CHAPITRE Vlh
La Providence de Dieu miraculeuse envers ceux qui y sont abandonnés uniquement.
Il y a des personnes qui non-seulement mettent toute leur confiance en la divine Providence , sans s'appuyer sur les biens que l'on possède , quoique l'on s'en serve dans l'ordre de Dieu, ou qui , dans leur pauvreté, espèrent tous les secours d'une si bonne mère, agissant cependant dans les voies ordinaires , pour recevoir les assistances dont l'on a besoin, quoique le tout se fasse sans empressement et dans une grande paix ; mais qui de plus , par une vocation spéciale , se laissent uniquement à ses soins par un abandon entier, sans se servir des moyens que Dieu prend ordinairement. Dans l'ancienne loi , le peuple d'Israël a été conduit dans le désert par cette voie. Dans la loi nouvelle, les apôtres y ont été appelés ; et de temps en temps, dans la suite des siècles, plusieurs âmes éminentes dans la pratique héroïque des vertus , ont marché dans ces sentiers de pur abandon à la divine Providence : comme nous lisons de saint Nicolas de Myre, de saint Etienne de Grandmont, de saint François d'Assise, de saint Dominique , lors même qu'il était encore archidiacre d'Osne. L'on a vu dans les derniers temps le saint prêtre Avila , homme apostolique , exceller dans cet état , ne possédant rien et ne vivant que d'aumônes, quoiqu'il vécût dans le siècle ; mais il faut l'avouer que l'incomparable saint Gaétan s'y est rendu admirable. De nos jouis, le P. de Condren , qui a laissé une odeur d'une sainteté extraordinaire, s'est dépouillé de tout, ayant vendu jusqu'à ses livres pour en donner le prix aux pauvres, afin de dépendre entièrement de la divine Providence. L'histoire de sa vie nous apprend qu'il entra dans ce dépouillement parfait contre-le sentiment et l'avis de ses amis , mais par un attrait puissant du Saint-Esprit ; ce qu'il avait connu dans la suite des années avec tant de clarté, qu'il ne pouvait douter que ce ne fût un pur effet de la grâce, quoique les hommes en eussent censé autrement.
Or c'est dans ce divin état que l'on reconnaît par expérience la douceur incroyable de la divine Providence. Les secours humains font comme un gros autour de notre cœur, qui , l'empêchant de s'appuyer uniquement sur Dieu seul, le privent des bénédictions extraordinaires d'une conduite si suave. Oh l'heureux et divin état, dans lequel on manque de tout, qui n'est rien, pour posséder plus avantageusement le tout, qui est le souverain bien. Saint François, dans ce dépouillement entier, s'écriait qu'il pouvait bien dire : Notre Père, qui êtes aux cieux. Mais il disait encore, et le répétait cent et cent fois : Mon Dieu m'est toutes choses. Qui pourrait raconter ici les
miracles du Seigneur, et publier toutes ses louanges ?
Les hommes ne comprennent guère les merveilles de sa providence, ni la multitude des miséricordes qu'il fait à ses élus, dont il prend des soins si surprenants pour la gloire de son nom, et pour l'aire connaître sa puissance.
Et de vrai, si sa Providence est si universelle et si infaillible, même envers les créatures destituées de raison , que peut-on penser de celle qu'il exerce à l'égard des personnes qui se laissent uniquement à ses soins par un abandon volontaire et le pur amour de sa conduite? Louez le Seigneur, dit le Psalmiste, chantez ses louanges avec actions de grâces. C'est lui qui donne aux bêtes leur pâture, et aux petits des corbeaux la nourriture quils lui demandent. (Psal. cxlvi, 1, 10.) Le patriarche Job, s'appliquant à la considération de la même Providence envers ces petits animaux, me donne occasion de rapporter ici ce que les naturalistes nous en apprennent. Ils disent donc que les corbeaux, voyant naître leurs petits avec des plumes blanches, comme ils sont fort noirs , ils ont un si grand éloignement de cette couleur, qu'ils les abandonnent jusqu'à ce que leur plumage ait changé; mais comme ce changement ne se fait que sept jours après leur naissance, ces pauvres petits animaux demeurent dans cet intervalle sans aucun secours, criaillant sans cesse, étant particulièrement d'un naturel carnassier.
Or Job demande qui prend soin de ces petits animaux, sinon la seule Providence ; autrement ils mourraient tous. Saint Jean Chrysostome pense qu'elle les nourrit pour lors de petits insectes qu'elle produit dans leurs nids; et Eutymius estime que c'est par le moyen d'une certaine rosée qu'elle leur fait tomber. Mais comment le saint homme Job peut-il dire que ces petits corbeaux crient et invoquent le Seigneur ? Ils le font par leur état, qui est une destitution de tout secours, et c'est ce qui suffit pour obliger sa bonté divine à les assister de tout ce qui leur est nécessaire.
Il ne faut donc pas s'étonner s'il fait même quelquefois des miracles pour des personnes qui, par amour, sont entièrement entre ses mains. Le saint abbé Apollo nourrissait ses moines sans aucune provision, et il trouvait du pain sans en avoir, et en donnait encore à d'autres. Les démons en paraissaient tout étonnés, lui disant qu'il n'était ni Elie, ni prophète, ni apôtre, pour mériter des assistances miraculeuses ; mais le saint abbé leur répondait : « Pensez-vous que Dieu, qui était au temps d'Elie, des prophètes et des apôtres, ne soit [dus avec nous ? est-ce qu'il change ? n'est-il pas aussi bon, aussi miséricordieux? ne fera-t-il pas des miracles en notre temps, si nous avons la même confiance en lui que nos pères ont eue? «Cette vérité qu'enseignait l'homme de Dieu avec une foi si pure, a autant d'ili'ustres témoins qu'il s'est trouvé de personnes qui en ont fait heureusement l'expé-
ŒUVRES COMPI
rience , dont le nombre est si grand dans les actes les plus authentiques des saints , qu'il serait difficile de le dire. Après ces témoignages irréprochables, s'il m'est permis de parler de ce que j'ai vu : je puis assurer avec une grande vérité que j'ai connu des personnes abandonnées aux soins de la divine Providence, qui ont reçu plusieurs fois dans leurs besoins des secours miraculeux d'une si bonne et si puissante Mère.;