CHAPITRE X
L'infidélité de ceux qui ne sont pas les véritables adorateurs de la divine Providence.
Le peu de confiance que l'on a en la divine Providence en marque bien sensiblement le peu de foi ; et le peu de foi, sa grande infidélité. Aht s'écriait autrefois le dévot saint Bernard, l'infidélité se trouve même parmi ceux qui se disent fidèles ; car, dit ce Père, le Dieu qu'ils adorent, de la manière qu'ils en pensent, n'est pas Je véritable Dieu. Nous pouvons appliquer avec bien de la justice la pensée de ce saint au sujet que nous traitons, si nous faisons réflexion qu'avoir agir un grand nombre de personnes, il semble que Dieu n'a point de providence, ou, s'il en a, qu'il se met peu en peine de bien des choses, en sorte qu'il parait, ou bien que l'on ne croit pas de Providence, ou bien qu'on ne la croit qn'en partie. Or, comme Dieu sans providence n est pas le véritable Dieu, le reconnaître en cette manière, c'est se former une idole, une fausse divinité, et, par suite, c'est tomber dans l'in-
fidélité. Aussi le Fils de Dieu, dans l'Evangile, nous enseigne que c'est le propre des païens de s'inquiéter pour les nécessités de •a vie, et il ne faut pas s'en étonner; car comment croiraient-ils aux paroles, aux promesses d'un Dieu, aux soins qu'il prend de ses créatures, puisqu'ils ne croient pas Dieu même? Cependant ces inquiétudes sont trèscommunes parmi les Chrétiens mêmes, qui ne s'appuient ordinairement que sur les moyens humains, sur leur crédit, sur leur esprit , sur leurs amis et sur leur argent. A peine regardent-ils Dieu clans ce qui arrive; ils ne s'attachent qu'aux causes naturelles : il semble, à considérer leur procédé, que Dieu les laisse agir sans beaucoup veiller sur leur conduite.
Considérez, vous qui lisez ceci, mais faites avec de fortes réflexions, quelle est votre foi." Avez-vous bien cru , et la croyez-vous bien, cette grande vérité de la divine Providence qui nous est révélée par la vérité même, dans l'Evangile, en ces paroles : Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes choses vous seront ajoutées. Mais, si vous n'en avez pas une ferme foi, comment vous excuser de l'infidélité? Vous dites que vous croyez les mystères de notre sainte religion, quoiqu'ils soient grandement élevés au-dessus de la raison, ou bien qu'ils soient contraires aux sens, comme le mystère delà très-sainte et suradorable Trinité et le mystère de la divine Eucharistie, parce que Dieu les a révélés ; vous n'y hésitez pas, et vous assurez que vous voudriez mourir pour leur croyance ; mais, si vous veniez à douter de ces mystères, ou à ne plus les croire, n'est-il pas vrai que vous deviendriez infidèle en la foi? Je vous demande ensuite si vous ne tombez pas dans le même péché, lorsque vous doutez ou ne croyez pas aux promesses de sa divine providence?
11 est bien difficile ici de considérer le procédé de grand nombre de personnes, sans répandre beaucoup de larmes. O mon Seigneur et mon Dieu, comment vos créatures vous traitent-elles? Si un homme de probité promet et engage sa parole, pour donner une chose ; si l'on s'inquiète touchant sa promesse, c'est une marque qu'on ne le croit pas homme de parole, ou au moins que l'on en doute. Voilà cependant le traitement que l'on fait à un Dieu. Hélas! disait le saint prêtre Avila que nous pouvons appeler 1 homme de la Providence, l'on entreprend un long voyage, où il faut faire beaucoup de dépenses, et l'on se repose sur une lettre de change, un chétif morceau de papier qui renferme la promesse d'une vile créature; et l'on n'ajoutera pas une ferme croyance aux promesses d'un Dieu, qu'il nous a laissées par écrit dans le saint Evangile, qui sont signées de son sang, et confirmées par tant de~iniracles, et par l'expérience de tant de siècles. Un jour quelques religieux d'un ordre qui avait des biens et des rentes, s'étonnant de l'entier abandon à la Providence, de saint Gaétan, fondateur du saint ordre
DE LA DIVINE PROVIDENCE
des Tbéatins, sans se mettre en peine de l'avenir, lui ayant demandé comment il pouvait nourrir un si grand nombre de religieux qui vivaient dans ses maisons sans avoir aucun revenu, ni faire aucune provision ; et l'homme apostolique les ayant interrogés en même temps, comment ils faisaient subsisterleurs couvents ; eux lui ayant répondu que c'était par leurs rentes, dont ils avaient de bons contrats passés en bonne forme ; ce qui les assurait de leurs biens : Je vous assure, répliqua le saint, que dans notre pauvreté, nous ne laissons pas d'avoir des contrats qui sont encore bien plus assurés que les vôtres, puisqu'ils sont passés par le Fils de Dieu même, dictés par le Saint-Esprit, laissés dans le saint Evangile en ces paroles : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront ajoutées. Souvent plusieurs personnes, et même quelques-unes de celles qui font une profession plus particulière de piété, s'étonnent de la grande confiance que d'autres ont à la divine Providence, se laissant tout à fait à ses soins, et même quelquefois y trouvent à redire ; c'est qu'elles ne connaissent pas encore assez la toutepuissance de Dieu, et ses bontés inénarrables; c'est qu'elles n'ajoutent pas encore assez de fdi à ses divines promesses : mais y a-t-il rien de plus juste, que de donner à Dieu la créance qu'il mérite?
La parole de mon Dieu n'est-elle pas une parole infaillible ? Peut-elle être véritable en decerlaines choses, et trompeuse en d'autres? N'est-elle pas toujours d'une même certitude? La même qui médit que Dieu s'est fait homme, n'est-ce pas la même qui me dit : Cherchez premièrement le règne de Dieu, et tout le reste vous sera donné. Cette dernière vérité n'est-elle pas de foi, aussi bien que la première ? Ne sommesnous pas obligés de nous fier à lui à l'égard de l'une, aussi bien qu'à l'égard de l'autre? N'écoutez pas en ce sujet la nature timide et défiante, les hommes qui demeurent tout plongés en eux-mêmes, qui ne sortent point de leurs petits raisonnements, et de la prudence de la chair ; quand il s'agit de la soumission à un Dieu, il ne faut plus délibérer. Souvenez-vous que la vérité des paroles de Dieu est aussi assurée que la vérité de son être. Nous ne pou vous non plus douter de l'un que de l'autre. Celui qui croit véritablement l'être de Dieu, croit fermement ses promesses.
Saint Jean Chrysostome remarque très-bien [De compunctione cordis) qu'il ne connaît presque personne qui entende bien ces paroles du Fils de Dieu [Matth.vi, 25) : « Ne vous mettez pas en peine de l'avenir.» C'est pourquoi il proteste qu'il n'oserait presque en parler, qu'il rougit, qu'il est honteux quand il pense combien leur pratique est rare. « Ahl n'était-ce pas assez, s'écrie ce Père, que Jésus-Christ nous dît cette vérité, pour nous obligera lui donner notre créance?
Fallait-il qu'il en apportât les raisons, qu'il eu donnât des exemples des oiseaux qui ne
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
sèment point, et des lis qui ne travaillent point? Et cependant après toutes ces choses, les inquiétudes nous rongent.l'esprit, comme si nous étions des infidèles, si nous ne sommes pires que les infidèles. ■» — « Que dirai-je, ajoute encore ce saint, du commandement qui nous est fait, de ne point amasser des trésors en terre? La plupart du monde s'attache si follement à l'argent, qu'il semble que nous ayons reçu un ordre tout contraire. Quand Dieu nous aurait commandé de faire tous nos efforts pour amasser du bien, pourrions-nous en faire la recherche avec plus d'avidité et plus d'empressement? » — « L'homme, dit saint Ambroise, tire son nom du terme latin humo, qui signifie la terre. Or c'est le propre de la terre, continue ce saint docteur, de ne prendre rien à personne, mais de donner tout ce qu'elle a à tous. L'homme donc, selon la signification de son nom même, doit être tout humain, tout bienfaisant, quoique, par uu dérèglement étrange, quand il s'attache aux biens temporels, il devienne ;comme un feu dévorant qui consume tout. » Je ne puis m'empêcher ici de déplorer l'aveuglement de ces gens, dont les grands soins vont à amasser de l'argent, et quelquefoisdans des temps où les pauvres souffrent lafaim etsont accablés de misères, particulièrement quand ce sont des personnes ecclésiastiques. Le saint Evangile, le ,disciple de l'amour, et le Fils bien-aimé de l'admirable Mère de Dieu, déclarent que la charité de Dieu n'est point dans une personne qui a du bien, et qui n'en assiste pas son frère qu'il sait être clans le besoin. Les misères de nos frères qui vivent avec nous, et dans le même pays, ne nous sont que trop connues; nous apprenons tous les jours la pauvreté extrême, et la désolation des autres qui sont dans les provinces; comment, après cela, est-il possible de garder de l'argent, qui souvent, par un juste, mais terrible jugement de Dieu, ne servant de rien à celui qui le possède, passe après sa mort en des mains qui le dissipent bientôt en folles dépenses?