CHAPITRE IV
Quelles sont les marques du gouvernement •doux.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a dit que ceux qui, dans leur gouvernement, suivaient les maximes de la douceur, avaient trouvé le moyen efficace de se rendre les rois des cœurs, comme ceux qui écoulaient les lois de la rigueur devaient s assurer de n'être considérés que comme les tyrans et les ennemis des hommes. Il est certain que pour bien commander aux autres, il faut savoir se commander à soi-même : car en vérité, quel serait l'hommo qui, ne pouvant dompter ses affections et ses impatiences, serait assez mal avisé do s'imaginer de pouvoir commander aux autres ? Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que tout le monde croit avoir autant de douceur qu'il en est besoin, et ne sait pas qu'il est si difficile de monter jusqu'au faîte do cette vertu, qu'il y a très-peu de gens qui y arrivent; peut-être parce qu'on ne connaît pas parfaitement cette vertu, et qu'on se persuade que la douceur est tout autre chose que ce qu'elle est véritablement. Pour les tirer d'erreur, et pour leur apprendre à la discerner, j'en veux donner toutes les marques quej'en ai tirées des écrits des plus grands hommes, qu'ils avaient tirées eux-mêmes de l'expérience.
1. Salomon dit dans son Livre de la Sagesse (xn, 18), que quand Dieu commande à ses bons serviteurs, i! le fait avec une grande attention, et avec beaucoup de réserve; ce sont les termes de ce sage roi : Cum allentione et reverenlia. Si Dieu, qui exerce un empire souverain et absolu sur les hommes, yuge quo le meilleur moyen et le plus efficace c!e gouverner des esprits inconstants et volages, est le respect; l'homme, ce misérable ver de terre, osera-t-il en donner l.e démenti à Dieu, et en user avec
eux d'une manière qu'on puisse dire q.u'il les gourmande plutôt qu'il ne les commande? C'est être bien présomptueux si, après un exemplo si puissant, il se promet encore de réussir avec son air faurouche et rigoureux.
2. Les anges, qui sont nos protecteurs et nos gouverneurs, pourraient bien, s'ils voulaient, user de leur pouvoir, et employer leurs forces h nous faire bâter le pas; mais ces divins esprits ont bien appris une autre conduite dans le paradis. Ils nous inspirent doucement ce qu'ils veulent, et insinuent si amoureusement leurs commandements dans nos cœurs, qu'ils nous portent où i! leur plaît, avec une douceur qu'on peut justement appeler incomparable.
Raphaël disait autrefois au petit Tobie * Mon frère, vous plairait— il que nous fissions une telle chose? N'étail-il pas dans te pouvoir de le traiter rudement, et de lui dire d'un air impérieux : Allez la, car Dieu le* veut; il n'est pas question de délibérer, c'est le maître de l'univers qui commande, et qui sait se faire obéir quand on fait miner de le refuser. Ce langage est inconnu au ciel, et ce style n'est pas celui des anges.
3. J'admire la force de la douceur dans la manière dont saint Grégoire le Grand écrit. Ce Souverain Pontife pouvait, s'il eût voulu, ne s'exprimer qu'au bruit des tonnerres et des foudres d'excommunications et de censures; cependant on no lit autre chose q.ue ces mots: «s'il plaisait à votre douceur; votre bonté agréera bien que je lui dise ; je me promets que votre charité bienfaisante vous fera connaître que ce n'est pas de cette façon qu'il se faut comporter. Jo crois que Notre-Seigneur aurait bien agréable que votre douceur prît garde à ce qui s'est passé dans cette importante occasion. » C'est ainsi qu'au lieu de taire tomber le feu sur ses sujets, et lancer les tonnerres sur la tête des hommes, il faisait couler des torrents de miel, et savait, par sa douce manière de gouverner, calmer tous les orages da:|.s le moment qu'ils se formaient, et réunir les esprits qui paraissaient les plus égarés et les plus capables de brouiller.
k. Saint Bernard, comme nous avons dit, fut dans les premières ardeurs de son zèlo un peu rude à ses moines; on ne le regardait qu'en tremblant. Ce grand abbé s'aperçut que ce n'était pas là le moyen de gagner les cœurs, et de faire de Clairvaux un paradis terrestre, plein d'anges et de séraphins, mais plutôt un purgatoire rempli d'âmes souffrantes. ÎI en demanda très-humblement pardon à ses frères, et par son changement il mit tout son couvent en un tel état, que tout s'y faisait par amour; s'il commandait quelquo chose, on y volait plutôt quo d'y courir, et on n'y trouvait do peine que celle d'être prévenu par son compagnon. La maxime de ce grnnd personnage était que quiconque veut bien gouverner, il faut qu'il le fasse en priant amoureusement, et non pas en commandant imuéricu-
QUEL EST LE MEILLEUR GOUVERNEMENT. — CI1AP. IV
sèment : Orando magis et obsecrando, quam imperando, impetret magis quam imperel.
5. Qui ne serait pas charmé d'entendre saint Paul qui, tout puissant qu'il est, so sert cependant de termes si doux, que-je ne crois pas qu'il y ait un cœur qui ne s'attendrisse. Il ne faut pas attendre de lui un « Je vous commande de la part de Dieu ; le vous ordonne sous peine d'analhème; je veux sous peine de désobéissance; » et autres paroles de celte force, dont il eût pu user s'il l'eût voulu. Ses discours sentent bien plus les prières que les commanilemcnls. Je vous conjure, (dil-il à Timolhée, passim,) jxir l'amour que vous me portez ; je vous prie, par les entrailles de Jésus-Christ ; je vous supplie, par toute la douceur de notre Sauveur; si vous ni aimez, et si jamais vous avez fait quelque chose que vous ayez voulu ni être agréable, faites ceci pour la gloire et pour l'honneur de Jésus notre maître.
6. Que diront ces petits supérieurs, qui commandent si hardiment et si hautement à de plus vieux et de plus sages qu'eux,, comme s'ils étaient de jeunes novices? Que diront-ils, voyant saint Pierre, le vicaire de Jésus Christ, qui tient les clefs de la vie et de la mort, pleurer doucement au lieu de commander, et verser plus de. larmes qu'il ne prononce de paroles et qu'il ne fait de commandements? Dites-moi de bonne foi, y aurait-il un homme qui osât refuser quelque chose à celui qui, pouvant lui commander absolument, le prierait tendrement jusques à verser des pleurs en abondance?
7. A l'exemple des deux grands apôtres saint Pierre et saint Paul, nous pouvons ajouter celui de l'amoureux saint Jean, dont les expressions ne sont que le plus tendre langage de l'amour : Mes chers enfants, ditil (7 Joan. iv), si vous aimez Jésus-Chrisf, faites ce que je vous dis; je vous en conjure, par le cœur de Jésus notre bon maître; (limez-vous cordialement, et vous aurez fait tout ce que je vous demande; l'amour est un bon maître qui vous instruira de tout ce qu'il faut faire ; pour moi je n'ai rien à vous commander ; Jésus voudrait bien que cela fût fait, je ne vous en dirai pas davantage. Ali Dieu 1 quel bonheur de voir comment Notre-Dame commandait à saint Jean qu'elle considérait comme son fils; et comment saint Jean commandait à Notre-Dame, que Je Sauveur du monde lui avait donnée à garder? Nous trouverons dans cette charmante école les leçons de ce commandement amoureux qui sait mieux exécuter qu'ordonner.
8. Disons encore quelque choss de plus fort. Comment se gouvernait la sainte et sacrée famille, composée de Jésus, Marie et Joseph? Qui commandait? Jésus -Christ?
non, car il n'était qu'un enfant d'obéissance, et il n'était venu sur la terre que pour obéir. Noire-Dame? non, elle était soumise à son Dieu et à son mari. Qui donc? saint Joseph? encore moins, ce saint homme n'avait garde de commander à son Souverain et à la Reine des anges. Qui commanda-' donc? toutes ces trois personnes, ou plutôt
pas une; on faisait tout sans commander; on prévenait les commandements et oi»
priait bien plutôt qu'on n'ordonnait. Ah ! la belle et l'agréable famille, où personne no commande et où tout le monde obéit; ou plutôt, où toul h; monde commande en faisant ce qu'il faut! N'a-t-on pas plus tôt fait que de commander? l'exemple est toujours le commandemenl'le plus puissant. Admirez encore une fois cette conduite : personne ne dit mot et chacun fait ce qu'il faut ; personne n'ordonne et chacun obéit ponctuellement. Quel surprenant empire, où il coûte plus à commander qu'à faire, où tout le monde est plus serviteur que maître, et où il n'y a que la douceur et la modestie qui gouvernent 1 . t
9. Quand le saint abbé Poppon commandait quelque chose à ses moines» c'était avec tant de cordialité, avec un visage si doux et des paroles si engageantes, que jamai» on ne lui a rien refusé. Quelque esprit mal fait lui dit que sa douceur gâterait toul, et que sa facilité relâcherait la discipline régulière, et qu'enfin il se pourrait bien damner. « Ah! dit ce grand personnage, quo je serais heureux si j'étais damné pour avoir eu Irop de charité ! Hélas ! mon frère, ajoutait-il, comment pourrais-je commander à des gens qui sont meilleurs que moi ? à quoi servirait la rigueur, puisqu'ils font de si bon cœur tout ce que je leur ordonne ! Si j'en usais comme vous le souhaitez, ne passerais-je pas pour le tyran de nos cloîtres? »
10. Les ermites nommaient ordinairement saint Macaire le dieu des moines ; car; par sa manière amoureuse et douce^ il avait gagné un te! ascendant sur leurs esprits, que l'on faisait plus qu'il ne commandait, et qu'on s'enviait les uns aux autres la joie de lui obéir. «Mes frères, leur' » disait-il, «faites ce que vous me verrez faire, je ne vous ordonnerai rien que je ne le fasse le premier. Si vous ne pouvez pas le faire, demeurez dans votre cellule et vous reposez, je le ferai pour vous; ayez seulement bon courage, et je serai votre caution auprès de Dieu. Je sais bien, mon cher frère, que si vous le pouviez, vous le feriez de très-bon cœur. Vous avez fait une petite faute; hélas! j'en fais bien d'autres : il faut, mon frère, que vous ou moi nous fassions cela ; prenez ce qu'il vous plaira, et je ferai le reste.»
11. On auraitdola peineà trouverencoreuR supérieur comme saint François; il fut général, et ne commanda quasi jamais rien à personne. Ce saint homme avait coutume de dire : « Mes frères, si vous aimez Jésus- Christ, et si vous avez quelque considération pour moi, je vous prie de faire ceci. » Les pauvres religieux se tuaient de faire tout ce que leur charitable père avait désiré d'eux. 11 leur semblait qu'il ne leur commandait pas assez, qu'on les épargnait, et que tout ce qu'ils faisaient ce n'était rien, à proprement parler. Quanti les gardiens lui demandaient la fiçon de bien gouverner, il leur répondait :«Faites comme Jésus-Ghrist. Si quelqu'un a failli, dites-lui qu'il n'yre-
ŒUVRES COMPLETES DE BOl'DOft,
tourne plu?, et que vous lui pardonnez de bon cœur, à In charge qu'une anlrc fois il se tiendra mieux sur ses gardes ; que s'il a fait une faute, vous en faites bien d'autres, et que si Dieu ne vous soutenait par sa grâce, vous en commettriez de bien plus énormes et de plus fréquentes. «Lorsque quelque esprit mal tourné se plaignait qu'il était trop doux, il se servait de ce mot surprenant dont je vous ai déjà parlé, et disait qu'il aimait mieux Être père que bourreau, et que, s'il devait haïr quelque chose, ce devait être le péché, et non pas le pécheur.
f2. Moïse, qui doit passer, sans contredit, pour un des plus parfaits modèles d'un gouverneur achevé, se plaignait un jour à Dieu fort amoureusement, en ces termes : Pourquoi voulez-vous que je porte tout ce peuple dans mon sein comme un jeune enfant, ou comme un innocent agneau? Ne vous souvenez-vous pas qu'il est composé de plus de deux millions d'âmes? que ce sont i\es rebelles qui vous donnent tous les jours de nouvelles marques de leur infidélité et de leur malice? Comment les pourrais-je porter surmon sein et sur mon cœur? Cette remontrance ne fit pas changer Dieu de sentiments; il voulut absolument que Moïse parlât à ces esprits farouches et peu liai tables, comme s'il eût parlé à un petit enfant qui se fût jeté dans son sein. Ce serait une chose assez nouvelle à voir, qu'un homme usât de menaces terribles, et reçût avec de grands coups un pauvre petit poupon qui chercherait entre ses bras un asile. —Moïse, dit Dieu, je veux que vous gouverniez mon peuple de cette manière, et que, pour le ranger à son devoir, vous ne mettiez en asage que les douceurs et les tendresses d'un père. (Num. xi, 12 et seq.) Quelle confusion pour ceux qui, n'ayant qu'une poignée de gens à gouverner, font plus de bruit en vingt-quatre heures que cet incomparable législateur en quarante ans entiers 1 Pour être sévère et rigoureux, il faut peu de vertus, s'il est vrai qu'il en faille; mais pour gouverner avec l'esprit de douceur, il faut en posséder un grand nombre, et dans le degré le plus éminentel le plus héroïque.
13. Voulez-vous savoirquelle est la marque d'un gouvernement efficacement doux ; c'est quand le supérieur prend ce qu'il y a de plus pénible pour soi, et qu'il laisse le plus doux aux autres. C'est quand oh se conduit comme saint François-Xavier,, qui lie donnait pour pénitence à ceux qui avaient failli, qu'un Pater nnsler, et qui prenait pour eux en secret de sanglantes disciplines, et qui, étant élevé à la charge do provincial, se prosternait aux pieds des plu* anciens de la maison, pour les baiser avec la plus profonde humilité; aussi ses sujets, voyant tant de douceur et de soumission, fondaient en larmes et volaient uu moindre signe de ses commandements.
Que dis-je, commandements ? ce saint homme savait bien demander, mais non pas commander,, et ceux qui <wH écrit sa vie ont
remarqué qu'il ne s'est jamais servi d'aucun mot qui eût pu faire connaître son autorité. .
14. Le saint cardinal Borromée, pendant les rigueurs d'une cruelle peste, ne savait pendant quelque temps de quel moyen se servir pour exciter les prêtres à assister les pauvres malades. Commander, c'était une chose périlleuse; abandonner le peuple affligé, il y avait trop de cruauté. Après avoir rêvé longtemps, il s'avisa enfin de dire : « Mes enfants, qui m'aime me suive ; » et avec ces mots, il se jeta à corps perdu dans les maisons pestiférées, et, paraissant intrépide, il étonna la mort même. Jugez si on pouvait ne pas suivre un homme qui voulait courir lui seul tout le péril des autres! Tout le monde s'exposa avec tant de charité et si peu de précaution, que ce beau sacrifice que chacun fit de sa vie, a l'exemple de ce tendre prélat, ne fut pas sans doute un des moindre motifs qui engagèrent Dieu à retirer le bras vengeur qu'il avait étendu sur ce pauvre peuple.
15. Si nous voulons un exemple plus récent, nous en trouverons un en la personne du grand évoque de Genève, a qui on pourrait appliquer avec bien de la justice ce que saint Jean dit dans son Apocalypse (vu, 17), qu'il y avait un nombre innombrable de gens, et qu'un seul agneau, étant assis au milieu d'eux, les gouvernait avec une facilité qui tenait quelque chose du divin. Ce prélat, tout doux et tout facile qu'il était, était cependant obéi comme un séraphin; on peut dire que, comme son caractère était de ne rien refuser et de ne rien commander, celui de ses sujets était do prévenir ses ordres et de ne rien souhaiter que co que la justice lui permettait d'accorder. Son diocèse ne lui coûtait rien à gouverner; il avait le temps de faire des livres tout pleins de la manne céleste ; il fondait des religions, il en réformait, il écrivait à mille personnes, il prêchait deux fois le jour, il parla.il à tout le monde, et faisait toutes ces choses avec si peu d'embarras, qu'il semblait qu'il n'eût rien à faire, tant il est vrai qu'avec la douceur on est capable de tout.
16. Demandez è saint Ignace ce qu'il faudrait pour avoir le don du gouvernement efficacement doux; il vous répondra qu'il faut imiter la charité de Jésus-Christ, qu'il faut se former sur sa douceur; en un mot, qu'il faut imiter son admirable manière de gouverner. C'est là où vous trouverez cette tendresse loute-puissanle, qui sait charmer et se faire obéir tout ensemble ; c'est là où vous rencontrerez, non pas un lion qui porte partout la terreur et l'épouvante, mais un agneau qui flatte et qui caresse tout le monde ; et cela est si vrai, que saint Jean l'ayant un jour aperçu sous la figure de lion, il le vit aussitôt changé en celle d'agneau. Que ce qu'on vous raconte de ce qui se passa dans le temple, lorsqu'il fit un fouet, et qu'il en chassa les marchands qui le profanaient, ne vous fasse pas croire qu'il ait été capable de rigueur; ee zèle,
QUEL EST LE MEILLEUR GOUVERNEMENT. — CflAP. IV.
loul grand qu'il élait, n'alla simplement qu'à Jour faire quitter la place sans en frapper un soûl. Remarquez cependant que tous ces négociateurs pou respectueux s'enfuirent; et saint Jérôme dit que ce peu de colère, armée d'un fouet du trois cordes, «Honna plus Jérusalem que toutes les machines de ces deux grands empereurs, Tito et Vespasien ; tant il est vrai que la douceur, avec un peu de zèle plein d'amour, est toute-puissante sur l'esprit des hommes.
17. Si vous voulez voir les lois que Jésus- Christ a établies pour le soutien de son empire, considérez comme il instruisit son vicaire. Il ne lui en donne qu'une seule : Simon, lui dit-il par trois fois, m'aimes-tu plus que tout le reste des hommes? Si cela est, prends la conduite de nies brebis, et souvienstoi que, pour mériter l'auguste qualité de mon vicaire en terre, il faut m'aimerel les aimer pour l'amour de moi?(/oan. xxi, 15-17) Savez-vous ce que fît saint Pierre, après avoir reçu cet ordre? il pleura bien plus souvent qu'il ne commanda; aussi les larmes avaient-elles plus de force et plus de
jerlu que toutes les menaces des tyrans. Hélas 1 pourrait-on se révolter, et ne pas obéir à un supérieur qui commande en pleurant, el qui, donnant quelques avisa ses sujets, les accompagne de tant d'amour, qu'il met les cœurs tout en feu? On vole partout où il veut, et on fait mille fois plus qu'il n'oserait commander.
18. Si vous voyez qu'on met à saint Paul, dans ses portraits, l'épée à la main, ne croyez pas qu'il s'en soit servi pour gouverner le peuple de Dieu; il employait plutôt les larmes que les armes. Vou&savez, dit-il, aux Actes des Apôlres (xx, 31), que /'«»' été trois ans parmi vous, el que, dans tout ce temps je n'ai pas cessé un moment de prier chacun de vous en particulier, et de joindre les pleurs à mes prières. Ce peu de paroles si tendres tirent tant d'effet que, voulant se séparer d'eux, ils pensèrent mourir de tristesse. Qui n'aimerait un homme qui, ayant pouvoir de lancer des foudres et des carreaux d'excommunication, a plus recours à ses yeux pour être ses interprètes, qu'à sa bouche, et qui demande plutôt qu'il ne commande. Je vous conjure, dit-il ailleurs, par la douceur de Jésus-Christ mon bon Maître. (Il Cor. x, 1.) Ah 1 il savait bien que ce seul souvenir de la douceur du Sauveur du Monde, était capable de donner des forces à la faiblesse même, el de faire faire des miracles à ceux qui se sentiraient animés d'un si puissant motif.
19. En général, on peut dire que voici les maximes que les saiuts ont suivies pour avoir un gouvernement efficacement doux :
1. Ne commander jamais précipitamment, ou par rencontre, ou par hasard.
%. N'ordonner jamais rien quand on est échauffé, et que la passion peut avoir quelque part aux ordres qu'on donne.
3. Ne contester jamais avec opiniâtreté, ni défendre ses raisons avec ses inférieurs ;
cola ne produit qu'une dispute aigre, et non pas une obéissance gaie.
h. Donner le loisir au cœur serré par In douleur de s'ouvrir et de se mettre en état de recevoir avec humilité ce qu'on lui voudra ordonner.
5. Quand on refuse quelque chose (comme il le faut faire quelquefois), que ce soit d'une manière à faire voir la peine qu'on a de refuser, et de faire connaître que la nécessité et la règle y forcent; que, dans une autre occasion, on sera très-aise de donner consolation, qu'on écrira môme aux supérieurs pour essayer d'obtenir d'eux la grâce qu'on demande; qu'on aurait mille fois plus de joie d'accorder ce qu'on souhaite, s'il éiait possible. Enfin , comme dit saint Ignace, si le cœur et le sang se troublent à cause du refus, que la raison au moins soii convaincue que c'est nécessairement que vous faites ce qui cause tant de trouble.
6. Quand on accorde ce qu'on demande, le faire de bonne grâce, et non pas en rechignant, ni après quatre négatives, ou avee tant de cérémonies qu'on en perd toute l'obligation.
7. Se faire aimer, en aimant cordialement et paternellement, étant très-assuré que sur ce fondement on no trouvera rien de difficile.
8. N'être jamais ni assez passionné, ni assez aveuglé pour croire qu'on ait toute la douceur nécessaire, quand véritablement on n'a que de l'aigreur ; ni se flatter de ses bonnes intentions, comme si elles suffisaient pour rendre la douceur elTectiYe.
Confesser avec franchise que ses emportements sont des péchés de la nature qu'oi) désavoue.
9. Prévenir ses sujets de civilités les saluer le premier, éviter dans les conférence» qu'on a avec eux cet air tier, ces discours rudes, et ces paroles entrecoupées de gestes menaçants, qui ne doivent être en usage que pour des valets. Ne prenez point pour excuse, qu'une mauvaise habitude vous a corrompu sans dessein, et que, comme elle n'est fias secondée de l'intention, vous n'en devez pas être estimé plus coupable. Quoi que vous fassiez, ce procédé passera toujours pour une rusticité très-pernicieuse.
10. Ne se point trop presser ni ne s'échauffer pour des choses de néant ; on n'en voit que trop qui commandent aussi sérieusement des bagatelles que si c'étaient des choses de la dernière importance.
11. Parler à ses inférieurs comme à des personnes que l'on croit dans son âme beaucoup meilleures que soi, et qui, un de ces jours, occuperont votre place, qu'elles rempliront avec bien plus d'approbation et démérite.
12. Se souvenir que quand on vous fit supérieur pour la première fois, vous y fîtes tant de cérémonies, prolestant que vous en étiez indigne, et qu'on faisait tort à une infinité d'autres qui valaient mieux que vous. Je vous dirais volontiers que ces sentiments sont bons, mais qu'il ne les faut
point perdre de vue dans la suite: qu'il faut commander^ pour satisfaire a sa charge ; mais qu'il faut considérer ce qu'on est intérieurement, pour ne pas s'en faireaccroire et pour ne se pas laisser tromper par celte belle apparence d'autorité souveraine.
13. Lorsqu'on a fait quelque escapade par surprise, la réparer sur-le-champ, demander pardon de sa faute, et employer des paroles dont la douceur puisse attendrir le cœur qu'on a effarouché, il faut en user comme la nature, qui envoie tant de nourriture à up os qui par malheur a été bri- .«é, qu'il se forme un cafus plus fort que toutes les autres parties.
14. Quand par nécessite if faut se servir delà rigueur, faire connaître, comme saint François-Xavier, qu'on aimerait mieux, faire la discipline que de la donner à nn autre.
15. Se servir de tous les exemples qui rnseignent la douceur; considérer souvent que quand une brebis «'est cassé une jambe, le berger ne la bat pas pour cela, ni ne lui casse pas l'autre;mais qu'il panse et bande soigneusement celle qui est rompue, puis prend celte brebis sur son sein, et la porte doucement dans un lipude repos 5 aussi ne s'emporlé-t-élle pas contre son berger, quand il lui raccommode celte jambe, ne pouvant trouver rien de mauvais d'une si chère main.
16. Ne point faire languir ceux auxquels on veut faire quelque grâce, ces longueurs ne servant qu'à ôler tout l'agrément d'un bienfait.
Vt. Ne reprocher jamais le bien qu'on a fait a quelqu'un. Le serpent, dit-on, efface de sa queue toutes les traces qu'il avait formées avec sa tête. Le véritable secret esl de confesser avec sincérité qu'on n'a encore rien fuit qui mérite quelque chose, mais qu'on a toute l'envie possible d'y travailler sérieusement ; et, de fait, s'y appliquer de toutes ses forces.
18. Imiter la colombe, symbole du Saint- Esprit et de l'âme, qui est son épouse; laquelle étant fl;iltée après avoir élé battue, perd le souvenir du mauvais traitement qu'on lui a fait, et se laisse caresser sans aucun ressentiment. Jl ne faut pas toujours tenir sou cœur ; sitôt qu'un sujet reconnaît ?a faute, il faut en perdre la mémoire, et le recevoir avec la même ouverture de cœur qu'on avait auparavant.
19. Ne s'opiniâlrer jamais trop à défendre son innocence, mais faire comme David et saint Bernard, et dire comme eux : Audiant çiansueti et lœlentur (Psal. xxxiu, 3) ; je mVri remeis au jugement des bonnes âmes: si elles me condamnent, je me condamne aussi, et je demeure d'accord de ma faute; que si elles prennent mon parti, j'en loue Dieu, et j'adore sa Providence qui veut que celle affaire ait été conduite de celle manière.
'âp.; Pardon, mon cher lecteur, pardon.
Héîasl'në suis-je pas bien téméraire de vouloir enseigner ce que je ne sais pas, et de vouloir donner ce que je né possède pas'.
Ne savez-vous pas qu'il n'y a ni règles ni préceptes qui les puissent enseigner. Unclio docebit vos (7 Joan. h, 27); c'est l'onction divine qui sera la maîtresse de ce divin secret; c'est une grâce toute céleste qui peut seule enseigner comment il faut gouverner les hommes en ce monde. Ce ne sont ni les foudres ni les carreaux du ciel, ce ne sont ni les tempêtes des mers ni les tremblements de la terre qui nous en donneront la connaissance. Ce n'est ni le zèle ni la rigueur de la justice de Dieu; mais ce sera l'onction sacrée, et le baume céleste de la douceur du cœur de Dieu. C'csl-là celte fameuse école où l'on apprend le gouvernement des hommes. Grand Dieu !
puisque c'est vous seul qui en êtes le Maître, communiquez-nous parfaitement une science si nécessaire, répandez dans nos cœurs ce baume divin, et faites-les nager dans cette onction toute-puissante. Ohl que nous serons un jour heureux, si nous pouvons dire à Dieu : Fecimus quod jussisti, da quod promisisti ; Seigneur, nous avons fait ce que vous nous avez commandé f nous avons gouverné comme des colombes et des agneaux, avec la véritable douceur et humilité de cœur ; donnez-nous notre récompense, bénissez notre petit gouvernement, et qu'on sache que vous êtes l'auteur de tout le bien qui s'y fait, comme nous sommes les causes de tout le. mal; que toute la gloire donc vous en soit rendue dans loule l'éternité.