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PRATIQUE PREMIERE

Regarder la divine Providence en toutes choses.

Nous avons dit que le véritable adorateur de la divine Providence la voit en toutes choses; mais nous ajouterons ici, pour en venir à la pratique, que cette vue est bien rare. On ne regarde presque toujours que les causes secondes, dans un proîond oubli de la première. L'on s'arrête presque universellement aux créatures. Il est vrai que Dieu s'en sert; mais comme elles ne peuvent rien dVlles-mèmes, et que c'est lui qui agit par elles, c'est donc Dieu qui agit en toutes cho-

ses ; et que s'il agit en toutes choses, quel étrange aveuglement de ne l'y pas regarder ? Tous les maux sans aucune réserve, à l'exception du péché, viennentde sa divine Providence : car le Saint-Esprit nous enseigne en la divine parole, qu'il n'y a point de mal que le Seigneur ne fasse; à plus forte raison donc il n'y a point de bien que sa divine et libérale main ne donne. Tous ceux qui ont laissé ouvrir leurs yeux à la divine lumière, ont toujours découvert cette grande vérité. Il était très-vrai que le démon, par la permission qu'il en avait reçue de Dieu, avait dépouillé Job de tous ses biens ; mais le saint homme, sans s'arrêter à cet esprit in-

LWDORATION PERPETUELLE DE LA DIVINE PROVIDENCE

fernal, n'envisage que Dieu seul dans la privation de tous ses biens. Le Seigneur, dit-il, me les avait donnés, et le Seigneur me les a étés: t/ue son saint nom soit béni. (Job. i, 21.) David se voyait poursuivi à coups de pierre, d'une manière bien cruelle , et presque insupporlablc à l'homme, par l'un de ses sujets ; il lui était facile de punir de mort sur-le-champ un attentat si criminel contre la majesté royale, par quelqu'un des soldats de sa garde ; mais ce prince les en empêche, leur disant qu'on le laisse faire, que c'estle Seigneur qui le veut. Mais l'adorable Jésus se plaint-il des tourments qu'il endure, à ceux qui les lui causent si inhumainement? Il les appelle un calice, mais un calice que son Père lui a donné. Il ne dit pas que c'est Pilate, que c'est Judas, quelce sont les Juifs qui le lui donnent. Disons donc que c'est Dieu qui envoie tous les maux qui sont communs, les guerres, la désolation des royaumes, des provinces, des villes et des campagnes, les pestes et toutes les maladies, la mort, la famine ; disons que c'est lui qui envoie tous les maux des familles et des particuliers, la ruine de certaines maisons, la perte des biens, des procès, du crédit, de la faveur, de l'estime, de l'amitié des créatures, leurs délaissements, les peines d'esprit, les peines du corps, et enfin tout. Nous avons déjà dit que nous exceptions le péché ; car il ne se peut faire, puisque le péché n'est qu'un défaut, et n'est rien. Cependant il concourt à faction naturelle de celui qui pèche, quoiqu'il ne le fasse pas au défaut de la droiture de l'action qui fait le péché.

Pour entrer donc dans l'exercice de cette première pratique, qui porte à la vue générale de la divine providence en toutes choses, il faut dire que l'âme s'y doit confier sans la moindre réserve. Dans les plus petites, aussi bien que dans les plus grandes ; car nous ne pouvons pas douter qu'une province ne sera pas désolée sans la divine conduite, puisque nous devons croire fermement, qu'une feuille ne tombe pas d'un arbre sans la divine providence de Dieu. Quelle consolation pour une âme de savoir cette vérité, non-seulement par le témoignage des personnes les plus éminentes en doctrine et en piété, mais par celui d'un Dieu même ! Quelle douceur, d'être obligé de croire par vérité de foi, qu'un seul cheveu ne tombe pas de noire tête sans la Providence de Dieu I Cependant y a-t-il quelque chose de moins considérable? Comment uonc ne pas voir la conduite d'un Dieu, et ne s'y pas confier dans les plus petites choses, aussi bien que dans les plus grandes ? Mais voilà le plus déplorable malheur de la plupart des Chrétiens, je vous demande à vous qui lisez ceci, n'en êtes-vous point du nombre? Regardez-vous, ah 1 je vous le demande encore une fois, voyez-vous généralement un Dieu qui agit en toutes choses, vous confiez-vous en ses soins? J'avertirai ici d'un abus qui est très-commun : l'on voit, l'on admire des secours particuliers que la divine bonté donne; comme par

exemple, la nourriture que saint Paul Err mite a reçue d'un corbeau dans son désert durant tant d'années; et l'on ne considère pas la douceur de la divine Providence en celle que nous recevons tous les jours, non pas d'un vil animal, mais de personnes faites à l'image de Dieu, et les plus nobles créatures d'ici-bas. L'on ne considère pas la douceur de la divine Providence, non-seulement dans le nécessaire qu'elle nous prépare, mais dans les plaisirs innocents qu'elle nous donne en tant de manières différentes.

Il faut regarder la divine Providence dans les choses les plus désespérées ; et sachez que l'on n'en est jamais assisté et plus favorablement et plus abondamment , que lorsque l'on pense que tout est perdu; car c'est une grande maxime, qu'il y a plus de Dieu, où il y a moins de la créature ; que le divin secours abonde où tous les moyens humains manquent. Souvent même Dieu prend plaisir pour arriver à une fin, de se servir des moyens qui y sont plus opposés, pour nous apprendre une fois qu'il est le maître absolu de toutes choses. Il s'est servi de la boue pour donner la vue à un aveugle. S'il veut produire cinquante, soixante grains de blé d'un seul qui est semé en terre, il veut que ce grain pourrisse pour lui communiquer une production si admirable. Les frères de Joseph n'oublient rien de tout ce que la politique la plus fine peut faire pour le perdre infailliblement, et c'est ce qui sert à le faire un des premiers hommes de la terre. Sa maîtresse le noircit d'une calomnie infâme , et c'est ce qui contribue à le rendre l'une des plus glorieuses personnes du monde. Les démons et les Juifs conspirent à faire porter les dernières humiliations à notre aimable Sauveur, et c'est ce qui l'élève à la droite du Père éternel, au-dessus de tout ce qu'il y a de plus sublime dans le ciel. Toutes les plus cruelles persécutions des Chrétiens, qui, selon les apparences, tendaient à une destruction totale du christianisme, n'ont servi qu'à rétablir davantage. Lisez toutes les Vies des saints, toutes les histoires des siècles ; vous verrez que la vertu la plus persécutée a été celle qui a été la plus glorieuse, soit durant même la vie présente, soit enfin après une précieuse mort. Combien de fois la foi s'estelle établie plus fortement par les combats qu'elle a soufferts? Quand les saints ont gémi, criant, ce leur semblait qu'ils l'avaient perdue, c'est pour lors qu'elle était plus vive quoiqu'elle fût plus cachée. La pureté la plus sainte souvent s'est conservée et même a reçu des accroissements incroyables, par des tentations cpii lui étaient le plus opposées.

11 faut regarder la divine Providence dans le temporel, aussi bien que dans le spirituel. L'on peut remarquer ici un dérèglement étrange. L'on aura assez de confiance en-Dieu pour des affaires d'une conséquence infinie, pour une éternité ; et on ne l'aura pas pour des choses de peu d'importance et

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qui ne sont que passagères. Vous verrez des personnes , et cela se voit souvent, qui s'embarrasseront pour les moindres affaires temporelles, et qui demeureront dans un grand repos pour la rémission de leurs péchés, dans l'espérance du paradis, de la délivrance de l'enfer, s'appuyant sur les promesses des miséricordes de Dieu. Cependant le même Dieu a engagé sa parole à l'égard des choses temporelles, et d'une manière encore, ce semble, plus expresse, comme nous l'avons fait voir en notre première partie, et à peine peut-on s'y confier. Comme si l'on pouvait douter qu'un bienfaiteur dont l'on espère trente mille livres par sa pure bonté, ne nous donnât pas bien deux ou trois sols dans quelques petits besoins.

M faut regarder la divine Providence en tout temps et en tous lieux. Je dis en tout temps, dans le temps de l'obscurité, aussi bien que dans celui de la lumière; de la privation, comme de la jouissance, de la désolation, comme de la consolation. Prenez garde : celle fidélité est rare. Vous en trouverez assez qui regardent la divine Providence, qui en sont pénétrés, qui la louent et la bénissent quand ils en ont le sentiment; mais dès iors qu'ils l'ont perdu, ils en perdent la vue ou le souvenir. Ce qu'il faut faire pour lors, est de demeurer ferme parla foi, qui est indépendante des sens; nonseulement lorsque l'on est sans sentiment, mais quand on est dans des sentiments contraires, et que l'on est plus tenté de défiance, et qu'il semble que l'on en est entièrement délaissé, ou qu'il n'y en a point. Si cette fidélité doit être pratiquée en toute sorte de temps, elle le doit être encore d'une manière plus constante à l'heure de la mort. Je l'ai dit dans quelques-uns de nos autres livres, la plupart des scrupules et des autres inquiétudes d'esprit et embarras des consciences, viennent de ce que l'on ne voit pas assez la bonté de la divine Providence, ce qui est plus ordinaire aux femmes : mais vous en trouvez qui, s'étant surmontés assez généreusement avec le secours divin durant leur vie, par l'assujettissement de leur propre jugement à la lumière de ceux dont ils doivent recevoir les avis, tombent dans le trouble au temps de la mort, voulant réitérer mal à propos leurs confessions, ou s'embarrassant en d'autres sujets, parce que pour lors ils manquent de fidélité a la vue et à l'abandon amoureux à la divine Providence, qui cependant doit être plus grand que jamais. 11 faut aussi regarder la divine Providence en toute sorte de lieux, dans les villages aussi bien que dans les villes, dans le changement de province; car enfin partout où elle nous conduira; et si dans ces changements vous ne trouvez pas les mêmes secours, ou pour le spirituel, ou pour le temporel, sachez qu'elle saura bien y suppléer par des voies que vous ignorez, si vous êtes fidèles à demeurer dans sa dépendance.

Regardez donc la main de Dieu, non-seulement dans les grandes atl'aircs qui arrivent

en ce monde, mais dans les plus petites. Voyez-y Dieu, comme s'il n'y avait que lui seul. Mais souvenez-vous très-particulièrement de ce dernier avis que j'ai à vous donner, et que vous connaîtrez encore par voire propre expérience être assez rare, quoiqu'il soit très-nécessaire. Tâchez de prime abord en tout ce qui vous arrivera, d'y envisager la conduite de Dieu, et d'avoir aussitôt recours à lui. Presque tout le monde s'arrête premièrement à la créature, à ses propres vues, ses réflexions, ses raisonnements, à méditer les moyens humains dont l'on se peut servir : on ne voit la divine Providence on n'y a recours, qu'après que l'on ne sait plus où aller.

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