PRATIQUE III
Adorer la divine Providence en toutes choses, sans examiner curieusement ses conduites. i
Dès lors que je pense aux conduites de la divine Providence, je dois demeurer pleinement persuadé qu'elles sont raisonnables, qu'elles sont justes, qu'elles sont la justice même ; puisqu'il est impossible que cela soit autrement. Si Dieu pouvait être défectueux en sa conduite» il ne serait pas Dieu, et ce serait nier son être que d'avoir ce sentiment. Cette vérité me donne une conviction plus forte des voies de Dieu dans tout ce qui arrive, quoique contraire à ma lumière, que si j'en avais une démonstration très-claire et très-évidente : car, après tout, je puis me tromper dans ce qui me parait de plus clair; mais c'est une vérité infaillible que Dieu l'ait très-raisonnablement tout ce qu'il fait, et qu'il lui est impossible de faire autrement.
Il est vrai que souvent nous n'entendons pas la conduite de la divine Providence ; mais l'Apôtre les appelle inaccessibles, pourquoi voudrons-nous les pénétrer? S'il appelle les richesses de la sagesse et de la science de Dieu un abîme, pourquoi voudrons-nous le sonder? S'il nous enseigne que ses jugements sont incompréhensibles, pourquoi voudrons-nous les comprendre ? N'est-ce pas une folie, que de prétendre à l'impossible? C'est donc agir en insensé, que d'examiner curieusement ce qui surpasse infiniment la portée de nos esprits. Mais parce que c'est une folie malicieuse, qui part d'une volonté déréglée et d'un esprit rebelle, elle est punie souvent d'un aveuglement déplorable, comme celui qui voudrait regarder trop fixement le soleil, lorsqu'il découvre et envoie ses rayons avec plus de force, en deviendrait aveugle.
Dans cet aveuglement déplorable, la créature, ce petit vermisseau de terre, ou pour parler plus proprement, ce chétif néant, ose bien, par une témérité indicible et par un attentat exécrable, examiner les conduites de Dieu: elle ose bien penser que d'autres que celles qu'il tient sur elle lui seraient plus propres ; qu'il vaudrait mieux que les choses, soit à l'égard du public, soit à l'égard de son particulier, allassent autrement. Elle a bien la hardiesse même de produire au dehors ses pensées ; elle va quelquefois jusqu'à s'en plaindre ; et ce qui fait trembler, elle s'emporte jusqu'au murmure, jusqu'au blasphème, trouvant à redire à ce qu'elle ignore, et jugeant des jugements de Dieu; ainsi s'élève, par un orgueil d'enfer, ce méchant monceau de boue, ce peu dépoussière et de cendre, au-dessus même de l'Etre suprême de Dieu.
Mais disons ici avec l'Apôtre : Qui a connu la pensée du Seiyneur, ou qui est entré dans ses conseils? (Rom. xi, 3ï.) Est-ce à nous à lui dire : Je ne suis pas de votre avis. Il vaudrait mieux que cette personne, qui m'était si chère, ne fût pas morte ; il vaudrait mieux que cette perte de biens, de charges et d'hon-
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neur, ne fût pas arrivée dans cette famille; il serait plus à propos que l'on rie fut pas dans une si grande pauvreté, dans un si grand délaissement, un si grand rebut des créatures; d'avoir un corps un peu plus sain, el pas sujet à tant de maladies; de n'avoir pas l'esprit crucifié par tant de peines ; d'être exempt de tant de tentations qui attaquent; de n'être pas privé d'un directeur et d'autres moyens qui semblent si nécessaires pour marcher dans les voies de Dieu; que les misères publiques ne fussent pas si communes et si universelles; que la peste, la guerre ou la famine ne fissent pas tant de ravages, et une désolation si pitoyable.
Mais comme rien n'est casuel, et que les aventures n'ont point de lieu dans le gouvernement de Dieu; que c'est lui qui fait toutes choses, le chaud, le froid; qui fait grêler, qui nous mouille par la pluie, qui donne l'abondance ou la disette ; qui tient les éléments et les astres entre ses mains, pour en faire ce qu'il lui plaira; qui fait le bien et le mal, comme il a été dit plusieurs fois, à l'exception du péché; et que tout ce qu'il fait est infiniment bien fait, pourquoi ne nous pas laisser à sa divine conduite avec amour, avec respect, sans entrer dans la recherche de sa conduite. Sera-t-il dit que les créatures insensibles suivent toujours ses ordres sans y manquer jamais, et qu'il n'y aura que la créature raisonnable qui voudra s'en tirer par l'opposition de ses petites lumières, qui ne sont que pures ténèbres ? V 'Histoire de saint Dominique rapporte que plusieurs de ses religieux moururent de faim. L'Histoire ecclésiastique nous apprend qu'un saint évêque, à l'âge de quatre-vingts ans, en est mort, sans pouvoir trouver un morceau de pain, ni le moindre lieu pour se retirer, étant obligé par suite de finir sa vie au milieu d'une place, comme pourrait faire une bête ; la crainte du roi arien qui le persécutait, étant cause que personne n'osait lui rendre aucune assistance. L'esprit humain demandera ici où est la Providence? Mais je lui demanderai où elle était, quand le Seigneur de toutes choses a été réduit à mourir sur un gibet? Mais je veux que nous ne la comprenions pas'; en est-elle moins adorable?
Vivons donc dans une adoration perpétuelle de toutes ses conduites. Donnons-nous bien de garde de les examiner, surtout dans ces malheureux temps, où il n'y a pas jusqu'aux femmes qui cherchent et examinent tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus sublime dans les matières de la prédestination et de la grâce; qui, ayant le cœur enflé, pour parler avec le Psalmiste, et les yeux élevés, se portent aux choses grandes et illustres qui sont au-dessus d'elles, et décidant de toutes choses, sous prétexte de quelque lecture de l'Ecriture ou des Pères, jugent des jugements de Dieu et de sa divine conduite, s'arrêtant à leur entendement obscurci, qui leur fait juger qu'il n'y a point de Providence ni de grâce où elles n'en aperçoivent point. Ainsi vous les entendrez dire :
I/AUOUATION PERPETUELLE DE LA DIVINE PROVIDENCE
Quelles grâces Dieu fait-il à ces peuples, à ces personnes ? Quels secours reçoivent-ils de la divine Providence pour leur salut ?Il serait bien difficile de dire ici les effets déplorables qui en arrivent, et particulièrement dans les communautés de filles, où l'on permet que l'on s'applique à ces questions élevées, par les livres qui en traitent, et dont on leur soutire la lecture, ou par les entretiens qui se font de ces matières.
« A bas, a bas l'entendement bumain, » s'écrie la séraphique Catherine de Cônes. Que la créature demeure toujours dans son néant en présence de son Créateur. Autrefois un pauvre infidèle, Epictète s'écriait, tout infidèle qu'il était, en parlant de la Providence de Dieu: «Je prendrai votre cause contre tous les hommes.» Disons, tant qu'il nous plaira, que nous ne la comprenons pas; ce qui n'est pas surprenant : car, comment l'infini pourrait-il être compris de ce qui est fini ? Elle ne serait plus ce qu'elle est, si elle était comprise par ce que nous sommes. Mais disons toujours qu'elle mé.rite toutes nos adorations. Il est infiniment juste que nous nous accommodions à ses desseins, et non pas qu'elle s'accommode aux nôtres. Il ne faut pas désirer que les choses se fassent selon nos désirs, mais agréons-les comme elles arrivent. N'est-il pas bien raisonnable d'estimer meilleur ce que Dieu veut, que ce que nous voulons nous-mêmes? Or ce qui nous arrive, est ce que Dieu ordonne. Voulons donc les choses autant qu'elles nous sont accordées. Aimons mieux ce qui se fait, que ce qui ne se fait pas. Or, comme la divine Providence agit sans cesse, et dans tous les moments, c'est ce qui faisait dire à sainte Catherine de Gênes, qu'elle ne pouvait vouloir ce qui lui arrivait dans chaque moment, sans désirer rien autre chose ni du ciel, ni de la terre; ce qui la mettait dansune plénitude d'un repos tout divin. Si nous nous joignons à Dieu, notre paix sera immuable , et l'âme qui, renonçant à sa propre lumière, vivra dans une adoration perpétuelle des ordres de la divine Providence, les aimant et les bénissant, sans en examiner les voies avec curiosité, sera comblée de ses plus saintes bénédictions, et passera sûrement à travers de toutes les difficultés qui lui pourront arriver, soit de la part de.la nature corrompue, soit de la part des hommes ou des démons.