‹ Œuvres complétesChapitre 374 sur 397 · IJ · texte numérisé non relu

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et les autres? Saint Pierre tient une opinion, saint Paul soutient le contraire, et veut que saint Pierre ait tort. Faites descendre du ciel le plus éclairé de tous les anges pour les accorder, et vous trouverez qu'il ne contentera l'un qu'en mécontentant l'aulre: si ce n'est que saint Pierre, par son humilité, quitte sa pensée pour se soumettre h celle de son compagnon. Mais, hors de cette soumission chrétienne, vous savez ce qu'eût répondu sainlPierre, s'il eût suivi son jugement et les lumières naturelles de son esprit.

7. Les hommes sont si bizarres qu'ils no savent pas bien souvent ce qu'ils veulent. Jean est venu, disait autrefois Jésus-Christ, gui ne mange ni ne boit, et on dit que c'est un sorcier: le Fils de l'homme mange et boit comme les autres, et on dit que c'est un buveur de vin (Matth, xi, 18) : comment fautil donc se comporter pour contenter ces esprits si mal faits? Hélas 1 ils seraient bien marris que quelqu'un les contentât; la plus douce partie de leur vie est d'être mécontents de toutes choses, et de trouver des défauts dans la perfection même. Ni Jésus, ni Jean Baptiste, les deux plus grands hommes du monde, n'ont pu les contenter; sériezvous bien si téméraire que de croire que vous en puissiez jamais venir à bout? Détrompez-vous pour une bonne fois, et ne vous mettez point *en tête une chose dans laquelle vous ne sauriez réussir.

8. Jésus-Christ prêche: les uns publient qu'il n'y eut jamais d'homme qui prêchât si divinement ; les autres grondent et disent en cachette qu'il prêche en vrai mutin, et que jamais homme delà terre ne fut pi us propre à révolter les esprits et plus adroit pour soulever la populace et former une sédition. Encore une fois, que faudrait-il faire pour contenter ces esprits si opposés? Ce ir.êase Sauveur fait une infinité de miracles: les uns en sont ravis et l'adorent ; les autres crient qu'il est possédé du démon, que c'est un athée, qui no croit ni à Dieu ni à Moïse; de quelle manière se comportera-l-il? S'il fait des miracles, on le nommera sorcier; s'il n'en fait point, on le prendra pour un homme de néant et pour le simple lils «l'un charpentier. En vérité pouvez-vous vous figurer qu'il y ait de la possibilité à .satisfaire tout le monde? Si la Sagesse incréée et incarnée ne Ta pas fait, quel sera l'insensé qui se pourra promettre de l'exécuter? J'en vois qui disent qu'ils se comportent d'une manière qu'il est impossible que le monde ne soit dans son tort s'il n'est pas satisfait d'eux. Vanité toute pure et folle présomption 1

" 9. Bien souvent on ne s'entend pas l'un l'autre, et de la viennent les ditTérends irréconciliables. Il se trouve que dans le fond tout le monde a raison, et que faute d'éclaircissement chacun a tort. Sur ces principes va'Uez-vous que vous trouverez bien Je moyen de contenter tout le monde. Barouius, dans ses Annales, rapporte unedisp**e dp saint Epiphanc et de ïaint Jean

Chrysostome, qui ne servira pas peu a notre sujet. Le premier dit qu'il ne souffrira jamais les Origénisles : le second n'y va pas si vite, et proteste qu'il ne confondra jamais l'innocent avec le coupable. Celuici ajoute que ce nom est si infâme et la crime si noir, que, sans balancer davantage, il est de la piété des Chrétiens d'étouffer ces vipères de l'Eglise: celui-là représente que jamais un bon juge ne condamne personne sans l'entendre lui-même. Saint Epiphane crie que saint Jean Chrysostome y apporte trop de façons, et saint Jean Chrysostome se plaint que saint Epiphane prend la chose avec trop d'ardeur, et qu'il ne su donne pas la patience d'entendre la vérité. « Patience,» répliqua celui-là,* c'est plutôt intelligence et dissimulation. — Dites,» reprit celui-ci, « violence et précipitation. — Mais craignez-vous,» dit saint Epiphane, «decondamner les hérétiques? — Mais ne craignezvous point, » repartit saint Jean Chrysostome, « de condamner l'un pour l'autre, et d'envelopper l'innocenldansla condamnaîion du criminel? — Je vois bien que vousTpeâr chez du côté d'Origène,» reprit le premier. — « Et moi je crains que vous ne soyez du côté des ennemis de la vérité,» répliqua le second. — Eh bien, ajouta saint Epiphane, « je m'en vais, et je vous dis de la part de Dieu que vous ne mourrez pas à Constantinople, que vous serez exilé, et que dans un voyage vous Unirez vos jours sur la luer. —r El moi je vous dis de la | art de Dieu, » dit saint Chrysostome, « que vous n'arriverez pas à votre diocèse, et que vous mourrez sur la mer aussi bien que moi. » Tous deux élaientdes saints, tous deux prophétisèrent , tous deux avaient raison, et semblaient avoir un peu tort. Toute la dispute en demeura là, et tous deux, selon leur prophétie réciproque, moururent sur la mer. Exa-r minez le procédé de ces deux grands hommes; voyez s'il y aurait eu moyen de les contenter tous deux ; ou plutôt, sans vous donner tant de peine, avouez avec sincérité qu'il est impossible de contenter tout le monde, quand ce serait des saints. Cette conduite n'est pas un des moindres secrets de la Providence divine, qui permet que cela arrive, atin que les saints se défient d'eux-mêmes , s'humilient continuellement devant Dieu, confessent leurs faiblesses,et ne s'opiniâtrent jamais dans leurs propres sentiments, craignant toujours do se tromper et de ne chercher pas la gloire de leur souverain Maître.

10. Cassien dit que Dieu n'a point voulu donner des anges pour supérieurs aux hommes, étant très-infaillible que ces esprits bienheureux n'auraient jamais contente' leurs sujets, et peut-être encore moins que les hommes: car s'ils les eussent voulu presser et mener un peu rudement, on leur aurait dit que cela leur est bien aisé à dire ; (pie n'ayant point de corps ils n'en connaissent les faiblesses que par spéculation; qu'il y a bien de la différence entre un homme misérable et un esprit glorieux et imp.as-

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sible; qu'ils n'ont aucune tentalion, aucune nécessité, nul ennemi en lôle ; qu'ils sont impeccables et assurés de leur salut; qn'un d'entre eux donnerait plus de bons conseils en une heure que tous les généraux des ordres n'en pourraient pratiquer en cent nn«. Enfin qu'il faut, par l'expérience des misères humaines, apprendre à gouverner les hommes, puisqu'il est dit du Verbe incarné que c'est dans les souffrances qu'il a appris l'obéissance et la plus efficace manière de gouverner. Si un séraphin ne peut espérer de contenter les hommes, comment un malheureux mortel peut-il se promettre d'avoir une si sage conduite, qu'elle puisse contenter tout le monde?

11. Quand saint Bernard commença de taire dos miracles, son oncle André e*t son frère le persécutèrent si puissamment, qu'ils allèrent jusqu'à l'imporlunilé; ils voulaient lui interdire l'usage de cette puissance que Dieu lui avait donnée ; les autres moines criaient de leur côté, et assuraient que c'était abuser de la grâce que Dieu lui avait donnée, de ne s'en pas servir. Que fera cet homme dans cette incertitude? Fera-l-il des miracles? son oncle et son frère lui feront une verte réprimande ; ils l'appelleront si souvent téméraire, qu'ils lui tireront les larmes des jeux, le couvriront de honte et le feront passer pour un présomptueux. S'il n'en fait plus, les moiues diront do leur côté, qu'un respect humain est capable de l'empêcher de servir Dieu et de rendre son ordre florissant ; que, pour plaire à deux hommes, il perd les bonnes grâces des autres, et l'approbation des anges. Que fera cet agneau , puisqu'il est fmpossible, de quelque côté qu'il tourne, qu'il n'offense quelqu'un? Après cet exemple si sensible, imaginez-vous que vous serez assez adroit pour contenter tous vos sujets. Il faut avouer que si vous êtes dans ce sentiment , vous avez trop bonne opinion de vous-même, l'expérience vous fera bientôt voir voire erreur, et pour peu que vous attendiez, vous reviendrez bientôt de votre simplicité.

12. De quel biais, je vous prie, prendrezyous ces gens ombrageux qui se détient do tout, ces humeurs noires qui remplissent lour cerveau de chimères, qu'ils croient comme l'Evangile? tous ces hommes prennent ce que vous faites tout à rebours. Ils yous font dire des choses que vous n'avez jamais pensées. La plus grande candeur de vos intentions leur semble noire et pleine de desseins: flattez-les, ils vous méprisent; menez-les vertement, ils vous haïssent dans leur cœur; parlez-leur, ou ne leur parlez pas, vous n'y gagnerez que delà peine; ce sont des gens qu'il faut sou ffnr sans espérance de les gagner. Ces chardons, pour ainsi dire, ne se manient jamais sans écorcherla main qui les veut toucher.

13. L'impossibilité en est si évidente , que tout homme qui en doule donne lieu de douter s'il a le sens commun , et s'il a quelque peu d« solidité dans le jugement.

Dites-moi de grâce , comment il est possible qu'une personne gouverne plusieurs hommes, dont les uns sont légers comme du feu , et les autres lourds comme la terre; ceux-ci viles comme le vent, et ceux-là aussi mobiles que l'eau? Qu'il fasse tout ce qu'il lui plaira , il ne les contentera jamais- tous : l'un dira qu'il va trop vite , l'autre qu'il est trop pesant , qu'il ne considère pas assez ce qu'il fait , et qu'il y apporte trop do façon. Quand il se mettrait en cent pièces, il n'en viendrait jamais à bout; autant d'hommes , autant de manières différentes. Si l'on n'a pu trouver jusqu'ici le moyen d'arrêter le flux de la mer , le cours du vent, les ardeurs du feu et los tremblements de la terre, comment trouveraton le moyen d'arrêter l'esprit de l'homme, qui est plus mobile et plus impétueux que tout cela ?

14. Les plus spirituels, s'ils n'y prennent garde, sonl bien souvent les plus opiniâtres et les plus difficiles à gouverner; ils sont pour l'ordinaire trop fermes dans leurs résolutions , trop attachés à leurs lumières et trop pleins d'eux-mêmes, pour recevoir favorablement les avis qu'on leur donne. Doux partis partageaient le couvent du saint abbé Poppon : les uns disaient qu'il était prodigue , et que ses aumônes et ses profusions ruineraient bientôt le couvent; les autres publiaient que sa charité était la bonheur de leur maison, et que pi us il donnait , plus Dieu visiblement leur en rendait. Ce saint homme était extrêmement incertain de ce qu'il devait faire: s'il donnait, on criait; s'il ne donnait pas, on criait encore plus haut. Que faire? il prit la résolution de continuer, et dit que Dieu et les sages étant satisfaits, il ne voulait rien davantage, et que ce serait un crime de contenter des esprits si mal faits ; et il conclut ainsi contre ceux qui en grondaient : Si debeo damnari , propter nimiain charitatem volo damnari : Si je ne puis éviter d être dtô.uné , je veux du moins que ce soit pour avoir eu trop de charité , et que je me puisse consoler dans les enfers en me souvenant que j'ai fait ce que Jésus-Christ m'a enseigné et commandé, et ce que les saints m'ont conseillé.

15. Qui avait plus lieu d'espérer de contenter ses sujets, que saint François , qui avait reçu sa règle du ciel, et qui gouvernait suivant les maximes du Sainl-Espril ? cependant ce grand saint fut obligé de renoncer au généralat; il en a dit souvent lui-même la raison, qu'il est plus à propos de taire ici que de rapporter. Je dirai seulement que ce séraphin avoue qu'il avait de la peine de souffrir les contradictions du irere Elie et de quelques autres, qui ne pouvaient goûter sa simplicité et ses austérités si rudes. Allez maintenant espérer d'exécuter dans ce monde ce que saint Fran« çois n'a pu faire avec un corps honoré des glorieuses plaies d'un Dieu crucifié , une bouche pleine du Saint- Esprit, un cœur qui n'était qu'une flamme*, ou, pour parler

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plus proprement , l'amour divin façonné en cœur enchâssé dans sa poitrine. Comme la bise est une portion de l'univers, quoiqu'elle soit bien malfaisante et bien rude, aussi la contradiction est une partie essentielle de notre humanité , et pour lui faire éclore cette belle fleur de la sainteté , il faut auparavant que la bise furieuse de la contradiction ail soufilé de toute sa puissance

16. Quelle simplicité a ceux qui s'étonnent qu'un homme ne puisse pas contenter tout le monde, puisqu'un séraphin ne le pourrait pas faire ! Quand l'ange arrêta le soleil pour obéir à Josué , celte action, tout admirable qu'elle était , ne plut pas à tous les hommes; Josué en fut bien aise , loute son armée en loua Dieu de bon cœur; mais ceux qui étaient poursuivis maudissaient le soleil et l'ange, et donnant leur admiration à la nouveauté de cet accident , ils ne pouvaient se défendre de donner leurs larmes et leurs soupirs aux malheurs qu'il leur attirait ; les hommes mômes qui n'éprouvaient point pour lors ou la bonne fortune de Josué, ou la mauvaise destinée des Madianites , et qui étaient répandus par le reste de la terre, ne laissèrent pas de murmurer contré la nature, et contre celui qui changeait ce bel ordre des astres, dont le mouvement régulier fait la beauté et la commodité du monde; mais particulièrement ceux qui dans ce temps avaient le soleil à plomb sur leurs télés, et qu'un si long et si cuisant midi faisait souffrir extrêmement : tant il est vrai qu'il est impossible de plaire à une multitude où les personnes ont des intérêts si divers , des naturels si opposés , et \\es lumières du ciel si différentes l'une de l'autre, quoique toutes liès-innocenlos.

J7. N'avez- vous jamais remarqué que la divine Marie , dont la douceur et Ja sagesse n'ont jamais été révoquées en doute» n'a pas toujours contenté tout Te monde ? Vous savez quelle peine elle fil a saint Joseph., à qui elle devait quelque obéissance, et qu'elle chérissait tendrement, quand l'ange Gabriel lui annonça qu'elle sérail mère du Verbe éternel. 11 ne lui dit pas qu'elle en parlât à son époux. Ce saint jliomme, après quelque temps, s'élantaperçu que la sainte Vierge était grosse, entra dans une profonde mélancolie, et se trouva l'esprit si agité de différentes pensées, qu'il ne savait à quoi se résoudre. De la quitter, il eût quasi autant valu quitter le paradis. Ne la pas quitter, c'est s'exposer au murmure du monde, qui verra son épouse grosse sans savoir de qui ; de lui en parler, la manière en est assez difficile. De ne dire mol, la chose est trop de conséquence et la peine trop grande pour la garder tout entière dans son cœur. De l'autre côté la sainte Vierge lui en parlera-l-clle? Hélas I co serait violer I o secret et offenser Dieu, qui lui avait interdit d'en parler. N'endiral elle mol? quel martvre de voir son cher époux dans cette espèce de supplice, pou-

voir le délivrer d'un seul mot, et ne l'oser faire ! Les voilà donc mécontents l'un do l'autre, et très-innocemment. Noire-Dame disait que ce saint homme étant témoin irréprochable de sa vie, il ne pouvait aucunement douter que 'ce ne fût quelque coup de Dieu extraordinaire. Saint Joseph disait qu'il n'eût guère coûté à sa chère épouse de lui dire deux mots de ce qui s'était passé. Si Gabriel ne fût venu de la part de Dieu pour instruire notre saint, je ne sais ce qui fût enfin arrivé, et quelle résolution il eût prise. Mille fois il arrive qu'un supérieur fait quelque chose dont il ne peut ni ne doit dire les motifs et les raisons; on l'y a obligé sous le sceau d'un inviolable secrel; joint que s'il était assez faiblo pour les découvrir, outre le secret qui serait violé, qui n'esl pas peu de chose, l'affaire en deviendrait peut-être gâlôts, et il en arriverait quelque mauvais effet. Que fera-t-il donc dans celle incertitude d'esprit? S'il parle nettement, il agit contre le secret, et au lieu de corriger une petite faute, il sera peut-être cause d'une plus grande.

Ordonnera-l-il sans rien dire? on croira que c'est dissimulation, qu'on y va par artifice, qu'on n'a point de confiance, que ce sont calomnies , et on aura une infinité d'autres semblables idées. Que fera, dis-je,un pauvre supérieur ? S'il parle, Dieu est offensé, U conscience blessée et le secret violé; s'i. ne dit mot, le sujet en est mécontent, s'il n'arrive un autre Gabriel, je veux dire uno sainte inspiration, qui éclaircisse cet esprit enveloppé de ténèbres, et qui ne fasse trouver bon à ce cœur ce qu'il est juste de faire. N'espérez |'as qu'un supérieur, fû!-il un séraphin , puisse se défendre de faire des mal contents.

18. J'entends bien à présent pourquoi saint Paul a dit si clairement : Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas bon serviteur de Jésus-Christ mon maître (Galat. i, 10); car en vérité combien se trouvc-t-il du gens naturellement si mal faits et si pleins de la passion qui les occupe continuellement, que vous ne les sauriez contenter sans mécontenter Jésus-Christ et les personnes vertueuses qui fonl la gloire de la communauté ? La consolation des saints personnages doit être celle de saint Bernard, qui, voyant ses actions prises à contre-sens, disait ordinairement : Bernarde , audiant mansueti et lœtentur, et sufficit nobis : Jtf ne veux pour juges de mes actions que ces esprits qui ne se laissent point prévenir par les mouvements d'une violente passion; si je suis assez heureux d'avoir leur approbation, tout le reste m'est indifférent, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter dans le monde.

19. Kn fuyant ainsi heureusement une extrémité, il se faut bien donner de garderie tomber dans l'autre, et qu'à force de croiio quon ne peut contenter tout le monde, on ne se mette en état de ne contenter personne. Il ne faut pas moins éviter de donner toujours le tort à un inférieur, eu* il peut

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arrivor que lo supérieur, ou n'c?t pas encore bien informé, ou qu'il a pris feu trop vile, ou qu'il a ajouté une trop facile croyance au rapport d'un homme qui a pensé bien faire, mais qui a trop exagéré ; et qui, pour ;iin?i dire, a fait d'une mouche un éléphant. Cette circonstance est extrêmement importante, les saints mômes sont hommes; il est vrai que, comme saints, ils font des actions d'une éminente perfection ; mais, comme hommes, il leur peut échapper quelque chose qui lient de l'humanité. Je demeure d'accord qu'il n'est pas raisonnable que le sujet s'amuse à considérer cette infirmité humaine, pour en couvrir tous les défauts ; aussi est-il juste que le supérieur reconnaisse de bonne foi qu'il est homme et faible, et, par une humilité véritable, il confesse qu'il est capable de défauts, et qu'il peut, quoique innocemment, manquer en quelque chose. Dans celle modéraiion, il contentera Dieu par son humilité, les bons par sa charité, les libertins par sa patience; et s'il ne peut pas être assez heureux de contenter tout lo monde, il aura du moins la consolation que les sages et les gens bien sensés agréeront sa conduite 'et en béniront Dieu, et qu'il se pourra applaudir de ne rien faire que par les sages avis de son conseil ordinaire, et les meilleures têtes de sa maison. ?' /

i 20. Quand bien même ce serait une chose possible de contenter tout le monde, ce qui, dans le vrai, a passé jusqu'ici pour être moralement impossible ;je ne sais, en vérité, si on le devrait désirer si ardemment , et s'il vaudrait la peine qu'on se donnerait pour en venir à bout. Il suffit de faire en sorte que les hommes jugent qu'on a fait suffisamment pour contenter les bons religieux. Le fin est d'employer toute sa force et toute son ap« plicalion pour purifier son cœur, afin de ne chercher que Dieu seul dans l'exercice ordinaire de sa charge : mais de se metire bien en peine si quelqu'un mal à propos se mécontente, et au moindre avis qu'on en reçoit perdre courage, quitter sa douceur et sa manière de conduite amoureuse, c'est ce qui doit passerpour vicieux, et ce qui vient de quelque impureté de cœur, de quelque affection déréglée, et de beaucoup d'amourpropre. Faire tout ce qui se peut pour servir tout le monde, souffrir tout ce qui arrive de travers tous les jours, et malgré raille petites indiscrétions el mille petits mécontentements qui se trouvent souvent, ne laisser pas de continuer de bien faire; c'est ce qu'on doit appeler une éminente verlu , et c'est avoir un cœur véritablement apostolique. Pour savoir plus certainement s'il faut désirer avec tant d'ardeur que tout le monde soit satisfait de nous, et quel profit on tire des contradictions, il faut se donner la peine de lire le chapitre qui suit, où l'on verra un traité admirable de la Providence divine el les stratagèmes de sa sagesse ineffable. •

21. Voulez-vous une marque infail ible de l'infidélité qu'on a eBYers*Dieu, ûe l'im-

purelé du cœur, et de l'esclavage qui vous fait gémir sous la tyrannie de votre amourpropre ? c'est quand -on se dépile ; quand on crie qu'on ne veut plus de gouvernement, qu'on le laisse à qui le voudra; quand on se plaintqu'on ne sert que des ingrats, qu'on se tue pour des gens vqui ne sont jamais contents, et qui ne savent aucun gré de tout ce qu'on fait pour leur service; quand on allègue qu'il n'est rien tel que de n'avoir soin que de soi-même, que c'est une chose insupportable de ne recevoir que du mal pour tantde bienfaits, que le gouvernement est une croix trop pesante pour de si faibles épaules , que les saints mêmes ont tout quitté, et qu'on les peut bien imiter, cl s'excuser fortement de s'appliquer au gouvernement. De tels discours sont pleins d'amour-propre, et sont les témoignages certains d'une extrême impureté de cœur. Je dirais volontiers à un homme qui aurait ces senliraents-là : Quoi! mon ami, vous gouverniez donc afin que les hommes vous en sussent gré? vous vouliez donc vous fairo des créatures, et que des flatteurs travaillassent à satisfaire votre vanité, vous félicitassent de vos grands exploits, el se réjouissent avec vous du beau moyen que vous avez trouvé de contenter tout le monde? Est-ce là la récompense que vous attendez de vos travaux? Est-ce pour vous, ou pour Dieu, que vous gouvernez? Celte croix que vous portez fait toute votre gloire, si vous n'obéissez qu'à Dieu seul, si vous n'y cherchez que Dieu seul et si vous n'y espérez que Dieu seul, sacrifiant entièrement vos plaisirs et vos contentements sur l'autel de l'humilité et de la soumission à la divine Providence qui vous a appelé à cet emploi. Saint Paul quitta-t-il J'aposto'at, parce que tout le monde se banda contre lui ? Saint Pierre abandonna-t-il sa chaire et la conduite de son troupeau, parce que Néron le voulait faire pendre? Oh 1 qu'il se trouve peu dans le monde de vertu pure, et que Dieu a peu de serviteurs fidèles 1

22. Peut-on rien dire, dans la matière que je traite, de plus décisif, que d'avancer que Dieu , tout puissant qu'il est , s'il ne fait un miracle , ne fait quasi rien qui ne soit contredit? Ah 1 si Dieu ne contente pas tout le* monde, qui le contentera? S'il donne le Décalogue, peu de gens le gardent; le reste des hommes le foulent aux pieds, et pour un qui adore Dieu et qui l'invoque, dixmille le renient et blasphèment contre lui. S'il crée des anges, la troisième partie se révolie contre lui , et ne peut souffrir que le Verbe s'incarne el s'unisse plutôt aux hommes qu'à la nature angélique. S'il veut perdre les Juifs, Moïse s'y oppose , et dit résolument qu'il périra avec eux, s'il persiste dans sa résolution. [Exod. xxxn, 32.) S'il fait beau temps, on demande de la pluie; dès qu'il pleut, on ne respire que la sérénité. Que Dieu fasse tout ce qu'il lui plaira, il s'en trouvera toujours quelqu'un qui s'en formalisera et qui désirera touteautp/ï chose. Si Dieu le Père nous dorme son Fils, on.

trouve encore à redire à un présent si magnifique. Que no Penvoyail-on plus lot? dit quelqu'un. Que ne venait-il plus lord? dit l'autre. Pourquoi le faire naître parmi les Juifs, qui en étaient les moins dignes de toute la terre? Que ne lui donnait-on une autre maison qu'une élàble, et un berceau plus digne de sa grandeur qu'un peu de paille et de foin répandus sur la terre ? N'y avaitil point d'autre homme qu'un menuisier pour épouser sa Mère et être son père nourricier? S'il fallait mourir, n'y avait-il point quelque genre de mort moins ignominieuse et moins douloureuse que celle de la croix ? Quelles gens a-t-il choisis pour ses apôtres? des hommes nés dans la boue et tirés de la lie du peuple. Hélas! n'y a-l-il pas mille bouches impertinentes qui vomissent tous ces blasphèmes, et qui en ajoutent une infinité d'autres, que Dieu voit; et cependant, par une bonté sans exemple, il ne laisse pas d'aimer et de rechercher ces âmes criminelles avec d'autant plus de soin qu'il n'a fait loutes ces choses, dont elles font la matière de leur critique, que pour leur salut.

Aptes tant de preuves et tant d'exemples incontestables, et surtout après avoir connu que le souverain Maître de l'univers ne veut, ni ne peut, dans le cours ordinaire, contenter tout le monde, promettez-vous, si vous voulez, d'eu venir à bout, et faitesvous des espérances chimériques tant qu'il vous plaira 1

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