LIV
attaquèrent la voiture. Mais Boudon, vieil officier qui ne s'épouvantait pas du bruit, sut si bien animer ceux qui l'accompagnaient, qu'ayant tous chargé avec vigueur ces maraudeurs, ils l'es forcèrent à prendre la fuite. Le jeune Henri fut le seul qui y perdit. On enleva une robe qui était à son usage. Quelques années après il aurait encore donné son manteau.
Le père de cet aimable enfant, rendu à lui-même, et libre enfin du tumulte des armes et de l'assujettissement du service, se flattait de la douce idée de cultiver L'heureux naturel de son (ils : mais il reconnut bientôt, et vertueux comme il était, il ne put reconnaître qu'avec une humble soumission, qu'il est une puissance supérieure qui dérange les plus légitimes projets. Il n'y avait pas longtemps qu'il était à Uouloi, lorsqu'une maladie, plus forte que tous les remèdes, l'emporta.
dette mort, que la prudence humaine regarda comme très-funeste au jeune Henri, lut encore pi us funeste à sa mère. Celle-ci avait jusque-là passé pour un modèle de sagesse et de raison. Bientôt après on eût cru que ces grandes qualités s'étaient ensevelies dans le tombeau de son époux. La crainte de voir dépérir son bien entre les mains d'une veuve la tit penser à de secondes noces. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'oubliant et le nom de son mari, et sa propre famille, où l'on trouvait encore quatre présidents de cours souveraines (2), elle jeta les veux sur un misérable villageois. La distance de ce dernier à celui qui l'avait précédé avait quelque chose de choquant. Pour la diminuer et se dissimuler sa faute, elle en fit une seconde. Son premier mari lui avait laissé du bien : elle acheta au second une charge chez le roi pour l'ennoblir. Heureuse dans son malheur volontaire, si elle avait pu lui acheter en môme temps des sentiments et de l'élévation ; mais elle eut tout lieu de reconnaître que si le sang ne les donne pas toujours, les charges les donnent encore moins à ceux pour qui elles ne sont pas faites.
Le jeune Henri passa quelques années auprès de ce nouveau beau-père. Le respect qu'il eut toujours pour lui, et la manière dont il en parlait, le firent dans la suite regarder comme son fils. Il accrédita lui-même celte fausse opinion par son silence et par son humilité : et sans le témoignage de quelques personnes qui l'ont très-exactement connu, peut' être croirait-on encore avec le Journal des Savants, que le grand archidiacre d'Lvreux était le fils d'un chirurgien. Ames tout, comme on ne se choisit pas son père, sa vraie gloire n'en souffrirait qu'aux yeux du préjugé : et nous ne tarderons pas à voir que sa naissance ne contribua, pas plus à sa réputation qu'à sa foi tune.
A l'âge desepi ans, on pensa à lui faire étudier la langue latine . mais comme le
motif qui portait ses parents à lui donner une grammaire était tout naturel, Dieu ne lui donna pour Jors ni penchant, ni attrait pour l'étude. On ne jugea pas à propos de le contraindre : on le laissa à sa liberté.
Jamais , peut-être , enfant n'en abusa moins. C'est trop peu de dire, que dans un Age si tendre, il n'y eut rien de puérile chez lui : on peut avancer sans crainte de s'écarter du vrai, que dès lors on vit en lui les prémices de toutes les vertus que le temps et la grâce y ont développées dans la suite. Beau et modeste, comme on peint les anges, il priait déjà avec tant de goût, qu'il ne s'en lassait ni le jour, ni la nuit. Timide, effrayé à la simple vue du péché, dont on lui avait inspiré un grand éloignement, il fuyait avec une sainte horreur toute compagnie capable de ternir son innocence. Pur et chaste par tempérament, avant que de l'être par vertu et par réflexion, il n'y avait ni parente, ni alliée, dont il pût souffrir l'approche et les caresses. Plein de respect pour la majesté deDieu, on ne pouvait levoirà l'église servir la sainte messe, sans apprendre par son recueillement de quelle manière il faut se comporter dans la maison du Seigneur.
Il est vrai qu'il fit vers ce même temps deux fautes, qu'il a pleurées le reste de ses jours. La première fut d'avoir caché par une mauvaise honte dans quelques-unes de ses confessions, qu'après avoir servi la messe il avait bu ce qui restait de vin dans les burettes; sensualité que sa conscience lui reprochait comme un excès considérable. La seconde (que la timidité d'un enfant diminuait beaucoup, et que son ignorance pouvait excuser entièrement) fut d'avoir une heure ou deux gardé l'argent d'un religieux propriétaire, pendant que son supérieur faisait la visite de la maison. Mais ces deux fautes, qu'il a souvent racontées à ses amis afin de se confondre devant eux, devinrent, par le saint usage qu'il sut en faire, des moyens de sanctification pour lui et pour le prochain. La dernière lui donna lieu, dans une infinité d'occasions, défaire connaître de vive voix et par écrit aux personnes religieuses de l'un et de l'autre sexe, l'étroite obligation que leur impose le vœu de pauvreté, qu'elles ont fait d'une manière si solennelle au pied des autels; et de leur représenter le compte terrible qu'auront à rendre au jugement de Dieu ceux et celles qui, chargés de la conduite des autres, introduisent dans leur maison la propriété, soit par une molle condescendance, soit par une dureté outrée qui refuse jusqu'au nécessaire; soit par le mauvais exemple, qui toujours contagieux, l'est encore plus quand il vient de ceux qui sont en place.
Pour ce qui est de cette suppression, dont la crainte et la honte avaient été le principe, le saint homme s'en servit, pour apprendre, comme il fit dès lors, à ses petits amis, et plus encore dans la suite à toutes sortes de
<2) M. Thomas nul toute celle grande magislra- manuscrit des Missions étrangères la rapporte à fure suj If. compte île M. Jeu Boudon. Mais le son épouse.
personnes, qu'une faute légère peut avoir des suites fâcheuses; qu'on se trouble souvent pour des bagatelles ; que le moyen d'avoir la paix avec Dieu, c'est d'aller droit a lui, de porter son cœur sur ses lèvres, et plus encore dans le tribunal de la pénitence que partout ailleurs, f espère néanmoins, ajoutait-il après s'être donné pour exemple, avec beaucoup d'humilité, j'espère que la sainte Vierge m'obtiendra la rémission de cette faute : car je l'ai déclarée avec beaucoup de douleur dans la confession que je fis pour ma première communion.
Il la fit cette première communion dès l'année suivante à l'âge de neuf ans : et ce fut alors que le torrent des faveurs célestes, que les chutes dont nous venons de parler avaient arrêté pour un temps, reprit chez lui son cours avec plus d'abondance et plus d'impétuosité qu'auparavant. Il fil avec une nouvelle ferveur ses pieuses lectures et il y en eut une qui le porta à une action bien extraordinaire pour son âge.
Ayant trouvé par hasard, ou plutôt par une secrète disposition de la Providence, un sermon à l'honneur de saint Jean l'Evangéliste, qui traitait de la pureté de ce grand apôtre, son cœur en fut si touché, si attendri, qu'il conçut un violent désir d'imiter ce disciple bien-aimé de l'époux et du roi des vierges. 11 se retira donc à l'écart, et les yeux baignés de larmes, le cœur embrasé du divin amour, il se consacra sans réserve à la sainte Trinité : et se mettant ensuite sous la protection de la Mère de Dieu et du grand apôtre, dont les sublimes vertus venaient de faire sur lui une si vive impression, il fit vœu de virginité perpétuelle.
Depuis ce jour, qu'il regarda sans cesse comme le plus beau de ses jours, Boudon conçut pour le saint évangéliste de la charité une tendresse qui ne s'altéra jamais, ou plutôt qui crût et se multiplia beaucoup plus que l'âge et les années. Il ne se lassait, ni de célébrer ses grandeurs, ni de publier les grâces qu'il croyait en avoir reçues. Grand saint, disait-il dans ces mouvements rapides dont il semblait n'être pas maître, puisse le ciel accroître le nombre de vos serviteurs et les combler de ses plus douces bénédictions ! Que le Seigneur répande de plus en plus dans son Eglise un instinct d'amour pour vos excellentes perfections : que votre nom soit grand dans toutes les nations, qu'il soit célébré depuis un bout du monde jusqu'à l'autre.
Ce fut pour se mettre en état d'inspirer avec plus de succès et plus d'étendue ces grands et nobles sentiments, que Boudon à l'âge de onze à douze ans se détermina de lui-même à reprendre, ou plutôt à commencer ses études. 11 s'y prit de la manière du monde la plus chrétienne. Après une oraison fervente; car ce saint exercice, qui rebute souvent des hommes faits, lui était déjà très-familier ; il porta son rudiment aux pieds d'une image de la sainte Vierge. Il la pria avec beaucoup d'instance de bénir son entreprise, et de no pas permettre que dans
ses études il se proposât jamais d'autre lin que la gloire de son Fils. «Vers l'âge dedouze ans, disait-il dans la suite, je commençai à étudier le latin et je bénis Dieu et sa trèssainte Mère, de n'avoir pas permis que j'aie commencé plus tôt, parce que j'aurais pu chercher autre chose que Dieu seul : depuis, à, l'aide de sa grâce, je n'ai jamais eu d'autre intention. »
Mais puisque la vue de Dieu seul a été depuis ce temps comme le caractère propre da la grâce de M. Boudon, et que ces mots : «Agissons et souffrons pour Dieu seul; no vivons que pour Dieu seul : Dieu seul nous suffit; » et d'autres semblables lui échappaient presque du matin au soir dans ses entretiens, dans ses écrits, dans ses prédications ; qu'il les mettait à la tête de toutes ses lettres; et qu'enfin en très-peu d'années, soit mépris, soit estime, il fut plus connu sous le nom de Dieu seul, que sous le nom de sa famille ; il est juste que nous développions, une fuis pour toutes, l'idée qu'il attachait à ces deux mots. Nous le ferons aveo d'autant plus de justesse, que nous n'emploierons que ses propres expressions.
« L'esprit de l'Homme-Dieu, disait-il, doit être notre esprit. Nous devons penser et parler comme Jésus-Christ, agir non par la seule lumière naturelle, qui suffit pour nous faire agir en hommes, mais par la lumière divine de sa grâce; voir et juger des choses par la foi, ne regarder les objets qui se présentent que selon la connaissance que Dieu en a, et qu'il nous en donne.
« Le chrétien, qui ne voit les choses que de cette manière, se met peu en peine de ce que le monde peut juger et dire. Il ne consulte ici ni ses répugnances, ni ses inclinations, ni l'intérêt, ni le plaisir. Ainsi comme il aime ses amis en Jésus-Christ, il aime ses ennemis pour Jésus-Christ, et parce qu'étant un en Jésus-Christ, il aime ceux que ce divin Sauveur a aimés jusqu'à donner sa vie pour eus. Agir d'une autre manière, c'est quelque chose de monstrueux pour un chrétien ; parce que c'est vivre d'une autre vie que de celle de son chef adorable. ». Quelle morale, grand Dieu ! et où sont ceux qui la pratiquent ?
Telle était cependant dans l'esprit, et plusencore dans le cœur de celui dont nous écri-r vons l'histoire, l'étendue de ce mot : Dieu seul. Il en prit si bien le sens, il sut si bien s'en pénétrer, que dans les consolations les plus sensibles, comme dans les croix les plus.humiliantes, le créé, quel qu'il fût, disparaissait à ses yeux. 11 ne voyait plus que Dieu : C'était sa grâce, son caractère, sa devise. U la portait, il la gravait partout, et comme elle était sans cesse dans son cœur, elie était presque toujours dans sa bouche. Mais ce qui fait beaucoup à sa gloire, c'est que pour en venir là il n'eut pas besoin d'attendre le nombre des années. Dieu, et Dieu très-seul, l'occupa tout entier dans un temps où l'on est heureux, eu égard à la corruption répandue sur tous les âges, de
voir les autres ne s'occuper qu'à la baga-
toile.
Le cours de ses études, dans lequel nous allons entrer avec lui, nous en donnera des preuves qui ne souffrent ni exception ni réplique.
Sa raùre voyant que de lui-même il avait repris l'étude," et qu'il s'y appliquait avec un courage soutenu, l'envoya à Rouen, où il eut pour maître un pieux et sage ecclésiastique, qui consacrait à l'éducation de la jeunesse et son temps et une partie de son bien. Ce fut là qu'il lit paraître une mémoire heureuse, une pénétration vive, ce génie aisé qui conçoit tout, qui emporte tout sans peine, et pour qui les premiers éléments, que plusieurs ne dévorent qu'avec des dillicultés infinies, ne sont qu'un jeu et qu'une espèce do récréation.
Mais s'il fit de grands progrès dans les sciences, il faut avouer qu'il en fit de plus grands encore dans la piété; et que le collège des Jésuiles, où quelques mois de travail lui permirent d'entrer, fut moins pour lui un lieu d'étude qu'une académie de vertus. Il ne connut point ce funeste déchet, qui au sortir de la maison paternelle enlève à tant d'autres l'innocence, que des leçons sages et des soins assidus leur avaient* ménagée. Il sut profiter des saints avis de ses maîtres; mais il ne sut jamais céder aux mauvais exemples que lui donnèrent quelques-uns de ses condisciples : et il cueillit avec une juste avidité les premières fleurs des lettres; il conserva avec les plus sévères précautions un germe infiniment plus précieux, celui do la pureté et des plus sublimes vertus.
Une des premières qu'il fit éclater à Rouen fut un grand amour pour les pauvres et pour la pauvreté. Son maître de pension ne lui donnait que le couvert. Des villageois, qui chaque semaine venaient au marché, lui apportaient ses petites provisions ; et ces provisions, dont un beau-père dur et dissipateur était l'arbitre, allaient à si peu de chose, que la plus faible diminution les eût réduites à rien. Boudon non-seulement ne s'en plaignit jamais, mais il en donna toujours la meilleure partie à ceux qui étaient dans le besoin. 11 s'y mettait lui-même pour les soulager : et il aurait été obligé, ou de mendier comme eux, ou de passer les derniers jours de la semaine sans ruanger, si la mère de son maître, charmée de la sainte prodigalité de ce jeune étudiant, n'eût secrètement pourvu à son indigence. Encore fallait-il qu'elle prît les moments où il était absent de la maison : il n'aurait pas soutlêrt qu'une femme, quelque vertueuse qu'elle fût, entrât dans sa chambre.
Aux secours , qui n'ont pour objet que le soulagement du corps, Boudon joignit les secours spirituels. Comme on lui laissait une honnête liberté, parce qu'on était sûr qu'il n'en abuserait pas ; au lieu de se délasser, comme il est d'usage, des travaux de la semaine, il assemblait les jours de congé une troupe d'enfants pauvres comme lui, et parlant déjà, quoique encore petit, le langage de ceux qui ne le sont plus, il les entretenait
de la dignité de leurs âmes; de la bonté qu'avait eue Jésus-Christ de se faire pauvre pour leur amour, et de mourir nu sur une croix pour les racheter; et enfin de la disposition où ils devaient être de mourir plutôt que d'offenser Dieu. Tout ceci se disait d'une manière si vive, si touchante, que ces pauvres enfants semblaient n'avoir plus d'inclination que pour la vertu, plus d'horreur que pour le péché. Ce qu'il avait fait à Rouen pendant le cours de l'année, il le faisait à Routoi pendant les vacances. Il apprenait aux pauvres de son village les mystères de la foi, les vérités de la religion, les voies du salut : Et ces bonnes yens ï écoutaient comme un ange.
De retour à la ville il reprenait ses exercices ordinaires avec une nouvelle ferveur. Il y en joignit bientôt un autre, qui répand sur sa jeunesse un si beau lustre, que nous aurions tort de le supprimer. Lne boulangère de son voisinage ayant appris qu'un des pensionnaires de M. Havel ne recevait presque aucun secours de sa famille, et qu'il joignait à une vie très-exemplaire un zèle ardent pour le salut du prochain, voulut lui donner quelquefois à manger. Dès que son mari était sorti, elle rassemblait dans la maison un grand nombre de pauvres femmes, c'està-dire de ces sortes de personnes que les besoins de l'âme touchent souvent beaucoup moins que les nécessités du corps. Le jeune Henri était plus flatté de cet auditoire, où l'on ne voyait que la triste et sombre empreinte de l'indigence et de la misère, qu'il ne l'était en se rappelant que les trois plus grandes princesses de l'Europe avaient versé des fleurs sur son berceau. Ainsi, comme dès lors il ne tarissait point, quand il s'agissait des intérêts et de la gloire de son maître, il entretenait sa petite assemblée avec une force et des grâces qu'on ne peut exprimer. Après une courte, mais vive exposition des principaux mystères de la foi, il s'étudiait principalement à leur donner une haute idée de cet état humble et pauvre qui les rendait si petites, si méprisables aux yeux du monde.
Il les disposait ensuite à la réception des sacrements, et surtout à la communion du corps et du sang adorable de Jésus-Christ. Il leur disait : « que nous rendrons un compte rigoureux, non-seulement de toutes les communions indignes, mais encore de celles que nous aurions pu faire dans l'ordre de Dieu, et que nous avons négligées. 11 n'y a donc, rues chères sœurs, continuait-il, il n'y a ni mari, ni enfants, ni état, ni commerce qui doivent nous excuser. Il faut rompre avec la nature corrompue, briser nos liens, quitter tout pour recevoir un Dieu qui a tout t'ait pour se donner à nous. » Ce ton didactique était souvent coupé par de vives et impétueuses saillies, qui sortaient de son âme, comme le feu sort d'une fournaise allumée. « Ouvrons-nous, mon cœur, s'écriait-il-, éclatons, mourons d'ampur, perdons-nous dans cet abîme d'amour, dans ce divin sacrement. Aimables séraphins, embrasez-nous do vos
feux. Incomparable reine du pur amour, consumez-nous dans vos flammes, afin que saintement consumés de toutes parts, nous puissions être les victimes de l'amour de Jésus- Christ dans le très-saint sacrement, » etc. Ainsi parlait à l'âge de treize ou quatorze ans le pieux Henri : combien de vieux philosophes, parmi ceux mêmes qui ont encore assez de force d'esprit pour ne pas rougir île l'Evangile, ne parleraient pas mieux!
Cependant il ne se borna pas à ces maximes, qui quelque grandes qu'elles paraissent, ne sont après tout que les éléments réfléchis de la vie chrétienne. Peu à peu il forma à l'oraison ces âmes de boue, à qui le nom même d'oraison était d'abord inconnu. Il leur apprit à converser intérieurement avec Dieu : et parmi celles qui se rendirent assidues à ses conférences, il s'en trouva plusieurs qui, à l'ombre de la grâce et de leur simplicité, s'élevèrent à un très-haut degré de piété et de contemplation. La plupart des autres changèrent de conduite, firent des confessions générales, et menèrent depuis une vie très-édifiante.
Une d'elles fit un jour une réponse, dont bien des gens furent touchés, et que notre jeune Boudon n'a jamais oubliée. Les jésuites dé Rouen commençant alors à bâtir leur église, cette femme, pour y contribuer à sa manière, se sentit intérieurement pressée de porter au P. recteur un écu, qui était tout ce qu'elle avait d'argent. Ce supérieur ayant reconnu à ses habits qu'elle était bien éloignée d'être à son aise, loua sa bonne volonté; mais il refusa son présent, et lui dit, que bien loin de la priver du peu qu'elle avait, il serait bien aise de lui procurer quelque secours, parce qu'elle lui paraissait être dans le besoin. Ce fut alors que celte femme, aussi riche en foi qu'elle l'était peu du côté de la fortune, élevant la voix, lui répondit d'un ton ferme et respectueux : « Sachez, mon père, que je suis chrétienne, et par conséquent fille d'un grand roi, et héritière d'un grand royaume. Désabusez-vous, mon père, je ne suis pas pauvre ; on ne l'est pas, quand on a un Dieu pour son vrai père. » Le recteur, frappé d'un sentiment si noble, ne balança plus. Il accepta les deux oboles de la veuve avec autant d'édification que de reconnaissance.
Le zèle de notre saint écolier ne se borna pas au petit troupeau dont nous venons de parler ; il le porta à visiter les malades dans les hôpitaux, et à leur rendre tous les services dont il était capable. La seule vue de ces hommes, dont une délicatesse peu chrétienne détourne les yeux, attendrissait son cœur; et il comptait parmi ses plus beaux jours ceux où il avait passé plus de temps à respirer l'air contagieux qui les environne.
S'il ne faisait pas du bien à tous les pauvres, parce qu'il n'était guère moins pauvre qu'eux; du moins les traitait-il comme le Fils de Dieu veut qu'on traite ceux qui lui appartiennent. De là cette belle maxime, qu'il pratiquait exactement , et qu'il répéta
plus d'une fois dès le temps de ses premières études : « Quand une personne dans le besoin se présente à nous, ce n'est point assez de ne la pas rebuter, de ne la pas traiter rudement, ou même avec indifférence; nous devons encore la recevoir avec un profond respect, et rendre à Dieu de très-grandes actions de grâces, de ce qu'il veut bien nous procurer l'honneur de servir Jésus-Christ en la personne de nos frères. »
C'est dans cet esprit qu'étant un jour Ma campagne, il secourut un jeune garçon qui se mourait dans la rue. Le curé du lieu le regardait de sang-froid, sans avoir compassion ni du corps ni de rame. Un pauvre artisan l'ayant porté dans sa maison , Henri , que les premiers cris de la misère réveillaient aisément, y accourut. Le malade demandait instamment un confesseur. Boudon appela le vicaire, homme épais et mal instruit, qui ne voulut pas l'entendre. Pour y suppléer, notre jeune étudiant lui fit produire des actes de contrition; et pria un chapelain de se prêter aux justes désirs d'un moribond, qui ne demandait qu'à se réconcilier avec Dieu. Ce dernier trouva son sujet bien disposé, lui donna l'absolution, et fut si touché des bons sentiments où Dieu avait mis un enfant parle moyen d'un autre, qu'il ne put retenir ses larmes. Boudon n'abandonna point le mourant: il eut la force de recevoir ses derniers soupirs; après quoi il le fit transporter dans sa chambre , jnsqu'à ce qu'on pût l'enterrer.
Le soin de former les pauvres à une vraio et solide vertu ne fut pas la seule occupation de notre jeune candidat; il travailla pour le moins autant à faire de ses condisciples un peuple saint, une nation choisie : et s'il ne réussit pas à l'égard de tous, on peut dire qu'il réussit un peu trop à l'égard de plusieurs. Heureux les historiens], s'ils n'avaient que de pareils excès à transmettre à la postérité 1
Son premier soin, en arrivant dans la maison du sieur Havel, fut de se lier de cœur et d'affection à ceux des pensionnaires qui lui parurent plus sages ou plus dociles. Disciple par rapport à ses maîtres d'étude, il sut bientôt par un certain air de candeur et d'ingénuité , par ses manières insinuantes, et surtout par cet empire puissant que donne une vertu qu'on ne trouve jamais en défaut, se rendre maître absolu de l'esprit de tous ceux que la grâce rendit dignes d'être admis à son commerce.
Mais que pouvait donc faire un enfant do son âge? Ce que bien des personnes de trente et quarante ans n'oseraient presque tenter. Il apprenait aux uns à bien employer le temps, et surtout à étudier en parfaits chrétiens ; aux autres à s'élever doucement à Dieu par le moyen de la prière et de l'oraison mentale; à ceux-ci de quelle manière ils devaient s'y prendre pour faire saintement leur première communion ; à ceux-là les dispositions qu'ils devaient apporter à une confession générale, dont il leur avait donné l'idée; à plusieurs, et c'est ce qui
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étonne davantage , ae quelle façon ils devaient se comporter pour vaincre une passion naissante, ou une tentation importune. Car dès lors il possédait si bien le talent d'inspirer de la confiance, que des écoliers, souvent beaucoup plus avancés qu'il ne pouvait être, lui découvraient leurs peines les plus secrètes: et l'on ne doute point que ce jeune directeur n'ait guéri bien des plaies, dont il avait le bonheur de n'avoir encore aucune idée distincte.
Ses discours étaient déjà si vifs , si puissants, qu'ils enchaînaient les cœurs. C'était une semence bien nourrie , qui jetée dans une bonne terre, y produisit peu à peu jusqu'au centuple. Nous n'en donnerons ici que deux exemples ; mais ce que nous dirons un peu plus bas, démontrera que nous les choisissons parmi un très-grand nombre d'autres. Le P, Gallie, né à Dieppe , avait tout jeune encore ces belles et grandes qualités qui ouvrent l'entrée du monde de la manière la plus flatteuse ; c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour y réussir et pour s'y perdre. Il eut le bonheur de voir Boudon, de le goûter, de former une tendre et intime liaison avec lui. A son école et par ses exemples il apprit à connaître la vanité du siècle. Il résolut de se soustraire à sesdangers.il exécuta ce projet en entrant dans la Compagnie deJésus; et ce fut là qu'il répéta cent fois, qu'il devait, après Dieu, sa vocation aux exercices de piété que Boudon, enfant comme lui, lui faisait faire, ainsi qu'à ses autres condisciples.
M. Fermanel , qui fut depuis supérieur du séminaire des Missions étrangères, a aussi déclaré que c'était en conséquence des leçons du jeune Henri qu'il avait quitté le monde pour embrasser l'état ecclésiastique. Aussi, ajoutait-il, rien de plus admirable que la grâce qu'il avait dès ce temps-la pour toucher les cœurs: rien de plus propre à faire impression sur ceux qui l'entendaient , que son amour pour Jésus-Christ, tendre et unique objet de son cœur, et sujet éternel de ses conversations.
Quelque idée que nous donnent de l'enfance de M. Boudon des aveux si précis, il faut avouer que le détail des exercices qui faisaient l'occupation ordinaire de ce jeune maître et de ses pieux associés , nous en donne encore une bien pins avantageuse.
Voici , quant à la substance, ce qu'il nous a lui-môme appris de ce petit troupeau. Si la modestie ne lui a pas permis de s'y joindre, la justice nous permettra encore moins de j'en séparer, lui qui en fut toujours l'âme et le premier mobile.
Tous ces enfants, pensionnaires et étrangers, car ils en'gagnèrent plusieurs autres, commencèrent par se mettre sous la protection spéciale de la sainte Vierge: tous s'eni ôlèi-ent dans la congrégation de Notre-Dame, établie pour la jeunesse au collège des PP. jésuites. Mais les exercices qui s'y faisaient ne su/lisaient pas à leur ferveur. lïs avaient a la maison un petit oratoire , où chaque j'Hir ils se réunissaient pour rendre leur-
hommages à la reine des anges. Ils disputaient saintement à qui lui donnerait de plus magnifiques éloges. Sa gloire et ses grandeurs étaient l'invariable objet de leurs entretiens pendant le repas et pendant les récréations. Leur plaisir le plus doux était de visiter les églises et les chapelles consacrées au Fils sous l'invocation de la Mère. Quelquefois les jours de congé ils quittaient leur chaussure hors de la ville, pour faire avec plus de ferveur ces pieux pèlerinages. D'autres fois, et assez souvent, saisis par cet esprit qui animait David et sa lyre, ils faisaient retentir de ses louanges les montagnes et les vallées. On ne pouvait, sans être touché, voir cette aimable jeunesse devancer de beaucoup l'aurore, pour ne pas manquer son office les jours de congrégation. Dès les trois à quatre heures du matin ils étaient à la porte du collège : et ils attendaient en paix et en prières qu'elle leur fût ouverte.
Ce grand appareil de culte extérieur était soutenu de cet esprit de foi et d'amour qui en fait l'âme. Ils se préparaient aux. solennités de cette reine du ciel et de la terre, par des mortifications qui auraientfait honneur à un âge beaucoup plus avancé, lis jeûnaient sept jours auparavant; et ce jeûne était si rigoureux, qu'un peu de pain et de beurre faisait toute leur nourriture. Une communion fervente était ces mêmes jours un des premiers exercices de leur dévotion. Ils souhaitaient avec ardeur, et tâchaient de procurer , tant par leurs prières que par celles des plus vertueux prêtres, que son nom fût connu des nations qui l'ignorent , et doublement honoré de ceux qui ont le bonheur de le connaître. Ils avaient un livre d'association, où tous avaient signé, plusieurs mêmes de leur sang, qu'ils se dévouaient à son service, autant que l'ordre de Dieu le permettait et l'exigeait d'eux. En -particulier ils avaient fait vœu de défendre son immaculée Conception ; et chaque jour ils en récitaient l'office. Trouve-t-on quelque chose de mieux dans les cloîtres les plus réguliers ?
On peut bien juger que notre charitable étudiant remplit le cœur de ses pieux élèves des tendres et respectueux sentiments qu'il avait pour les pauvres, 11 fit en ce genre tant de choses, qui, sous différents rapports, paraissent dans l'ordre et contre l'ordre, qu'en admirant le motif, on serait tenté de se récrier sur la manière, si Dieu n'avait justifié et la manière et le motif en parant les conséquences. Aussi sensible, et en quelque sorte plus attentif aux besoins de l'indigent que ces anciens patriarches, qui le soir à la porte de leurs tentes attendaient l'étranger pour partager avec lui leur foyer et leur subsistance; Boudon se levait quelquefois la nuit, et prenant avec soi un ou deux de ses meilleurs amis, il allait par les rues de la ville chercher quelque malheureux qui n'eût point de retraite. Lorsqu'il avait été assez heureux pour en rencontrer quelqu'un, et ce bonheur ne lui manquait guère dans une aussi grande ville que celle de Rouen,
il le faisait
monter secrètement dans sa chambre; il lui lavait les pieds, les essuyait de ses cheveux, qu'il avait fort longs et fort beaux; buvait avec plus de force, que nous n'en avons a l'écrire, une partie do cette eau bourbeuse, partageait avec lui son très-petit ordinaire, lui cédait son lit, passât le reste de la nuit, ou sur le plancher, ou en prières; éveillait ce nouvel hôte le matin, le catéchisait avec autant de zèle que d'atfection et le renvoyait en paix. M. Boudon en réfléchis ant, plus de cin-
3uante ans après, sur cette partie de sa conuite, ne pouvait assez admirer la Providence qui avait écarté les mauvaises suites '.«u'elle devait naturellement avoir. Car enfin, disait-il, c'étaient de jeunes gens qui de nuit et souvent après minuit, ouvraient les portes d'une maison; et qui, sans que jamais personne du logis s'en soiL plaint, y introduisaient des mendiants inconnus, c'està-dire, des gens sans aveu et trop souvent sans probité, qui auraient pu veiller pendant que leurs petits hôtes dormaient et emporter ne qu'ils auraient trouvé à leur bienséance. «C'est, » ajoutait-il, « que ce qui se fait par charité, se trouve toujours bien fait. Heureux oubli, qui nous fait perdre de vue nos intérêts, pour ne penser qu'aux seuls intérêts de Jésus-Christ ! »
C'est son caractère qu'il a tracé par ces dernières paroles. Il était dès lors si perdu, si absorbé en Dieu,, qu'il ne voyait que lui dans toutes les créatures, ou plutôt qu'il oubliait toutes les créatures, à force de ne penser qu'à lui. Son penchant pour la contemplation était si fort, qu'il passait assez souvent les nuits entières dans ce saint exercice. Le soleil qui l'avait laissé humblement prosterné devant la majesté suprême, l'y trouvait encore quand il renaissait sur l'horizon. Ce goût pour la prière le consolait beaucoup; et il ne douta point qu'il n'en fût redevable aux mérites et à l'intercession de la sainte Vierge.
Ce fut sans doute à cette zélée et tendre protectrice de sa jeunesse, qu'il dut encore son amour pour l'auguste sacrement de l'Eucharistie. Sa foi sur cet adorable mystère était si vive, si lumineuse, qu'on eût cru que le voile qui le dérobe à ^nos yeux était levé pour les siens. 11 y voyait son divin Maître revêtu de sa gloire, et environné de cesbienheureuxespritsqui suivent l'Agneau partout où il va. Soit qu'il se nourrit réellement de sa chair, ce qu'il fit dès sa jeunesse aussi souvent qu'il le put faire; soit qu'il n'y participât qu'en esprit, il y trouvait une source féconde de grâces pour son âme, et une fournaise de feu pour son cœur. Chaque jour, dès le grand matin, il passait au pied du saint tabernacle tout le temps qu'il avait à sa disposition. Ce temps même ,ie suffisait pas aux ardeurs de sa charité : il donnait à sa dévotion une partie de la nuit aux portes des églises, sans se soucier ni de7 la dureté des saisons, ni des besoins de son ;trps. ni du jugement que pouvaient porter de lui ce-ix qui le trouvaient là à des heu-
res indues. Son confesseur en ayant été averti le lui défendit. 11 obéit sans répliquer. La vraie piété ne dispute point contre ceux qui lui tiennent la place de Dieu.
Quelque abondant que fût le fonds de vertus que s'était fait le jeune Boudon, il ne tarda pas à reconnaître qu'en ce genre ou n'est jamais trop fourni. Au calme profond dont il avait joui pendant ses premières années, succédèrent de violents orages, qu'il n'avait point prévus. Attaqué à la fois au dedans et au dehors, il se vil en butte aux fureurs du démon, à la malignité du monde, à l'insensibilité de sa propre famille. Ces beaux jours, où Dieu l'avait nourri d'undait délicieux, s'évanouirent. A peine était-il en troisième, qu'il fut sevré des ces consolations sensibles qui semblaient ne devoir jamais finir. Des nuages impurs, plus terribles. pour lui que ne l'eût été la nuit du tombeau, s'élevèrent dans son imagination. 11 marchait dans une terre déserte, sans chemin, sans eau, sans lumière qui lui découvrit le précipice où à chaque pas il craignait de tomber. Le ciel paraissait d'airain pour lui, la terre l'abandonnait. Toute ses voies étaient remplies de pierres carrées, ainsi que parie l'Ecriture. Le Seigneur n'était plus pour lui qu'un Dieu caché daus la nue. Si quelque- ' fois il faisait luire à ses yeux un rayon de lumière, c'était un éclair que le même instant voyait paraître et se dissiper. Son cœur lui semblait être une triste image de ces montagnes de Celboé, pour lesquelles il n'y a ni pluie, ni rosée. En un mot, il ne lui restait plus qu'un sentier de troubles, dp croix, de mortelles inquiétudes.
Dans une position si cruelle, et d'autant plus fâcheuse qu'elle commença de bonne heure et qu'elle dura plusieurs années, il était difficile qu'il eût l'esprit assez libre pour donner à ses études cette application sérieuse sans laquelle on n'y réussit pas. On sait néanmoins que, dans ce temps de peines et d'agitations, il fut toujours un des premiers de sa classe. Toujours également ferme dans sa dévotion envers la Mère de Dieu, il en obtint une ouverture admirable pour les sciences ; et, si cette pieuse mère ne calma pas les ilôts qui s'étaient élevés sur la surface d'un cœur qui lui était si cher, elle ne permit pas que les eaux, entrassent dans son âme, et moins encore qu'il en fût submergé. Aussi fut-il toujours également pur, malgré les elforts que lit le démon pour l'entamer. Le vice contraire à la plus belle des vertus trouva en lui un censeur inexorable. Une parole un peu libre le faisait rougir; mais un de ses regards faisait au moment même rougir ceux qui l'avaient proférée. Sa présence déconcertait le plus intrépide libertin. Ce fut par cet ascendant que lui donnait sa vertu qu'il garantit celle d'une jeune et pauvre veuve nommée Louise Henri, à qui, malgré les clameurs de ses parents qui tous étaient des huguenots invétérés, il avait fait abjurer son hérésie, lleeue dans la maison de M. Havel à titre de servante, des pensionnaires plus avancés en âge, mais beau-
coup muins avancés en vertus que ceux dont nous Taisions il n'y a pas longtemps un si grand éloge, la regardèrent d'un œil criminel. Boudon, instruit de leurs desseins et craignant qu'ils ne lissent succéder la violence aux prières, se trouva partout où il pouvait y avoir du danger pour elle. Et comme les jours de congé étaient ceux où il y avait plus à craindre, il sacrifiait sa récréation, de peur qu'en son absence on ne lui lit quelque insulte.
Un service aussi essentiel ne fut pas, à bien près, le seul que M. Boudon rendit à celte veuve désolée. Lorsqu'il fut archidiacre d'Evreux, il prit d'elle, pour le temporel et 'pour le spirituel, tous les soins d'une attentive charité. Il lui écrivait souvent, soit pour lever ses scrupules, soit pour la fortifier dans une peine intérieure de réprobation ; peine qui, pour une âme vraiment fidèle, est la plus terrible de toutes, et par laquelle il plut à Dieu de l'exercer longtemps. Enfin, peu de temps avant sa mort, il la recommanda au vertueux M. Thomas, conseiller au Châlelet de Paris, qui, conformément aux intentions de son ami, la secourut avec beaucoup de générosité. Elle ne survécut à notre grand archidiacre que pour publier sa vertu et ses bienfaits. Enfin elle mourut à Rouen, comblée d'années et de mérites.
Si les parents de Louise Henri ne la virent qu'avec indignation renoncer à leur secte, les grands pensionnaires de Al. Havel ne virent qu'avec une espèce de rage un enfant comme Boudon leur faire la loi et déconcerter leurs projets. Ils se liguèrent contre lui, et cette persécution, qui fut, à proprement parler, la première qu'il ait essuyée du dehors, put lui faire entrevoir qu'il ne parviendrait à Dieu que par les croix et que par les humiliations.
On commença à le décrier comme un hypocrite. On le chargea d'opprobres et d'insultes. Les moins passionnés le tournaient lui et sa dévotion en ridicule. Les plus corrompus s'efforcèrent de répandre des nuages sur son innocence, d'insinuer, quelquefois même de dire hautement qu'il ne valait pas mieux qu'eux. Un jour de promenade, ils se livrèrent à des actions si peu décentes, qu'elles furent rapportées à leur maître de pension par quelques personnes du dehors qui en avaient été choquées. La troupe libertine eut bientôt pris son parti. Tous accusèrent Boudon d'avoir été le premier auteur du désordre. Ce fut en vain que celui-ci protesta de son innocence. Il essuya, et d'une manié* ie très-rigoureuse, le dernier châtiment. Sa punition fut un triomphe pour des gens qui ne pouvaient souffrir qu'on eût pour lui plus d'égards qu'on n'en avait pour eux. Mais enfin ils tombèrent dans la fosse qu'ils s'étaient creusée. AL Havel sut, après coup, que non-seulement Boudon n'avait eu aucune» part à la faute, mais qu'il ne s'était pas - toutes sortes de bonnes œuvres, il ne pensa môme trouvé dans la compagnie de ceux qui qu'à croître en grâce et en sagesse , à meen étaient coupables. Il fut si ailligé de sa sure qu'il croissait en âge. Dans cette vue il méprise, que, pour la réparer, il se lit rechercha avec une sainte avidité* le com-
une espèce de devoir de louer en toute occasion la vertu de son aimable pensionnai rer.
Si celui-ci en eut besoin pour soutenir avec constance la persécution de ses compagnons d'étude, il en eut bientôt besoin pour en soutenir une beaucoup plus rude en tout sens, puisqu'elle lui vint de la part de sa propre famille. Nous avons déjà remarqué qu'il ne recevait de son beau-père que des secours très-médiocres pour sa subsistance : peu à peu ils diminuèrent si fort, qu'ils devinrent à rien. Ce fut à cette dure condition que sa mère fut obligée d'acheter la paix du maître qu'elle s'était donné par un second mariage. On vit donc un enfant de bonne maison errer, au gré de l'indigence, dans une ville où il avait des parents d'un nom distingué et d'une fortune considérable. Un traitement si dur ne l'altéra point. Il n'y vit, au contraire, qu'un trait de miséricorde qui l'obligeait à se jeter sans réserve et sans bornes dans le sein de la Providence. 11 la prit plus que jamais pour la meilleure de toutes les mères, et il n'eut pas lieu de s'en repentir. Il y avait à Bouen un ancien secrétaire du cabinet, qui, lassé des embarras du siècle, avait fait avec le monde une espèce de divorce pour penser plus sérieusement à son salut. Ce vertueux citoyen, qui se nommait M. le Tanneur, persuadé qu'on ne peut mieux servir l'Eglise qu'en dérobant à la contagion du siècle de jeunes cœurs qui, faute d'expérience et de réflexion, s'y laisseraient prendre aisément, donnait sa maison et sa table à plusieurs écoliers qui avaient moins de fortune que de bonne volonté. Boudon, qui n'avait ni feu, ni lieu, et qui d'ailleurs était déterminé à continuer ses études à quelque prix que ce fût, lui exposa sa triste situation; et le pria de vouloir bien faire pour lui ce que sa charité lui faisait faire pour tant d'autres. Son ingénuité, sa modestie, sa pauvreté, et un certain air do noblesse parlèrent en sa faveur. H fut admis.
AL le Tanneur et toute sa famille reconnurent bientôt le trésor qu'ils possédaient en la personne de ce sage et pieux écolier. La vertu, à qui seule il appartient de mettre à prix la vertu, sut estimer les dons qu'il avait plu à Dieu de répandre sur lui. H fut regardé dans la maison , moins comme un enfant , que comme un homme formé par cette main puissante qui n'est assujettie ni à l'âge, ni au temps. Ces premiers sentiments ne firent que se fortifier dans la suite: et toute la famille a depuis ce temps conservé pour AL Boudon « une vénération et un respect, qui ne se peuvent comprendre. » Ce sont les termes du plus exacide ses historiens.
Comme il se vit tranquille du côté du temporel, et qu'on lui laissait une entière liberté de so livrer, comme auparavant, à
merce «le ceux qu'il croyait capables de lui communiquer queluuo chose de leur plénitude.
Le P. Gaspard , pieux et sage jésuite , qu'un esprit fort appellerait homme à dévotions communes, mais qui avec sa dévotion droite et simple formait ses écoliers aux plus solides vertus, fut un de ceux qu'il .suivit, et qu'il goûta davantage. Ce zélé professeur, qui ne prisait les talents de l'esprit qu'autant qu'ils étaient embellis par la piété , rassemblait de temps en temps ses élèves dans sa chambre. C'était là qu'avec une bonté pleine de grâces et d'onction , il les entretenait du royaume de Dieu; qu'il leur inspirait de l'horreur pour les moindres fautes; qu'il leur pariait tantôt de la respectueuse confiance que l'on doit avoir en la Mère de Dieu; tantôt des raisons et de la manière d'honorer les saints anges; et plus souvent encore de Tamour de Jésus-Christ. Ces discours dont toute la parure consistait dans une simplicité mêlée de beaucoup de tendresse, faisaient un effet admirable sur des cœurs bien disposés. Boudon et ses petits compagnons n'en perdaient pas un mot dans la théorie, ni dans la pratique : et jamais peut-être orateur n'a tant fait de fruit, et a si peu de frais. Aussi avait-il une juste prédilection pour eux. Il les reconduisait tête nue, jusqu'à la porte du collège, et sur ce que quelqu'un d'eux lui en demanda un jour la raison : c'est, leur dit-il, que je respecte en chacun de vous l'ange qui veille à sa garde.
Quelque content que fût Henri des entretiens du P. Gaspard, ils ne suffisaient pas h la soif insatiable qu'il avait d'entendre parler de Dieu. 11 formait de pieuses liaisons avec ces âmes privilégiées, que l'Epoux a conduites dans la solitude pour parler plus efficacement à leur cœur. Mais s'il en était édifié, elles ne l'étaient pas moins de lui. lit dès l'âge de treize à quatorze ans on lui trouvait une supériorité de sagesse , une intelligence dans les voies de Dieu, un goût, une abondance de lumières , qu'on ne se lassait pas d'admirer. "
Les peines par lesquelles il plut à Dieu de l'exercer; ces sentiers âpres et raboteux, qui furent de si bonne heure, et si longtemps, la seule voie par laquelle il pût marcher, en le rendant plus attentif sur lui-même, le rendirent plus expérimenté pour le prochain. Il trouva un jour dans un monastère très-réformé un religieux dévoré de peines intérieures. A peine cet homme de croix eut-il ouvert (a bouche, que Boudon le comprit parfaitement. 11 lui fit voir en peu de mots et le bonheur qui est attaché à des peines si cuisantes , et la fin que Dieu se propose dans une conduite si rigoureuse, et les moyens d'en faire un salutaire usage. En un mot , il calma si parfaitement cet esprit 'agité, que toute la maison en fut aussi surprise qu'édifiée; les supérieurs très-consolés ; et ce religieux ramené enfin, e* ramené pour toujours au port de la paix,
après lequel il avait si longtemps et si inutilement soupiré.
Le prix qui mérita au jeune Daniel les faveurs dont il plut à Dieu de le combler, fut à peu près celui auquel le jeune Boudon acheta les grâces prématurées dont nous avons jusqu'ici parlé. 11 était si pénitent , dès le temps des basses classes , qu'à l'exception des jours de fêtes et de dimanches, et de ceux où il mangeait en compagnie, le pain et l'eau étaient sa seule nourriture. 11 châtiait si rigoureusement son corps, qu'une personne dont la chambre n'était pas éloignée de la sienne, a souvent trouvé un ruisseau de sang dans le lieu qui avait servi de théâtre à sa mortification. Il était si ferme, si ardent, lorsqu'il était question des intérêts de son divin Maître, qu'il n'y avait ni railleries, ni insultes, ni outrages, qui le fissent rougir de l'Evangile. 11 était si touché de la perte des âmes, qu'à l'exemple de sainte Thérèse, il la pleurait par des torrents de larmes. Il aimait avec tant de passion la pauvreté, qu'il n'eût pas fait un pas pour acquérir tous les royaumes de la terre.
Ce fut ce grand amour pour Ja pauvreté qui le fil penser sérieusement à entrer dans l'ordre de Saint-François. Son parti était si bien pris, qu'il fut cent fois sur Je point de faire vœu de l'exécuter. Cependant une secrète impression, qu'il ne démêlait pas bien, l'en détourna toujours. 11 en fut instruit avec le temps; la délicatesse de sa complexion, sa santé déjà altérée par de longues et cruelles mortifications, ne permirent pas de l'admettre. Ce cou]) lui fût sensible. « Je me retirai dans un cabinet, » c'est lui qui parle, «j'y pleurai de la bonne manière. Cependant » poursuit-il, « la divine Providence a eu pour moi l'effet de ses attraits, m'ayant fait vivre en pauvre : car je ne vis que d'aumônes, n'ayant pas un denier de revenu ; ce que j'estime plus, je vous assure, que si j'avais tous les biens.de la terre en ma possession... Et de cette 'sorte, la Providence m'a fait religieux de Saint-François, sans en avoir jamais porté l'habit. Qu'à jamais je chante ses miséricordes. »
En fermant à Boudon l'entrée d'un ordre qui adonné à l'Eglise des milliers de martyrs et de confesseurs, Dieu lui communiqua de grandes lumières sur le saint patriarche qui en a été le fondateur. Il en pensait dignement, il en parlait avec goût. Ayant une fois été surpris de la nuit dans les bois, et cherchant quelque endroit où il pût loger, il se trouva à la porte d'un château. 11 y entra, et pour obtenir grâce plus aisément, il pria quelques domestiques de la basse-cuur de lui permettre découcher dans la grange, sanssouper. Le seigneur et la dame du lieu, qui étaient à table avec un provincial desCapucins et son compagnon, ayant appris le besoin de ce pauvre écolier, le firent entrer, et lui donnèrent quelque chose à manger auprès du feu. Un moment après, la conversation tomba sur saint François et sur ses constitutions. On demanda à Boudon ce qu'il pensait de ce genre de vie, et on le
[tressa de parler. Il le fit et longtemps, mais d'une manière si vive, si charmante, qu'on croyait entendre, non un homme, moins encore un écolier, mais un ange qui en eût pris la figure. Toute la compagnie avoua qu'elle n'avait jamais entendu rien de semblable sur ce sujet ; et le provincial, a qui les panégyriques de son saint instituteur n'étaient pas' nouveaux, en fut touché plus qu'un autre.
Pour regagner d'un côté ce qu'il croyait perdre de l'autre, Henri fut divinement inspiré de vivre dans le siècle comme il aurait vécu dans l'ordre séraphique; je veux dire, de se revêtir de l'esprit de pauvreté et de sacrifice ; de mortifier sa chair ; de se donner autant qu'il lui serait possible au salut du prochain. Oubliant, à l'exemple de saint Paul, tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, il se proposa fortement de commencer un nouveau genre de vie spirituelle ; de mépriser le monde comme son divin Maître l'a méprisé ; et de mener une vie cachée en Jésus-Christ, autant que la gloire et les intérêts de ce Dieu sauveur le lui pourraient permettre. Il ne la mena pas absolument cette vie cachée; et nous le verrons dans la suite donner à la France étonnée le spectacle d'un zèle plus invincible que l'enfer (2*), et d'une patience plus forte que la persécution de ses ministres.
Dès le temps dont nous parlons, il fut aisé de connaître qu'il était également à Dieu dans quelque état qu'il plût à sa providence de le mettre. Ses travaux continuels, ses peines intérieures, son application à l'étude, sa nourriture moins frugale qu'excessivement pauvre ; tant de mortifications de toutes espèces accablèrent enfin sa nature. Boudon pendant toute sa rhétorique fut travaillé d'une fièvre quarte ; il devint si faible, si atténué, qu'une année entière ne put qu'avec peine rétablir ses forces. Il souffrit en vrai chrétien cette longue épreuve; et je ne sais s'il en était bien quitte, lorsque ses amis, et plus encore l'esprit de Dieu, dont le mouvement réglait toutes ses démarches, lui inspirèrentde se rendre à Paris, pour commencer dans cette première université du monde son cours de philosophie et de théologie. Il y a lieu de présumer que MM. le Tanneur et Brebion (3) firent quelques avances pour lui. Mais ce secours ne le mena pas loin, et nous ne larderons pas a le voir réduit à dévorer tout ce que l'indigence a de plus humiliant et de pins rigoureux.
Deux soins, qui en inquiètent bien peu d'autres, l'occupèrent en arrivant dans cette immense capitale. L'un fut de pouvoir loger avec des écoliers, qui, ayant un goût décidé pour la vertu, ne pussent lui être une occasion de scandale ; l'autre fut de trouver, un directeur, qui d'une main sûre lui traçât la roule par laquelle il devait marcher. L'un
était plus difficile à rencontrer que l'autre ; Boudon les trouva lous deux.
11 déterra dans un coin de la rue de la Harpe une petite troupe de vertueux amis qui partageaient leur temps entre l'étude et la piété; et qui ne se délassant de l'un que par les exercices de l'autre , savaient êlre à la fois et philosophes et chrétiens.
Pour ce qui est d'un confesseur, il en trouva un parfaitement bon au collège de Clermont. Ce fut le P. Bagot , qui dirigeait la plupart des jeunes congrégar.istes. Nous regarderions comme étranger à notre histoire l'éloge de cet humble et savant religieux , si les couleurs dont M. Boudon a embelli son portrait ne servaient à orner le sien. Nous l'avons dit plus d'une fois, il n'y a guère que la verlu qui sache rendre trait pour trait toutes les grâces , toutes les finesses de la vertu.
Le P. Bagot , au jugement de son disciple , était un homme d'une prudence consommée, d'une expérience admirable , d'un talent merveilleux pour conduire les jeunes gens dans le chemin du ciel. Sa réputation l'avait fait choisir pour confesseur de Louis XIII. Ce grand emploi le flatta si peu , qu'il s'en défit le plus tôt qu'il lui fut possible. 11 avait coutume de dire : « Si l'on vous fait entrer à la cour par la porte , sauvez-vous par les fenêtres. Car l'air de la cour, qui est empoisonné pour tout le monde, l'est encore plus pour un religieux. »
« Ce pieux jésuite , » c'est toujours M. Boudon qui parle, «était encore plus éclairé dans la science des saints que dans celle des écoles , quoiqu'il passât pour un homme d'érudition. Il aimait naturellement l'étude ; et cependant il la quittait sans peine pour donner, quelquefois même, un temps considérable au plus petiti écolier qui avait besoin de lui. Sa patience était admirable. 11 avait une si étrange frayeur de la pierre, dont il sentit quelques atteintes étant encore jeune, que la seule pensée de ce mal le faisait tomber en faiblesse. Cependant à l'âge de plus de soixante ans il fut obligé de souffrir l'opération. Elle fut extrêmement longue , et très-douloureuse. Néanmoins il ne proféra pour toute plainte que ces paroles de saint Paul : J'achève ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Son humilité n'avait point de bornes. Il louait volontiers la vertu dans les autres : mais il ne pouvait souffrir qu'on louât la sienne : et il entra un jour dans une sainte colère contre un de ses amis , qui dans une occasion avait parlé de lui d'une manière avantageuse. 11 était si peu attaché à son sens, qu'il suivait avec plaisir l'avis d'un écolier préférablement au sien propre. » Tel était au rapport de M. Boudon ; et qui pourra le récuser pour témoin dans une matière où il a si bien mérité d'être juge? tel était Je R. P. Bagot.
(J') Dura sicui infernus œmulatio (Cant. vm, homme ne bien, et plein d'estime pour notre ver- ,; l lueux étudiant.
(oj te dernier était trésorier de France, grand
Un homme si savant dans les voies du ciel ne pouvait manquer d'y faire marcher sur ses pas ceux qui lui donnaient leur confiance. Aussi vit-on sortir de son école, comme autrefois de celle d'Origène, mais d'une manière plus heureuse , des hommes que l'Eglise placerait dans ses fastes , si elle pouvait y mettre tous les saints. De ce nombre furent un P. Jogué , de la même compagnie , qui transporté par son zèle dans le sein du Canada , mourut au milieu de tous les supplices qu'une nation barbare et cruelle peut inventer. Un M. de Levis, chanoine et pénitencier dans l'église de Chartres, et archidiacre du Vendomois , homme qui à une vie toute cachée en Dieu , joignit les glorieux titres de directeur éclairé, de père des pauvres, d'homme apostolique.
Sans parler d'un nombre considérable d'évêques delà Chine, de la Cochinchine , du lonquin et du Canada, qui sous ses auspices s'étaient formés aux plus hautes vertus ; et qu'il regardait sur ses vieux jours comme sa joie et sa couronne.
Mais sans vouloir peser à un poids incertain des mérites dont le degré ne s'estime sûrement que dans la balance du sanctuaire , on peut dire que le grand archidiacre d'JEvreux fera un honneur éternel à la mémoire de son directeur. Suivons-le dans les progrès qu'il fit sous la conduite de ce parfait religieux : rien n'est plus propre à édifier. Boudon, considéré vis-à-vis de lui-même, ou relativement au prochain , est toujours l'homme de Dieu seul, toujours admirable. Une patience invincible dans ses peines, qui furent encore plus grandes à Paris , qu'elles n'avaient élé à Rouen ; une ardeur pour les croix, les humiliations, le dénûment,la pénitence, qui s'accrut toujours, et ne dit jamais, c'est assez; un amour pour Dieu, qui ne voyait que lui , qui ne cherchait que lui, qui regardait comme perdu tout discours qui ne tendait pas à lui ; voilà en substance la vie que mena notre pieux étudiant , tant qu'il fut dans la capitale.
Quoique l'étude lui coûtât moins qu'à bien d'autres, parce qu'il avait une grande facilité pour le travail; il lui donnait tout le temps qu'elle exige pour ceux qui veulent y réussir. Malgré cette application , qui était toujours remplacée par des exercices aussi pénibles pour la chair qu'ils sont consolants pour l'esprit, il était si peu nourri, que moins vertueux il eût pu envier la condition de l'enfant prodigue dans le temps môme de sa disgrâce.
Comme il était très-exact aux assemblées dont on a parlé, et qu'il y édifiait par sa modestie singulière, il ne pouvait guère y manquer, sans que son absence fît un vide, dont on s'apercevait aisément. M. du Bochet, ancien et zélé congréganiste , ayant remarqué un jour qu'il n'y était pas , en parla à quelques-uns des associés. On courut à la maison de ce jeune , mais parfait serviteur de Dieu. On Je trouva dans sa pauvre chambre, accablé de langueur, exténué d'inanition, destitué de tout secours
humain. Un état si triste toucha ceux qui en furent témoins. M. du Bochet en fut bientôt averti. 11 y mit un si bon ordre, qu'en peu de temps le malade recouvra la santé, et reprit tous ses exercices de science et de vertu.
Mais quand le ciel, qui voulait en faire un modèle de patience et de résignation, ne s'en serait pas mêlé, il était diilicile qu'un homme entièrement abandonné de sa famille , qui d'ailleurs tâchait de n'être à charge à personne, et qui mangeait seul, quoiqu'il vécût dans une espèce de communauté, n'éprouvât souvent les besoins et la rigueur de l'indigence. Aussi fut-il souvent réduit à la mendicité; et il se trouvait heureux quand il pouvait avoir vingt sols à dépenser par semaine. Il est vrai que la Providence semblait quelquefois se hâter de venir au secours de sa misère : et qu'un jour qu'il n'avait plus de linge, une personne inconnue l'en fournit abondamment.
Mais Dieu qui voulait le tenir dans la plus humble dépendance, l'aguerrir, en quelque sorte, et le fortifier contre les peines dont sa vie devait être traversée : ce Dieu toujours juste dans ses vues, toujours adorable dans la manière dont il les exécute, paraissait le matin et se dérobait sur la fin du jour.
Ce fut surtout la première année de son séjour à Paris que ce pauvre écolier eut le plus à souffrir; et qu'au défaut de ses amis, que la Providence même endormait sur ses besoins, il fut plus d'une fois réduit à la triste et humiliante nécessité d'implorer la charité publique. 11 lui arriva un jour à cette occasion dans l'église de Notre-Dame une chose assez singulière. Pressé de la faim, il cherchait quelques sols pour avoir de quoi dîner. Il demanda l'aumône à un homme de la première condition, qui le reçut très-mal. Charmé de voir qu'à l'exemple de son divin Maître, l'indigence et les opprobres se réunissaient en sa personne, Boudon se r- tira à l'écart pour lui en rendre de trèshumbles actions de grâces.
La douceur et la patience du jeune étranger frappèrent M. de Montmorency : car c'était à lui que notre étudiant s'était adressé. 11 se détourna, et l'ayant aperçu derrière un pilier dans cette altitude de respect, où l'Ecriture nous représente les séraphins devant la suprême majesté, il quitte sa place, va Je joindre, lui demande qui il est, d'où il est, et ce qu'il est venu faire à Paris. Boudon, sans dire un mot de sa naissance, se contenta de répondre qu'il était un pauvre écolier venu de Normandie pour achever ses études dans l'Université; mais que n'ayant pas de quoi vivre, il était obligé de demander l'aumône. Alors ce seigneur, qui l'avait pris pour un de ces vagabonds, dont Paris était alors inondé, changeant tout à coup et d'air et de langage, lui demanda avec beaucoup de bonté s'il voulait accepter sa maison : ajoutant qu'il y aurait toutes les facilités possibles pour continuer sa philosophie; qu'il ne manquerait de rien; et qu'on le
priait seulement de conférer de ses études avec un jeune ecclésiastique qui commençait à courir la même carrière. Ce jeune ecclésiastique était François do Laval de Montmorency, qui depuis fut premier évoque de Québec (3*).
Henri accepta de grand cœur un poste où. il y avait du bien à taire. Il y en fit en effet ; et si par des leçons, dont un bon écolier est capable, il ouvrit aux subtilités dialectiques l'esprit de son illustre condisciple; il ouvrit encore plus son cœur à ces hautes vertus, dont le développement exact n'appartient qu'aux grands maitres.
Ce fut vers ce temps, que pour dépendre en tout des soins de la Providence, il fit vœu de pauvreté, afin de suivre nu la croix nue de Jésus-Christ son Sauveur. Je ne sais au reste dans quel sens il entendait ce vœu : mais je sais, et la suite de son histoire en sera une preuve sans réplique, qu'il Ta pratiqué dans le sens le plus rigoureux.
En quittant M. l'abbé de Laval» si toutefois celui-ci ne le suivit pas, Boudon alla rejoindre ses anciens amis. Leur nombre s'était beaucoup augmenté par les soins du P. Bagot; leur ferveur s'augmenta beaucoup par les bons exemples de Boudon. Il était rame de cette pieuse société. Sous les ordres et par les conseils de son directeur, il se proposa d'en faire une compagnie de saints du premier ordre. Ses espérances allaient loin, le succès alla plus loin que ses espérances.
[l(Vi6] Ils eurent d'abord assez de peine à trouver une maison qui convînt à leur nombre et à leurs exercices. Enfin ils s'établirent au iaubourg Sainl-Jacques : et ce fut principalement dans ce lieu, qui fut pendant quelques années le théâtre de leurs vertus, qu'ils donnèrent à leur siècle un spectacle qui serait nouveau pour le nôtre. Quoique la plupart de ces messieurs fussent d'un sang illustre, et qu'il n'y eût peut-être parmi eux d'autre pauvre que Boudon; celui-ci néanmoins, qui donnait le premier mouvement à toutes les opérations de celte compagnie naissante, sut si bien leur inspirer l'amour de la sainte pauvreté et des vertus les plus héroïques, que leur maison ressemblait moins à une retraite d'écoliers réunis, qu'à un collège d'hommes apostoliques. Le lever, le coucher, l'heure du repas, les récréations, le temps de l'étude, les conférences, l'oraison, les lectures spirituelles la fréquentation des sacrements, l'entrevue avec le directeur, et généralement tous les exercices y étaient réglés comme dans les communautés les plus exactes. Quand ils faisaient quelque voyage de dévotion, ils gardaient leltmgdcsrïies de Paris un silence m rigoureux, qu'ils ressemblaient moins à des écoliers qu'à des solitaires sortis de la
(">*) 11 fut sacré en 1G49 évèque de Pétrée in partions, et l'ail vicaire apostolique dans la Nouvelle-France.
(i) La mèreMechlilde naquit à Baint-Dié en Lor-
Thébaïde pour édifier par ,eur recueillement et par leur modestie.
Boudon, que sa propre expérience avait instruit du prix et des effets de la dévotion envers la sainte Vierge, les y porta, comme il avait fait autrefois ses condisciples à Rouen. Les dispositions n'étaient pas moins favorables, le succès ne fut pas moins heureux. Leur but principal fut toujours d'imiter les plus sublimes vertus du Fils et de la Mère ; surtout, cette profonde humilité, qui coûte tant à la nature, et qui est recueil d'une infinité de dévots superficiels. Ils méprisaient si fort le monde et l'estime du monde , qu'ils n'étaient contents que lorsqu'ils avaient réussi à s'en faire mépriser : et à n'en juger que selon les règles communes, on croirait que de côté-là ils portèrent les choses à l'excès. L'un d'eux eut un jour le courage de dire publiquement des choses fort secrètes et fort humiliantes, qui devaient naturellement lui attirer une extrême confusion. Mais le contraire arriva, et ceux qui l'entendirent, touchés d'une si rare humilité, ne purent retenir leurs larmes.
Quanta celui dont nous écrivons l'histoire, le trait enflammé qui perça le cœur de sainte Thérèse, avait si profondément blessé le sien, que transporté hors de soi, il n'entendait plus que le langage du divin amour. Pour nourrir et pour animer ce feu sacré, il se ménageait la connaissance de ceux à qui Dieu donnait un langage , ou des vues qui avaient du rapport avec les siennes. 11 entendait avec un plaisir infini le P. de Condé , Jésuite du collège, prédicateur peu suivi , parce qu'il prêchait sans fard et sans éloquence ; mais qui connaissant toutes les routes du cœur, y portait le saint amour dont il était pénétré. Il allait voir tous les quinze jours à Montmartre une religieuse, qui avait d'intimes communications avec Dieu : il ne la quittait qu'avec un désir violent de tendre à la perfection plus que jamais. Il eut aussi d'admirables liaisons de grâces et de charité avec la révérende mère Catherine de Bar , surnommée sœur Mechtilde du Saint-Sacrement. Cette fille , qui n'a vécu quatre-vingt-trois ans (i) que pour donner plus longtemps l'exemple d'une aversion constante pour le monde, d'une espèce de passion pour les croix, et les mépris ; d'une paix , ou plutôt d'un plaisir infini dans les plus vives persécutions; et enfin d'une très- tendre dévotion envers le saint sacrement ; cette vertueuse fille avait par ces qualités mêmes trop de rapport avec M. Boudon, pour ne le pas honorer autant qu'il méritait de l'être. 11 y répondit toujours par le plus sincère et le plus respectueux dévouement : et lorsqu'il fut grand archidiacre d'Evreux, il ne vint guère à ' Paris, sans voir et la mère et les filles, afin
raine, vers la lin de l'année 1614. Elle fut reçue à Paris par saint Vincent de Paul et y mourut le G avril 10% . dans son crémier monastère du faubourg Saiiii-Geimaiii.
de rendre h la communauté dans ses pieu* entreliens ce qu'il croyait avoir appris de celle qui en était supérieure.
Il voyait aussi très-souvent la Vénérable mère Madeleine de Saint-Joseph, carmélite du couvent de Paris , à qui la sainteté de sa vie n'a pas moins l'ait d'honneur , que les miracles qu'elle opéra après sa mort. Elle avait pour grâce particulière l'amour de l'obscurité et de l'anéantissement. Dans sa jeunesse elle avait souhaité de passer ses jours dans les plus misérables occupations de la vie champêtre. N'ayant pu y réussir, elle voulut au moins n'être admise clans la religion qu'en qualité de sœur converse. Son humilité échoua encore ici: mais elle sut la dédommager en se tenant cachée dans une maison , qui recevait souvent la visite de tout ce que l'Etat avait de plus grand et de plus respectable. Marie de Médicis y allait de temps en temps avec ce cortège de grandeur qui marche à la suite d'une reine de France. Soit que la mère de Saint-Joseph fût supérieure, ou qu'elle ne le fût pas, elle ne paraissait jamais : une autre, et c'était une convention obtenue à force de prières, tenait sa place, faisait les honneurs et les recevait. Pendant vingt années il ne fut pas plus question de cette humble solitaire, que si elle eût été rayée du nombre des vivants. Son nom se trouvera à jamais dans ce livre écrit de la main de Dieu, où la vraie humilité occupe une place si distinguée.
Enfin, M. Boudon voyait encore un Augustin, ce n'était qu'un pauvre Frère convers, mais si puissant auprès de Dieu, que, de l'aveu de tous les gens de bien, ce fut Jui qui obtint à Anne d'Autriche un fils après vingt-deux ans de stérilité; si plein de lumière, que l'avenir était dévoilé à ses yeux ; si inondé de grâces et d'amour , que notre pieux théologien en le quittant, ou plutôt en s'arrachant d'auprès de lui, s'écriait dans un de ces mouvements dont il n'était pas trop maître: «0 mon Dieu l combien doit être grande la douceur céleste des bienheureux unis au ciel à Jésus-Christ dans le sein de l'adorable Trinité , puisque, dès cette vie qui n'est qu'une vallée de larmes , l'entretien d'un seul de vos éius donne par avance des consolations si pures et si divines (5). »
Mais si Boudon savait suivre avec Marie les attraits du pur amour et de la contemplation, il ne savait pas moins se livrer avec Marthe aux plus pénibles emplois d'une ?ie active et laborieuse. Sa compassion pour les malheureux le portait comme naturellement aux hôpitaux et à l'Hôlel-Dieu. C'est dans ce triste séjour, où la mort choisit à l'aise ses victimes, qu'on le voyait appliqué, tantôt à enseigner un malade comment il faut s'y prendre pour l'aire une bonne confession; tantôt à disposer un moribond au grand et prochain voyage de l'éternité ; quelquefois
(5) Ce parfait religieux était né le 21 février
!6o9 Son nom de famille était Denis Anlheaume.
ÎSon nom de religion était Fr. Fiacre. Il mourut le
■t'Jl'wiier f68i, dans la soixante-quinzième année
OElvrfs comfl. de Boudon.
es pas mal affermis d'un conva
5 soutenir lescent.
Il rendit un jour ce dentier genre de service à un étranger de VI h lï ans, qui au sortir de l'Hôlel-Dieu ne savait où se retirer. C'était un jeune Hollandais, qu'un gentilhomme , calviniste comme lui , avait amené à Paris à l'insu de ses parents. Ayant ouï dire dans l'auberge où il était logé, qu'il n'y avait point de salut pour lui, s'il ne rentrait dans l'Eglise que ses ancêtres avaient quittée, il se fit instruire et abjura son hérésie. Son maître le chassa ; et Dieu qui avait ses raisons pour le dérober aux poursuites de l'erreur, ayant permis qu'il tombât malade, il fut porté à l'Hôtel-Dieu. Ce fut là, et au moment même qu'il allait en sortir, que Boudon le rencontra. 11 était encore si faible et si languissant qu'il avait peine à se soutenir. Notre écolier ne perdit pas une occasion si favorable à son zèle. Il le prit par le bras, lui aida à marcher Je long des rues, et malgré les railleries déplacées d'un peuple qui s'amuse de peu de chose, il le mena enfin jusqu'à sa chambre. Il lui fit tous les bons traitements qu'un pauvre peut attendre d'un autre pauvre. Il l'instruisit plus à fond des vérités de la religion; et surtout du bonheur qu'il y a de souffrir pour un Dieu qui a bien voulu souffrir pour nous jusqu'à mourir sur une croix. Ces maximes soutenues de l'onction delà grâce s'insinuèrent si avant dans le cœur du nouveau converti, quiétant retombé malade , il ne cessait de publier les miséricordes du Seigneur, et de lui rendre jusqu'au dernier moment de continuelles actions de grâces, de ce qu'il l'avait tiré des ténèbres de la nuit pour le faire passer dans son admirable lumière. Ce fut dans ces beaux sentiments qu'il expira. Boudon recueillit ses derniers soupirs, et il se trouva heureux de l'avoir vu mourirentre ses bras. Jamais au reste il n'oublia ce jour si consolant pour un cœur fait comme le sien ; et plus de 40 ans après, il avait peine à retenir ses larmes, quand il racontait cet événement.
Des occupations si pénibles, jointes à une étude sérieuse, à des mortifications secrètes , à une nourriture très-pauvre , firent leur effet ordinaire : elles accablèrent la nature. Boudon tomba dans une seconde maladie , qui dès le premier jour parut dangereuse. On jugea à propos de le faire transporter à l'hôpital de la Charité. Ce fut pour lui une joie sensible de se voir associé aux pauvres qu'il aimait comme ses frères : mais il n'en jouit pas longtemps. Dans le trajet il s'était recommandé à la très-sainte Vierge ; il ne tarda pas à être exaucé. A peine lut-il couché dans son lit, qu'au moment même il fut parfaitement gué;i. Il se lève à l'instant, va rejoindre sa compagnie, qui
de son âge, et la cinquante-troisième de son entrée c:i religion. Son corps fut enterré dans le couvent de la Place-des-Vietoires ; son cœur fut porté par ordre du roi à Notre-Dame de Grâce en Proveuf s»
douta d'abord si c'était bien lui, ou quelqu'autre qui lui ressemblât. On fut charmé de revoir un ami de la vie duquel on désespérait , et tous chantèrent de concert un cantique de louanges à ce Maître absolu, qui d'un souffle conduit aux portes de la mort, et en rappelle à son gré.
Rendu à la vie par une protection si visible, Boudon reprit ses exercices avec une nouvelle ferveur. Il travailla surtout avec ses associés à semer la vertu dans le cœur des jeunes écoliers de l'Université. S'ils ne réussissaient pas 5 l'égard de tous, au moins en gagnaient-ils un bon nombre. Ce succès fit fondre sur eux un des plus violents orages qu'ils eussent ecore essuyé. Désespéré devoir une compagnie qui, en naissant, portait déjà à son empire des coups si bien frappés, le prince des ténèbres souleva contre eux des gens animés d'envie et de fureur, qui, sous de spécieux prétextes, se mirent à les décrier. On les peignit dans des écrits publics avec ces noires couleurs que l'enfer détrempe à ceux qui veulent bien lui servir de ministres. Mais enfin cet orage se dissipa, el nos pieux associés continuèrent à suivre leur première route.
[16i9.] Après avoir achevé son cours de théologie , Boudon , âgé pour lors d'environ 25 ans, fut un peu indécis sur le parti qu'il avait à prendre. Il ne pouvait ni entrer en iicence, parce qu'il était extrêmement pauvre, ni monter en ministre sacré dans les chaires chrétiennes, parce qu'il n'était que séculier; ni moins encore rester oisif, parce que chez lui la charité était un feu violent qui ne demandait qu'à éclater. Il voyait bien que Dieu l'appelait à la sanctification des âmes ; mais il le voyait d'une manière trop confuse pour prendre un dernier parti. Sa règle , et ce doit être celle de tout chrétion qui veut ne pas *e méprendre sur les sseins de Dieu ; sa règle fut de consulter !:umblement cet Esprit de sagesse , qui souf- ''■■ où il veut el comme il veut. Dans cette e il redoubla ses prières et ses mortililions. Il y ajouta des pèlerinages de dévo- ■n , sorte d'exercice qui reviendra souvent ans le cours de son histoire , et qui, quoiue équivoque en soi, ne le fut jamais par ipport à un homme qui voyageait d'une manière pénible, qui n'avait de ressource pie la Providence ,. et qui savait sanctitier tous ses pas.
Le plus fameux pèlerinage qu'il ait fait <sn ce temps-là, fut celui de Beaune. Il n'y avait pas longtemps que la vénérable sœur .Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite, y était décédée en odeur de sainteté. Ce fut le tombeau de cette admirable Aile, qui perpétuait par ses miracles la réfutation qu'elle s'était faite par ses vertus , ue Boudon voulut visiter. Son dessein lait de participer aux grâces qui coulaient '.uit et jour dans ce respectable sanctuaire ; it surtout d'y puiser cet amour de Jésus- Jhrist enfant, qui avait été le caractère propre de cette humble et parfaite servante dfi Seigneur. Ses espérance? ne furent [joint
trompées. La rosée du ciel tomba sur lui en abonaance, et il en reçut assez pour en répandre sur les autresl Les Carmélites formées par les ouvrages de leur sainte fondatrice au plus sublime langage de la charité, furent extrêmement édifiées de la beauté et de l'élévation de ses sentiments ; et il rapporta de chez elles t avec un redoublement de tendresse pour les sacrés cœurs de Jésus et de Marie , une dévotion incomparable pour l'époux vierge de la plus pure Vierge qui ait jamais été : dévotion qu'il a depuis étendue autant qu'il a pu, comme nous le dirons dans la suite.
De retour à Paris, il ne douta plus que Dieu ne demandât de lui qu'il se mit, quoique encore séculier, à lui gagner des âmes. 11 s'en ouvrit à M. de Laval et à quelques autres de ses associés. Ceux-ci, pleins du même esprit dont il était animé, firent quelque chose de plus que d'applaudir à son dessein; ils voulurent avoir-part à l'exécution. Ainsi, s'étant distribués par bandes, ils se répandirent de côté et d'autre, non-seulement dans les villages, mais encore en différents quartiers de la ville de Paris. Tout auditoire leur était bon. Ils évangélisaient le laboureur dans les champs, le berger dans les prairies, l'artisan dans sa boutique. Ces petites missions qui n'avaient ni éclat, ni appareil, produisirent de très-grands fruits.
Quoique Boudon fit très-bien dans la compagnie de ces messieurs, il crut néanmoins qu étant particulièrement destiné à l'instruction des plus pauvres, Dieu bénirait encore plus ses travaux, s'il s'associait un pauvre artisan de Lorraine, dont il estimait infiniment la vertu. Comme ce pieux étranger revenait souvent dans les conversations du grand Archidiacre, nous ne pouvons nous dispenser d'en dire un mot.
Tout le monde sait que la Lorraine fut, vers le milieu du dernier siècle, réduite aux plus cruelles extrémités. La stérilité et la mort exerçaient de concert dans ses vastes campagnes leur impitoyable empire. Ceux de ses citoyens qui échappaient au glaive, ne pouvaient échapper à la famine ; et si la Providence ne leur eût donné, en la personne de saint Vincent de Paul, un homme qui, comme Moïse, osa s'opposer à la colère de Dieu, peut-être que cet infortuné pays aurait eu le sort de ces villes malheureuses dont il n'y a plus que le nom qui subsiste aujourd'hui. Mais malgré les prodigieux efforts que fit en faveur des deux d-uchés ce digne prêtre de Jésus-Christ, un nombre considérable d'habitants furent obligés de chercher un asile en France. Presque tous venaient en droiture à Saint-Lazare, où le père des pauvres faisait sa résidence. Quelques autres, dispersés dans la ville, tâchaient n'y subsister, ou de leur travail ou de la charité des fidèles.
'Claude, c'est le seul nom sous lequel on ait connu celui dont nous .parlons, fut au nombre de ces derniers. C'était un de ces vrais pauvres à qui le royaume des cieux appartient. Il n'avait quitté sa patrie qu'à la
VIE in: uoiDON.— in. i>
dernière extrémité. Pendant quelques mois, il avait vécu, avec sa femme et une fille unique, de l'herbe des champs; cette faible ressource leur ayant enfin manqué, il fallut quitter une terre qui n'était plus bonne qu'à dévorer ses habitants. Il partit donc pour Paris avec sa petite famille; il y arriva presque nu, parce que des soldats allemands l'avaient dépouillé sur la route.
Boudon, toujours alerte pour déterrer les malheureux, fut informé de son arrivée et de sa situation. 11 lui rendit visite, et débuta par lui prêter un habit, jusqu'à ce que la Providence lui en eut donné un autre; ce qui arriva dès le lendemain. Notre saint jeune homme résolut de cultiver par luimême et par ses amis un fonds si riche; et afin que rien ne l'arrêtât dans ses opérations, il tâcha d'écarter tout ce qui aurait pu y mettre obstacle. II fit entrer l'épouse dans une communauté religieuse; il procura à la fille, par le moyen d'un gentilhomme de ses amis, une dot de huit cents livres, au moyen de laquelle on lui trouva un parti sortable. Enfin il mit Claude souslaconduite du Père de Condé, ce grand prédicateur du divin amour, duquel nous avons ci-dessus parlé. Il joignit ses propres instructions aux instructions de ce parfait religieux. Mais pendant que l'un arrosait ce que l'autre avait planté, Dieu dunnait à l'ouvrage tout entier un si visible accroissement, que Claude fut bientôt plus riche en mérites qu'il n'était dénué des biens de la fortune.
Il donnait à l'oraison la plus grande partie de la nuit. Quelquefois, de grand matin, il se retirait en quelqu'une de ces carrières abandonnées qui sont aux environs de Paris. IJ y passait la journée en contemplation. Le soir, de retour chez lui, un peu de pain et d'eau faisait toute sa nourriture. Un jour, qu'il était extrêmement accablé de besoin, il fut fort surpris de trouver sa table chargée de mets excellents. Après une prière animée, il profita des attentions de la Providence, et mangea, selon les règles de l'Evangile, ce qu'elle avait bien voulu lui servir. C'est ce qu'il a raconté lui-même à ses amis, avec tout l'agrément possible, car, de son naturel, il était fort gai.
Mais il était si occupé de Dieu, si abîmé dans le sein de ses profondeurs, et cette application lui enchaînait si fort l'usage des sens, qu'elle a pensé vingt fois lui coûter la vie. Dans les rues de la plus tumultueuse ville qui soit au monde, il n'entendait ni bruit, ni fracas, ni carrosses, ni cris de ceux qui l'avertissaient de se retirer. 11 était heurté, jeté par terre; on le croyait mort ou brisé; il était effectivement blessé : il se relevait au moment, et sans appeler ni chirurgien ni médecin, il se trouvait guéri.
Boudon fut fâché de cettf continuité de ravissements, qui le rendaient inutile au prochain et qui pouvaient enfin ouvrir son cœur à la vanité. 11 le pria de demander à Dieu d'arrêter le cours d'une faveur qui avait ses dangers. 11 s'unit à lui pour l'obtenir. Il l'obtint en effet, et notre Lorrain depuis ce
temps n'eut plus d'extases, au moins en public. Mais en récompense, il eut un jour une si vive impression, ou, pour le dire avec les écrivains d'après qui nous travaillons, un si violent assaut du saint amour, qu'on le crut près d'expirer. On appela les médecins, dont les discours embarrassés prouvèrent qu'ils n'entendaiert rien à sa maladie. Déjà on délibéra, t du lieu de sa sépulture, quand le P. do Condé, averti du danger où se trouvait son pénitent, entra dans sa chambre, et déclara avec tant de fermeté qu'il n'y avait rien à craindre, qu'on le crut enfin sur sa parole. Claude revint en effet peu à peu à lui-même, mais avec de si vifs mouvements de charité et de reconnaissance, que, comme son cœur était tout en Dieu, sa bouche ne trouvait de termes que pour célébrer son amour et sa magnificence.
11 le faisait avec tant de netteté et d'onction, qu'ayant été mis chez un homme de sa profession, on voyait, surtout les fêtes et les dimanches qu'il ne travaillait pas , une longue file de carrosses devant la porte de son maître, et des gens de la première qualité qui venaient l'entendre discourir comme un ange des saintes opérations du divin amour dans les cœurs bien disposés. Cet homme idiot et sans lettres connaissait si bien les voies les plus sublimes de la grâce, que ceux qui étaient en possession d'être consultés sur ces matières venaient euxmêmes le consulter comme un oracle.
Le besoin que tant de personnes avaient de lui fit juger qu'il n'était pas à propos de le laisser plus longtemps enseveli dans la boutique d'un artisan. Celui-ci ne put le voir partir sans douleur; car, outre qu'il perdait un homme qui avait tant d'horreur pour l'argent qu'il le regardait comme un meuble empoisonné, il avait remarqué, à peu près comme Putiphar, que le nouveau Joseph était pour lui une source de bénétions. Mais enfin il fallut céder à des ordres supérieurs. Claude entra chez M. Gauffre, digne successeur du zèle et de la charité du P. Bernard. Il y resta jusqu'à la mort de ce saint prêtre; et alors messieurs du séminaire de Saint-Sulpice, qui dans tous les temps ont su honorer la vertu, lui donnèrent chez eux une retraite honorable, où, quoique décédé dans une extrême vieillesse, il est mort plus chargé de mérites que d'années.
Tel fut l'homme que Boudon associa à ses travaux. Dieu les récompensa par des bénédictions signalées ; mais elles servirent moins à consoler Henri qu'à lui faire sentir combien l'immense moisson du père de famille avait besoin d'ouvriers. « Hélas! disait-il dans l'excès de sa douleur, on a vu les hommes courir en foule à l'école de ces fameux philosophes de l'antiquité, de ces fameux réprouvés. Les monarques se faisaient un honneur d'augmenter le nombre de leurs disciples. Cependant il fallait avoii' beaucoup d'esprit et se donner bien de** peines pour entendre leur doctrine. La science du salut, au contraire, est propre 3
VIE DE BOIDO.V
tous les hommes : les plus simples en sont capables comme les plus beaux génies.
Tour y faire de grands progrès, il ne faut qu'être petit à ses yeux et n'être pas fâché de l'être à ceux des autres; et c'est ce que tous les hommes peuvent avec le secours de la grâce. Malgré tant de facilités d'une part et tant d'avantages de l'autre, cette science, qui seule en mérite le nom, est négligée de tous côtés et de ceux mêmes qui devraient l'enseigner aux autres. On va à la Chine et au Japon prêcher aux infidèles les vérités chrétiennes. Bien de plus glorieux; mais pendant que de nouveaux apôtres travaillent à conquérir à Jésus-Christ de nouveaux empires, pourquoi laisseronsnous périr de pauvres âmes qui sont à nos portes? N'est-ce pas une cruauté de voir sans émotion se précipiter dans l'abîme ses parents, ses amis, ses voisins, des gens que l'on connaît, que l'on voit tous les jours, etc.? » C'était par ces idées si grandes et si simples tout à la fois que Boudon soutenait sa propre ardeur et qu'il animait celle de ses compagnons. Ils formèrent bientôt de plus grands projets, et on peut dire que sans y penser, ils ont donné occasion à un des plus beaux établissements qui se soit fait dans l'Eglise.
[1651.] Le P. Bagot, qui, quand il s'agissait des intérêts de Dieu, ne s'embarrassait pas par qui le bien fût fait, pourvu qu'il fût fait solidement, entretenait souvent ses chers congréganistes des combats qu'avaient à soutenir et des victoires que remportaient de saints et zélés jésuites, qui étaient actuellement occupés à la conversion d'un monde d'infidèles : mais il leur faisait sentir en même temps qu'une petite troupe d'ouvriers , quelque laborieux qu'ils fussent, ne suffisait pas pour défricher des campagnes aussi difficiles, tant par la résistance du terrain que par leur prodigieuse étendue.
Ces discours firent beaucoup d'impression sur de jeunes gens pleins de feu. Boudon en parut plus louché que personne. Macéralions surprenantes, prières continuelles, neuvaines répétées, communions fréquentes, il mettait tout en usage pour forcer le Soleil de justice à luire sur des terres où il était inconnu. Nuit et jour il croyait voir une foule de paralytiques spirituels, qui n'attendaient qu'un homme [tour être jetés dans la piscine; nuit et jour il gémissait de ne voir personne qui se présentât pour jeter les fondements de ce grand édifice.
Le temps qui devait donner naissance à cet ouvrage de bénédiction, n'était pas si éloigné que le pensait notre Henri. Ce fut du sein même de la compagnie, dont il était alors un des plus beaux modèles, que sortit, peu de temps après, un essaim d'hommes apostoliques, qui, sur les pas et sur Jes exemples de l'apôtre des Indes, ont porté le nom et la gloire du Fils de Dieu dans des climats dévorants, où il semblait devoir être toujours inconnu. Voici, mais bien en abrégé, comme la chose se passa.
Le P. Bagot, qui .es visitait souvent, leur ayant un jour amené le P. de Bodes, si célèbre par ses travaux apostoliques, ce sage religieux lui dit, comme par un esprit prophétique, que Dieu se choisirait, parmi ces jeunes gens, ceux qui seraient propres à façonner les pays barbares, dont la culture les occupait depuis tant d'années. Quelque temps après, un ami leur otfrit sa maison dans la rue du Bac; et ce fut là, qu'ayant formé une espèce de communauté ecclésiastique, ils conçurent le dessein de se livrer aux missions étrangères. Boudon, qui en vit bientôt partir un bon nombre, tant pour l'Orient que pour l'Occident, se consolait, dans l'espérance qu?il aurait son tour. Dieu, qui le conduisait par la main, ne le permit pas. 11 le réserva aux besoins de sa patrie,, et, pour rassasier la faim qu'il avait des souffrances, il sut lui ménager, en Europe, des combats, que l'Afrique et l'Asie ne lui auraient peut-être pas livrés.
[1G53.] Quoique ses études et son attrait annonçassent assez qu'il était né pour le sacerdoce, la grande et juste idée qu'il en avait conçue, la crainte de faire une démarche, qui ne peut être fausse sans être infiniment dangereuse; mille autres considérations semblables, qui arrêtent les saints, et qui, par malheur, n'arrêtent qu'eux, le mettaient dans cet état indécis, où une âme timorée appréhende toujours de prévenir les moments de Dieu. A trente ans, Boudon était encore séculier; mais enfin, vaincu par Jes sollicitations de ses vertueux amis, par les conseils d'un évêque, qui fut frappé de l'élévation avec laquelle il pariait de Dieu, et par les ordres de son confesseur, qui revenait sans cesse à la charge, il consentit a recevoir la tonsure, et ce fut le nonce du Pape qui la lui conféra. « Ce jour, disait-il dans la suite, où j!ai pris Dieu pour mon partage, est pour moi un jour de Dieu seul. C'est pour lors qu'en face de l'Eglise, et dans la maison de la divine Beine des saints, j'ai dit que le Seigneur était la part de mon héîitage. Elle me doit entièrement suffire, cette part précieuse, puisque, après l'avoir prise, il n'y a plus rien ni à prendre, ni à espérer de meilleur. »
Depuis ce jour heureux jusqu'à sa mort, Henri ne quitta jamais les marques de son état. Il porta toujours la tonsure, les cheveux courts et l'habit long. Ni ses voyages continuels, ni le séjour qu'il fit quelquefois dans des pays hérétiques, ne purent le lui faire quitter un moment. « C'est, disait-il, que la soutane est le saint habit de la religion du clergé, la gloire et l'honneur de l'état ecclésiastique, et le signe visible du divorce parfait qu'ils doivent faire avec le monde, et tout ce qui lui appartient. » Faut-il que des sentiments si beaux soient aujourd'hui si profondément ignorés!
Le nouvel ecclésiastique ne pensait qu'a demeurer dans ce premier grade de la clérieatu're, lorsque Dieu qui, pour glorifier les humbles, se plaît a les tirer de la poussière, voulut le placer au plus lot sur le chandelier
de son Eglise. M. de Laval, qui, depuis le temps qu'il avait étudié avec lui la philosophie, connaissait son mérite et sa vertu, se voyant destiné à porter le flambeau de l'Evangile dans des pays infidèles, jeta les yeux sur lui pour le remplacer dans la dignité de grand archidiacre d'Evreux. 11 prit des mesures si justes, que l'humble Boudon, accablé sous le poids de l'autorité, se vit contraint de subir le joug qui lui était imposé. . Cependant, deux choses s'opposaient à sa prise de possession. 11 n'était ni prêtre, ni gradué. L'abbé de Laval leva le premier obstacle, en lui faisant venir de Rome un extra tempora; la Providence leva le second, en lui inspirant de recourir à l'oraison, qui, dans ses besoins, fut toujours son aliment et sa ressource. Très-peu de jours après, il arriva à Paris, des extrémités du royaume, un homme de bien, qui, connaissant l'embarras de Boudon, lui fournit libéralement tout ce dont il avait besoin. Le pauvre de Jésus-Christ en profita pour prendre, à Bourges, le bonnet de docteur (6) ; car, quoiqu'il eût fourni avec autant d'exactitude que de capacité, sa carrière, dans l'Université de Paris, son extrême indigence ne lui avait pas permis de prendre des degrés.
[16oi.] Lorsqu'il eut reçu ses provisions de Rome, M. de Laval, qui* craignit peut-être que le nom de Boudon ne fît un contraste trop marqué avec celui de Montmorency, prit la peine de l'accompagner jusqu'à Evreux, pour disposer les esprits en sa faveur, et faire connaître à l'évêque et au chapitre Je trésor qu'il leur procurait. Tout se passa assez tranquillement dans cette première entrevue. Nous verrons bientôt que ce calme ne dura pas. Pendant le séjour que fit, dans cette ville, notre pieux Henri, il lui arriva une chose, dont près d'un siècle n'a point altéré la mémoire. Voici comme on nous l'a contée en 1751, dans l'abbaye de Saint-Sauveur, c'est-à-dire, dans une maison qui sait allier une piété sincère avec la douceur et la noblesse des sentiments :
11 y avait dans ce monastère une religieuse dont Dieu éprouvait la vertu par des peines intérieures qui ne se conçoivent bien que par ceux qui en ont fait l'expérience. Soit que le bruit s'en fût répandu, soit que Dieu en eût instruit son serviteur par une voie surnaturelle, Boudon en fut informé. Toute occasion d'exercer la charité était précieuse à ses yeux : il ne manqua pas celle-ci. Sans délai, il se transporta à l'abbaye, et demanda la personne dont il connaissait les besoins. En l'attendant, il se mit en prières dans un coin du parloir. Interrogé par elle sur le sujet de sa visite : « Je viens pour vous, lui dit -il. — Je vous assure , reprit cette dame , que je n'ai rien à vous dire, et que si j'avais à m'ouvrir à quelqu'un, ce ne serait point à une personne aussi jeune que vous le paraissez. — Souffrez , au moins, poursuivit Boudon, « que je continue ma prière. » Elle
le lui permit fort volontiers et se retira.
Je ne sais si cette aventure ne lui servit point à égayer un peu ses sœurs : ce qui est certain, c est que la curiosité et une espèce d'inquiétude la rappelèrent au parloir une heure après. Henri, à qui, lorsqu'il s'agissait d'oraison, les heures ne paraissaient [tas des minutes, y priait avec autant de ferveur que jamais, il essuya néanmoins le mémo compliment qu'on lui avait fait à la première entrevue : et il ne tint qu'à lui de regarder son voyage comme perdu. Il n'en fit rien, et ce fut un coup du ciel pour la personne affligée.
Le son de la cloche l'ayant appelée à l'office, elle se trouva dans un trouble mortel. La méditation qui suivit l'office ne servit qu'à redoubler ses inquiétudes. Mille pensées diverses firent sur son esprit ce que font sur une mer agitée les flots qui s'y brisent sans ordre et sans règle. C'est de co point qu'elle devait partir pour recouvrer la paix. Elle se rappela comme de ioin que cet ecclésiastique qu'elle avait congédié assez brusquement, ressemblait à quelqu'un dont il lui avait été dit au fond du cœur : Ccat celui-ci qui guérira vos peines. Elle part au moment même, débute par de très-humbles excuses de ce qui s'était passé, développe sa situation, reçoit les avis dont elle a besoin, et se trouve au sortir de la conversation aussi libre de ses peines, que l'était Naaman de sa lèpre, quand il sortit des eaux du Jourdain.
Si cet événement, où il est impossible de méconnaître le doigt de Dieu, se répandit d'abord dans Evreux, il dut naturellement inspirer du respect pour celui que la Providence en avait fait l'instrument. Il n'en fut pas tout à fait ainsi. Henri était insatiable de croix : Dieu voulut le traiter selon son goût; et pour lui faire sentir de bonne heure ce qu'il devait attendre dans sa nouvelle dignité, il en sema les avenues de peines et de contradictions. A son premier voyage on avait gardé des mesures avec lui par considération pour celui qui l'accompagnait : an second, on lui donna des preuves marquées de mauvaise humeur. L'abbé de Laval, qui savait que ce vrai pauvre ne possédait ni or, ni argent, et qu'il ne vivait que d'aumônes, voulant qu'il prît enfin possession de son bénéfice, lui donna tout ce dont il avait besoin pour faire avec décence son voyage. Il y ajouta un manteau long fort propre; et par surcroît de bonté il chargea un de ses officiers de l'accompagner.
Malgré ces précautions, Henri, après une marche pénible (c'était au mois de juillet), ne trouva pas dans toute la ville d'Evreux une seule hôtellerie où l'on voulût le recevoir. Il fallut, après avoir erré do quartier en quartier, se retirer dans un misérable cabaret d'un des faubourgs, qui, pour délasser nos voyageurs, ne leur présenta qu'une mauvaise chambre, un lit plus mauvais encore, et un morceau de pain bis. Boudon remercia Dieu de la.grâce qu'il dai-
(0) Le 7 octobre 1033,
1,-nait lui faire. Il se souvint avec confusion que Jésus-Christ en venant au monde n'avait pas été si bien traité.
Il comptait rendre le lendemain matin ses devoirs à messieurs du chapitre : mais quand il eut tiré son manteau long de la valise, où il l'avait enfermé, il le trouva percé dans tous les doubles. C'était un nouveau tour , dont il n'a jamais connu les auteurs. Dès lors une vive impression lui fit entrevoir qu'il serait un jour percé des traits de la calomnie, et déchiré de toutes parts pour la gloire de son Maître.
Comme il n'était pas délicat sur /e fait des vêtements, il eut bientôt pris son parti. Son manteau fut rapiécé à la hâte; et ce fut dans cet état qu'il alla saluer le doyen et les chanoines de la cathédrale. L'histoire de ce manteau criblé fut bientôt la nouvelle du jour. Les uns en rirent, les autres en eurent pitié : les plus sages se souvinrent que saint Martin, dont les habits grossiers avaient blessé les yeux de l'évêque Défenseur, s'était fait un nom immortel dans toutes les églises. Ainsi un chapitre extraordi-
nairement assemblé installa Boudon. Ce fut un samedi 27 de juillet que la cérémonie s'en fit.
Le nouvel archidiacre ne resta pas longtemps à Evreux. Une affaire importante, et chez lui il n'y en eut jamais d'autres que celles de la charité, l'appela à Rouen. Ce fut de là qu'il écrivit à MM. les curés de la viJle d'Evreux une lettre commune. Quoiqu'un peu obscure,'elle est si pleine d'humilité et d'ardeur pour les intérêts de Dieu seul, qu'on ne peut encore la lire aujourd'hui sans en être touché. « C'est, leur dit-il en propres termes, c'est la dernière des créatures qui vous adresse cette chétive lettre, pour supplier votre charité d'avoir soin de sa misère devant la majesté du Dieu tout bon. J'ai cru que l'adorable Crucifié serait glorifié, si ayant été appelé par un excès de son amour à l'archidiaconat d'Evreux, nous avions soin de nous recommander à vos saints sacrifices... Ce n'est pas, Messieurs, le pauvre pécheur que je recommande à votre souvenir : je vois devant Dieu que je mérite d'être effacé dans l'esprit de toutes les créatures : ce sont les seuls intérêts de Dieu dont je vous prie d'avoir soin dans vos prières... C'est Jésus qui doit être l'archidiacre d'Evreux, et non pas le dernier des hommes. Tout ira bien, si Je pauvre archidiacre est bien détruit, bien anéanti par l'esprit de Dieu... C'est dans celte vue que j*ai offert l'archidiaconé d'Evreux à la trèsdigne Mère de Dieu, sachant que si une fois elle l'a entre les mains, il sera tout au pouvoir de son fils bien-aimé. » Toute la lettre qui esl longue, est du même style. Ceux à qui elle était adressée y répondirent qjelque temps après; mais quoiqu'en peu 'le mots, ils le tirent avec autant de dignité ]tie de politesse.
De retour à Evreux, Boudon qui n'avait encore que la première tonsure, pensa à recevoir les saints ordres, Pour s'v disposer,
il se retira dans la célèbre Chartreuse de Gaillon. S'il fut beaucoup édifié de ces anges de la terre, il les édifia beaucoup par son recueillement et son assiduité constante aux offices du jour et de la nuit. Près de cinq mois de retraite et de pénitence coûtèrent moins à son ardeur, que cinq jours donnés aux apparences ne coûtent à une infinité d'autres. Ainsi sur le dimissoire des grands vicaires de Laon, le siège vacant, et en conséquence du bref apostolique, il reçut le sous-diaconat à Evreux, le diaconat à Verne uil dans l'église abbatiale de Saint-Nicolas, et la prêtrise dans la chapelle du palais épiscopal le 1er janvier 1655. Tous ces ordres lui furent conférés par Gilles Bou^ult, évoque d'Evreux.
[î6do.] Les dispositions que le grand archidiacre avait apportées au sacerdoce, firent descendre sur lui la plénitude des grâces de Jésus Christ. Il célébra sa première messe avec une piété capable de toucher les cœurs les plus endurcis. Mais sa ferveur ne fut pas une de ces lueurs passagères, que la nouveauté de l'action fait naître, et que l'habitude a bientôt fait évanouir. Boudon, pendant quarante-deux ans qu'il a vécu depuis son ordination, n'a jamais manqué, hors les cas de maladie, d'offrir le sacrifice de la nouvelle alliance; et chaque jour le vit plus respectueux, plus attentif, plus pénétré que le jour précédent. Plût" à Dieu qu'un si bel éloge lui fût moins propre, et qu'il le partageât avec un plus grand nombre de ministres.
Sa conscience était d'une pureté admirable. 11 ne portait au sacré tribunal que quelques-unes de ces fautes dont la vertu la plus sévère n'est pas exempte. Avec cela il donnait des marcpies si vives de contrition, qu'il communiquait à ceux qui en étaient témoins, une partie de la douleur dont il était pénétré.
A cette pureté de conscience, qui ne fit que croître avec les années, se joignait une attention si continuelle à la présence de Dieu, qu'il ne le perdait de vue ni Je jour, ni la nuit. De là naissait en lui un amour actuel, qui n'était presque jamais interrompu. « Aimons Dieu, s'écriait-il, et quoi qu'il nous en coûte, quoi qu'il nous arrive, aimons toujours Dieu seul. Ne soyons pas assez malheureux pour partager nos cœurs et nos affections. Que tout l'être créé en sorte, que Dieu seul les remplisse sans exception. Ce Dieu si grand, si bon nous doit bien suffire. » Ces actes répétés à l'infini, et toujours avec les plus vifs sentiments d'anéantissement et de respect, nourrissaient sur l'autel intérieur un feu, à qui tous les moments du jour donnaient un nouveau degré de force et de vivacité.
Mais ces dispositions si peu communes n'étaient pour ce digne ministre de Jésus- Christ qu'une ['réparation éloignée à Ja grande action du sacrifice. Une méditation vive, animée, et qu'on a vue quelquefois aller au delà d'une heure et demie, était toujours sa préparation prochaine. Il avait
SI
«outume de dire que l'esprit d'empressement, d'inquiétude, est une espèce de larron qui suit l'homme partout , et qui tâche de lui enlever le fruit de ses bonnes œuvres, et surtout de la messe et des divins offices. Il déconcertait cet esprit séducteur, en élargissant le terrain à mesure que celui-ci s'eflorçait de le rétrécir. La tentation d'abréger était pour lui un motif d'imiter ce Dieu Sauveur, qui , sur le point de s'immoler pour nous, priait avec plus d'instance et de continuité (7).
La frayeur, le saisissement, l'humiliation la plus profonde étaient la substance de cette préparation prochaine. «Ah 1 Seigneur, » se disait-il alors, et il l'a laissé par écrit , € Seigneur, que vais-je faire? c'est un Dieu que je vais offrir, un Dieu devant qui les cieux ne sont pas nets, un Dieu devant qui les séraphins se voilent la face , un Dieu dont toute l'Eglise chante avec admiration : Vous n'avez pas eu horreur d'entrer dans le sein d'une vierge. C'est ce Dieu de majesté qui va se rendre dans mes mains par une soumission incompréhensible. Je vais sacrifier celui que les anges n'osent regarder qu'avec une sainte frayeur. »
il s'unissait ensuite aux plus intimes dispositions du Fils de Dieu regardé comme sacrificateur et comme victime, afin de s'immoler à son exemple, et pour soi-même, et pour tous ses frères, soit qu'ils vécussent encore , soit qu'ils se fussent endormis dans le sommeil de la paix.
Dans la célébration actuelle , il prenait tout le temps nécessaire pour faire avec décence les cérémonies prescrites par l'Eglise. Il laissait' à d'autres le talent de courir, d'anticiper, de manger les mots. 11 les prononçait tous distinctement, posément, dévotement. Au Canon, où la mémoire n'aide que trop la volubilité naturelle, il entrait dans un recueillement si profond qu'il paraissait alors plus différent de lui-même qu'il ne Tétait des autres hommes dans tout le cours de cette grande action. A l'une et l'autre élévation on voyait son visage enflammé , ses yeux étincelants,tout l'homme extérieur si transformé en un autre homme, que placé par miracle sur le Calvaire, où le Sauveur s'immola la première fois, il n'eût changé ni de sentiments, ni d'attitude. Au sortir de l'autel , il donnait encore un temps considérable à son bien-aimé. 11 s'unissait intimement à lui et le priait avec instance pour les besoins de l'Eglise et de l'Etat. Rien n'échappait à l'étendue de sa charité, parce que rien n'a échappé à l'étendue de la charité de ce Prêtre éternel, qu'il se proposait pour modèle.
Il était si fidèle à célébrer tous les jours avec la même dévotion, qu'un officier d'un grand prince l'ayant une fois prié de n'être pas plus long à sa messe que les aumôniers de S. A., il lui répondit avec une sainte et noble fermeté : « Vous pouvez compter, Monsieur, que je ferai ce que je dois faire.
Je parlerai à mon Dieu avec toute la vénération , toute l'attention possible , et je n'en prononcerai pas une parole plus vite. »
Quelque propres que fussent des dispositions si saintes à attirer les bénédictions du ciel sur les travaux de l'archidiacre d'Evreux, il ne s'en contenta pas ; il crut devoir conférer des opérations de sa première campagne avec ceux qu'une longue expérience mettait plus à portée de lui tracer un plan de conduite et d'en diriger l'exécution. Dans cette vue, il se rendit d'abord à Chartres et puis à Paris. Il vit dans la première de ces deux villes le célèbre M. de Levis, archidiacre du Vendômois , chanoine et grand pénitencier de cette illustre église. C'était un homme d'une érudition peu commune, d'une piété rare, d'un sage conseil, d'une douceur et en même temps d'une fermeté admirable, quand il s'agissait des intérêts de Dieu, d'une vie si pure, mais si traversée , que l'archidiacre de Vendôme est peut-être l'homme de son temps qui, du côté de l'innocence et des persécutions , ait eu plus de rapport à l'archidiacre d'Evreux. Ce fut dans le commerce de ce saint prêtre que Boudon puisa une partie des lumières dont il avait besoin , et il conçut tant d'estime pour lui, que depuis il ne passa jamais à Chartres sans lui rendre ses devoirs et prendre ses avis.
De Beauce il vint h Paris. Il passa quelques jours au séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut dans cette maison, si estimée et si digne de l'être , qu'il jouit à loisir du commerce d'Adrien Bourdoise , c'est-à-dire de cet homme admirable que la Providence avait suscité depuis plus de quarante ans pour travailler avec les OUier, les Vincent de Paul et plusieurs autres, au rétablissement de la discipline ecclésiastique. Comme les caractères étaient à peu près semblables , et que les intentions l'étaient encore plus, il y eut bientôt une intime liaison entre le fondateur du séminaire et le grand archidiacre. Bourdoise lui donna d'excellentes leçons. Pour les rendre plus sensibles par le's exemples, il l'entretint souvent du bienheureux évêque de Genève; de l'honneur qu'il avait eu de l'accompagner plusieurs fois dans son dernier voyage, et de la consolation qu'il avait eue de lui voir prêter, dans le tribunal de la pénitence, son ministère aux pauvres tout comme aux riches.
Aux instructions que Bourdoise donna de vive voix à son vertueux ami, il joignit des présents de sa façon ; je veux dire un grand nombre de petits ouvrages qu'il avait composés pour la réibrmation des pasteurs et des peuples. Il lui en donna surtout un, dont le but était de combattre les dissolutions scandaleuses, qui régnaient dans toutes les paroisses, à l'occasion des feux qui s'y font la veille de saint Jean.
Ce fut par là que Boudon commença à signaler son zèle; mais s'il réussit en quel-
:"' Fctius in agonia, prolixius or abat. (Lue. xxu, 43,
VIE DE BOIDON. - L1V. 1=
ques endroits, comme à Montigni près de Verneuil, où les seigneurs de paroisse secondèrent ses bonnes intentions ; il y en eut d'autres où il se vit en butte à laplusamère contradiction. Un curé des environs de l'Aigle, qui savait mieux être mauvais plaisant qu'homme solidement vertueux, tourna en ridicule et le livre de M. Bourdoise, et celui qui le lui avait envoyé. Ce vertueux prêtre Je félicita moins sur ses succès que sur les mortifications qu'il avait essuyées; et parce qu'un vrai chrétien est insatiable de croix, il borna tous ses vœux pour lui à lui en souhaiter de nouvelles et de plus vives. Au reste, il prédi.t dès lors que l'archidiacre d'Evreux serait « un homme apostolique et tout de feu, un très-grand serviteur de Dieu, un homme de croix et qui rendrait à l'Eglise de très-grands services. » L'événement ne tarda pas à justifier la prédiction, et il la justifia dans tous ses points.
Avant que d'entrer dans ce détail, il est à propos de donner une juste idée de la capacité et des talents de Ut. Boudon. Nous la tirerons du témoignage qu'en ont rendu, pendant sa vie et après sa mort, un grand nombre de personnes d'une probité reconnue, d'un mérite distingué et du plus parfait désintéressement.
Il avait la mémoire si sûre, si étendue, qu'il savait imperturbablement l'histoire de tous les siècles et surtout ce qui s'est passé de plus intéressant dans l'Eglise. Il possédait les Actes des saints d'une manière si nette, si exacte, qu'à l'entendre parler, on eût cru qu'il n'avait jamais fait d'autre lecture. Il détaillait et le fonds et les circonstances d'un événement passé depuis trente ou quarante années, comme un homme qui raconte bien, détaille un fait qui le jour même s'est passé sous ses yeux.
Il avait fait une élude profonde du droit canon, de la discipline de l'Eglise, de tout ce qui peut avoir du rapport au gouvernement des diocèses. Aussi le regarde-t-on constamment comme le plus habile de ceux à qui M. de Maupas confia le soin de son troupeau pendant le voyage qu'il fit à Rome.
Souvent on le vit aux prises avec des docteurs de Sorbonne, et même avec des prélats ; mais jamais on ne le vit avoir du dessous dans ces sortes de démêlés. Il saisissait le vrai, il le rendait bien; il n'était pas possible d'être de bonne foi et de tenir contre lui.
En fait de théologie mystique, espèce de science aussi décriée par les ignorants qu'elle a été estimée par les saints, il savait tout ce qu'une étude assidue et réfléchie peut apprendre. 11 n'y avait aucun bon livre sur cette importante matière qu'il n'eût lu avec attention. Les ouvrages de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse, de saint François de Sales, lui étaient si familiers, qu'on en trouve partout chez lui le langage et les expressions. Savoir s'il n'en a point un peu
outré les sentiments, c'est une question que nous pourrons discuter ailleurs.
Sa morale était très-pure, et fondée sur les saintes Ecritures, sur les décisions de l'Eglise, sur l'autorité des saints Pères, sur le sentiment des docteurs les plus judicieux et les plus estimés. Quelque étendue qu'elle soit, il en avait présentes toutes les parties. Aussi, dit un témoin oculaire, et qui par son érudition tenait un rang distingué parmi les savants : « Ce que j'ai plus admiré en lui, c'est qu'il était toujours prêt à répondre à toutes sortes de questions. »
Pour ce qui est de son style, quoiqu'il ne soit pas bien correct, il est sûr qu'on y trouve une sorte d'éloquence aussi vive qu'elle est naturelle, une diction nerveuse, un raisonnement persuasif, une tournure qui charme le cœur, l'entraîne par l'onction, et le tourne à son gré, comme le colon tourne les eaux qui arrosent ses plantes et ses prairies.
Ce fut avec ces talents supérieurs que le grand archidiacre entra dans Evreux ; en moins de trois semaines il eut occasion de les faire connaître. Quelques ecclésiastiques furent les premiers à en faire l'essai. Le titre de docteur de Bourges, dont Henri était redevable à sa pauvreté, leur parut de faible augure. Sur ce fondement, auquel l'extérieur simple et négligé du nouveau venu donnait quelque apparence, un curé de la ville l'invita à manger. 11 lui donna pour convives tout ce que Evreux avait de meilleur pour la science et pour la dispute. Il fut convenu qu'on ne l'épargnerait pas. Chacun se mit en frais, et pour embarrasser un seul homme, on consulta les vivants et les morts^ Après le dîner, la scène s'ouvrit : les plus épineuses matières furent mises sur le tapis. On proposa, on pressa, on revint à la charge sans donner ni trêve, ni relâche. Mais, quoique pour être habile , il ne soit pas nécessaire de tout savoir, et moins encore de n'avoir rien oublié de ce qu'on a su, l'archidiacre fit si bonne contenance, et résolut avec tant de lumière, tant de précision, tant de douceur, toutes les questions qui lui furent proposées, qu'un de ceux qui a travaillé à l'histoire de sa vie, a cru pouvoir dire de lui, comme il a été dit de Salomon, que tout Israël, ayant su la manière dont il s'était tiré d'affaire, conçut pour lui une estime mêlée de crainte et 'de respect , parce qu'on vit que l'esprit de Dieu résidait en lui, et qu'il y résidait avec plénitude.
Sa réputation redoubla lorsqu'on l'eût entendu tonner dans les chaires de la ville épiscopale. Il y parut, dit un pieux et respectable docteur (8), avec laforce et l'esprit d'Elie. Son style véhément, qui rappelait le style des prophètes, découvrait en lui l'homme né pour bâtir et pour planter, pour détruire et pour renverser. Sa belle voix allait jusqu'aux derniers rangs chercher l'oreille de l'auditeur, et par elle faisait entrer au fond des
(8) M. de Boscgueraid, docteur eu théologie, et ancien cure de la paioi^e de Saint -Nicolas, à Rouen. II élut natif d'Evreux.
VIE Dfc BOUDON.— L1V. I"
cœurs le saisissement, la terreur, ou plutôt les mouvements qu'il jugeait à propos d'y faire entrer. Aussi jamais orateur ne l'ut plus universellement et plus constamment suivi. Les plus vastes églises ne pouvaient suffire à la multitude qui s'y rendait pour l'écouter, et quoiqu'on s'y plaçât dans des lieux presque inaccessibles, les rues étaient pleines de gens qui s'efforçaient d'attraper -et de retenir quelques-unes de ses paroles.
Après tout, quoiqu'il ignorât, qu'il eût môme en horreur ce langage précieux, qui énerve rEvangileàforce(derembellir,il fallait qu'il y eût chez lui bien de l'onction et bien de la fécondité. Depuis le commencement de l'année jusqu'à Pâques, il ne prit d'autre texte de ses discours que ces paroles du Roi-Prophète: Multa flagella peccatoris. (Psal. xxxr, 10.)Cependant il sut si bien varier sa matière et en développer toutes les parties, que le dernier de ses sermons ne parut pas moins neuf que ceux qui l'avaient précédé. Mais ce n'était pas de l'admiration, c'était de la douleur et des larmes qu'il demandait : il sut en tirer des cœurs les plus endurcis. « Je me souviens, dit un témoin oculaire, que prêchant dans l'église de Saint-Pierre, le dimanche des Rameaux, il brisa si absolument les cœurs les plus impénitents, qu'on ne voyait que des torrents de larmes, et elles coulaient en telle abondance, que plusieurs furent sur le point d'expirer de douleur dans l'église, car jamais l'on n'avait rien entendu de pareil. Pour moi, qui assistais exactement à ses sermons, j'en reçus des impressions si fortes, que, quoique je ne fusse encore qu'un jeune homme, je pris une sincère résolution de ne vouloir jamais le péché, d'être à Dieu sans réserve, de désirer d'aimer tout de bon Jésus-Christ mon Sauveur et mon unique maître. Dès lors , je regardais comme les plus heureuses personnes du monde celles qui avaient l'avantage de suivre M. Boudon, et je mis en usage tous les moyens possibles pour m'attacher à lui. Je le trouvai enfin, et je ne peux assez reconnaître les bontés de mon Dieu de m'avoir donné un guide si saint, si assuré, et qui ne donnait aux autres que des conseils que lui-même avait pratiqués le premier. » ^
Ce qui fait plus à la louange de l'archidiacre, c'est que ces sentiments d'estime n'étaient l'effet ni du préjugé, ni de l'inclination qu'un cœur bien né a naturellement pour un homme de bien. Ceux qui, à parler humainement, avaient quelques raisons de n'être pas contents de lui, en parlaient comme ses disciples les plus déclarés. Un homme qui prêchait l'Avent dans une ville qu'on ne nomme pas, voyant que son auditoire était désert parce que tout le monde courait aux sermons du grand archidiacre, lui dit un jour : « Je ne sais, Monsieur, d'où vient que tant de gens vont vous écouter; mais vous nous désolez tous , car tout le monde court après vous.» Un autre, et celui-ci était un jésuite qui s'était fait une grande réputation à Bordeaux, s'étant laissé entraîner au torrent qui suivait partout notre prédicateur,
fut si touché de la manière dont il annonçait la parole de Dieu, qu'au sortir de la chaire il l'arrêta pour lui dire : «Je suis heureusement forcé de vous avouer que vous confondez bien la manière de prêcher de la sagesse du siècle, et qu'il serait à désirer que l'Eglise fût moins fertile en prédicateurs éloquents, et qu'elle en eût d'aussi pleins et d'aussi pénétrés de l'esprit apostolique que vous l'êtes. » C'est que l'homme de Dieu seul ne prêchait ni ses pensées, ni ses propres inventions, mais Jésus-Christ et son Evangile; et qu'il ne se souciait ni de plaire, ni de déplaire, pourvu que la vérité fût annoncée, et qu'elle le fût dans toute sa force et toute sa pureté.
Jamais aussi le vice ne trouva d'agresseur plus intrépide pour l'affronter, ni d'ennemi plus vigoureux pour l'atteindre, le combattre de pied ferme, le forcer jusque dans ses derniers retranchements. Le pécheur qui trouvait dans la vie de ce saint prêtre un censeur inexorable, trouvait dans ses discours un feu et des éclairs qui lui annonçaient la foudre dont il allait être frappé. Il n'y eut ni crime, ni criminel qui trouvât grâce devant lui; et quoique l'orgueil, l'avarice et l'impudicité soient les désordres qu'il a le plus combattus, on a dit de lui , comme du restaurateur de Jérusalem, qu'il avait rempli d'effroi tous les ouvriers d'iniquité.
Mais s'il était terrible à l'égard des endurcis, il était plein de bonté, pour les âmes faibles, il les portait dans son sein, il éclaircissait leurs doutes, il relevait leur courage par la confiance et par la vue des bontés de Dieu. Il présentait la vertu sous une face si belle, si charmante ; il en aplanissait le chemin avec tant d'habileté, il démêlait avec tant d'intelligence, et il détruisait avec tant de succès les obstacles qui en fermaient les avenues, qu'il l'a fait embrassera des milliers de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition ; souvent même à celles que le seul nom de vertu révoltait, et qui avaient pour elle l'aversion la plus décidée. Je n'en rapporterai que deux exemples. L'un et l'autre regardent des personnes issues des meilleures familles d'Evreux.
Le premier fut celui d'une jeune demoiselle, si pleine de fureur pour le monde et pour la mondanité, que toutes les personnes de son sexe se modelaient sur elle pour le goût et pour les parures. Comme Boudon était l'homme du temps, et qu'on ne parlait dans toute la ville que de ses prédications, elle s'y rendit comme elle eût fait au spectacle. La grâce l'y suivit et fit son coup. Ce cœur, qui jusque-là s'était roidi contre les leçons et contre les exemples, lut brisé comme celui de la pécheresse de l'Evangile. La nouvelle pénitente ne pensa qu'àse laver au plus tôt dans la piscine salutaire. L'archidiacre qui avait fait la plaie, fut chargé de la guérir dans le sacré tribunal. Il y mit l'huile et le vin avec sa prudence ordinaire. En peu de temps, la cicatrice futfermée.à jamais. 11 n'y eut plus de jours, plus de moments pour le monde : tout fut à Dieu et l'on satisfit à sa
justiee en réparant sous le voile de la religion les outrages qu'on avait faits à sa miséricorde , sous l'étendard de son ennemi. Le second exemple fut celui du sieur de Pressac. C'était un libertin si débordé,
3ue tout le monde le regardait comme un émon travesti en homme. Il entendit le grand archidiacre, et en moins d'une semaine tout Evreux vit avec le plus prodigieux étonnement un loup changé en agneau; un impie déclaré, en un homme de retraite et d'oraison ; un cœur jusque-là insensible aux misères du prochain, en cœur tendre, compatissant, occupé nuit et jour du soin de l'indigent, des intérêts de l'orphelin, du besoin des malades les plus rebutants et les plus abandonnés. Il soutint avec une fermeté de diamant l'injurieux mépris que firent de lui ses compagnons de débauche. Agrégé aux enfants du tiers ordre de saint François, il devint si humble, que dans ses lettres, il ne se nommait que le chien pourri, ou le néant de rien. Disciple et partisan déclaré de Boudon,il le suivait partout comme celui dont Dieu s'était servi pour le tirer du profond abîme, où ses crimes l'avaient précipité. Enfin sa ferveur alla si loin, que pour satisfaire au désir qu'il avait de souffrir le martyre, il fit presque l'impossible pour suivre, et pour servir, en quelque qualité que ce pût être, M. François Palu, premier évêque du Tonquin. Dieu'ne le permit pas : De Pressac passa le reste de ses jours à Evreux; et jusqu'à sa mort il y exhala en soupirs le sang qu'il ne lui était pas donné de répandre dans une terre étrangère.
[ 1656.] Au reste, c'était presque toujours, comme il est d'usage, dans le sacré tribunal, que le grand archidiacre achevait ce qu'il avait commencé en chaire. Mais puisque la calomnie, qui ne Je ménagea jamais, ne l'a pas épargné sur ce point, et qu'elle a bien osé le traduire pendant plusieurs années en homme sans discrétion et sans jugement; il est juste que nous le vengions de ces frivoles accusations. Voici un plan abrégé de sa conduite, qui fera suffisamment son apologie.
Sa morale tenait un juste milieu entre les deux extrémités. S'il ne fut jamais d'une inflexible rigidité, il ne fut jamais assez faible pour plier l'Evangile au gré du pécheur. La facilité d'absoudre, sans avoir vu d'assez près si le cœur est bien réformé, était à son avis et la perte des confesseurs, et la ruine des pénitents. Il s'étudiait d'abord à découvrir dans la conscience du pécheur les principes de son mal, afin d'y remédier peu à peu ; et il examinait dans une juste balance si tel mouvement venait de la. grâce , ou de la nature qui se plaît quelquefois à la contrefaire.
Une de ses grandes attentions était de démêler l'espèce, et s'il l'eût pu, le degré de grâce dont était muni chacun de ceux qui s'adressaient à lui, afin de les faire fous marcher dans la voie par où l'Fsprit, qui divise ses dons comme i] .ui plaît, voulait les conduire. Mais à 1 cloue de^rê de perfection
qu'une âme fût élevée, il ne lui permit jamais, ni de se tenir dans une abstraction volontaire de toute bonne pensée, ce qu'il regardait au contraire comme une illusion diabolique; ni d'oublier les mystères de Jésus-Christ et sa très-sainte humanité. Il y a plus : c'est que, quoiqu'il fût très-éloigné de faire violence aux impressions de Dieu, il s'efforçait de ne mener au Père que par le Fils, en tant qu'anéanti pour nous. « Il faut, disait-il, honorer toutes les voies qui sont dans l'ordre de Dieu. Néanmoins, à parler en général, le moyen de faire beaucoup avancer les âmes, c'est de leur proposer sans cesse les souffrances, la pauvreté, l'humilité, l'obéissance de leur Sauveur, et de leur faire voir les avantages, la gloire même d'être traitées comme lui. et d'avoir quelque part à ses voies. »
11 était persuadé qu'un directeur, pour conduire Jes âmes à la perfection, ne doit pas compter sur sa science, mais se donner tout entier à l'oraison, et que sans elle le plus habile docteur peut n'être propre qu'à retarder dans une âme l'opération céleste, dont les ressorts, ouverts quelquefois à la simplicité d'une villageoise, sont inaccessibles à la spéculation des savants. En général, il voulait que ses pénitents s'attachassent au solide, à l'esprit de foi, à l'amour du mépris, des souffrances, de la sainte pauvreté, à la haine d'eux-mêmes si recommandée dans l'Evangile, mais si profondément ignorée. Sur ce principe, loin de courir après les brebis de son voisin, il laissait à celle même, qui s'était donnée à lui, une pleine liberté de s'adresser à d'autres, bien persuadé qu'en ce point une sorte de gêne est la source des plus grands maux. Sur ce principe encore, il ne s'attachait jamais aux personnes qui étaient sous sa conduite, et il ne pouvait souffrir qu'elles s'attachassent à lui. Il disait à ce propos qu'il faut veiller* et veiller beaucoup sur l'inclination qui nous porte quelquefois à secourir les personnes qui nous reviennent plus que d'autres. Surtout il voulait qu'on retranchât sans miséricorde toute liaison avec les personnes d'un sexe différent. Le danger, poursuivaitil, est d'autant plus grand, que l'amitié se pare des prétextes de la reconnaissance, et même du plus grand bien de la pénitente. Rien de plus aisé à l'amour-propre que de se mettre de la partie. Si le confesseur n'y prend garde, il satisfera beaucoup plus la nature, qu'il ne remplira son ministère; et il ne trouvera au jugement de Dieu qu'un vide épouvantable.
11 éprouvait, mais toujours avec prudence, les âmes déjà fortes : mais s'il les faisait marcher à grands pas, il ménageait celles qui étaient plus faibles. 11 les attendait avec patience, il veillait avec soin à ce que l'excès et l'indiscrétion ne se mêlassent point dans leur plan de vie, et moins encore en matières d'austérités corporelles, dont il ne permettait l'usage, que quand Dieu y appelait par une vocation marquée.
Il soutenait dans leurs détresses ces âmes
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souffrantes que le Sauveur tient attachées à la croix, sans trop s'efforcer de les en retirer. Mais comme elles ont besoin d'être fortement encouragées dans ces pénibles états, il les animait à persévérer dans leur devoir, a suivre avec une fidélité inviolable leurs exercices de piété, malgré les dégoûts et les ennuis qui marchent à l'a suite de leur triste et désolante situation. Un simple regard vers Dieu, un grand détachement de toutes les créatures étaient les moyens par lesquels il tâchait de les fortifier dans le combat. A la faveur de cette méthode toute simple, où chacun suit l'attrait de sa grâce, et ne veut de soi que ce que Dieu en veut lui-môme, tous ceux qui étaient sous sa conduite, ou qui prenaient ses avis, se trouvaient dans leur centre, et jouissaient bientôt d'une paix profonde. M est vrai que peu de directeurs de son temps ont mieux possédé que lui le talent de bannir les tentations, ou de soutenir ceux qui en étaient atteints. Il procura une paix solide à un bon prêtre, que ses scrupules et une vive idée de réprobation rendaient incapable des fonctions de son ministère. 11 lui fit sentir que ceux qui sont réprouvés, ne le sont que parce qu'ils veu-/ lent l'être : que le Dieu de miséricorde étant descendu du ciel pour racheter ceux qui vivaient dans sa disgrâce, il ne rejettera pas ceux qui le veulent aimer, et qui ont recours à lui. « Rejetez donc en sa divine vertu, poursuit-il, ces pensées de réprobation, qui vous assiègent, au moins n'y faites aucune réflexion volontaire. C'est le "démon qui les donne, et comme il est réprouvé, parce qu'il l'a voulu, il tâche de tourmenter, par cela même qui fait le sujet de sa peine, les âmes que le Fils de Dieu a rachetées de son sang. Mais Dieu tout bon ne lui permet de vous exercer de la sorte, que pour vous établir davantage dans sa sainte grâce. Mettez donc votre confiance dans les grandes miséricordes de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vivez et mourez dans sa sainte paix. »
Dans une autre lettre dont nous allons donner le précis, parce que ceux qu'il plaît à Dieu d'humilier par des scrupules, y trouveront des règles de conduite; il lui prescrit : 1° de s'en rapporter sur l'état de sa conscience au jugement de son confesseur, quelque pensée qui lui vienne au contraire. « Car enfin, lui dit-il, quand même votre directeur se tromperait toujours, vous ne vous tromperez point en lui obéissant, et vous n'en répondrez pas devant Dieu. »
2° De ne point répéter son office pour ses distractions involontaires; 3° de prendre très-peu de temps pour s'examiner lorsqu'il ira à confesse ; 4° de ne point recommencer ses confessions générales. « Jamais, continue-t-il, vous n'aurez la paix qu'en soumettant votre jugement et vos lumières , toutes grandes qu'elles vous paraissent, aux lumières des personnes expérimentées, Oui, le remède des âmes travaillées de scrupules, c'est la soumission de l'esprit. Souvenez vous, que c'est une tentation commune aux
personnes peinées, de s imaginer qu'on ne les entend pas, qu'on ne les connaît pas, qu'on ne pénètre pas assez leurs fautes. Or c'est un artifice du démon, et une ruse de l'amour-propre qui veut s'arrêter à ses propres lumières. Je vous le dis et redis, la soumission du jugement est le seul remède qui puisse vous guérir. Passez par-dessus toutes les peines qui pourront vous arriver, quand on vous le dira, et soyez persuadé que le véritable obéissant sera toujours béni de Dieu. »
Ces avis, pour le dire en passant, ne furent pas inutiles à celui qui les recevait. Il s'y conforma, et s'en trouva bien. Les inquiétudes terribles qui l'avaient dévoré pendant une longue suite d'années, se dissipèrent enfin, et se dissipèrent pour toujours. Il mourut en revenant d'Italie, tout inondé de la paix des enfants de Dieu.
Ces sortes de guérisons spirituelles n'ont été ni les seules, ni les plus difficiles qu'il ait plu à Dieu d'opérer par le ministère de son serviteur. Un jour qu'il passait par Chartres, Ferdinand de Neuville, qui en était évoque, Je pria de voir une dame', à qui l'excès de ses peines avait presque enlevé le sens et la raison. Jusque-là il ne s'était trouvé dans la ville aucun confesseur qui eût pu la calmer. Le grand pénitencier, homme habile et fort intérieur, y avait échoué comme les autres : ou plutôt, faute d'avoir saisi la nature de son mal, il avait si fort redoublé ses peines, qu'elle se déchaînait contre lui d'une manière scandaleuse. Boudon la vit, la confessa, et connut si bien son état, qu'il fut en peu de temps à portée de la calmer, et de lui rendre la paix, après laquelle elle avait si longtemps et si inutilement soupiré.
Quand ce sage directeur avait une fois bien affermi ses pénitents dans leurs bonnes résolutions, il les faisait souvent approcher de la table du Seigneur. Il les portait ensuite à pratiquer quelques mortifications corporelles ; et ces mortifications, il les mesurait toujours sur leurs forces, et sur l'attrait de la grâce qui leur était propre, tën même temps il leur inspirait de marcher fidèlement en la présence de Dieu; et de s'unir souvent à Jésus-Christ pour n'agir que par son esprit. Puis gagnant toujours du terrain sur la nature et sur l'ennemi commun, il leur apprenait à mener une vie cachée, anéantie, crucifiée; à se détacher absolument de tout appui humain, afin de laisser à la grâce une place, où elle pût travailler à son aise.
Il n'y a que Dieu qui connaisse le nombre des âmes que son serviteur lui a gagnées, et l'éminent degré de perfection où il a su conduire celles qui ont été plus dociles à sa voix. Grands et petits, riches et pauvres, forts et faibles, tous s'efforçaient ou d'être sous sa direction, ou du moins de profiter de ses leçons. Sa chambre, qui avait moins l'air d'un appartement honnête, que d'un misérable réduit, ne désemplissait pas. A peine lui donnait-on le temps de prendre
un peu de nourriture. Ceux qui obligés de gagner leur vie par un travail assidu, le laissaient en repos pendant le cours de la journée, se rendaient chez lui par pelotons, quand elle était finie ; et il était rare qu'ils n'en sortissent meilleurs qu'ils n'y étaient entrés. Cependant comme ces assemblées firent du bruit, et que quelques personnes plus envieuses que zélées, les trouvèrent irrégulières à raison du temps où elles se faisaient, Boudon, que l'ombre du scandale alarma toujours, les rompit absolument.
• Parmi les personnes dont la direction fit plus d'honneur au ministère du grand archidiacre, il y en eut deux, dont le nom seul suffirait pour immortaliser le sien. Leurs conditions étaient différentes ; leurs voies mêmes n'étaient pas semblables : mais chacune allait au but, et y allait selon la nature et le degré de ses dons avec une incroyable ferveur.
La première fut Mauricette Fébronie de Bouillon , princesse aussi célèbre par ses vertus, que le grand Turenne son oncle le fut par ses exploits militaires. Dès qu'elle eut connu Boudon, et il était aisé de le connaître, elle le regarda comme un ange, qui lui avait été envoyé du ciel pour la conduire dans les voies du salut. Pour prendre et pour suivre ses avis, à. mesure qu'elle en avait besoin, elle l'engagea contre son inclination à loger dans son hôtel, pendant le temps qu'elle avait coutume de passer à Evreux. Toute la ville voyait avec autant de surprise que d'édification, une princesse jeune et délicate suivre à pied dans les rues le serviteur de Dieu, lui donner toujours la droite, pour faire connaître par un exemple frappant, le respect qui est dû aux ministres de Jésus-Christ, et l'accompagner humblement dans tous les lieux, où la présence de l'un et de l'autre pouvait contribuer à la gloire de Dieu et au salut du prochain.
C'est à sa tendre piété pour l'auguste sacrement de nos autels, piété qui la porta à obtenir de l'évêqued'Evreux l'établissement d'une confrérie toujours prête à honorer Jésus-Christ caché sous les voiles de son amour; que l'Eglise doit le livre (9) d'or, que Boudon composa quelques années après sur cette matière. Il est dédié, et il devait naturellement l'être à celle dont le zèle en avait fourni l'idée. Boudon y fait et de la fille, et de la duchesse sa mère, un éloge magnifique. Surtout il loue avec complaisance cette dernière, d'avoir hautement déclaré qu'elle était prête d'exposer sa vie pour soutenir l'autorité du premier des pasteurs, et qu'elle eût mieux aimé voir mourir tout ce qu'elle avait de plus cher dans le monde, que d'y voir la moindre désobéissance au siège apostolique. Je sais que les épitres dédicatoires, ainsi que les oraisons funèbres, sont de faibles preuves de la vertu
des héros qui y sont célébrés; mais je crois qu'une plume aussi timide à donner de vraies louanges que l'était celle de M. Boudon,' n'était pas propre à en donner de fausses. La seconde personne, dont la conduite servit beaucoup à faire éclater la grâce et les talents du grand archidiacre, fut la sœur Marie-Angélique, qui est encore aujourd'hui si respectée à Evreux sous le nom de Mme Simon, que plus de soixante-dix ans, qui se sont écoulés depuis son décès (10), n'y ont point altéré sa mémoire. Jamais fonds ne fut cultivé avec plus d'attention : mais jamais fonds ne rendit un centuple plus abondant. Angélique toujours humiliée par son directeur, toujours observée selon ses ordres, se fit une loi des préceptes de l'Evangile. Sa patience fut invincible, sa douceur inaltérable, son amour pour la retraite, pour le mépris, pour la pauvreté, formé sur celui des plus grands saints, sa mortification si prodigieuse, qu'elle eût fait trembler ceux, qui en ce genre ont fait trembler les autres , son amour pour Dieu, si fort, si généreux, qu'à l'exemple de sainte Thérèse, elle fit vœu de ne rien faire que pour sa plus grande gloire.
Des succès si marqués auraient pu entamer un cœur moins affermi, que ne l'était celui de M. Boudon. Dieu l'en préserva par un contre-poison salutaire, mais qui peu à peu devint si vif, si pénétrant, que le saint homme eut besoin de toute la force du ciel pour n'v pas succomber. Pour entendre ceci, après 1 avoir considéré comme faisant les fonctions de ministre de la parole, et de directeur des âmes, il faut en suivanttoujours le fil de son histoire, le considérer comme remplissant les devoirs d'archidiacre.
Lorsqu'il consulta à Paris M. Bourdoise, celui-ci se contenta de lui recommander: 1° de ne contribuer jamais à l'ordination précipitée de ceux qui se présenteraient aux ordres sans épreuve et sans vertu ; 2° de procurer de toutes ses forces au diocèse d'Evreux les meilleurs sujets qu'il pourrait trouver, et un séminaire pour en former de nouveaux; 3° d'étudier d'abord la conduite des ecclésiastiques de son archidiaconé ; de gagner par la patience ceux qui étaient déréglés ; de s'attacher les autres par la douceur et par les manières les plus charitables ; 4° de ne regarder dans son emploi que le bien de l'Eglise, et de n'y rien faire ni contre sa conscience, ni à la recommandation de qui que ce pût être; 5° de commencer par les choses moins importantes, à réformer les, abus qu'il remarquerait dans ses visites, " pour avancer peu à peu et comme insensiblement dans le bien. ' Ce fut sur ces avis également pleins de fermeté et de douceur, que Boudon voulutse régler. Mais pour le faire dans le Seigneur et parsa vertu, dont il voulait tout attendre, il
(9) Ce livre qui se réimprime encore fous les jours, a pour litre : VAmour de Jésttr, au très-saint sacrement de Vauiel. il parut en 100-2.
(10) Elle niouiul à Evreux le 'S lévrier 1085,
âgée de 54 ans et trois mois. M. Boudon écrivit sa Vie. Elle vient eniin d'être imprimée chez Fex , à Avi;;iioll.
VIE DE BOl'DON. — L1V.
s'efforça de mettre Dieu dans ses intérêts;
et ce qu'il fit la première fois, il l'a fait, sans y manquerjamais, pendant plus de quarante; ans. Le détail en est si glorieux pour lui, que, quoique un peu long, je crois le devoir suivre dans toute son étendue.
Et d'abord il commença, comme nous l'avons déjà dit, par mettre son archidiaconé, sa personne et toutes les paroisses qu'il devait visiter, sous la protection de la sainte Vierge, et des saints évoques qui y ont planté et multiplié la foi. Les beaux esprits, et parmi eux un grand vicaire, plaisantèrent beaucoup sur cette première démarche de notre vertueux prêtre : quelques-uns même, pour le tourner en ridicule, en firent imprimer l'acte sur une feuille volante. Mais avec un peu moins de passion, ils auraient pu voir que le grand archidiacre, en s 'offrant lui et les siens à la Mère de Dieu, n'avait fait en petit que ce que Louis le Juste avait fait en grand, lorsqu'en 1638, avant déposé son sceptre et sa couronne sur le grand autel de Notre-Dame, il voulut apprendre à toute l'Europe que ni le prince, ni les sujets ne pouvaient trop honorer celle dont le fils dispose à son gré des rois et des royaumes. Pour ne pas se borner à une simple oblation, l'archidiacre y joignit toutes les œuvres de piété et de "pénitence que les saints pratiquent pour engager, pour forcer le ciel a bénir leurs travaux. Commuuions ferventes, pieux et pénibles pèlerinages, mortifications excessives, tout était mis en usage. Dans tous les temps de l'année il jeûnait trois fois par semaine ; mais dans le temps de ses visites, qu'il fit toujours à deux ou trois reprises, il jeûnait tous les jours, sans y manquer jamais, quelques fatigues qu'il eût essuyées, il aurait voulu, si les mœurs du temps l'eussent souffert, n'avoir d'autre monture que celle dont se servit le Fils de Dieu au jour de son entréeà Jérusalem : il y suppléa en se servant d'un cheval qui valait moins. C'est dans cet équipage, qui faisait pitié, que suivi, non d'un valet, car il n'en eut jamais, mais d'un homme presque aussi pauvre qu'il l'était lui-même, il parcourait les villages et les villes du diocèse. Ceux qui jugèrent du succès de l'opération par l'apparente bassesse du prélude, ne tardèrent pas à se détromper.
Le diocèse d'Evreux était alors, comme presque tous les autres, dans cet humiliant état, dont trop d'écrivains nous ont transmis la funeste mémoire. On n'y voyait guère que des ecclésiastiques sans vertu, des peuples sans mœurs comme sans instruction, des églises sans ornements, des cérémonies sans ombre de décence, des cimetières, qui, sans clôture, servaient plus à la pâture des bêtes qu'à la sépulture des fidèles.
A la vue de tant et de si déplorables abus, l'homme de Dieu fut seul effrayé, mais il ne se découragea pas. Il fit rendre aux marguilliers un compte exact des deniers qu'ils avaient reçus ou dû recevoir; et du produit il substitua des ciboires et des calices d'argent à ceux qui n'étaient que de cuivre ou
d'étain. Il remp.aça dans chaque église les lambeaux sales et déchirés, qui y servaient à la célébration des divins offices, par des ornements convenables. Il contraignit les gros décimateurs à réparer les brèches du sanctuaire et à le mettre à couvert de l'injustice des saisons. Il tit enfermer de haies ou de murailles les cimetières ; et de balustres les fonts sacrés, autant qu'il lui fut possible. Il n'épargna ni les tableaux indécents, ni ces prétendues images qui déshonorent la religion. Il en fit faire qui pouvaient instruire et édifier.
Après avoir terminé ce qui concerne le culte de Dieu et la décoration des lieux saints, parce que c'est ce qui frappe davantage les yeux des fidèles, il s'appliqua fortement à la sanctification des peuples. Il contraignit les pasteurs, qui jusque-là ne l'avaient été que de nom, à faire, au moins tous les dimanches, le catéchisme à leurs paroissiens. 11 le faisait lui-même quand il le jugeait nécessaire. Cette partie du saint ministère était à ses yeux quelque chose de si grand, de si essentiel, qu'il composa depuis un ouvrage intitulé : La science sacrée du catéchisme, où il démontre et l'obligation qu'ont les pasteurs de renseigner, et celle qu'ont les peuples de s'en faire instruire.
Il n'y avait point de paroisse, où il rie fit au moins une prédication. Qu'il y eût peu ou beaucoup de monde, tout lui était égal, parce qu'il ne cherchait que la gloire de Dieu, et que la gloire de Dieu se trouve dans le salut d'une âme. Il parlait avec tant de feu, avec tant d'énergie, de la nécessité de faire pénitence, qu'avant que la calomnie l'eût décrédité, on le regardait comme un ange prêt à frapper dans la justice ceux qui ne profiteraient pas d'un reste de miséricorde. Il variait cependant à propos, ou le tout, ou les différentes parties de sa matière avec une admirable fécondité ; et on J'a vu prêcher le même jour dans les huit paroisses d'Evreux huit sermons différents, et tous sur la sainte Vierge.
Dans tous ses discours il tendait à donner aux peuples une haute idée de Dieu, à imprimer profondément dans leurs cœurs son amour et sa crainte ; à leur faire sentir que tout le bonheur de l'homme consiste à servir ce grand et souverain Maître. Il leur apprenait ensuite à s'approcher dignement de la pénitence et de la sainte eucharistie. Pour ne pas trop charger leur mémoire, il leur disait peu de choses à la fois ; mais ce peu de choses, il le disait avec tant d'onction, il l'éclaircissait par des similitudes si bien ménagées, qu'on a remarqué, et lui comme les autres, que les enfants même le suivaient parfaitement bien.
Ces enfants, par le moyen desquels l'apôtre des Indes réforma plus d'une fois de nombreuses familles, furent un des grands objets de l'attention du pieux archidiacre. Il voulut que les curés, au lieu de les abandonner à leurs petites passions, les portassent de bonne heure à la vertu. Une souffrit ni qu'on différât à les confesser, jusqu'à ce
qu'ils eussent sept ans accomplis, ni qu'on les assemblât tous ensemble le jeudi saint, pour leur donner une absolution générée. 11 établit partout où il put le faire, des maîtres et des maîtresses d'école. Il veillait par lai-même ou par d'autres sur leur doctrine, sur leurs mœurs, sur la manière dont ils faisaient les fonctions de leurs charges.
Les sages-femmes, dont l'emploi décide si souvent du salut éternel, n'échappaient pas à son zèle. 11 les interrogeait publiquement; il leur apprenait, quand il en était besoin, la matière et la forme du baptême. Il les exhortait à donner en toutes choses bon exemple, à garder inviolablement le secret des familles, à s'approcher souvent des sacrements.
a Ce détail, qui commence peut-être à rebuter la patience du lecteur, ne suffisait pas à la charité de M. Boudon. 11 voulait savoir le nombre des habitants de chaque lieu et connaître en gros les mœurs du canton. Il tâchait de réconcilier les ennemis, de terminer les procès : et sa dextérité soutenue d'un jugement exquis lui en a fait finir un grand nombre. Il mettait la paix et la règle dans les familles, comme s il en eût été le père. 11 n'y souffrait aucun mauvais livre. Il y multipliait les lits, quand le sexe et l'âge commençaient à l'exiger.
11 avait un registre des pécheurs publics, et de ceux qui manquaient au devoir pascal. 11 les allait trouver dans leurs maisons, et quelquefois jusque dans les champs où ils faisaient leurs travaux. Il leur parlait en particulier et avec une bonté paternelle, pour les ramener à leur devoir. Quand ils cédaient à ses remontrances , et combien de ceux mêmes qui paraissaient les plus inflexibles, y cédèrent 1 il les embrassait avec tendresse, et leur donnait toutes les marques possibles d'amitié. Quand au contraire ils lui résistaient en face, sa maxime était de ne les pas tourmenter, mais de prier pour eux et d'attendre avec patience les moments marqués de Dieu pour leur conversion. Il disait à ce sujet que les curés, « qui, pour empêcher le mal, usent d'un style fier et impérieux, ne font qu'augmenter le désordre; » et qu'au lieu de gagner la confiance par la douceur, ils s'attirent une haine qui éloigne d'eux pendant la vie quelquefois même à la mort.
Ce fut par cette douce et ferme patience que l'archidiacre arrêta insensiblement un nombre prodigieux d'abus, que le démon de l'ignorance et du libertinage avait introduits. Les jours de dimanches et de fêtes étaient profanés par les jeux de hasard, par les danses, par l'ivrognerie; il leur rendit leur sainteté primitive. La superstition régnait dans les campagnes, il en coupa jusqu'à la racine. Les confréries avaient dégénéré en assemblées tumultueuses, il y remit l'esprit de paix et de religion qui les a fait naître, et qui doit les conserver. Le luxe,
(11) On n'entre point ici dans la fameuse question de l'identité de Madeleine avec la pécheresse. On
l'insolence, les nudités scandaleuses se plaçaient impunément jusque sur le marchepied des autels, il s'opposa comme un mur à l'abomination de la désolation : et s'il ne fil pas toujours des Madeleines (11), il leur épargna du moins les conquêtes sacrilèges.
Tant de bonnes œuvres demandaient du temps et des peines : mais Boudon qui ne se eroyait pas archidiacre pour courir de paroisse en paroisse, et y percevoir ses droits, ne ménageait ni ses peines, ni son temps. Il eut surtout besoin de patience et de fermeté quand il lui fallut entreprendre la réformation des ecclésiastiques, car un prêtre qui est mauvais, l'est presque toujours plus qu'un séculier.
Pour procéder avec ordre et avec sagesse dans une affaire, dont il sentait toute la difficulté, après avoir réglé ce qui concernait le culte de Dieu et le salut des peuples, il entrait dans la sacristie ou dans le presbytère. Là, il se faisait rendre compte par chaque ecclésiastique en particulier, de son exactitude à partager les plus précieux moments entre l'oraison et l'étude ; de son assiduité à remplir les devoirs et à porter constamment les marques de son état ; des précautions prises ou à prendre, pour ne souffrir. dans sa maison aucune personne suspecte. Cet examen était suivi d'avis salutaires; et ces avis étaient presque toujours donnés de manière à ménager la faiblesse et l'amour-propre de ceux qui les recevaient.
Quand il trouvait des pasteurs ou d'autres ecclésiastiques, qui menaient une vie digne de leur profession, à peine était-il maître de la joie sainte dont son cœur était pénétré. Il les louait publiquement, pouf leur concilier l'estime et la vénération des peuples. 11 reprenait avec une juste sévérité les paroissiens qui ne répondaient pas à leur zèle. Il leur procurait, s'ils n'en avaient pas encore, des bénéfices ou des emplois conformes aux talents qu'il avait remarqués en eux.
Mais, et nous l'avons déjà insinué, il s'en fallut bien que le diocèse n'offrît à ses yeux que des ministres si accomplis. Il en trouva qui ne lui présentèrent que le plus scandaleux et le plus affligeant spectacle. Les uns ne s'étaient frayé la route du sanctuaire que par la simonie ou la confidence. Les autres, toujours riches pour la chasse, le jeu et la bonne chère, ne l'étaient jamais pour la misère et l'indigence. Ce fut encore contre ces désordres et contre ceux qui en faisaient profession, que l'archidiacre s'arma du double glaive qui lui avait été confié. 11 commença par celui de la parole : il représenta à ces différents profanateurs le malheur d'une vocation défectueuse, et plus encore d'une vocation simoniaque ; il démontra par des exemples dont il avait lui-même été témoin, la tin tragique de ces entrailles de bronze qui ne se refusent rien, pour avoir droit de refuser tout aux besoins du pauvre.
parle selon l'usage vulgaire, qui n'est pas toujours le mieux appuyé.
VIE DE BOl'PON. — LIV. I".
Il peignit d'un crayon de feu l'horreur du scandale, surtout quand il est donné par ceux que leur état engage à ne donner que de bons exemples. A ce premier glaive, quand il le vit absolument inutile, il fit succéder celui des censures: il suspendit de leurs fonctions, ou retrancha de la communion des fidèles une troupe de malheureux, qui n'y restaient que pour la déshonorer.
Ce fut alors qu'Esaù, au lieu de cris, poussa des rugissements. Chaque coupable ayant vu dans le traitement de son voisin ce qu'il avait à craindre pour soi, il s'éleva une nuée de voix, qui firent de Boudon le plus noir de tous les hommes. On le traita d'ambitieux, d'ennemi de la paix, d'accusateur de ses frères. On s'efforça d'indisposer les peuples contre lui, et de donner un air de ridicule à ces mêmes discours, que Dieu avait jusque-là visiblement bénis. Pour lui, sans cesser jamais d'aller toujours en avant, il n'opposa que le devoir et la patience à des traitements si peu mérités ; et si dans ce temps qui ne fut pour lui qu'un premier essai de disgrâces, il déchut un peu dans l'esprit de quelques personnes, les gens Je bien et d'honneur lui conservèrent toujours leur estime. En voici un exemple assez singulier.
Un gentilhomme qui avait plusieurs bénéfices à sa nomination, s'étant un jour trouvé dans une nombreuse assemblée de curés, la conversation tomba sur' l'archidiacre. Dans un moment elle devint des plus vives : et tel, qui dans un prône aurait parlé de l'enfer d'un ton froid à glacer, se trouva plein de feu, quand il fallut parler d'un homme absent et innocent. Tout y allait donc de bon train, lorsque le seigneur dont j'ai parlé, dérouta un peu la pieuse conférence. « Messieurs, dit-il d'une voix très-sérieuse* je ne connais point M. l'archidiacre. Je ne l'ai jamais vu. J'en ai seulement entendu parler. Souffrez que je vous demande comment il se peut faire, qu'il soit tel que vous le dépeignez, puisqu'une infinité de gens d'honneur et d'une vie irréprochable en disent tout le bien possible. Vous en faites un diable, ne serait-ce point, parce qu'il veut vous faire des anges. » A ces mots l'entretien finit, mais le dépit et la haine ne finirent point.
Comme les exhortations, les censures même, qui tant de fois ont ramené au devoir les puissants du siècle, sont de faibles ressources contre un prêtre, qui s'est accoutumé à manger et à boire son jugement, Boudon connut bientôt, que pour réformer solidement le diocèse d'Evreux, il fallait et former de nouvelles plantes pour réformer les anciennes et tâcher de nourrir en elles l'esprit de force et de vigueur, qu'une pre-
mière culture leur aurait donné. Dans cette vue il fit une exacte recherche de tous ceux qui se croyaient appelés au saint ministère. 11 examina leur vocation et leur talent. H procura à ceux qu'il en jugea clignes, les secours dont ils avaient besoin pour faire leur séminaire à Paris. La piété éclairée qu'ils y puisèrent, vint dans la suite à l'appui de son zèle, et fut la consolation de sa vieillesse. 'Il aurait bien voulu faire quelque chose do mieux, c'est-à-dire, établir dans Evreux même un séminaire. Les circonstances du temps ne le permirent pas. Ce ne fut que sous l'épiscopat de M. de Maupas, que cette grande affaire fut exécutée. Le prélat en fit les frais, le pauvre Boudon ne put y contribuer que par ses sollicitations. Ce séminaire fut confié aux enfants du célèbre M. Eudes. Là, comme ailleurs, ils éclairent sans faste, ils édifient sans affectation.
A ce premier secours, qui faisait entrer les jeunes ministres dans la voie droite, l'archidiacre en joignit un autre, qui les empêcha de s'en écarter. Ce fut celui des conférences spirituelles; c'est-à-dire, de ces entretiens simples et familiers, où plusieurs personnes par une sage dissection d'una vertu ou d'un vice, s'apprennent avec simplicité et sans s'ériger en maîtres, les raisons et les moyens de pratiquer l'un, et d'éviter l'autre. Ce projet dut naturellement être et fut en effet du goût de M. de Maupas, qui ayant été toujours extrêmement lié avec saint Vincent de Paul, devait connaître mieux que personne les grands biens dont les conférences avaient été l'instrument. D'ailleurs celles que Je pieux Dominique Georges (11*), abbé et réformateur du Val-Richer, commençait à établir en Normandie, avaient un si heureux succès qu'on crut avec raison ne pouvoir trop les multiplier. Boudon s'y trouvait souvent, soit à Evreux, soit dans ses visites. 11 y parlait avec autant de modestie, que le dernier de ceux qui y assistaient. Il les exhortait tous à s'y rendre exactement : ses yeux étaient les interprètes de la joie que son cœur en ressentait ; et l'on peut dire que ses Jarmes ont consacré la naissance de ces vénérables assemblées.
Mais il recueillit enfin dans la joie ce qu'il avait semé dans les pleurs ; et malgré la cabale et l'envie, il sera toujours vrai de dire, que le diocèse d'Evreux, lui doit en grande et très-grande partie sa rénovation et son lustre.
[16o7.]Quelque occupation que lui donnât son emploi, surtout les premières années, il s'en fallait beaucoup qu'il suffît à l'ardeur et à l'étendue de son zèle. Ainsi, après avoir trouvé en lui un prédicateur tendre et véhément, un directeuréclairé, un archidiacre accompli, la suite ue son histoire va nous
(H*) Dominique Georges naquit à Cullri proche Longwi , en 1613. Il fui curé de Ciicourt au diocèse de Toul, en 1657. Obligé par les guerres à quitter sa paroisse, il passa douze ans avec messieurs de Saint-Nicolas du Cliardonnet. 11 fut dans ta suite curé du Prédanjc, cl puis abbé du Val-Ri-
cher, où il établit des conférences, à l'instar de celles de saint Vincent de Paul, son intime ami. 11 fit partout de grands biens, et mourut plein de jours et de mérites le 8 novembre 1693. Sa vie a élé écrite par le P. Bufiier.
y découvrir un missionnaire ini'atigable. 11 est vrai que le défaut d'un plus grand nombre de monuments nous réduira à un détail assez borné ; mais ce détail, malgré ses bornes, nous fera connaître, à n'en pouvoir . douter, que la main de Dieu fut partout avec ce vertueux prêtre, et qu'elle y fut d'une manière très-distinguée.
Dès qu'il avait fini ses visites, qui étaient la seule fonction qu'il eût à remplir en vertu de son archidiaconé, il se mettait en campagne pour annoncer de bourgade en bourgade, et de ville en ville , le royaume de Dieu. Tour participer aux bénédictions que Dieu répandait dans les pays étrangers sur le travail de sesanciensassociés, il n'y avait point de bonnesœuvresqu'il ne pratiquât pour les mériter. Une retraite de plusieurs jours, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, était toujours le prélude de ses missions. C'était là qu'il priait Dieu de l'envoyer où l'intérêt de sa gloire voulait qu'il allât": car d'ordinaire il sortait d'Evreux sans avoir d'objetdéterminé.Un sentiment qui tenait de l'inspiration, le fixait bientôt; à l'instant il poursuivait sa route, sans jamais dire à personne où elle devait aboutir; par ce qu'il avait remarqué, que quand son secret avaittranspiré, il semblait que les démons prissent le devant pour indisposer contre lui les esprits et les cœurs.
Du reste, il parut cent fois que c'était Dieu lui-même qui dirigeait les pas de son serviteur. A peine était-il arrivé clans un lieu, qu'il y trouvait un nombre de personnes , qui destituées de tout autre secours semblaient l'attendre comme l'ange de la piscine. En voici un exemple, qui ne peut être ni plus sûr, ni plus convaincant, et qui d'ailleurs confirme parfaitement ce que nous avons dit de sa première visite à l'abbaye de Saint-Sauveur.
Une religieuse carmélite qui était prieure en Bretagne, se trouvait dans un état de trouble et d'obscurité, dont elle était extrêmement fatiguée. Le lieu où elle faisait sa résidence, ne manquait ni de pi êtres éclairés, ni de docteurs qui fussent versés dans les voies intérieures : mais tous avaient une si haute idée de sa vertu, que leursdécisions lui paraissaient suspectes. Un soir, que sa peine, plus vive qu'à l'ordinaire, l'empêchait de reposer, elle pria avec une admirable simplicité le Fils de Dieu, de lui envoyer quelqu'un à qui elle pût s'ouvrir, et sur qui il lui fût permis de compter. « Le lendemain (c'est elle qui va continuer le récit), on vient me dire que M. Boudon me demandait. J'en fus d'autant plus surprise, que je ls savais à vingt-cinq lieues de là, que l'hiver était très-avancé, que pendant cette saison les chemins sont impraticables en ce pays.... Après donc qu'il eut achevé les actes d'adoration de la sainte Trinité, et salué les saints anges, comme il faisait, quand il entrait la première fois dans une ville, je lui demandai d'abord ce qui pouvait l'amener dans ce lieu pendant une telle saison. 11 me répondit : C'est vous qui m'y fuites venir. Cela me parut assez surprenant : mais
ne pouvant tout à fait le croire, je lui demandai encore s'il ferait quelque séjour dans le pays; à quoi il répondit : Autant seulement que vous en aurez besoin, car je ne viens que pour vous. Ce coup de la divine Providence me donna moyen d'exposer avec facilité et ouverture de cœur le sujet de ma peine : et j'en trouvai si pleinement !e remède en ce vrai serviteur de Dieu, que depuis cet heureux jour, jamais je n'en ai ressenti d'atteinte. Ce voyage profita encore à plusieurs maisons religieuses, qui s'empressèrent de le demander pour conduire leurs retraites, et qui en tirèrent tant de fruit et de consolation, que M. i'évêque lui en marqua son estime et sa reconnaissance. »
Or, ce que dit ici cette révérende Mère r c'est précisément ce qu'ont dit dans tous les temps les personnes de. sa profession , qui ont eu le bonheur d'entendre l'archidiacre d'Evreux. « Je ne puis, lui écrivait une vertueuse Ursuline de Montbard , non , je ne puis assez louer la divine Providence , pour le bien qu'elle nous a fait de vous envoyer ici. Vous y avez, Monsieur, apporté une si grande bénédiction, qu'elle s'est répandue sur nous toutes, mais particulièrement sur mes sœurs du noviciat, qui se trouvent plus ferventes, plus animées qu'elles n'étaient
Depuis que vous nous avez parlé, il me semble que je n'ai plus de peine à rien , et que je n'en saurais même avoir, parce que la peine même, portée en vue de Dieu, me semble délicieuse. Ce n'est pas que j'y sois insensible ; mais la pensée que cela plaît à Dieu, l'emporte sur le sentiment. C'est un des bons effets de votre mission : et j'espère que la fidèle correspondance à la grâce de notre état en sera un de vos charitables prières. »
Mais ce n'était pas seulement dans des terres si bien préparées, que la semence jetée par le saint homme, donnait une abondante récolte. Le fonds le plus ingrat devenait fertile sous sa main. Il parlait avec tant de lumière et d'onction, qu'il était souvent obligé d'interrompre son discours , pour donner à ses auditeurs le temps d'arrêter leurs sanglots et. le cours de leurs larmes. C'est de quoi la ville de Vannes a longtemps rendu un témoignage aussi consolant pour elle que pour lui. Quand il passait quelque emps dans un lieu, on n'y voyait que confessions générales, que restitutions de toute espèce, que conversions sincères. Laissant la controverse à ceux que les supérieurs jugeraient à propos d'en charger , il ne s'attachait, même dans les lieux infectés d'hérésie, qu'aux grandes vérités de la morale évangélique : mais aussi il les traitait avec tant d'énergie, qu'on ne se lassait point de l'entendre. A Mons en Hainaut, Dieu donna de si grandes bénédictions aux sermons qu'il y prêcha, que le concours y fut toujours égal, malgré les incommodités" de la chaleur. De Mons, la Providence le conduisit à Anvers, et elle y fit. en lui, et par lui,*ses miracles ordinaires.
VIE DE BOUDON. — LIV. l<
Au reste, ce n'était pas seulement le menu peuple, juge assez équivoque, qui fait toujours le gros d'un auditoire: c'étaient des personnes capables de décider en maîtres, quelquefois môme engagées par un intérêt secretà décider moins favorablement, qui rendaient justice à ses talents pour Ja chaire. Daus une mission qu'il fit à Bordeaux , mission pendant laquelle il prêcha au moins deux fois par jour, il n'y eut ni rang, ni condition, qui ne se fit un plaisir et un devoir de l'entendre, et cela dès le grand matin. Le provincial d'un ordre célèbre le suivait et le faisait suivre exactement par un grand nombre de personnes qui étaient sous sa conduite. 11 touchait, il enlevait si puissamment les cœurs, qu'un homme de qualité, qui n'employait son terups, ses biens et sa personne, qu'à faire des charités continuelles au dedans et au dehors du royaume, l'ayant une fois entendu, s'écria tout haut du milieu de l'auditoire : « Non, je n'ai jamais ouï parler de la sorte, ni mettre les vérités du salut dans un si beau jour, et les publier avec tant d'onction. »
C'était pour honorer de si beaux talents , et beaucoup plus encore la vertu qui leur servait d'appui, que les plus grands prélats et les personnes de la première condition lui donnaient à l'envi des marques décisives d'estime et de vénération. Pendant le séjour qu'il fit à Bordeaux, l'archevêque le vit plusieurs fois, et le mena à sa maison de campagne, pour lui communiquer à cœur ouvert des affaires importantes. À peine étaitil arrivé dans une ville, qu'il était tout surpris d'y trouver un appartement déjà préparé pour lui, et une foule de personnes du premier rang, qui s'y étaient assemblées pour le voir et pour l'entendre parler de Dieu. On le partageait en quelque sorte, afin de l'avoir quelque temps chacun à son tour. C'est ainsi que, par une transaction de douceur , l'archevêque de Cambrai céda aux RR. PP. Carmes le plaisir de le loger, et que ceuxci cédèrent au prélat le plaisir de lui donner sa table. Il n'y avait vraisemblablement qu'à gagner au change; mais ce genre de gain était une perte pour un homme aussi pénitent que l'était Boudon , et il l'a fait connaître en bien des occasions.
Un jour, après avoir prêché chez les Ursulines de Laval, où toute la ville s'était rendue pour l'entendre , on lui servit, aussi bien qu'à plusieurs amis de la maison , tant ecclésiastiques que séculiers, un repas magnifique. L homme de Dieu laissa aux convives, qui n'y étaient venus que pour lui faire honneur, une pleine liberté de manger et de boite : pour lui, à l'exemple de saint Charles Borromée en pareille occasion, il ne voulut toucher à rien. Seuloment, pour n'y être pas tout à fait spectateur oisif, il fit à la compagnie un discours fort touchant sur l'édification que doivent donner les personnes qui se sont consacrées à Dieu, soit par la religion, soit dans l'état ecclésiastique. Il ajouta qu'après avoir prêché la mortification, on détruisait souvent par une sorte de sen-
OEUVRES COUPL. DE BOUDON. I
sualité tout ce qu'on avait dit de mieux en faveur de la pénitence.
S'il pratiquait si bien ses propres leçons en matière d'abstinence, il ne les pratiquait pas moins bien en matière de désintéressement. Sa méthode était d'aller en mission un bâton à la main , et de ne prendre jamais plus d'argent, qu'il ne lui en fallait pour la dépense d'un jour. Malgré une pauvreté si excessive, on peut dire , à parler en général , qu'il ne manquait de rien. 11 a même avoué plus d'une fois qu'il eût pu aisément devenir riche, parce que, quand il était sur son départ , on lui apportait de l'argent de tous les côtés, et que souvent il trouvait sur la table de sa chambre des bourses remplies d'or. Mais eu digne enfant de la Providence s'en remit toujours à elle pour le lendemain. Ainsi tout ce qu'il avait de trop, était sur-le-champ distribué aux pauvres des lieux où il se trouvait.
Au fond, si quelquefois la Providence parut l'oublier, pour faire éclater sa vertu, elle parut bien plus souvent avoir pour lut l'attention la plus singulière. Après l'avoir traité pendant son séjour dans un lieu beaucoup mieux qu'il n'aurait voulu , on s'empressait d'adoucir les fatigues de ses longs et pénibles voyages; les comtesses, les marquises, les présidentes lui procuraient des voitures : quelquefois même malgré ses instances, et quand une sévère bienséance ne s'y opposait pas , elles l'accompagnaient d'une ville à l'autre, pour profiter de ses leçons, et en faire profiter ceux qui n'avaient pu l'écouter. •
C'est ainsi que Boudon sanctifia une grande partie de la France , et même une portion considérable des Etats \oisins ; car il est certain, que non-seulement il a fait des missions dans la Gascogne, dans le Périgord, dans la Bretagne , dans le Poitou , dans le Maine, dans l'Anjou, province qui, presque 8u sortir de l'enfance, nous apprit à respecter son nom ; mais encore dans les Pays- Bas, dans la Lorraine et dans la Bavière.*
Nous parlerons ailleurs de ce dernier voyage; mais c'est ici le lieu de dire que ce saint homme, pour ne se pas consumer en éclairant les autres, ranimait sa foi et son amour dans tous les lieux que de grands modèles de vertu avaient illustrés; qu'il mettait ses travaux apostoliques sous la protection de ces héros chrétiens , et qu'il tâchait toujours d'obtenir quelques parcelles de leurs respectables dépouilles. C'est ainsi qu'à Anvers il visita le tombeau de la vénérable Anne de Saint-Barthélémy, cette fidèle compagne de sainte Thérèse, à laquelle, aussi bien qu'au cardinal de Béruile, la France doit ses Carmélites. C'est ainsi encore qu'en Bretagne il glorifia le Père des miséricordes sur les tombeaux où reposent la vertueuse Armelle, pauvre servante de profession, mais âme vraiment séraphique; le pieux Michel le Noblets, ce missionnaire si fameux par son zèle et par ses miracles; et enfin Je célèbre Pierre de Queriolet, homme
dont les beaux jours furent .plus brillants que les ténèbres de son adolescence n'avaient été épaisses.
[1G68] Ce commerce de religion qu'il entretint si fidèlement avec cens qui triomphaient déjà dans la gloire, il l'entretint, autant qu'il lui fut possible, avec ceux qui combattaient encore sur la terre ; et de son temps il y eut peu de gens solidement vertueux qui ne se fissent honneur d'avoir part à son amitié, et qui ne dussent compter sur la sienne. Jean de Bcrnières-Louvigni, trésorier de France, fut tle ce nombre. C'était un de ces hommes que Dieu fait luire comme des astres au milieu d'une nation perverse, pour faire connaître à qui veut l'entendre, que la pratique exacte de l'Evangile n'est pas une vaine et chimérique spéculation. Dès son enfance il avait porté le joug du Seigneur, et tout jeune encore, « il avait déjà fait des coups de maître dans la vie spirituelle. » L'esprit d'oraison, l'amour de la sainte pauvreté, la retraite, l'éloignement du monde, le désir d'être méprisé, étaient le caractère de sa grâce. L'indigence et la misère du prochain le touchaient si sensiblement, qu'il n'oubliait rien pour le soulager. On l'a vu aller chercher les pauvres jusque dans leurs maisons, pour les conduire lui-même à l'hôpital; et, ce qui est bien plus touchant, on l'a vu les transporter sur ses épaules au milieu des rues les plus fréquentées de la ville de Caen, jusqu'à l'Hôtel- Dicu, qui est à l'autre extrémité.
11 devait, après Dieu, ce fonds inépuisable de vertus aux leçons et aux grands exemples du révérend Père Jcan-Chrysostome, religieux pénitent du Tiers-Ordre' de Saint- François, homme si zélé pour la discipline régulière, qu'il aima mieux refuser une somme considérable qu'on lui offrait, pour rebâtir une des maisons de sa province, que de manger avec un pieux séculier, qui cependant n'avait attaché son aumône à celte condition ; que pour profiter de ses discours; si charitable, que pour épargner à de pauvres ecclésiastiques l'humiliation de la mendicité, il partageait avec eux le bien qu'on faisait à un couvent dont il était supérieur ; si plein d'ardeur pour l'abjection, qu'il avait
fait vœu de se
faire mépriser autant que e lui pourrait permettre et
l'ordre de Dieu
de jeûner cent jours en l'honneur de saint Joseph, si par son intercessiou il pouvait réussir à n'essuyer que des rebuts et (]os mépris de la part de tous les hommes.
Tel était celui que la Providence avait donné pour directeur à M. de Bernières. Il en profita, et pendant la vie de ce saint homme et après sa mort (12). Dans le temps que Boudon le fut visiter, il avait fait bâtir dans la ville de Caen une espèce de petit ermitage où, renfermé avec un petit nombre d'amis, il passait ses mois entiers dans la contemplation des vérités éternelles. La vie qu'y menait cette troupe d'élite était une vie toute de silence et d'oraison. Si la nature y trouvait le nécessaire, elle n'y trou-
(2J Le P. Jean Chrysosiome mourut le 20 mars
vait rien de superflu. De Bernières, quoique
riche et noble, n'y était servi qu'en vaisselle de terre. Un pende pain bis et une nourriture grossière faisaient tout l'entretien du corps. Kn récompense cette aimable solitude était une école de vertus, k Je puis assurer, dit notre archidiacre , témoin oculaire , qu'ayant eu le bonheur d'y passer deux ou trois mois, je n'y ai jamais ouï, pendant ce temps, d'autres entreliens que ceux de l'oraison. L'on n'y parlait d'autre chose, même durant la récréation. Et ce qui est de plus merveilleux, c'est qu'on ne s'en ennuyait jamais. On y passait les jours, les mois, les années à parler-toujours de la même chose , et cette chose unique paraissait toujours nouvelle, parce qu'elle ne tendait qu'à Dieu seul, qui est le centre de nos âmes et le lieu de notre repos. Quand M. de Bernières sortait de cet ermitage pour vaquer aux affaires de sa charge, il ne perdait jamais la présence de la majesté divine, et il s'en revenait chez lui pour se plonger encore plus dans l'oraison et s'unir plus étroitement à Dieu qu'auparavant. »
Il avait une si grande estime pour les personnes éminentes en piété, qu'il les cherchait partout. Il ne faisait de voyages , comme il l'a quelquefois dit lui-même, que pour trouver des saints. 11 avait avec tous les vrais serviteurs de Dieu une union si intime, que, s'étant en quelque sorte approprié leur grâce, après avoir passé tous les degrés de l'oraison ordinaire, il s'était élevé à ce qu'il y avait de plus sublime dans ce genre.
Tout laïque qu'il était, on ne peut dire avec quel zèle il s'employait au salut des âmes, ni comprendre la multitude des personnes de tout état, qui s'adressaient à lui pour avoir ses avis. Séculiers, ecclésiastiques, religieux, tous le consultaient; et de ces derniers, il y en avait plusieurs de différents ordres, qui aimaient mieux faire leur retraite chez lui, que dans leurs monastères.
Sa conscience était si pure, qu'il se confessait d'avoir senti trop de.joie dans un pèlerinage de dévotion, qu'if avait fait avec des personnes d'une éminente vertu : c'est qu'il craignait que la nature n'y eût un peu trouvé son compte, et qu'il n'y avait dans son cœur ni angle, ni coin, dont il ne voulût la chasser. 11 avouait conhdemment h son ami, notre digne archidiacre, que la désolation entière d'une province, où tout ce qu'il avait de plus cher au monde serait enveloppé, lui serait, en n'y considérant que le mal temporel, beaucoup plus supportable qu'une action indifférente, parce qu'il n'y a rien dans les opérations d'un chrétien, c'est-à-dire, d'un homme qui doit nécessairement être animé de l'esprit de Jésus~ Christ, qui ne doive être surnaturel et divin.
Tels étaient les sentiments et les dispositions de ce grand serviteur de Dieu. On peut bien compter qu'un homme comme Boudon ne servit qu'à les fortifier. Le P. Jean-
1646, âgé de 52 ans.
vie m: DounoN. — liv. p
Chrysostome ayant dit une fois à M. do Bernières, que la" pauvreté actuelle était l'essence de sa grâce, et que jamais il n'aurait de repos, qu'il n'y fût comme dans son centre, il ne cessa pas depuis ce temps de soupirer après ce riche trésor, dont la pensée en effraye tant d'autres. Boudon, le pauvre Boudon, et qui avait fait vœu de l'être toute sa vie, charmé de ces beaux sentiments, l'exhorta à suivre les impressions d'une grâce si forte. Il les suivit en effet, et ce fut sans réserve qu'il les suivit. 11 aida de ses aumônes à bâtir des séminaires, des hôpitaux, des maisons religieuses. 11 fil couler dans la Chine, et dans toutes les contrées du Canada, des sommes abondantes pour y entretenir la foi et ceux qui l'annonçaient. Le reste de son bien fut remis à ceux à qui il appartenait par les droits du sang, et, dans ses dernières années, de Bernières ne vécut plus que des libéralités de sa famille. Ainsi, quoique Boudon n'ait |>as eu la gloire de contribuer aux premières vertus de ce respectable seigneur, il est pourtant vrai que ce fut lui qui le conduisit à ce haut degré de justice où il arriva, et que ce fut par ses conseils qu'il fit en France et hors de France ces biens de toute espèce, qui ont rendu son nom si respectacle. Aussi avait-il pour les avis du saint prêtre la plus parfaite déférence : il le chargea môme plus d'une fois dans le sacré tribunal du soin de sa conscience; et, bien loin de prendre le change sur son compte, lorsque la calomnie commença à s'élever contre lui à l'occasion de ses visites , il répondit constamment que M. le grand archidiacre d'Evreux aurait toujours une ressource dans sa maison, et qu'il se trouverait heureux d'être calomnié et persécuté pour lui.
Au reste, et c'est une circonstance dont la piété du lecteur nous imputerait l'omission, ce vertueux trésorier mourut (13) comme il avait vécu. Le jour qui fut le dernier de sa vie il n'avait eu aucune atteinte de mal. Un domestique chargé de l'avertir tous les soirs, que le temps de son oraison était fini, parce que sans cette précaution il eût donné à la prière le temps qu'il devait donner au sommeil, étant entré dans son appartement pour s'acquitter de sa commission, Louvigni le pria avec sa douceur ordinaire de lui donner encore un moment. Ce moment, qui selon les apparences ne se mesura pas à la minute, étant fini, le domestique rentre et trouve son bon maître à genoux, mais sans mouvement et sans vie (14). Son âme perdue dans le sein de la Divinité, n'avait pu
(13) M. de Dernières mourut le 5 mai 1659, âgé de 57 ans. Ainsi les visites que lui a rendues M. Boudon , ont précédé ses grandes persécutions. Celles-ci ne commenceront que vois 1GG0, comme nous le dirons bientôt.
(14) La tradition de la famille de M. de Louvigni est qu'ayant une frayeur extraordinaire de la mort, il avait toujours demnidé à Dieu de mourir subitement. On me mande de Caen , qu'une religieuse Ursuline de cette ville avait prédit la mort de M. de Bernières trois jours avant qu'elle arrivât.
(15) Je trouve après coup dans la Vie de l'abbé
revenir à lui. Son corps fut enterré aux Ursulines de Caen. Sur sa tombe il n'y eut de singulier que ces mots, qui y furent gravés selon sea ordres : Jésus-Christ est mort pour tous (es hommes. C'était sa devise. Ce seul mol : C'est pour mon amour que le Fils de Dieu s'est fait homme, et quil est mort sur la croix, remplissait son cœur de la plus douce consolation. Il s'en servait pour nourrir sa foi, pour animer sa confiance, pour enflammer son amour. Savoir si dans son Chrétien intérieur il n'a point préludé aux Maximes (15) de l'illustre de Salignac; ou si, comme le crut Boudon, bien ou mal informé, son livre ne fut supprimé à Rome, que parce qu'il y avait en Italie des gens qui en abusaient, c'est un fait dont la discussion est étrangère à l'histoire que j'écris. Reprenons celle du grand archidiacre. Nous J'allons voir comblé de gloire et d'honneur, et un moment après rassasié d'opprobres et d'ignominie.
[1661.] Gilles Boutault, évoque d'Evreux, prélat dont notre vertueux prêtre fut toujours beaucoup considéré , étant mort le M mars 1661, Ja cour lui donna pour successeur Henri Maupas du Tour, qui avait déjà gouverné le diocèse du Puy-en-Velay avec autant de sagesse que de bénédiction. Un de ses premiers soins, dès qu'il eut pris possession de son nouveau diocèse, fut d'étudier le génie et le caractère de son grand archidiacre, dont apparemment on lui avait dit beaucoup de bien et beaucoup de mal. Il l'eut bientôt approfondi, et, par une suite naturelle il en eut bientôt connu le prix. 11 l'honora de toute sa confiance. Il voulut que, tant que ses fonctions ne l'appelleraient pas ailleurs, il n'eût point d'autre table que la sienne. Il regarda ses conseils comme autant de règles de conduite pour lui. Il fut plus loin encore, et, persuadé qu'il avait trouvé en la personne de M. Boudon ce dispensateur fidèle qu'un bon père peut établir sur soi-même et sur toute sa famille, il fit, sans l'en avertir, un vœu particulier de lui obéir en tout; et, afin que personne ne doutât de ses sentiments, il le fit son premier grand- vicaire, supérieur des Carmélites du Ponteau-de-Mer (16), et maître de dresser de nouveaux statuts, comme il le jugerait à propos pour la gloire de Dieu et. pour le bien de son diocèse. En un mot, il lui donna coup sur coup tant de marques d'estime, de tendresse, de respect même, que l'humble Boudon en était tout confus. Des commencements si beaux devaient-il.
donc avoir une fin si déplorable !
du^Yal-Richer ces paroles, p. 185. « Si la version italienne qui fut faite de ce livre (le Chrétien intérieur) a paru trop forle ;en quelques endroits aur. censeurs de Borne, cela ne regarde aucunement le Vivre, ni la personne de M. de Bernières. > c'est-àdire que la traduction du Chrétien intérieur aura été altérée, et cette altération condamnée.
(16) C'est-à-dire que les Carmél.tes du Ponteaude-Mer le lui ayant demandé pour supérieur, avec la permission de leur propre évèque, il le leur accorda : car Ponteau-de-Mer n'est pas du diocèse d'Lweux.
VIE DE BOUbON, — LIV. I«
L'archidiacre s'acquitta de ces différents emplois avec tout le succès qu'en pouvait attendre celui qui les avait mis en œuvre.
Pour commencer par ses statuts, on convient encore aujourd'hui qu'ils sont si sages, si propres à rétablir la discipline, qu'ils peuvent servir de règles à ceux qui travaillent sur cette pénible matière. On y prescrit tout ce qu'un parfait ecclésiastique doit se prescrire à lui-même : on y défend tout ce qu'il doit s'interdire. En un mot on y bannit , on y prévient même tous les genres d'abus qui peuvent humilier l'Eglise et dégrader ses ministres.
Ces ordonnances étaient trop raisonnables, pour être attaquées directement. La malignité, qui, pour ne se pas déceler ellemême, garde quelquefois des mesures, aurait donc peut-être été réduite au silence, si l'archidiacre qui , lorsqu'il s'agissait du bien de l'Eglise, allait toujours en avant, n'eût découvert qu'il se répandait en Normandie, et particulièrement dans le diocèse d'Evreux, une secte de fanatiques , que le dangereux commerce de nos voisins avait infectés d'une bonne partie de leurs erreurs. Sans aller aussi loin que le fameux Gomare et ses adhérents (17), ils adoptaient un assez bon nombre de ses erreurs sur la grâce, sur le libre arbitre, sur la mort de Jésus-Christ pour le salut des élus : matières qui, presque dans tous les temps, ont été l'écueil de la curiosité et des vaines spéculations de l'esprit humain. On les méprisa d'abord , et c'est une faute dans laquelle on ne se lasse point de tomber ; mais bientôt un extérieur composé, des aumônes répandues avec art, un commerce doux, des manières insinuantes, des manuscrits bien travaillés ne tardèrent pas à multiplier leur nombre, étales rendre formidables. Us le devinrent encore plus par la manière dont ils surent se défendre. Ils frappaient d'une manière si dure quiconque osait les attaquer, que lorsqu'ils commençaient à s'établir dans un canton, l'innocence même n'osait leur jeter la première pierre.
Boudon aimait la paix ; mais il ne l'aimait pas au préjudice de la vérité. Ainsi dès qu'il eut reconnu que les voies de la douceur étaient inutiles, et que la contagion commençait à entrer dans le sanctuaire, il résolut d'éclater (17*). 11 le fit à la manière du saint concile de Trente, c'est-à-dire, sans nommer personne : mais il le fit en même temps
(17) Les démêlés des Gomarisles avec les Arminiens sc-nl si connus des savants , si inutiles à ceux qui ne le sont pas, que je ne crois pas devoir m'y arrêter plus longtemps. Le système des premiers, après avoir eu le dessus avec beaucoup d'éclat, a tantperdu de terrain, qu'il n'est presque plus suivi que dans les écoles de Genève.
(17*) Pour savoir de quoi étaient capables les comarisles, il suflit de lire la nouvelle Vie de Crotius, par M. île Burigny. 11 est bon d'avertir le lecteur, que du temps de Al. Boudon ces malheureux se livraient à des excès qui outrageaient également et la Religion et la plus commune bienséance. On le voit par le mémoire que notre archidiacre lit contre cu>\ pour être présenté au parlement de. Rouen.
d'une manière si forte, si détaillée, qu'il eût enlevé à l'erreur toutes ses armes, si la révolte et le mépris des puissances ne lui en eussent fourni de nouvelles. Lettres, manuscrits, ouvrages faits ou à faire en faveur du parti, tout fut interdit sous la plus rigoureuse censure, et les précautions furent en ce genre portées à un point dont je n'ai point vu d'exemples.
Si ce règlement fut applaudi de M. de Maupas et de tous les vrais enfants de l'Eglise , il déplut horriblement aux parties intéressées. Dès lors Boudon ne fut plus qu'un furieux du premier ordre. Sa perte fut jurée, et on lui prépara plusd'anathèmes, qu'il n'en avait décerné contre les partisans du nouvel Evangile. Mais avant que la suite des années nous découvre la profondeur du calice amer dont il fut enivré, il est juste, et l'ordre des temps l'exige, que nous fassions connaître une partie des services qu il rendit aux Carmélites du Ponteau-de-Mer, aussitôt que son évêque lui en eut fait accepter la direction. 11 est beau de trouver dans un seul homme des règles de conduite pour des états fort différents.
Si l'estime qu'on fait d'un emploi , porte à s'en bien acquitter, le grand archidiacre dut réussir en celui-ci. Quoiqu'il aimât tous les ordres de l'Eglise, il avait pour le Carmel un attrait particulier. Sainte Thérèse qui l'a réformé, fut toujours un des plus tendres objets de sa dévotion, et jamais il n'en parlait qu'avec des transports qui marquaient la liaison de son âme avec la sienne, et a parfaite confiance qu'il avait en sa puissante intercession. 11 n'avait pas moins de tendresse pour le sage et zélé coopéraieur de cette grande sainte. Au nom seul de Jean de la Croix, ses entrailles étaient profondément émues. 11 l'appelait ordinairement le Père de son âme. Il lisait sans cesse ses sublimes ouvrages ; il l'invoquait souvent, il étudiait sa vie, cette vie d'amour, d'oraison, d'austérité, de travaux apostoliques, et il s'efforçait de l'imiter, Il le proposait pour modèle, et dans ses discours publics, et dans ses entretiens particuliers.
De l'amour du Père naissait une sincère et constante affection pour les enfants. Dans ses voyages il logeait ordinairement chez les Carmes Déchaussés, lorsqu'il se trouvait à portée de leurs maisons. Il célébrait souvent chez les Carmélites. En toute occasion il se fit un devoir de rendre aux uns et aux
Ils ont, y disait-il en substance, donné des coups de couteau à l'image sacrée du Sauveur du monde. Us ont attaché à une croix un cochon, à la place du ciucilix. Ils ont tiré un coup de fusil dans l'image de la très-sainte Vierge, etc. Pour entrer dans une si juste indignation contre de pareils attentats, il ne faut pas avoir autant de zèle qu'en avait Boudon : il sullît d'être encore un peu fidèle. Au reste, qu ne parle aujourd'hui ni de gomarisles ni d'arméniens dans le diocèse d'Evreux. Us y sont aussi inconnus que les sociniens le sont présentement en Pologne, où ils donnèrent vers le milieu du siècle passe, cette fameuse Bibliothèque, qui aurait renversé l'Eglise, si les portes de l'enfer pouvaient la renverser.
v;e de boudon. — i.iv. i
autres tous les bons oflices dont il était capab.e.
C'en fut un signalé aux yeux de la foi, que de maintenir l'ordre, l'union, la fervenr dans le monastère du Ponteau-de-Mer, et d'en écarter jusqu'à l'ombre de ce qui aurait pu en troubler l'harmonie. Le plan qu'il se tonna pour y réussir, est aussi beau qu'il est naturel.
Il voulait, 1" que les religieuses eussent toujours devant les yeux et la tin principale de leur institut, et la vie de ceux que Dieu avait employés pour l'établir. « C'est, disait-il, qu'une copie est toujours plus parfaite, à mesure qu'elle approche plus de son original. »
2° Il s'appliquait à ne recevoir que des sujets dont la vocation ne fût ni suspecte, ni équivoque. C'est pourquoi, lorsque des parents demandaient pour une fille le voile de la religion, il ordonnait expressément à la supérieure de les avertir du terrible amlhème qu'a porté le concile Trente contre ceux qui forcent leurs enfants à embrasser un état dont leur cœur est souvent bien éloigné. Il examinait lui-même la vocation de celles qui se disposaient à consommer leur sacrifice; parce que, disait-il, toute personne qui est bien appelée et fidèle à ses exercices, arrive en peu de temps à la perfection religieuse, et que souvent une pauvre converse, qui, par défaut d'industrie ou de santé, paraît inutile à la maison, est pour elle une source de grâces et de bénédictions; pendant que celles que leur commerce avec les grands du monde font regarder comme l'appui d'une communauté, lui portent un coup terrible, en y faisant entrer la dissipation et l'esprit des enfants du siècle. 3° Pour ne se pas tromper dans une affaire aussi décisive, il se faisait rendre un compte exact des bonnes et des mauvaises qualités de chaque postulante, de la manière dont elles avaient fait leur noviciat, et surtout de la pleine et entière liberté avec laquelle elles s'engageaient.
4° 11 s'informait encore si la postulante avait bien consulté Dieu. « Car, après tout, » disait-il, « une affaire si sérieuse mérite bien qu'on aille au conseil. C'est ici, ou jamais, qu'il iaut une mûre délibération. » 5" Quand la novice avait bien pris son parti, et que sa vocation avait toute la certitude qu'un homme sage peut raisonnablement exiger, il ne manquait pas de la confirmer dans son dessein. Après l'avoir fortifiée par des discours, auxquels l'onction du Saint-Esprit donnait toujours un grand prix, il la recevait à la profession , mais toujours sous ces deux conditions ; l'une que sa dot ne serait point excessive; l'autre, que la maison ne prendrait jamais plus de sujets qu'elle n'en pourrait nourrir.
C° Dans ses visites, sou plus grand soin n'était pas de s'informer jusqu'à la dernière obole de l'état du temporel , mais de. bien examiner si la clôture était exactement gardée; si les parloirs n'étaient point trop fréquentés; si Ton s'approchait dés sacrements
dans l'ordre et selon la règle ; si l'ofiice divin se faisait avec piété; si la règle du silence était fidèlement observée; si l'on ne manquait ni le matin ni le soir à l'oraison mentale; si chaque religieuse faisait tous les ans les exercices spirituels; si par de pernicieux adoucissements on n'altérait point la sainte rigueur des constitutions; si les voeux, et surtout celui de pauvreté, subsistaient dans toute leur vigueur. Car l'esprit de propriété, quelque couleur qu'on pût lui donner, était un monstre à ses yeux : et c'est pour cela qu'il ne souffrait ni pensions hors de la masse commune, ni dépenses superflues, surtout en bâtiments somptueux, ni dettes contractées mal à propos, ni procès entrepris sans une vraie et pressante nécessité.
T A tant de précautions, ce digne supérieur en joignait une autre contre les livres curieux, ou suspects de nouveauté. Il les bannissait tous sans miséricorde. « Que servent à des filles, disait-il, des traités sur la grâce, sur la prédestination et sur semblables matières de la plus haute théologie? Quel fruit retirent-elles de l'étude qu'elles en font, si ce n'est une vaine suffisance, un esprit de révolte, et souvent de très-grandes peines d'esprit; peines dont j'ai vu les funestes effets à la mort de certaines personnes. » — « Non, ajoutait-il, je n'ai jamais compté sur une tille qui fait la savante. Sa vaine curiosité n'est bonne qu'à mettre la division dans un monastère, et à partager les cœurs en partageant les esprits. Sainte Thérèse l'avait bien prévu, elle qui, après avoir reçu une postulante, la renvoya, parce qu'elle la vit attachée à une lecture, qui, quoique très-bonne en soi, était trop élevée pour elle. »
Telles furent les maximes que suivit l'archidiacre dans le gouvernement spirituel de ses filles. La grande idée qu'elles s'étaient faite de lui, les avait portées à le demander pour supérieur ; les progrès qu'elles firent sous sa conduite, leur apprirent qu'elles ne s'étaient point trompées. Heureuses les communautés qui pourraient toujours avoir de guides aussi sûrs : la paix, la grâce, la vérité y régneraient à jamais.
Mais quoique les carmélites aient eu l'avantage d'avoir ce vertueux prêtre pour supérieur, on aurait tort de croire que sa charité se soit bornée à elles seules, Depuis sa disgrâce, dont nous parlerons bientôt, jusqu'à la fin de ses jours, il eut pour règle dans tous les lieux où la Providence le conduisait, d'aller de monastère en monastère, et de communauté en communauté, pour y répandre le feu du divin amour. La plupart des maisons, soit religieuses, soit séculières de Paris, ont eu pendant plusieurs années le bonheur de profiter de ses conseils et de ses discours, ou publics, ou particuliers. Les religieuses de la Visitation et celles de Sainte- Claire de l'étroite observance, les RR. Mères Carmélites, Récollètes, Ursulines et Feuillantines; les filles de la Croix, de la Providence, de l'Union Chrétienne et un grand
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nombre d'autres^ont plus d'une fois en- verses communautés ; à Strasbourg, aux
tendu les paroles de vie, qui sortaient de sa Fiîles de la Visitation. Si dans cette der-
bouche. ni ère ville l'archidiacre éditia beaucoup toute
Ce qu'il faisait dans la capitale par rap- la communauté, que la supérieure, qui
port à ces âmes d'élite, qui, comme le dit était une princesse de la maison de Bade,
saint Cyprien, font la plus noble portion du lui présenta en corps, il en fut à son tour
troupeau de Jésus-Christ, il avait soin de le beaucoup édifié; et dans une lettre qu'il
faire dans les provinces, lorsqu'il en trou- écrivit à ce sujet, il félicite et la mère et
vait l'occasion. C'est ainsi qu'à Metz il fit des les filles du tendre amour qu'elles avaient
conférences spirituelles aux religieuses de pour Jésus-Christ, et du parfait mépris
Saint-Dominique et de Sainte Marie ; à Nan- qu'elles faisaient du monde et de tout ce qui
cy, aux dames du Refuge; à Munich, à di- lui appartient.