TROISIÈME RÈGLE
Ne s'attacher qu'aux seuls intérêts de Dieu seul.
S'il n'y a que Dieu seu. ae grand, comme nous l'apprenons de l'Ecriture, et comme le chante l'Eglise, il n'y a aussi que ses intérêts divins qui soient considérables. La créature en son origine n'est qu'un néant; lors même qu'elle est, dit saint Augustin, elle n'est pas en pouvoir de subsister d'ellemême. A ces néants elle ajoute un néant criminel, qui est le néant du péché. L'on peut juger ensuite si l'on doit s'occuper des intérêts d'une seule créature, qai ne peuvent être que des intérêts de néant, puisqu'ellemême n'est qu'un pur rien. 11 n'y a que Dieu seul qui est, et en la présence duquel, comme le dit le Prophète (Psal. xxxviii, 6], toutes les créatures ne sont rien ; il n'y a que ses seuls intérêts que nous devions considérer. Tous les intérêts qui ne sont pas rapportés à l'intérêt de Dieu, ne sont que misères indignes de l'attention de l'âme chrétienne; toute la sagesse qui tend à autre chose, n'est qu'une pure folie. L'âme qui voit les choses par la foi, entendra bien cette doctrine. Si ies mondains ne la goûtent pas, il n'en faut pas être surpris; comme ils sont aveugles, ils ne peuvent entendre les choses de Dieu. Je connais un serviteur de Dieu, qui entendant parler d'une affaire où l'intérêt de Dieu avait été négligé, son cœur en fut vivement touché, et commença à soupirer d'une manière pitoyable sur l'aveuglement et sur la dureté de cœur des hommes, et, ce qui est infiniment déplorable, des hommes chrétiens; il ne pouvait comprendre le profond oubli de l'intérêt de Dieu, où sont plongés ceux qui font profession de le servir. O mon Dieu 1 s'écria-t-il ensuite, une seule affaire où vos intérêts sont négligés, est capable d'arrêter un homme pendant toute sa vie dans un désert, pour y pleurer inconsolablement un si funeste désordre.
Et.,de vrai, peu de temps après, ce serviteur de Dieu s'est retiré dans une solitude, avec grand désir de ne plus revoirie monde, qui est dans une négligence si criminelle de l'intérêt de Dieu.
Ces sentiments doivent être communs à toutes les âmes qui ont quelque zèle pour la gloire de notre divin maître; et toutes leurs pensées , aussi bien que tous leurs désirs et tous leurs desseins, ne doivent avoir d'autre but que le seul intérêt de Dieu seul. C'est donc là leur grande affaire, et leur affaire d'importance; c'est ce qu'elles assurent partout être l'unique chose nécciS^irc; c'est l'affaire de
DIEU SEUL. - PAUT. J, IlliCLL?.
toutes les affaires, et la seule et unique affaire en toutes les araires. L'intérêt seul de Dieu seul doit faflM; entrer dans l'état ecclésiastique, dans les bénéfices, dans les charges et dans les dignités du monde, dans l'état du sacré célibat (ô heureux et divin état!), enfin dans celui du mariage. C'est lui qui doit remplir les boutiques d'artisans, les campagnes de laboureurs et de vignerons, les collèges d'écoliers et de maîtres, les chaires de prédicateurs, et les confessionnaux de directeurs. C'est lui qui doit faire passer les mers aux uns, et arrêter les autres en leurs pays. Le seul intérêt de Dieu seul est l'affaire du prélat en son diocèse, de l'abbé en son abbaye, du curé en sa cure, du prince en sa principauté, du gouverneur en son gouvernement, du juge en sa charge, du capitaine en l'armée, des pères et des mères en leurs familles et en la conduite du ménage, du maître et du serviteur; c'est l'âme, c'est l'esprit qui doit animer tous les hommes en toutes leurs pensées, en toutes leurs paroles, en toutes leurs actions, personne ne pouvant douter que le Seigneur ayant créé toutes choses pour sa gloire, elle doit être recherchée en toutes choses.
L'âme donc qui sera fidèle à cette règle, n'aura plus d'autres desseins , plus d'autres vues que le seul intérêt de Dieu seul ; en sorte qu'en tout ce qui se présentera, soit pour le spirituel, soit pour le temporel, aussitôt elle regardera ce que l'on y peut faire pour l'intérêt de Dieu; mais pour les siens, pour les intérêts propres des autres créatures, nous l'avons déjà dit, on ne les doit regarder que comme les horreurs des horreurs. Si elle voit que l'intérêt de Dieu se rencontre dans une chose que Dieu demande d'elle, au même temps elle prendra la résolution de l'exécuter, ce qu'elle fera avec une fidélité inviolable; si l'intérêt de Dieu n'y est pas, elle ne le fera jamais. O âme chrétienne, c'est ici une règle générale que vous devez tenir sans aucune réserve, si vous êtes à Dieu en vérité. O mon Dieu! mon Dieu ! Dieu seul 1 faites que je cesse de vivre et que je cesse d'être ; ou faites que je ne vive et que je ne sois que pour vous seul, pour vos seuls intérêts. Il est certain que lorsque l'âme est touchée du pur amour, c'est-à-dire, de l'amour de Dieu seul, elle choisirait plutôt de souffrir tous les tourments du monde, que de chercher un seul moment autre chose que le seul intérêt de Dieu seul. O moment de pleurs! ô moment malheureux ! si l'intérêt de Dieu n'était pas en toi !
S'il s'agit d'un bénéfice , donnez-le toujours au plus digne ; et je proteste , en la présence de la très-sainte Trinité, mon Dieu, que je ne conçois pas comment on peut agir u'une autre manière? Il me semble qu'à celui qui a un seul degré du pur amour, il n'est pas possible de faire autrement. Je dis encore que le pur amour de la dévotion du seul intérêt de Dieu seul , fait qu'on ne voit ni famille , ni parenté, ni revenus , ni biens, ni réputation, ni amitié, mais seulement Dieu seul partout, et en tout. On ne
voit non plus, ni peines d'esprit, ni peines de corps , ni pertes de biens ou d'estime, ni pauvreté, ni délaissement, ni mépris, mais Dieu seul, c'est-à-dire que l'on ne se soucie que de ses seuls intérêts. Que les amis nous quittent, que nous perdions nos biens, que nous passions pour ridicules, toutes ces choses ne sont rien à l'âme, qui est au pur amour : les plaisirs , les honneurs , les richesses ne la touchent pas davantage. Elle dit donc en toutes sortes d'affaires : Où Dieu tout bon a-t-il ses intérêts? et dès lors qu'elle les voit en une chose , elle la fait : quand ils ne s'y rencontrent pas, elle ne la fait pas , quoi qu'il en arrive, quoi qu'il en coûte, quand elle devrait tout perdre, quand elle devrait tout souffrir, quand elle devrait tout faire; elle ne délibère pas en toutes ces occasions, elle demeure toujours ferme en Dieu seul. En vérité, s'il y allait de l'intérêt de Dieu d'élever quelqu'un aux charges les plus honorables, de lui donner son bien et son cœur, l'homme de Dieu le ferait sans délibérer, quand même ii s'agirait de son plus cruel ennemi , qui aurait tâché de lui ôter la vie et la réputation. Que chacun porte sa dévotion où il voudra ; pour moi, la mienne est- à l'intérêt de mon divin maître; le parti où je m'attache est au seul intérêt de Dieu seul.