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CHAPITRE IV

Dieu qui est partout, demande que Von se souvienne de sa divine présence.

C'est le propre des grandes choses, de celles qui sont extraordinairement belles et rares, d'attirer les yeux et d'occuper l'esprit. Ainsi vous verrez des gens qui y sont attachés avec plaisir, et qui ont de la peine à en retirer leurs yeux. Ah! si cela est, comment ne point avoir d'application à la présence de Dieu, devant qui toutes les beautés les plus charmantes ne sont que des laideurs repoussantes; devant qui tout ce qu'il y a de plus rare parmi les choses créées, soit sur la terre, soit dans le ciel même, ne mérite pas qu'on s'applique un moment à le regarder? Est-il possible que ce Dieu, qui fera toute l'occupation du Paradis, et dont l'occupation en fera la félicité, qui est un bonheur infini, soit ainsi dans 1 oubli en ce monde, et qu'étant partout, on ne le voie nulle part?

Mais, dira-t-on, c'est qu'il est caché à nos yeux corporels. Réponse bien indigne de l'homme, qui n'a pas seulement un corps ayant des yeux, ce qui lui est commun avec lès bêtes; mais une âme spirituelle douée d'intelligence, qui lui fait discerner ce que les sens n'aperçoivent pas. Nous avons dit que plusieurs philosophes, par la seule lumière naturelle, ont connu la présence de la divinité en toutes choses. Réponse intolérable, surtout dans un Chrétien, qui a reçu le don de la foi, cet œil spirituel qui lui découvre certainement la présence de Dieu qui est partout, et avec plus d'assurance que les choses qui sont plus présentes à ses sens. Est-ce donc que ce bel œil, qui est même éclairé par la lumière divine, lui sera inutile, et qu'il n'en fera point d'usage ?

Quoi donc! il sera vrai que nous marcherons dans Dieu; que si nous regardons, nos regards passent au travers de Dieu ; que si nous respirons, c'est en Dieu; que l'être de Dieu est intimement présent à notre être, qu'il le pénètre, qu'il l'anime, qu'il le soutient, qu'il lui donne la vie, l'opération et tout ce qu'il a, et que néanmoins nous ne le regarderons pas seulement, qu'on n'y pensera pas!

Cependant on regarde, on s'applique à tout ce qui tombe sous les sens; en sorte, dit saint Augustin, qu'il semble que l'homme soit devenu tout chair : car il ne pense qu'à ce que ses yeux de chair lui découvrent Etrange et malheureuse corruption! infâme

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

domination de ia partie animale ! Ainsi l'homme dépravé est tout occupé des choses sensibles, qu'il soit seul, ou qu'il si»'t en compagnie. Que l'on fasse réflexion sur l'occupation des hommes, leur pauvre esprit n'est rempli que de créatures, de terre et des choses de la terre, de maisons, de jardins, de bois, de rivières, d'ameublements, de chevaux, d'équipages, d'habits, d'honneurs, de plaisirs et des biens temporels. C'est à quoi ils pensent, c'est ce qu'ils aiment. Voilà le sujet de leurs entretiens, la matière de leurs conversations; et l'on passe, hélas 1 l'on passe sa vie sans s'occuper du Créateur.

Un serviteur de Dieu, et c'est ce que nous avons rapporté autre part dans l'un des ouvrages que la divine Providence nous a fait donner au public, arrivant à Paris, parla voie d'un carrosse public, entendant toutes les personnes de sa compagnie qui s'entretenaient des nouveaux bâtiments que l'on avait faits dans cette grande ville, et qui s'invitaient à les regarder. « Hélas! dit-il, et personne ne pense à dire que Dieu est ici, et personne ne pense à le regarder.» Un autre faisant voyage sur l'eau, dans un bateau plein de monde, comme quelques personnes, ayant remarqué qu'il était tout pensif et qu'il ne disait rien, lui en eurent demandé la cause : « Hélas ! leur répondit-il, c'est que je pensais à l'intime présence de Dieu qui remplit ce bateau, et que personne n'y pense. » Le même, dans plusieurs autres voyages, ne pouvait assez s'étonner que des gens s'occupassent de tout ce qui se présentait à leurs yeux corporels, sans se souvenir de l'immense majesté de Dieu qui remplit toutes choses. Mais ce qui le surprenait le plus, c'était que lorsqu'il leur montrait combien il est juste de s'y appliquer, une si grande vérité ne faisait aucune impression ni sur leur esprit, ni sur leur cœur. Ah ! disait-il en lui-même, il faut que l'esprit et le cœur de l'homme soient dans un épouvantable dérèglement 1 On lui dit : Voilà des bêtes, des maisons, des arbres ; il les regarde, il en parle, il en fait son entretien; on lui dit : Voilà Dieu; et il n'y pense pas, et il n'en parle point! On plaignait la personne dont nous parlons, qui, dans un long voyage, se trouvait seule dans un carrosse public; et elle ne pouvait assez admirer l'aveuglement des gens qui ne considéraient pas qu'elle avait avec elle les trois personnes divines de la suradorable Trinité. Si en passant par quelques lieux, il arrivait que l'on prît quelqu'un dans le carrosse, on lui marquait que ce lui serait une satisfaction d'avoir de la compagnie : O pauvres aveugles, disaitelle en elle-même, j'en ai bien une autre; et bien loin d'avoir du plaisir de celle des créatures, elles me donnent de la peine, car elles ne servent qu'à me détourner de celle du Créateur.

Oh4! qu'une âme qui découvrirait la présence de Dieu, y goûterait de délices, et qu'elle y trouverait de matière pour s'entretenir avec cette suprême majesté! Oh! quelle

différence entre la vie des saints anachorètes, et celle des personnes qui vivent dans le siècle ! Les créatures du monde, à peine peuvent-elles supporter la retraite. 11 leur faut toujours de la compagnie, et des divertissements qui ne sont que bagatelles. Elles passent leur vie à s'entretenir avec d'autres créatures leurs semblables, et une demiheure que dure la célébration du très-saint sacrifice de la messe leur paraît bien longue. On crie, si un prédicateur parle plus d'une heure des plus grandes vérités de la religion. On dit qu'on a de la peine à s'entretenir avec Dieu l'espace d'une demi-heure ou d'une heure. Et cependant où trouvet-on de ces créatures du monde parfaitement contentes, même de celles qui jouissent au suprême degré de ce qu'on y recherche le plus? Leurs jeux, leur bonne chère, leurs récréations, leurs plus belles conversations» leurs plaisirs donnent-ils à leur cœur un repos entier? C'est ce qu'ils ne peuvent faire, parce qu'ils n'ont rien de véritablement solide ; ils ne sont qu'une pure vanité.

Au contraire, les divins solitaires, dans une entière séparation des créatures, sans avoir de conversation avec elles, sans leurs jeux, leurs divertissements, n'ayant dans leurs déserts pour compagnie que Dieu seul, qui était toute leur richesse*, tout leur plaisir, possédaient une tranquillité que le monde ne connaît point. Une paix divine qui surpasse tout sentiment, demeurait dans leur cœur. Us menaient une vie angélique, et ils commençaient à en goûter les joies célestes. Oh ! qui pourrait nous dire ce qui s'est passé dans l'intérieur du divin Paul ermite, qui a vécu plus de quatre-vingts ans dans le désert, sans jamais y avoir vu qui que ce soit, ni parlé à personne; car il y avait plus de quatre-vingts ans qu'il s'y était retiré, lorsqu'il y fut visité par saint Antoine. Certainement sa vie a été une vie du paradis, toujours dans la contemplation de la Divinité.

Malheur à nous qui en sommes si peu occupés ! Malheur à toi, ô monde, dans tes ténèbres, qui, ayant Dieu présent partout, ne le regarde nulle part, et qui t'ennuies sitôt dans le peu de temps que tu y penses, etque l'on te parle de sa suprêtue majesté lOh.l si lu savais quel honneur c'est que. la permission qu'il nous donne de nous entretenir avec sa grandeur infinie, que ne ferais-tu pas pour jouir d'un bien si divin? Une âme éclairée voit bien que s'il fallait souffrir durant toute sa vie pour avoir cette grâce seulement un moment, ce ne serait pas l'acheter trop cher: et voici que nous pouvons, quand il nous plaît, et facilement avec le secours divin, jouir de cet honneur inestimable, et nous le négligeons !

« Oh 1 vraiment, s'écriait la séraphique Thérèse, puisque mon Dieu est partout, je ne le laisserai pas sans avoir l'honneur de l'entFetenir 1 Certainement c'est une indignité impardonnable à une chétive créature de traiter de la sorte son Créateur. Hélas ! voudrait-on en user de cette manière avec une personne

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