LIVRE DEUXIÈME
Sommaire. — M. île Maupas est député à Rome pour la canonisation de saint François de Sales. Ildonne les plus amples pouvoirs à sou archidiacre. — Celte préférence et sa fermeté lui suscitent des ennemis. — Il est informé de leurs. projets. Humbles sentiments qu'il avait de lui-même. — Il écrit à M. de Maupas. Celui-ci l'approuve eu tout. Boudon continue à marcher sur la même ligne. — Dieu lui fait connaître une partie «le ce qu'il aura à souffrir. — 11 est malade à l'extrémité. Il se démet de son archidiaconé. II est guéri par les reliques de saint Gaud. — Le roi le nomme au même bénéfice. Il visite le tombeau de son saint libérateur. — Notice de saint Gaud. Fameuse translation de ses reliques. Boudon va au mont Saint -Michel. — 11 se forme un violent orage contre lui. Quelle en fut l'occasion. — Il est indignement déchiré dans plusieurs libelles scandaleux. On l'insulte à outrance. — Retour de M. de Maupas. 11 trouve son diocèse soulevé contre l'archidiacre. — Eue femme de piété le justifie. — Caractère de la dame de Fourneaux. Excès de son zèle pour le saint prêtre. — Pieuse réponse qu'il lui fit. — Belle lettre qu'écrivit en sa faveur la vénérable mère Mechlilde du Saint-Sacrement. — On impute à Boudon l'impétuosité de sa pénitente. L'évêque d'Evreux lient un grand conseil : la déposition de l'archidiacre y est résolue. — H aime mieux en souffrir l'opprobre, que de la faire de lui-même. — On lui fait signifier sa sentence. Sa tranquillité dans celle occasion. Madame de Fourneaux, malgré les sages avis de l'archidiacre, suit tout son ressentiment. — On le met sur le compte de Boudon. Il est interdit. Il refuse de quitter sa dignité, et on n'ose le pousser sur ce point ; mais on le décrie dans toutes les villes du royaume. Horrible manière dont il est traité à Evreux. II ne peut obtenir une chambre à Kouen que par surprise. Histoire d'une tille qui, pour se soustraire au danger, se travestit en garçon. — Calomnie dont elle est chargée sous le nom de Claude Petit.— Elle vient à Evreux. Son sexe est reconnu après sa mort. Elle ne demeura jamais chez l'archidiacre. Fureur et injustice des calomnies qui, à ce sujet, furent répandues contre Boudon. — Emportement d'un prédicateur contre lui. — Il est abandonné à Paris dans son plus grand besoin. Service que lui rendirent les filles de la Providence. Ses dispositions pendant le cours de ce violent orage. Sa joie dans les humiliations. H se fouille par l'exemple d'un seigneur d'Angleterre, qui a?ait tout perdu pour la loi. Bel éloge qu'il fail de M. de Maupas après sa mort. — Moyens dont Dieu se sert pour ouvrir les yeux à M. de Maupas. Un ecclésiastique d'une vertu reconnue y travaille. Le plus dangereux de ses ennemis y travaille encore plus efficacement après une chute honteuse. — Mouvements opposés que produit dans le cœur du saint prêtre son rétablissement. Fureur impuissante de ses ennemis. Estime que M. de No v ion fait du grand archidiacre. La duchesse de Bavière le prie de passer en Allemagne pour lui donner ses conseils. Il se met en chemin. Estime qu'on lui témoigne à Metz — Les filles de Saint-Dominique lui font voir le chef de saint Henri, son patron. Ce qu'il lit à Nancy à la chapelle de Bon-Secours. Etal île la ville de Strasbourg, qui n'était que depuis peu sous la domination du roi Conversion de plusieurs luthériens. Il arrive à Llm , et il est assez heureux pour y pouvoir célébrer. 11 est reçu par leurs Altesses au palais de Dirkeim. Poitrail du prince Maximilien. Vertus de Fébronie de Bouillon, son épouse. — Leur cour justement appelée la cour sainte. Piété du pays. La duchesse éprouvée par des peines intérieures. Boudon développe son état en présence de son confesseur. Elle est effrayée de l'a pauvreté du grand archidiacre; elle lui offre un carosse, il le refuse constamment. — On Je conduit à Munich. Il n'a de curiosité que pour les choses saintes. H dit la misse dans l'église des Pères Théalins. Sa dévotion pour saini Gaétan. On lui propose le voyage d'Qeting. — Il passe par Augshourg; il y trouve ses ouvrages en allemand. Il entre en Saxe, voil la chambre de Luther. Excès de sa douleur. Description de la chapelle d'Oeling, sa magnificence, ^on culte.— Un comte allemand est frappé de la dévotion du, grand archidiacre. Il lui fait un présent de son goût. Il revient à Munich. Il en part, sans recevoir ni présents, ni argent. 11 arrive en Lorraine plus lard qu'il n'eût fallu. Se rend à Evreux. Compose la Vie de la mère Elisabeth de la Croix. Idée de cet ouvrage. Naissance de Mlle de Raufain. — Qualités du corps, de l'esprit et du cœur de celle jeune personne. Elle devient un modèle de vertu et de pénitence. Dureté avec laquelle on la traite pour la dégoûter de la vie religieuse. On la marie malgré elle. Poitrail horrible de son époux. Elle adoucit peu à peu sa férocité. H devient un modèle de vertu. Un seigneur lui suscite une affaire pour attirer son épouse à la cour. Elle aime mieux tout perdre que d'en courir les risques. — Elle devient veuve : prudence chrétienne avec laquelle elle élève ses enfants. Comment elle veille sur ses domestiques. Son voyage au Saint-Mont. Le médecin Po.roi pour s'en l'aire aimer a recours aux maléfices. Réflexions de l'archidiacre ace sujet." Elal où se trouve Elisabeth en conséquence de celte opération. Nouveaux efforts du médecin! Effrayante situation de la sainte veuve. — Peines dont son àme était déchirée. On la cioil possédée du démon". Réalité des possessions solidement établie par M. Boudon. 11 y en a qui, selon lui, ne sont la punit. on d'aucune faute. Elisabeth est abandonnée, décriée, empoisonnée,' conservée par une espèce de miracle. — Sagesse avec laquelle le sacerdoce el l'empire se conduisirent dans l'examen de cette affaire. Les médecins et les théologiens se déclarent pour la possession. Raisons qui les y engagent. — Précautions que prend le duc de Lorraine avant que de prononcer. Poirot est condamne au feu. Elisabeth doit à la sainte Vierge
me de KornoN. — liv. il.
sa délivrance. Elle établit la communauté du Refuge. Ses trois filles y prennent le voile.— I/anhi diacre sanctilie plusieurs communautés. Il lait une retraite à la Chartreuse du Mont-Dieu. Admirable piété des solitaires qu'il y trouva. Boudon travaille à Cambrai, à Anvers, à Bruxelles, a Namur.'Mais il travaille encore plus en Lorraine. Belles lirons qu'il l'ait aux vierges consacrées à Dieu. — Soin qu'il prend des novices. Avis qu'il donne aux monastères qui sont dans l'indigence. 11 est attaque d'une dangereuse maladie. Les dames du Refuge en prennent soin. — Sa reconnaissance pour ses bienfaitrices. Ses occupations, quoique moins pénibles, n'en sont pas moins continuelles. Ses ennemis le traversent au sujet d'un livre sur le respect dû aux églises. Il empêche qu'on ne retire de Rouen les dames du Refuge. Son zèle pour celles qui étaient établies à Besançon. Grand service qu'il rend à un religieux afflige.— 11 en poursuit nu dont les mœurs étaient corrompues. Ses livres passent les mers. lia dévotion qu'ils inspirent, sauve Québec attaqué par les Anglais. Relation de M. de Laval, qui était évoque de cette ville. Eloge de la princesse de Chimai. Justice qu'elle rend aux filles de Sainte-Geneviève. — Boudon rétablit la dévotion à saint Taurin, premier évêcpie d'Evreux. Il donne un abrégé de sa vie et de ses miracles. Prédiction qu'il fait à un jeune liomme qui était son parent. Usage que celui-ci en lit. Malheureuse lin d'un bienheureux du siècle. — Prodige arrivé à Nancy dans la maison du Refuge. Réponse qu'il fait à une consultation louchant une jeune personne, vérifiée par un événement inattendu. — Sa patience dans les cruelles douleurs dont il lut affligé pendant ses dernières années. Son courage redouble avec ses maux. 11 exhorte à une parfaite soumission les personnes qui craignaient, de le perdre. — Il se démet de son archidiaconé en faveur d'un très-homme de bien. — On lui annonce sa mort prochaine, Ses maux redoublent: il les souffre moins avec patience qu'avec joie. — Ses dernières actions. 11 reçoit le saint Viatique. Sa mort. Concours qui se fart chez lui après son trépas. Il est inhumé dans la cathédrale. Inscription qu'on a mise sur le lieu où est son cœur. — La calomnie ne l'épargne pas après sa mort. Sa mémoire est dédommagée par l'estime que font de lui les plus gens de bien. Ses vertus sont louées et admirées dans toutes les parties du royaume. — Belle lettre qui fut écrite de Marseille à son sujet. Témoignage du vertueux piètre qui reçut ses derniers soupirs. Portrait de M. Boudon, conforme à celui du grand prêtre Onias. Epitaphe placée depuis peu dans la chapelle où il est enterré.
M. de Maupas voyait avec un sensible plaisir les grands biens que son archidiacre faisait dans tout le diocèse d'Evreux, lorsque le clergé de France, qui voulait obtenir la canonisation du bienheureux François de Sales, le députa à Rome avec l'évêque de Soissons pour y travailler. Avant son départ, il crut ne pouvoir rien faire de mieux pour le salut de son troupeau, que de donner à M. Boudon une autorité sans bornes pour le gouverner; et il déclara de la manière la plus authentique, qu'il entendait qu'on eût pour son archidiacre, et pour les ordonnances qu'il iugerait à propos défaire, le môme respect, la même soumission, qu'on aurait pour sa propre personne; « en tout et partout, quelque longue que pût être son absence. »
Une distinction si marquée, et qui peutêtre l'était trop, mit de mauvaise humeur certaines gens, qui croyaient la mériter davantage. Ce fut là un premier grief contre l'archidiacre. Il s'y en joignit bientôt d'autres. Boudon, chez qui l'intérêt de Dieu l'emportait sur tout autre intérêt, frondait avec une liberté apostolique des personnes qui, nées pour édifier, menaient une vie scandaleuse. Gens de ce caractère ne font grâce à personne et ils résolurent de pousser à bout un homme dont la seule vue était une censure de leurs désordres. Enfin sa fermeté à n'accorder des bénéfices qu'à ceux en qui l'on trouvait les qualités nécessaires pour les bien remplir, mit le sceau à ses prétendues iniquités. H en refusa un à un homme qui, comptant sur son nom et sur le crédit de ses amis, n'avait pas douté un moment qu'il ne dût l'obtenir. Il en refusa un autre à un ecclésiastique, qui gâtait de beaux talents par un attachement invincible aux nouvelles opinions, dont nous avons parlé. Il alla plus loin encore; car il le fit chasser de tout le diocèse, où depuis il n'osa jamais rentrer.
A ces nouvelles, le parti déjà trop fort jeta les hauts cris, et les mécontents de toute espèce s'y réunirent. Cent voix crièrent de concert qu'il fallait crucifier ce perturbateur du repos public. Les circonstances paraissaient favorables : l'évêque d'Evreux était en Italie, et il n'est pas difficile de surprendre un prélat qui, ne pouvant savoir que ce qu'on lui écrit, apprend chaque semaine par une nuée de lettres habilement concertées, que, s'il n'a pitié de son diocèse, un brouillon va le mettre tout en feu.
Quelque secret que fût ce manège, Boudon en fut informé. Il apprit en même temps d'une personne de confiance, *rque ses ennemis voulaient le perdre à quelque prix que ce fût; qu'ils ne pensaient à rien moins qu'à l'expulser du diocèse; que dans cette vue ils faisaient faire une exacte perquisition de la manière dont il avait vécu depuis son enfance dans tous les lieux où il avait demeuré.
Comme cette lettre marquait beaucoup d'inquiétude dans celui qui l'avait écrite, Boudon, par sa réponse qui suivit de près, le pria en peu de mots d'être tranquille sur son compte, parce qu'il avait mis sa confiance en Dieu, et qu'après tout les hommes ne sont que les exécuteurs de ses volontés. « Pour ce qui est des recherches que vous me mandez qu'on fait de moi, ajouta-t-il, si vous voulez savoir le fond de ma vie, je vous dirai sans détour qu'elle est plus remplie d'ingratitude que celle des démons; et que ce qui m'appartient avec justice, c'est l'enfer. Je ne sais personne sur la terre qui soit indigne des grâces de Dieu comme je le suis ; au reste il n'y a point de grâce pareille à celle d'être crucifié avec Jésus-Christ. De quelque part que la croix nous arrive, et en quelque manière qu'on la puisse souffrir, on ne peut jamais assez bénir la divine Providence d'une faveur si particulière. Bienheureux celui qui peut, due, qu'il ebl comme la balavurè et l'ordure' du m unie »
tf
Voilà ce que pensait de lui-même ce prétendu ambitieux dont on faisait à son évêque un si terrible portrait. Cependant, comme la charité n'exige pas qu'on sacrifie absolument sa 'éputation à l'imposture , et qu'il est de la sagesse de prévenir le scandale, Boudon ;rut devoir instruire M. de Maupas de l'état des choses. Il le fit avec cet air. de candeur qui sied bien à l'innocence, et avec cet esprit de désintéressement qui ne l'abandonna jamais. Après lui avoir rendu un compte exact de la conduite qu'il avait tenue , et des motifs qui l'y avaient engagé, il le prie de lui donner ses ordres, soit pour continuer à servir son diocèse , soit pour renoncer à son emploi de premier grand vi< aire. Quoiqu'il laisse l'un et l'autre parti au jugement du prélat, il lui fait cependant entrevoir qu'il se forme contre lui un orage, dont il sera tôt ou tard la victime, si la charge lui est continuée.
Cette lettre fit l'effet qu'elle devait naturellement faire sur un esprit judicieux.
M. de Maupas redoubla d'estime pour un homme qui ne cherchait que la gloire de Dieu et le salut de son peuple. Bien loin de lui donner sa démission, il approuva tout qu'il avait fait, et, justement persuadé que son diocèse ne souffrirait point de son absence, tant qu'il serait conduit par un grand vicaire qui joignait la prudence à la fermeté, il lui continua ses pouvoirs, en l'assurant qu'il l'appuierait en toute occasion.
Sur ces nouveaux ordres, le grand archidiacre ne pensa qu'à remplir dignement les fonctions de son ministère. Il suivit sa nremière route , sans jamais s'en écarter d'un pas. Il veilla, comme auparavant, sur les mœurs des ecclésiastiques, et s'il donna de justes louanges à ceux qui en méritaient , il reprit avec une sainte liberté ceux qui déshonoraient la maison de Dieu. Son zèle ne fit qu'aigrir des gens endurcis dans le mal. On dressa de nouvelles batteries contre lui , et l'on fit jouer tant de ressorts , qu'on eut enfin le malheureux plaisir de le voir succomber sous le poids de la calomnie, de le perdre de réputation dans l'esprit d'un des plus vertueux évoques de son temps, de le rendre le scandale «les gens de bien, la fable et l'opprobre des libertins. C'est ce triste et funeste événement, qui n'a presque pas son pareil dans l'histoire <ie l'Eglise, ejue nous allons développer.
Boudon n était occupé que des obligations que son état et son zèle Jui imposaient, lorsqu'au sortir d'une mission, Dieu lui fit voir, à peu près comme à saint Paul, ce qu'il aurait à souffrir pour son nom. Le jour môme de saint Taurin , premier évoque d'Evreux , il aperçut en l'air une croix o'une longueur extraordinaire. Il avoue luimême , dans une lettre écrite à Mme de Bouves, femme d'une éminente vertu, que son cœur en fut effrayé. Cependant il se
(18) Quoique ces sortes de déclaralions ne soient pas sans exemple, il y a des gens de mérite qui ne les approuvent point'; el il me semble qu'il vaul mi?\ix s'en abstenir.
soumit, au moment même , à tout ce que la Providence jugerait à propos d'ordonner.
[1665] Les desseins de cette Providence, desseins toujours justes et quelquefois bien terribles, se manifestèrent peu à peu. L'archidiacre prêchant au Neubourg avec tout le zèle possible, fut saisi au milieu de son discours d'une douleur si violente, qu'il fut sur-le-champ obligé de descendre de chaire. Une femme de condition , et d'une probité reconnue, qui était présente, crut ne devoir rien épargner pour sauver la vie à son père spirituel : elle le fit transporter à son château de Fourneaux, qui n'était pas éloigné, et dont elle portait le nom. On eut de lui tous les soins que la charité et la reconnaissance peuvent inspirer. Mais le mal se déclara si vivement dès le troisième jour, que les médecins jugèrent qu'il n'y avait plus d'espérance, et qu'il fallait sans délai lui donner les derniers sacrements. Cette nouvelle, qui en effraye tant d'autres, n'altéra point sa tranquillité. Il fit une confession générale au vicaire de la paroisse, qui depuis a assure que les choses dont il s'accusa étaient moins des fautes que des vertus , et qu'il ne savait pas trop comment lui pouvoir donner l'absolution (18). Cependant cette confession se fit avec autant de douleur que s'il eût commis les plus grands .crimes. Sur le soir il reçut le saint viatique avec une piété qui édifia toute l'assemblée.
Comme il comptait toucher à sa dernière heure, il résigna fson archidiaconé au plus vertueux ecclésiastique (19) qu'il connût dans le diocèse, afin de ne plus penser qu'à bien mourir.
Si le bruit de sa maladie fit plaisir h ceux qui ne l'aimaient pas , il affligea sensiblement les gens de bien, qui voyaient en lui une des plus belles lumières de^l'Eglise prête à s'éteindre. Messieurs de la cathédrale députèrent quelques-uns de leurs chanoines, pour lui porter la précieuse relique de saint Gaud, un de leurs premiers évêques. L'archidiacre mourant la reçut et l'honora avec un profond respect, et, plein de confiance en son intercession, il fit vœu d'aller à son tombeau dans le diocèse de Coutances, si Dieu lui rendait la santé. Cependant , pour ne se priver d'aucun des secours que l'Eglise accorde aux fidèles dans les derniers moments, il demanda l'extrême-onction. Pour la recevoir avec le plus profond sentiment de p.énitence, il fit étendre de la cendre sur le plancher de son appartement, et pria qu'on le mît dessus.
' Ce fut alors que voulant faire connaître qu'il mourait parfaitement soumis à l'Eglise, il supplia le ministre de ce dernier sacrement de l'interroger sur les principaux mystères de la foi, comme on fait aux enfants, de manière qu'il pût répondre par oui et par non , attendu que son mal le pressait trop pour qu'il lui fût possible d'en dire davantage.
(19) M. du Vaucel. Il était aussi grand vicaire de M. de Maupas. Celle résignation se H' le 8 février 16Ij5.
VIE DE BOUDON. — LIV. il.
Ce dernier acte d'humilité, joint à la confiance que Boudon avait aux mérites de saint (iaud, plut si fort à Dieu, que ce vertueux malade se trouvant h l'instant mémo saisi d'un mouvement extraordinaire de grâce, parla plus d'une heure aux assistants, de la grandeur et de l'importance du salut. Il le fit avec tant de feu, tant d'onction, qu'on avoua unanimement qu'il s'était autant surpassé lui-même dans ce dernier discours , qu'il avait coutume de surpasser les autres dans ses discours ordinaires. Cependant le médecin , qui craignit que ce violent etfort ne lui ôtât le peu de vie qui lui restait , l'ayant prié de cesser, il obéit sans délai. Mais il y avait beaucoup moins à appréhender qu'on ne l'avait cru. Un médecin qui sait des routes inconnues à tous ceux de la terre, s'en était mêlé; et quand celui qui assistait Boudon voulut, par le mouvement de son pouls , juger de sa situation , il fut étrangement surpris de le trouver sans fièvre. Dès lors on le crut hors de danger. Mais sa maladie, et les travaux immenses dont elle était la suite, l'avaient si fort épuisé, qu'on lui ordonna de prendre les eaux. Ainsi il séjourna depuis [kt Purification jusqu'à Pâques dans la maison où on l'avait d'abord transporté.
Comme, après s'être démis de son archidiaconé , il restait sans titre , il pria l'évoque de Laon, dans le diocèse duquel il'était né, de vouloir bien l'en dispenser, et de lui permettre de vivre désormais sans bénéfice, comme un pauvre prêtre qui n'a pour tout revenu que « les soins amoureux de la Providence. » Cet esprit de dénûment édifia si fort le prélat, qu'en accordant cette dispense, il félicita son diocèse d'avoir donné à l'Eglise « un prêtre si plein de mérite, et si détaché des biens de la terre. »
Mais Dieu se contenta de la bonne volonté de son serviteur. La résignation qu'il avait faite de sa dignité se trouva caduque, parce que la régale n'étant pas close à Evreux, il n'appartenait qu'au roi d'en disposer. Un ami de Boudon pria le P. confesseur d'agir auprès de Sa Majesté en faveur d'un homme qui servait si utilement l'Eglise depuis plusieurs années. La chose fut bientôt conclue, et le saint prêtre, qui ne s'attendait à rien moins, fut nommé une seconde fois au grand archidiaconé d'Evreux. Il avait déjà acquitté le vœu qui l'engageait à visiter le tombeau de saint (iaud.
Ce grand évêque, après avoir gouverné , ou plutôt créé en quelque sorte l'Eglise d'Evreux , où la persécution avait presque entièrement éteint la foi, se retira au diocèse de Coutances, dans une atl'reuse solitude sur le bord de la mer. Ce fut là qu'après avoir longtemps édifié saint Pair (20) et les pieux solitaires qui vivaient sous sa conduite, il termina sa course, et fut enterré dans son oratoire.
(20) Si saint Garni est mort à Scilly en 491 , comme le dit M. Roaull dans son Catalogne des évêques d'Evrciix , ou même dans les premières années dis m" siècle, comme lu dit le même ai'.-
Son corps, que Dieu avait comme laissé dans l'oubli, pour le soustraire à la fureur impie des Normands, fut découvert en 1131, sous le pontificat de Richard de Bruere , trente-huitième évêque de Coutances. Les miracles qui s'y firent dans la suite des temps, et surtout vers le milieu du xvne siècle, déterminèrent Eustache Le Clerc de Lesseville à en faire le translation. Il la fit en effet en 166i, suivi des députés de son chapitre, et de ceux du chapitre d'Evreux, de ses archidiacres, des religieux du Monti Saint-Michel, d'un grand nombre d'autres communautés, et de plus de vingt mille personnes de toutes sortes d'états , que la nouveauté de ce grand spectacle avait attirées de tous les lieux circonvoisins. Les ossements du saint pontife se trouvèrent, après plus de douze siècles , aussi vermeils que le seraient ceux d'un corps qu'on viendrait de séparer de ses chairs. Ils exhalaient une odeur si douce, qu'une personne de qualité, mais calviniste, la regarda comme absolument miraculeuse.
Ce fut dans ce respectable sanctuaire que Boudon se transporta pour y rendre grâces à son libérateur. Il y célébra les divins mystères; et quoique pauvre, il résolut de donner, comme il fit ensuite , à la cathédrale d'Evreux, un reliquaire d'argent pour renfermer la précieuse parcelle du corps de son deuxième évêque , qu'elle avait demandée et obtenue dans la dernière translation, et qu'on lui avait appliquée dans le temps qu'il était aux portes de la mort.
Comme l'ermitage de saint Gaud n'est pas éloigné du Mont-Saint-Michel, lieu si célèbre par le concours des pèlerins qui s'y rendent de toutes parts pour honorer ce prince de la milice céleste , Boudon, qui eut toujours un profond respect pour les saints anges, crut devoir visiter un temple qui est dédié au Seigneur , sous l'invocation de ses premiers ministres. Il y fut tout inondé de consolations ; et persuadé par de nouvelles lumières du ciel que l'heure du grand combat s'avançait, il s y disposa avec une parfaite soumission et un courage à toute épreuve.
11 en avait besoin, et peut-être n'a-t-on jamais mieux vu qu'en sa personne ce que peut l'enfer contre un homme de bien qu'il veut perdre, et dont le corps n'est pas, comme celui de Job, laissé à sa disposition.
Le premier nuage vint, comme il arrive assez souvent, du côté dont on l'attendait le moins. Le séjour que l'archidiacre avait fait chez Madame île Fourneaux fut la source innocente du mal. Quelques-unes de ces personnes, à qui le monde ne donne guère le nom de dévotes que pour décrier la vraie dévotion , soit de leur propre mouvement, soit par une impression étrangère, trouvèrent mauvais que le saint prêtre eût absolument donné la préférence à la maison de cette illustre veuve. Bientôt après on ré-
teur, p. 184 de son Al'iégé de la vie des évêques de Coutances ; il ne doit avoir vu que très- peu de temps saint Pair, que cet écrivain lait mourir eu
pandit le bruit, qu'elle se ruinait en dépenses excessives, pour fournir, disait-on, à ce malade imaginaire, à ce dévot apparent, les mets les plus exquis. Insensiblement on «jouta que, dans le cours de cette maladie, il s'était passé bien des choses qui ne pouvaient donner qu'une idée assez équivoque de la pénitente et du directeur. Ces bruits grossirent peu à peu, comme il est d'usage ; et ce que la calomnie même n'avait d'abord débité qu'en tremblant, devint bientôt une vérité incontestable.
Mais ce fut bien pis, quand les partisans de la nouvelle doctrine dont j'ai déjà parlé, se mirent de la partie. II y avait longtemps qu'ils haïssaient l'archidiacre; mais quand ils eurent appris que depuis sa convalescence il avait informé Mi de Maupas des assemblées secrètes qu'ils faisaient dans son diooèse, et reçu de lui des ordres précis de s'y opposer de toutes ses forces , leur haine se changea en fureur , et ils résolurent de le faire chasser du diocèse. Dès lors on ramassa tout ce qui jusqu'alors s'était dit et fait contre lui. On empoisonna de la plus horrible manière ses démarches et sa conduite. On composa contre lui des libelles si diffamatoires, qu'un libertin les eût désavoués, pour peu qu'en perdant l'honneur, il n'eût pas encore perdu tout sentiment d'humanité. A l'exception du larcin, et c'est lui-môme qui le disait deux ans avant sa mort, il n'y eut point de crime dont on ne l'accusât.
Comme malgré ces premières émotions l'archidiacre, qui était naturellement ferme, surtout quand il s'agissait de la gloire de Dieu, marchait toujours sur la même ligne, et continuait à dérouter les ennemis de l'Eglise, ils dressèrent un libelle qui contenait plusieurs chefs d'accusation contre lui, bien résolus de le présenter à M. de Maupas qui, ayant heureusement terminé l'affaire de la canonisation de saint François de Sales (21), était de jour en jour attendu dans son diocèse.
11 y arriva enfin , quoique plus lard qu'il n'avait cru, parce que de longues et importantes affaires l'avaient arrêté à Rome. Sans presque lui donner le temps de respirer, on le mit sur le chapitre de son grand vicaire. Des personnes qui portaient un nom, et qui avaient de l'autorité, lui présentèrent tous les libelles qui s'étaient faits contrelui.il les lut, et enfui aussi frappé que les concitoyens de la chaste Susanne, quand ils la virent accusée d'adultère par deux vieillards à qui l'on ne pouvait rien reprocher. Son chagrin et ses inquiétudes redoublèrent , quand il vit tout le peuple d'Evreux , que tant de mauvaises histoires avaient séduit, entièrement soulevé contre l'archidiacre.
Chaque jour on venait lui en raconter de nouvelles, et on le mettait comme par degrés dans cet état violent, où l'on ne peut
(21) Saint François de Sales fut canonisé le 1!» avril 1C65, selon il Avrigni : la chronologie du non veau bréviaire de Paris dit IGOG; c'est une faute.
absoudre un seul homme, sans en condamner un très-grand nombre d'autres.
Cependant , pour découvrir au juste ce qui s'était passé à l'occasion de la dernière maladie, dont Boudon avait été atteint au Neubourg, le prélat pria Madame Le Fèvre de se rendre chez lui. Elle était sous la conduite de l'archidiacre. La calomnie l'avait respectée, et M. d'Evreux honorait profondément sa vertu. Il lui lut le sanglant libelle qui avait éié fait contre son directeur, et bien persuadé qu'elle ne le justifierait pas aux dépens de sa conscience , il la pria de lui dire la vérité.
Elle protesta d'abord en général que cet injurieux faclum n'était qu'un tissu de calomnies ; puis, reprenant en détail les principaux chefs d'accusation qui y étaient contenus, elle soutint que Boudon n'avait fait chez sa pieuse hôtesse un si long séjour, que parce que les médecins l'avaient exigé ; que, bien loin de la ruiner, il lui avait abondamment payé sa dépense, au moyen d'une restitution de six cents livres , qu'on l'avait obligée de recevoir aux lieu et place de feue Madame sa mère; qu'elle connaissait trop ce grand archidiacre , pour voir sans douleur qu'on soupçonnât la pureté de ses mœurs; qu'elle croyait avoir l'honneur d'être assez connue de celui à qui elle parlait , pour ne lui être pas suspecte de ce côté-là; et que cependant personne n'avait rendu à Boudon plus de services qu'elle, pendant le temps de sa maladie.
Un témoignage si précis et si sûr, à raison du crédit de la personne qui le rendait, fit impression sur l'esprit de M. de Maupas. Il dit plus d'une fois que si son grand vicaire était coupable en quelque chose , c'était d'avoir trop de zèle pour la vérité et pour le maintien de la discipline. Ainsi il était au moins disposé à suspendre son jugement , lorsque la dame de Fourneaux le força d'aller beaucoup plus loin qu'il n'aurait voulu.
Il est sûr que cette dame avait de la piété, qu'elle aimait l'oraison , et que lorsqu'on avait le talent de lui montrer le bien que Dieu attendait d'elle , elle s'y livrait tout entière; mais il est sûr aussi, et c'était moins un vice du cœur, qu'un défaut du tempérament, il est sûr qu'elle était extrêmement sensible ; que le feu de son imagination l'entraînait malgré elle, et que sa tète n'était pas faite de manière à porter ces grands coups qui font plier les épaules les plus vigoureuses.
Ce fut à sa campagne qu'elle apprit l'indigne et cruelle manière dont on traitait son directeur. EUe en fut touchée , et elle dut l'être. Mais quand elle sut que c'était de sa propre maison qu'on datait une partie des crimes de l'archidiacre, elle en fut au désespoir; et faussement persuadée qu'elle n'-avait à faire qu'à un petit nombre ce dé-
M. de Maupas était do retour à Evreux le 14 juillet 1665, comme il parai! par les signatures du sevré.-; la riat. h
ÏU
vot.es jalouses, elle résolut de leur apprendre avec éclat, qu'il fallait y penser à'deux lois, quand on attaquait uue femme de qualité et qui avait toujours vécu avec honneur. Elle se trompait ; et peut-être qu'avec un esprit plus tranquille, elle eût jugé, comme le firent dès le commencement un petit nombre de personnes intelligentes, que la dernière maladie de Boudon et toutes ses circonstances n'étaient qu'un prétexte, sous lequel l'hérésie, secondée du dérèglement, couvrait sa manœuvre.
Quoi qu'il en soit, cette dame commença par se plaindre de Boudon à lui-même : elle lui écrivit qu'on était surpris de le voir souffrir, sans rien dire, de si noires calomnies; que son honneur exigeait qu'il se justifiât, et qu'elle l'en conjurait très-instamment; que le rang qu'il tenait dans l'Eglise ne lui permettait pas de sacrifier sa réputation , et que le bien qu'il avait fait dans Je diocèse ne pouvait subsister, si par son silence il laissait à chacun la liberté de dire et de penser de lui tout ce qu'il jugerait à propos. Mais ce parfait imitateur de Jésus- Christ avait des sentiments bien opposés. Il avait pris son parti, et ce parti était de porter sa croix à l'exemple du Sauveur. Ainsi il se contenta de lui répondre , qu'il fallait qu'elle et lui parussent criminels, tant qu'il plairait à la divine Providence; et que si Jésus-Christ, qui était l'innocence même, avait été si outrageusement traité, il était bien juste que le pécheur ne fût pas ménagé.
Une réponse si sublime était trop forte pour un esprit agité. Bien loin de s'y rendre, la dame de Eourneaux parla avec plus de chaleur que jamais. Elle écrivit à Rouen, à Paris, et dans je ne sais combien d'autres endroits , où elle savait que la calomnie avait pénétré. Rien de plus sage , de plus chrétien, que la réponse que lui fit la mère Meclhilde, dont nous avons déjà parlé. Elle disait en substance, qu'à Ja vérité on ne pouvait « sans étonnement voir la conduite de la Providence sur M. Boudon ; » qu'après tout, Dieu le traitait en favori, puisqu'il lui faisait part du calice dont il a enivré son propre Fils; que ce vertueux prêtre triompherait de tout par sa patience et son silence, et que, s'il était actuellement comme le grain de froment tombé en terre pour y être anéanti, il germerait un jour, et porterait dans l'Eglise des fruits de bénédiction. « Ayez , Madame , poursuivait-elle , ayez celte confiance en la bonté de celui qui prend en main la cause de l'innocent, et qui souffre en la personne de ses élus. Que si son divin esprit vous pousse à faire quelque diligence de votre part, que ce soit avec celte paix et cette douceur qui anime l'esprit des saints, ayant toujours un singulier respect pour la manière dbiit Dieu sanctifie les siens. »
[1G661 Des avis si salutaires, si conformes aux plus belles maximes de l'Evangile, auraient dû faire quelque impression sur celle à qui ils étaient donnés. Mais le zèle com-
mençait à se changer en passion , et la passion n'est pas propre à écouter. Le langage chrétien de son amie parut à la dame de Eourneaux une leçon déplacée. Elle voulait forcer les calomniateurs a faire hommage à la vérité, et tous ses efforts n'aboutirent qu'à servir leur fureur.
Elle fit un grand nombre de mémoires apologétiques pour se venger elle-même et pour venger son directeur, qui lui paraissent trahir ses intérêts. Boudon les lut, ces mémoires, et quelque solides qu'ils fussent, il la pria de les supprimer. Mais cette femme aigrie n'était plus assez forte pour connaître et moins encore pour pratiquer l'obéissance. Elle envoya de tous côtés ses apologies, et y joignit des lettres dont bien des gens furent touchés. En peu de temps, M. de Maupas en reçut une foule de la cour et d'ailleurs, dont il n'avait pas tout à fait lieu d'être content.'
Ce fracas fut h l'ordinaire mis surle compte de M. Boudon, qui néanmoins avaittoutmis en œuvre pour l'empêcher. Dès lors sa cause fut jugée plus mauvaise, et on se crut obligé d'en venir aux dernières extrémités. Cependant, pour ne rien faire qui sentit la précipitation, le prélat assembla comme en synode ce que son diocèse renfermait de meilleur et de plus expérimenté dans l'un et l'autre ordre du clergé. ; Mais il s'y trouva des gens d'autant plus dangereux, qu'ils étaient moins suspects ; et surtout un de ces hommes à face composée, qui ne disent un peu de bien que pour se rendre croyables sur beaucoup de mal, et qu'on regarderait, à entendre leurs soupirs simulés, comme prêts à donner leur sang pour un malheureux qu'ils égorgent. Cet homme grave, souple, insinuant, ami public, ennemi secret, passionné dans le cœur, modéré et presque insensible à l'extérieur , ne pouvait porter qu'un coup sûr à ceux qu'il voulait perdre. Le résultatdejcetteassembléefut d'avertir l'ar: chidiacre qu'il eût à se retirer de lui-même, et à remettre au prélat ses lettres de grand vicaire, et les pouvoirs qu'il avait reçus de lui.
Sa réponse fut courte, et telle qu'on devait l'attendre d'un homme, qui ne connaissait d'autre bonheur que celui d'être cloué à la croix de son maître, et d'y mourir avec lui, s'il en était besoin. Il écrivit en deux mots au prélat, qu'il ne pouvait se rendre à l'avis de son conseil ; qu'en s'y conformant, il ferait une action indigne de l'honneur qu'il s'était toujours fait d'être méprisé et anéanti pour Jésus-Christ, et que sur ce principe évangélique il avait pris le parti des'abandonnersans mesure et sans réserve à tous les desseins de la divine Providence.
En conséquence de cette réponse il fut déposé dans les formes, et la sentence lui en fut signifiée avec tout l'appareil qui pouvait la rendre odieuse. Ce procédé ne l'ébranla point ; c'est trop peu dire : il le combla de joie, et le même jour il la fit éclater devant un ami fidèle, <iuio;a lui rendre visite. Car
dès lors il n'était pas permis de le voir, ni de le plaindre.
[1668] Quelque grand que fût ce premier coup, ce n'en fut point assez pour l'implacable fureur de ses ennemis. Leurdessein était de le suivre de poste en poste, et de le forcer enfin à sortir d'un diocèse où, tout méprisable qu'ils l'avaient rendu, il pouvait toujours leur donner de l'inquiétude. Ils agirentdonc encore auprès du prélat , et ils l'engagèrent h faire signifier à l'archidiacre une défense de confesser la dame de Fourneaux. Boudon qui la connaissait à fond, et qui ne l'avait maintenue clans un état de raison, que par des ménagements intinis, vit tout d'un coup que son espritdéjà troublé par la calomnie ne soutiendrait pas ce nouvel assaut. Cependant, pour obéir aux ordres qu'ilavail reçus, il la pria par lettres d'entrer dans les sentiments du Fils de Dieu anéanti pour son amour, etde ne penser plus ni a présenter des requêtes, ni 5 obtenir des réparations d'honneur. Il lui parla plus ferme dans la suite; et après s'être plaint à elle-même de sesemportenients, il la conjura, au nom delà plus douce et de la plus obéissante des Vierges, de sacrifiera Dieu, et ses peines et tous ses ressentiments.
Ces avis étaient Irop raisonnables pour une femme qui commençait à ne l'être plus beaucoup. Après avoir essayé trois confesseurs qu'elle ne goûta pas, et qu'elle n'était presque plus en état de goûter, elle remua plus que jamais. Son dépit la transporta à la cour. Elle demanda justice au roi, mais en des termes qui annonçaient moins l'excès de sa douleur, que le dérangement de son esprit. Cependant elle disait à haute voix que M. l'archidiacre était son directeur, et que jamais elle n'en aurait d'autre.
Il est vrai que c'eût été un grand bien pour elle. Tant qu'elle avait été sous sa conduite elle avait édifié toute la ville, ou plutôt tout le diocèse d'Evreux. Plus de soixante lettres que Boudon lui avait écrites, et qui nous restent encore, font voir avec quelle sagessece pieux directeur la garantissait de l'illusion, et la formait à la solide piété. Il eût pu encore !a servir parla même voie sans donner d'ombrage; mais quand il vit que rien ne pouvait la fléchir, il fut contraint de l'abandonner.
Ses ennemis ne crurent pas, ou voulurent ne pas croire qu'il l'eût fait. Ce que disait la dame de Fourneaux, que M. Boudon était toujours son directeur, fut pris dans le sens le plus rigoureux. On fit entendre au prélat que, malgré la révocation de ses pouvoirs, 1 archidiacre continuait à la confesser. Aux premières nouvelles d'une révolte si décidée et d'un sacrilège si scandaleux, M. de Maupas ne put se contenir, et sans perdre de temps il ôîa au prétendu coupable le, pou voir de prêcher et de confesser dans son diocèse. Cn traitement si dur, et qui après tout n'était fondé que sur l'expression équivoque d'une femme en colère, ce traitement parut aux ennemis du saint prêtre un ménagement excessif. Ils firent à l'évêque un crime de
ce qu'ils appelaient une douceur pernicieuse ; et de cet air qu'un scélérat prend mieux qu'un homme de bien, ils lui dirent que le sieur Boudon étant perdu de réputation et d'honneur, était désormais inutile et plus qu'inutile à Evreux"; qu'il n'y avait pas d'apparence que les curés ou les peuples souffrissent la visite d'un homme à qui sa mauvaise conduite avait mérité une punition rigoureuse ; que, tant qu'il demeurerait dans le diocèse, sa seule présence y perpétuerait le trouble et lescandale ; que, pour se procurer une bonne fois la paix, il n'y avait plus qu'un pas ià faire : c'était de le destituer de sa dignité, et de le chasser sans miséricorde.
M. de Maupas qui savait que les voies d'éclat ont leurs inconvénients, proposa à l'archidiacre de se démettre de son emploi. -De ce peu d'amis qui iui restaient, plusieurs furent du même avis, persuadés que sans cela il n'y avait pas de paix à espérer pour lui, et qu'il n'était plus en état de faire aucun bien dans le pays. L'esprit de Dieu qui le conduisait, ne lui permit pas de déférer à ce sentiment. « Lacroix, répondit-il, ne nous doit pas faire quitter les lieux où nous la portons. C'est tout le contraire ; s'il y a quelque chose qui nous y doive arrêter, ce sont les souffrances. » Ainsi il refusa de se rendre aux ordres de M. d'Evreux. 11 résolut même de faire ses visites avec plus d'exactitude que jamais , quoiqu'il n'en attendît que de la peine et de la confusion.
Une résolution si ferme étonna un peu les partisans de la nouveauté, que le prélat servait, sans le savoir; mais, outre qu'ils n'étaient pas gens à reculer, ils avaient déjà gagné tant de terrain, qu'ils crurent qu'un nouvel effort les mettrait en possession du reste. Ils se trompèrent pour cette fois. M. de Maupas, après avoir consulté un grand nombre de savants, et ceux surtout qui étaient le plus au fait des matières bénéliciales, vit clairement qu'on le jetait dans un labyrinthe dont il aurait peine à sortir. Ainsi, malgré qu'il en eût, il laissa Boudon en place , bien résolu de le pousser si vivement, qu'il l'obligerait enfin de lâcher le pied de luimême, et à quitter son poste. C'est ce qu'il fit avec tant de chaleur, que ceux qui surprirent sa confiance, mériteront à jamais l'indignation de tous les siècles.
Et d'abord ce prélat, qui, après avoir fait vœu d'obéir à l'archidiacre, semblait, comme on le dit alors , avoir fait vœu de le persécuter, prévint contre lui ceux qui, jusqu'à ce jour, l'avaient le plus parfaitement honoré. Comme il savait qu'il avait à Rouen un grand nombre d'amis respectables, il s'y transporta; et dans une conférence qui dura trois heures, il fit à deux curés de la ville, un portrait si hideux du pauvre Boudon , que ces Messieurs à qui la probité de M. de Maupas était connue, s'engagèrent enfin à refuser l'entrée de leur maison à l'archidiacre d'Evreux; et à l'exception d'une ou de deux personnes , ^Ln'y eut dans cette grande ville qui que ce soit qui ne le ne-
gardât, ou comme un hypocrite avéré, ou comme un homme très-suspect de l'être.
Ce que le prélat avait l'ait à Rouen, il crut le devoir faire à Paris, où son archidiacre avait encore des partisans. Il le fit en effet , et ce fut toujours avec ce feu d'expression que dicte à un homme de bien la douleur d'avoir été dupe d'un imposteur. Il faut avouer en passant que cet imposteur de nouvelle espèce pensait comme les saints, et parlait comme eux. « Notre bon prélat, » écrivait-il dans ce même temps à une femme de qualité, « me décrie de tous côtés dans Paris. Il faut le laisser faire, l'honorer beaucoup , en dire du bien , et demeurer en repos. Notre paix sera solide, si nous la mettons dans la croix. Il est doux d'y vivre, il est encore plus doux d'y mourir, et nous n'avons plus que faire au monde , quand nous cessons de souffrir. » Quel langage ! fut-il jamais celui de l'imposture?
Il restait encore à l'archidiacre une ressource dans les pays éloignés, où sa mâle et nerveuse éloquence, et plus encore la pureté de ses mœurs , l'avaient rendu si célèbre. Mais cet asile lui fut fermé comme les autres. On écrivit aux évoques de ces différentes provinces du même style qui avait si bien réussi à Paris et à Rouen. La grande et juste idée qu'ils avaient de M. de Maupas, les entraîna dans son sentiment. Tous s'engagèrent à interdire au sieur Boudon la chaire, !e confessional , la célébration des saints mystères.
On juge bien que ce qui se faisait ailleurs contre l'archidiacre , se faisait encore plus vivement dans le diocèse d'Evreux. 11 n'était permis à personne, et moins encore aux communautés de filles , de voir le coupable. C'était un séducteur, un homme sans mœurs, sans probité, sans religion , en un mot, un athée : car quelqu'un dans un discours public en vint jusqu'à cette flétrissante dénomination. Il est vrai que dans la suite jil en demanda pardon à l'homme de Dieu; mais les excuses viennent un peu tard quand les impressions sont faites.
Ce fut alors que Boudon se vit dans l'état ©ù son divin Maître se trouva pendant sa passion. Toutes les voies de la douleur s'ouvrirent pour lui ; toutes celles de la consolation lui furent fermées. Trahi par les uns, abandonné par les autres, méprisé de tous, il fut un but que nulle flèche n'épargna ; et il faut remonter jusqu'aux premiers temps, pour y trouver des exemples d'une persécucution aussi générale. 11 ne paraissait dans les rues, que ceint du honteux bandeau de l'ignominie. On le montrait au doigt comme ces hommes de sang que la justice a épargnés. On lui prodiguait les plus sanglantes et souvent les plus folles épithètes, comme
celles de sorcier et de magicien. Un homme qui en public aurait fait dix pas avec lui se serait déshonoré. Un ecclésiastique , à qui il se joignit pour quelque temps dans un pèlerinage de dévotion , en fut si humilié, qui il n'osait lever les yeux. La consolation, dont Dieu récompensa sa charité, quoique forcée, le lit bientôt changer de sentiment. Mais cet exemple fut peut-être unique, et Boudon, à parler en général, ne fut dans ce temps d'orage, qu'un ver de terre, l'opprobre du genre humain , le jouet el la fable d'un peuple qui l'avait tant de fois admiré.
Ce qu'il y eut de plus terrible , el ce qui effraye encore aujourd'hui, c'est que l'humiliation suivait ses pas , de quelque côté qu'il pût les porter. Quand ses affaires l'appelaient à Rouen, où il était aussi connu; qu à Evreux, il fallait, pour obtenir une mauvaise chambre dans une auberge, qu'il y fût incognito. Il n'y avait point de sacristie où on ne lui refusât des ornements; et, afin de lui faire entendre une bonne fois qu'il n'avait rien à espérer de ce côté-là , on osait lui dire en face, qu'un homme comme lui élail indigne d'entrer dans l'Eglise. Pour un confesseur, je ne sais s'il en eût pu trouver dans cette grande ville; ce que je sais, c'est que dans tout Evreux, à peine y avaitil un prêtre qui voulût l'entendre . En un mot, dit un témoin oculaire, on le traitait A Rouen avec moins de pitié, quon neût fait d'une bête jetée sur un fumier.
Il était difficile de le perdre aussi absolument à Paris , où il y a toujours moins de chaleur, plus de lumières, et un bon nombre de personnes qui ne croient ni les grands biens ni les grands maux, qu'après y avoir bien pensé. Cependant il est sûr que sa réputation y souffrit un échec considérable. M. de Maupas lui avait déjà enlevé une partie de ses amis; on tâcha, et on réi^sit à lui enlever presque tout le reste, par la malignité avec, laquelle on commença à répandre alors dans la capitale l'histoire d'une fille, qu'on disait ne s'être travestie en garçon, que pour servir mieux la passion de ce malheureux prêtre. Comme cet événement est curieux, qu'il a mis à de nouvelles épreuves la patience de notre archidiacre , et que je sais, par ma propre expérience, que plasieurs de ceux qui respectent sa mémoire, en sont très-mal informés, je le regarde moins comme un épisode, que comme un point essentiel à l'histoire que j'écris. Du reste, je n'en dirai rien qui ne toit appuyé sur des monuments certains , et j'ai sous les yeux la relation imprimée en fom e de lettre, qui fut dans le temps même adressée à M. de Maupas par Antoine de la Ha e, très-digne curé de Saint-Amand à Rouen (22). Voici en substance ce qu'elle porte.
(22) Celle relation est datée du 17 octobre 1GG5. Elle est loute Urée d'un Mémoire qu'avait donné le confesseur de celle fille. Ce sage directeur, qu'un ami du pays m'a dit avoir élé un R. P. Minime, avait mis a la tête de son écrit ces paroles de saint Paul (II Cor,, 11) : Deus et Pater Domini nostri Jesu
Chrisli, qui est benedictus in sœcula, scil quoi! non mentior. Ce que nous y ajoutons, est peu considérable, et lire en partie" d'une lellre de M. Boscguerard, curé de Saini-N'icolas de Rouen, partie d'autres pièces également certaines.
ICO
Une pauvre fille du diocèse d'Evreux, nommée Marie, eut dès sa jeunesse un goût décidé pour la vertu. Les vies de quelques saints distingués qu'on lui lisait de temps en temps, produisirent en elle un grand désir de marcher sur leurs traces, et surtout d'imiter cette pureté sans tache, dont plusieurs d'entre eux ont mérité d'être martyrs.
Cette fille ayant atteint l'âge où les personnes de son état se mettent en condition, vint à Rouen', et fut reçue à titre de servante dans une des bonnes "maisons de la ville. Elle prit en même temps pour directeur un religieux d'un ordre fort austère , et d'un mérite reconnu.
Elle eut bientôt besoin de ses conseils. Jeune, bien faite, d'une taille avantageuse, d'une modestie qui suppléait à la beauté, son maître la regarda d'un œil coupable et la sollicita au crime. Les premiers refus et les marques d'horreur dont ils avaient été accompagnés, ne l'étonnèrcnt pas : il redoubla ses poursuites. Marie fit alors ce que doit faire en pareil cas une vierge chrétienne ; elle eut recours à son confesseur. Celuici l'obligea de sortir sur-le-champ d'un lieu où elle était dangereuse, et courait ellemême du danger.
Elle changea donc de domicile; mais elle n'évita un écueil, que pour tomber sur un autre: elle eut le malheur de plaire à son nouveau maître, comme elle avait plu au premier, et il mit tout en usage pour la séduire. Touchée et vivement touchée de ne trouver partout que des pièges tendus à son innocence, elle résolut de se jeter en quelque port, atin d'éviter le naufrage. Elle demanda avec instance l'habit de la religion aux filles de Sainte-Claire. Elle mit en mouvement tous ses amis pour l'obtenir. Mais leurs efforts et les siens furent inutiles. Dieu permit qu'elle fût refusée.
Dans sa douleur elle alla trouver une veuve qui était tante de sa maîtresse, et lui conta une partie de ses peines. Cette dame qui avait de la piété, après l'avoir beaucoup consolée, la prit à son service : Marie se crut enfin à L'abri du danger. Elle allait demeurer à la campagne, chez une femme d'une vertu exemplaire, et qui, pour comble de bonheur, ne se faisait servir que par tles personnes de son sexe.
Mais cet état de paix, dont elle était si charmée, ne dura pas. Sa maîtresse avait un fils, qui, après avoir achevé à Paris ses éludes, revint sur la fin de l'année dans la maison maternelle. 11 était dans cet âge où la piété seule peut arrêter les passions, et malheureusement il ne la connaissait pas. Ainsi, après avoir épuisé en pure perte les promesses, les artifices, les menaces pour séduire la colombe, il forma le détestable projet d'obtenir de vive force ce qu'il ne pouvait obtenir autrement. Un jour que sa mère était absente, et que cette fille était seule dans une chambre haute, il y entre comme un furieux, et fond sur sa proie avec la plus noire et la plus insolente brutalité. Malgré les prodigieux efforts que fit la victime pour
briserles liens qui l'environnaient, elle était aux abois, quand le ciel se déclara pour elle. Cette courte prière prononcée à voix haute : 0 sainte Vierge, secourez-moi : ne permettez pas que votre servante soit déshonorée ! cette prière fut un coup de tonnerre pour le scélérat. 11 tremble, il palpite, il tombe par terre sans mouvement et presque sans vie. Notre vertueuse fille, au contraire, sent à l'instant sa faiblesse dissipée, ses forces rétablies, son courage fortifié , prend la fuite, et sort pour toujours d'un lieu qui avait failli être si funeste à son honneur et peut-être à sa vie.
Elle partit par un dégel affreux. Les chemins étaient rompus à faire trembler. Malgré cela, elle fit quatorze lieues à pied, n'ayant d'autre chaussure que celle des plus pauvres paysans. Enfin elle arriva à Rouen dans un état si triste, que son directeur eut de la peine à la reconnaître. Après l'avoir entretenue, dans le confessionnal, de sa dernière aventure : « J'ai résolu, lui tlit-eHe, de cacher mon sexe sous des habits d'homme, puisque j'ai éprouvé le danger de me perdre, en me faisant connaître pour ce que je suis. »
Cette pensée surprit le père, et il la désapprouva absolument. En homme sage, et qui prévoit les suites, il lui représenta les difficultés qui pourraient survenir dans l'exécution de ce dessein; l'impossibilité où elle serait de subsister > et enfin le scandale qui en arriverait infailliblement si elle venait à être reconnue.
Mais elle répondit à son tour qu'elle avait tout prévu; que, pour l'exécution, elle avait dès la veille acheté les habits d'un mendiant; que, prétendant vivre en pauvre dans un village qu'elle connaissait, il en coûterait peu à la Providence pour la faire subsister; que, pour éviter l'oisiveté, elle remplirait un chemin qui était très-mauvais; qu'enfin pour sa nourriture elle se contenterait d'un peu de potage par jour, et qu'elle attendait de la bonté de Dieu, qu'il inspirerait à quelqu'un de lui faire cette charité.
Quant au scanrfale, elle ajouta, qu'elle ne craignait rien de ce côté-là ; qu'elle était assurée de n'être jamais reconnue pendant sa vie ; que Dieu connaissait son cœur et la pureté de ses intentions; que sainte Pélagie en avait fait autant, et qu'elle voulait imiter sa pénitence et sa vie depuis sa conversion.
En parlant ainsi , celte vierge affligée fondait en larmes, et son directeur avoua depuis qu'il en fut extrêmement touché; mais comme il n'osait prendre sur lui un changement si extraordinaire, et qui de lui-même n'est pas dans les règles, il la pria de trouver bon qu'il prît conseil, vu que l'affaire était assez importante pour n'être pas décidée par un seul homme.
Elle y consentit, et en conséquence son directeur consulta le révérend P. Godefroy, homme d'une capacité reconnue, et qui, après avoir fait d'une manière édifiante les fonctions
de grand pénitencier à Loretle, faisait actuellement à Boimi celle de recteur du noviciat desJésuites
Ces deux savants religieux eurent, tête à tête, une longue conférence sur cette matière, qui, grâce à Dieu, n'exerce pas souvent les casuisles. Le recteur, après avoir entendu le principe, les motifs, le progrès et toutes les circonstances de cette affaire, s'écria en pressant la main à celui qui le consultait? « Mon père, voilà une grande âme, il la faut laisser taire : ce dessein est la récompense d'une vertu héroïque; assurément Dieu en veut faire quelque chose de grand. » Cette décision soulagea beaucoup le confesseur, et il résolut de s'y tenir.
Quelques jours après , comme il sortait du confessionnal, il vit entrer dans son Eglise un pauvre garçon tout défiguré, un bâton à la main, des sabots aux pieds, tel que pourrait être un pauvre convalescent qui sortirait de l'hôpital. Ce jeune homme alla saluer le très-saint Sacrement, et y passa un temps considérable. Au sortir de l'Eglise il regarda le père avec un souris qui l'étonna. Il y soupçonna du mystère; et ayant jugé que ce pourrait bien être sa pénitente, il tit courir après. On l'atteignit sur le chemin de Saint-Paul.
Le premier moment ne fut pas gracieux pour elle. Sa précipitation semblait mériter des reproches; elle en essuya d'assez vifs. « Le moins que vous puissiez faire, lui dit le religieux, c'était d'attendre ma réponse, puisque vous saviez que je n'avais été au conseil, que pour vous donner une décision propre à tranquilliser votre conscience. »
Pour adoucir son directeur, elle répondit avec beaucoup d'humilité que son premier dessein avait été de ne rien faire sans avoir reçu ses derniers avis, mais que la crainte de quelque nouvelle insulte, la faisait frémir; que dans sa dernière communion elle s'était sentie si vivement pressée de finir cette affaire, qu'elle en perdait le repos; qu'au reste on ne devait avoir aucune inquiétude à son sujet, puisqu'étant sous la protection de la sainte Vierge, elle était assurée de n'être connue qu'après sa mort.
Le confesseur, qui vit que c'était une chose faite, et qui d'ailleurs, en conséquence de l'entretien qu'il avait eu avec le P. Godefroi, ne pouvait s'y opposer, l'anima au bien et à la persévérance. 11 lui donna une petite méthode de conduite, et lui recommanda surtout l'exercice de l'oraison, et la fréquentation des sacrements. A cette occasion il eut une difficulté; c'était de savoir comment elle se confesserait. Mais elle avait si bien lié toutes les parties de son système, qu'il n'y avait point de difficulté qu'elle ne fut prête à résoudre. Elle répondit que son dessein était de ne se déclarer à personne ; qu'i 1 lui suffisait d'être connue de Dieu ;qu'elle espérait de sa miséricorde de ne commettre aucun péché qui l'obligeât à se découvrir; qu'ainsi elle se confesserait toujours dans le genre masculin : ce fut son terme, dont ce