PRATIQUE II
Regarder particulièrement la divine Providence dans les afflictions.
Si ce qui est aimable , ce qui est bon, attire les yeux ; si les grâces, les présents, les récompenses se font regarder; si l'on s'applique'facilement à ce qui nous est avantageux, il faut demeurer d'accord que la divine Providence dans les afflictions, doit faire la grande occupation de l'esprit : car elle y paraît d'une manière si suave, elle y parait si douce, si miséricordieuse, si bienfaisante, si libérale, qu'il n'y a point de paroles qui puissent l'expliquer. Je l'avoue, et combien de fois l'ai-je dit dans ce petit traité? Il la faut regarder partout , et partout elle est bienfaisante : mais certainement , c'est dans l'affliction qu'elle répand d'une manière spéciale les grandes richesses de ses plus abolîtes grâces.
0 mon Seigneur et mon Dieu, ouvrez les yeux aux hommes, afin qu'ils connaissent la douceur de vos voies dans ce qui paraît plus terrible 1 Ahl si les hommes le savaient I C'est par ces voies pénibles que Dieu trèsbon et très-miséricordieux, nous unissant à sa douloureuse passion, nous lave et nous purifie dans le bain sacré de son précieux sang, et nous délivre de nos péchés et de leurs taches abominables. Oh ! quelle miséricorde 1 Ah ! qu'ii est doux de souffrir, pour y participer 1 c'est dans ces voies crucifiantes, que Dieu attire les âmes avec plus de suavité et avec plus de force, qu'il communique ses grâces avec plus d'abondance. Ses divines mains dans cet heureux état de croix n'ont que des bénédictions pour ceux qui y cheminent. En vérité , c'est un état regorgeant des plus saintes délices de la grâce, quoiqu'il ne soit plein que d'horreur pour la nature. Oui, le Père des miséricordes, et le Dieu de toute consolation s'en sert pour élever aux premières places du paradis, où dans ces trônes d'une gloire incompréhensible, non-seulement l'on est un |grand roi, mais l'on paraît à la tête d'un nombre indicible de rois, devant lesquels toutes les têtes couronnées, les plus grands monarques de la terre, ne sont pas grand' chose. Se peut-on rien figurer de plus avantageux ? Davantage, cet état crucifiant de la vie présente , délivre ou diminue beaucoup les
L'ADORATION PERPETUELLE W LA DIVINE PROVIDENCE
peines épouvantables du purgatoire, qui retardent un règue si divin. Après cela, peuton avoir des yeux intérieurs, et ne pas les arrêter sur une Providence si douce, quoique très-affligeante aux sens, à la nature, et à la seule raison humaine ?
Mais, me direz-vous, d'où vient que Dieu, qui est la bonté même, se sert de ces voies affligeantes pour communiquer ses biens 5 ses créatures ? Je réponds que la cause en est dans les créatures , et non pas dans le Créateur. Considérez l'homme en sa création, et dans son innocence, il n'y avait rien de plus heureux, et il était exempt de toute sorte de misère, de toute douleur, de maladie et de la mort même. C'est par son péché, et ensuite par sa faute , qu'il s'est attiré tous les maux qui le font présentement soupirer en cette vallée de larmes; et parce que tout le monde pèche , tout le monde souffre.
Mais le péché supposé, qui est une grande et mortelle maladie, vous étonnez-vous si Dieu vous ordonne des peines, qui en sont les remèdes? Serez-vous surpris si un père présente à son enfant malade une médecine, quoiqu'elle soittrès-amère et difficile è prendre, et direz-vous que ce père manque d'amour pour son enfant? De plus , puisque Dieu, comme juste, doit punir le péché, ah 1 n'est-il pas incomparablement plus doux qu'il le punisse par les peines de cette vie , que parcelles de l'autre? Souffrez tant qu'il vous plaira, y a-t-il de la comparaison entre tous les tourments du monde ensemble , et les châtiments effroyables de l'enfer? En vérité, la Providence n'est-elle pas bien douce, de vous épargner de la sorte, en vous donnant lieu, par le bon usage des croix que vous portez, d'éviter les supplices éternels de l'enfer et ceux du purgatoire, ou au moins en diminuant beaucoup de la peine ? Si vous n'étiez pas affligé , c'est ce qui vous devrait rendre inconsolable , puisque ce serait la marque que Dieu se réserverait à vous châtier en l'autre vie.
Mais quelle Providence plus douce , plus utile ou plus glorieuse, que celle que le Père éternel a exercée envers son Fils bien-aimé, sa Mère et ses meilleurs amis ? Avez-vous sujet de vous plaindre d'être traité de Dieu comme son propre Fils, comme la très-sainte Vierge et toutes les personnes qui lui ont été les plus chères? Nous avons dit ces vérités autre part , mais il est bon de les répéter. Voulez-vous qu'il vous traite comme le Grand-Turc, qui est l'un de ses plus grands ennemis , qu'il comble de grandeurs , de richesses et de plaisirs en la vie présente ? Ces hommes , ou ces biens que vous recherchez , seraient peut-être la cause de 'votre condamnation éternelle, s'ils vous étaient accordés. Un ecclésiastique avait grand désir de l'épiscopat, taisait tous ses efforts pour arriver à celle dignité ; là-dessus la mort l'emporte, et paraissant après sa mort, il dit : La très-sainte Trinité m'a révélé, que si j'avais été du nombre des évoques, j'aurais été du nombre
des damnés. Au reste, sachez que la divine Providence, dans les temps où vous êtes jilus affligé, soit pour l'intérieur, soit pour l'extérieur, comme une bonne mère , nonseulement vous tient par la main et vous fait marcher, ce qui arrive dans les chemins faciles; mais dans ces mauvais pas, elle vous porte amoureusement entre ses bras, et vous fait reposer sur son sein. Les saints, pénétrés de ces vues, ayant le don des miracles, guérissant toutes sortes de maladies, ne voulaient pas se délivrer de celles qui les affligeaient : donnant le remède aux maux de quantité de personnes affligées , eux-mêmes se procuraient des croix terribles, où ils mettaient toute leur consolation et toute leur joie. Ne vous imaginez donc pas que ce qui vous afflige, soit à l'esprit , soit au corps , soit au dehors, soit un effet du délaissement ou de la haine de Dieu; puisque, en vérité, c'est un témoignage de ses plus douces miséricordes.
C'est ce que la foi a révélé à tous les saints. Mais disons ici avec l'Apôtre, puisque nous avons le même esprit de la foi, comme l'Ecriture dit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé (Psal. cxv , 1\ II Cor. iv, 13) ; aussi nous croyons, et c'est ce qui nous fait parler. C'est ce qui nous lait donc dire, non pas avec le monde , qui est un infidèle, mais avec Jésus-Christ mon Dieu et la vérité même : Que c'est un bonheur, dans la vie présente , d'être pauvre ; d'y pleurer, c'est-à-dire, d'être dans un état si malheureux, que de soi il soit capable de tirer les larmes; d'y être contredit, d'y souffrir des médisances, et toutes sortes de médisances en quelque manière que ce puisse être, sans aucune réserve, d'y être délaissé, chassé et rebuté. Oui je vous dis , qui que vous soyez , que vous êtes bienheureux dans la perte de votre procès, dans le renversement de votre famille, dans l'affliction domestique que vous portez, soit d'un mari, soit d'un enfant, soit d'un maître, soit des serviteurs; dans le délaissement ou contradiction de vos meilleurs amis, de vos plus proches; dans la privation de ces secours qui vous paraissent si utiles, dans ces tentations qui vous sont incommodes, dans ces peines d'esprit qui vous causent de si grandes angoisses. Mais pourquoi ne le direz-vous pas avec moi ? n'avez-vous pas été baptisé et reçu à la foi? n'êtes-vous pas fidèle, n'êtes-vous pas chrétien, ne devezvous pas croire les vérités de notre sainte religion? Est-il juste, est-il raisonnable, que vous donniez plus de créance à vos sens , à votre lumière purement humaine , aux opinions, aux sentiments du monde, qu'à la parole d'un Dieu? Mais si vous y croyez, pourquoi ne parlez-vous pas selon votre foi? Mais pourquoi la démentez-vous si honteusement par tant d'impatiences, si peu de résignation dans vos peines. Ah! quand serons-nous de véritables Chrétiens?