre rudement Quelques légers défauts, et traiter un pauvre sujet, qui peutêtre n'a pas fait un péché véniel devant Dieu, comme s'il avait commis quelque crime exécrable. On n'en voit que trop de ces emportés, qui, avec leurs paroles aigres, leur visage allier et leur mine rude, veulent faire passer pour des monstres épouvantables ce qui n'est en soi qu'une bagatelle.

13. Il n'est rien qui marque tant la faiblesse, que l'impatience et la promptitude. On a beau dire qu'il faut être zélé; le véritable zèle ne consiste pas à se mettie tout en feu à la moindre parole. Apprenez qu il n'est rien de si dangereui que de commettre son autorité dans une chose de néant. Pourquoi faire avec prompliiude ce qui n'a besoin que d'un seul mot? Ne voyiz-

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vous pas que co n'est qu'impuissance, et ce quo c'est que de que vous êtes comme ces estomacs faibles qui no sauraient rien digérer, et qui sont obligés de rendre tout aussitôt qu'ils ont mangé? Peul-élre ne savez-vous pas pourquoi on vous fuit? c'est nue vos yeux et votre langue agissent par le morue ressort dans le môme moment que l'œil voit quelque chose qui lui déplaît. La langue donne son coup, et la différence qu'il y a, c'est que l'œil ne voit qu'une surface apparente, et que la langue perce jusqu'au vif; l'action de l'œil est passagère, et celle de la langue demeure encore souvent après des siècles entiers.

ik. Il ne faudrait jamais reprendre surle-champ, car durant que la faute est présente, et que le sang bout encore, le sujet n'est pas bien disposé à recevoir la correction, il se défendra avec chaleur, et vous échauffera. Vous qui sentirez volro sang monter à la tête et au cœur, vous vous imaginerez qu'on vous méprise, vous parlerez mal à propos, vous piquerez ce jeune esprit, il faudra disputer,vous engagerez votre autorité et votre réputation, et peut-être commettrez-vous une plus grande faute eu le reprenant, que lui en défendant la sienne : donnez-lui le loisir de se reconnaître, et a vous de mieux faire votre devoir. Voilà l'origine de la plupart des fautes qui se commettent tous les jours; mais on ne s'en veut pas corriger, et le malheur le plus grand est qu'on croit bien faire quand on gâte tout.

15. Croire aisément les fautes, et fermer les yeux aux vertus, c'est le moyen infaillible d'introduire la confusion dans la plus sainte communauté. Comment, je vous prie, pourriez-vous avoir de l'amour et de la confiance pour celui qui a si mauvaise opinion de vous, qu'il en croit tout le mal qu'on lui dit, et qui ne veut pas seulement se donner la peine d'examiner vos raisons, de considérer vos bonnes qualités, et ce qui pourrait le persuader de votre innocence et de Totre vertu?

16. Voulez-vous que je vous donne encore d'autres marques d'un homme austère, qui n'a ni charité ni tendresse, et dont les entrailles sont d'acieroude marbre? N'avezvous jamais vu de ces hommes qui ne sauraient dire une parole gracieuse, qui disent à tous moraentsqu'il se faut mortifier, qu'on est trop délicat, qu'on donne seul plus de peine à être gouverné que tous les autres ensemble, qu'on est trop lâche dans la pratique de la vertu, et qui ont à chaque instant mille aigres réprimandes de celte espèce? Ces gens-là ont le véritable caractère de ceux dont je vous parle, qui n'ont que des entrailles de bronze et un cœur de rocher.

17. Ceux qui sont d'une complexion robuste, qui ne sont quasi jamais malades, qui n'ont aucune incommodité, et dont le tempérament est bilieux, chaud, mélancolique; ceux-là, dis-je, sont ordinairement rudes et farouches, et comme ils ne savent

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mal, ils condamnent aisément les autres, et les font passer pour délicats. Ils ont l'âme si dure, que la pitié n'y saurait entier; et ce qu'il y a do surprenant, c'est qu'ils veulent faire passer ce défaut pour fermeté d'esprit, et pour le seul caractère d'une âme véritablement généreuse. Ils font sonner haut leur zèle, et disent qu'il ne peut pas être mieux employé qu'à faire garder la règle inviolablement. C'est une raillerie que de leur alléguer le proverbe, Summum jus summa injuria, et de leur vouloir faire concevoir que la justice trop rigoureuse devient injustice. Ils n'ont point d'oreilles pour tout ce que vous leur pourriez dire.

18. Quand une fois ils se sont déterminés à quelque chose, il faut bon gré mal gré qu'ils l'exécutent. Je ne dis pas qu'il faille changer facilement les bonnes résolutions, mais je dis qu'il ne faut pas être inflexible, opiniâtre, et tout à fait inexorable. Encore faut-il donner celte espèce de consolation d'entendre les raisons et de les peser: car s'il arrive que le supérieur précipité se soit mépris, comme il peut arriver, le sujet prend occasion sur sa promptitude de condamner sa conduite; il crie qu'on n'écoule jamais personne, il murmure hautement, et dit son sentiment avec tant de chaleur, qu'il en arrive souvent de nouveaux désordres. De bonne foi, quel mal y a-t-il d'écouler, et donner cette consolation à un sujet qui sera guéri quand il aura une bonne fois déchargé son cœur, et repris. cet air agréable de la charité?

19. On ne peut pas nier qu'il n'y ait des sujets importuns, pressants, ombrageux, hardis, peu mortifiés, artificiels, opiniâtres, et encore pis que tout cela; j'en demenr« d'accord volontiers; je veux même que s'il faut de la rigueur pour les conduire, qu'on s'en serve : mais que ce soit sagement, sans que ceux qui sont doux comme des agneaux, et qui ne participent en rien à leur ma'J.v.<jiso humeur, aient aucune part à ce traitement. Il faut bien se donner de garde de gouverner des esprits si opposés de la même manière; il faut faire comme Jésus-Christ feia au jour du jugement, qui séparera les brebis des boucs. Usez de riguour pour les cœurs endurcis, à la bonne heure; mais aussi servez-vous de douceur pour ceux que l'on manie comme de la cire.

20. La circonstance qui rend celte rigueur insupportable, c'est que ceux qui veulent qu'on garde leurs règles le plus exactement, et qui sont si chauds à en punir les infracteurs, ne lès gardent quasi point Ou fort peu ; toute leur ferveur est pour les autres, et ils sont indulgents à eux-mêmes dans les choses où ils sont inexorables à leurs sujets. Celte maxime est bien contraire à col'e des saints, qui n'ont de la rigueur que pour leur personne, et qui répandent toutes leurs douceurs sur leurs pauvres Sujets et sur leurs enfants, qu'ils aiment avec là dernière lenJresse.

2t. Que cela est ridicule, qu'un jeun«

homme qui n'est supérieur que depuis quinze jours, parle déjà au^si haut que le général, ou qu'un de ceux qui ont blanchi dans le gouvernement 1 Pour montrer qu'il est maître, il renverse ce qu'a fait celui qui a été devant lui, et croit qu'il acquerra autant de réputation et d'autorité, qu'il abaissera ses frères. Cet homme ne donne^l-il pas des marques d'un esprit faible et plein de vanité, et doit-on s'étonner si les sujets d'un tel supérieur se révoltent, et s'ils ne demandent qu'à secouer un joug si dur et si fâcheux? Il faut laisser mûrir ces génies, avant de les élever ; l'expérience leur apprend qu'on doit manier les gens avec plus de respect, et qu'il les faut regarder comme îles personnes qui ont ordinairement plus de mérite et de sainteté qu'eux. Le soin le plus important de ces sortes d'esprits, c'est de corriger cette humeur aigre, et de suivre les voies de ceux qui gouvernent avec douceur. Atin qu'ils le fassent plus sûrement, nous allons apprendre dans le chapitre suivant quelles sont les. marques du gouvernenaent doux.

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