CHAPITRE IV
les bontés ineffables de la divine Providence envers Chomme.
Si la divine Providence s'étend généralement sur toutes choses, si elle ne dénie jamais son concours et son assistance à aucune créature, quoique même dépourvue de raison, que ne fera-t-elle pas pour l'homme, qu'elle aime mieux lui seul que tout le reste du monde matériel? En vérité la providence de Dieu est si grande sur l'homme, que l'Apôtre, en' la première épître aux Corinthiens , semble dire qu'il ne fait pas grand cas du reste: il veut dire que les soins qu'il en prend, quoique très-grands, ne sont rien
'ADORATION PERPETUELLE DE LA DIVINE PROVIDENCE
comparés à ceux qu'il prend de la créature raisonnable, Et de vrai , l'homme est lui seul un petit monde ; il est l'abrégé de ses merveilles, il est son image vivante; il le destine a un ordre surnaturel, pour le rendre capable par la participation du même bonheur qu'il possède; tout ce qu'il a fait est pour lui, la terre, les cieux; il lui donne son propre palais pour logement, ses anges pour le servir, il lui donne sa mère pour mère, il se fait homme comme lui, et pour l'amour de lui; enfin il se donne à l'homme luimême. Après cela, ne doit-on pas dire , ne doit-on pas demeurer formellement persuadé que les bontés de la divine Providence sont ineffables envers l'homme?
' Mais ne vous imaginez pas que ces bontés de la divine Providence se donnent à de certaines personnes. Elles sont générales envers tous les hommeSj'dont Dieu ne veut qu'aucun périsse, désirant d'une volonté sincère que tous soient sauvés. Ecoutons parlersur ce sujet le grand saint de nos jours, le bienheureux évêque de Genève, au chapitre 7e du ne livre de l'Amour de Dieu. Ilyeutdonc,ditcelhomme admirable, en la Providence éternelle une faveur incomparable pour la Reine des reines, mère de très-belle dilection, et toute trèsuniquement parfaite. Il y en eut aussi de spéciales pour d'autres ; mais après cela , cette souveraine bonté répandit une abondance de grâces et de bénédictions sur toute la race des hommes, et la nature des anges, de laquelle tous ont été arrosés, comme d'une pluie qui tombe sur les bons et sur les mauvais; tous ont été éclairés, comme •''"une lumière qui illumine tout homme venant en ce monde; tous ont reçu leur part, comme d'une semence qui tombe, nonseulement sur la bonne terre, mais parmi les chemins, entre les épines et sur les pierres, afin que tous fussent inexcusables devant; le Rédempteur, s'ils n'emploient cette très-abondante rédemption pour leur salut. Mais donc maintenant , ïhéotime, dit encore ce grand évêque au chapitre 5* du livre ne de F Amour de Dieu : Qui doutera de l'abondance des moyens du salut, *:puisque nous avons un si grand Sauveur, en considération duquel nous avons été faits, et par les mérites duquel nous avons été rachetés? Car il est mort pour nous, parce que tous étaient morts; et sa miséricorde a été plus salutaire pour racheter la race des hommes, que la misère d'Adam n'avait été vénéneuse pour la perdre.
Il n'y a donc point de nation, quelque barbare qu'elle puisse être ; de peuple, quelque sauvage qu'il soit, qui se cache à la grâce de notre divin Sauveur. Les peuples ne sont pas destitués des moyens de salut, et ils en ont de plus grands même que nous ne pensons. Les hommes apostoliques connaissent bien cette vérité, par l'expérience qu'ils en ont dans leurs missions. Mais disons de plus que les voies de la grâce sont quelquefois si secrètes , qu'elles ne nous paraissent presque pas. 0 la hauteur des richesses de la sagesse et de la science de
Dira! s'écrie l'Apôtre. (Rom. xi, 33.) Où est l'homme qui pourra pénét?er toutes les voies que Dieu tient, pour conduire les hommes dans le chemin du salut?
Mais n'est-ce pas une grande injustice de dire ou de penser que Dieu ne fait pas des grâces à de certaines personnes, parce qu'on ne les connaît pas? Faut-il que les conduites de la divine Providence se mesurent par la lumière de nos petits esprits qui sont tout pleins de ténèbres, et par la force de nos raisonnements qui ne sont que faiblesse? Nous voyons des fleuves qui coulent si imperceptiblement dans de certains endroits, que les yeux n'en peuvent discerner le mouvement; faut-il dire que leurs eaux ne coulent pas, parce qu'on ne les voit pas couler? 11 est vrai que les infidèles n'ont pas les moyens prochains du salut qui sont donnés aux Chrétiens; mais s'ils faisaient bon usage des moyens éloignés qui leur sont donnés, ils ne leur seraient pas refusés. Ils connaissent très-bien l'obligation qu'ils ont de garder la loi naturelle; par exemple, qu'il ne faut faire tort à personne. Dieu trèsbon et très-miséricordieux leur accorde ses grâces pour le pouvoir faire. S'ils faisaient un fidèle usage de ses grâces, le Dieu des miséricordes leur manifesterait son Fils et les vérités qu'il a enseignées, soit par des prédicateurs, soit par des anges même, s'il était nécessaire; et c'est une doctrine soutenue par l'Ange de l'école saint Thomas. Celui qui est fidèle en peu de choses sera établi sur les plus grandes, comme nous l'enseigne le saint Evangile. Si un grand seigneur, ayant élevé un de ses valets de chambre à la charge de maître d'hôtel ou d'intendant de sa maison, ou à quelque autre emploi considérable, avait le même dessein sur tous les autres, s'ils le servaient avec autant de fidélité : n'est-il pas vrai que si ces gens, manquant aux devoirs de leur premier état, se rendaient indignes de passer dans un autre plus avantageux, ce serait leur pure faute? Cependant il serait vrai de dire que jamais ce seigneur ne leur a fait l'honneur, ne leur a donné les charges dont il a gratifié ce valet de chambre; et en même temps il serait vrai d'assurer que tous ont pu arriver à cet emploi. De même, il est certain que les infidèles n'ont pas la grâce de la connaissance de Jésus-Christ; je parle de ceux qui n'en ont jamais entendu parler; mais ils ont d'autres grâces comme il a été dit; et, s'ils n'en abusaient pas, la grâce de la connaissance de notre Sauveur ne leur serait pas refusée. Ceux qui ne l'ont donc pas, l'ont pu avoir; et ils doivent en attribuer la privation à leur propre malice.