QUATRIÈME RÈGLE
Ne se rejouir que de ce qui glorifie Dieu, ne s'affliger que de ce qui déplait à Dieu.
Cette règle est appuyée sur cette grande vérité du christianisme , que tous les Chrétiens ne sont qu'un corps mystique avec Jésus-Christ; ce qui afait dire à saint Augustin que l'esprit de Jésus-Christ est plus l'âme de notre âme , que notre âme ne l'est de notre corps. Cet homme divin , le grand Apôtre, le savait bien, lorsqu'il disait qu'il ne vivait pas, mais que Jésus-Christ vivait en lui; aussi est-il vrai que la vie du Chrétien est une continuation de la vie de l'adorable Jésus. Disons donc que ce très-bon Sauveur est !a vie de nos vies, l'esprit de nos esprits, qui ne doivent être animés que de sa vertu vivifiante, qui ne doivent agir que par ses mouvements. Si cela est, comme nous n'en pouvons douter, il ne faut plus parler que de renoncement à tous les plaisirs ûes sens, que de mort à toute la vie d'Adam, que d'anéantissement à tout ce qui ne glorifie pas Dieu. « O ma chère fille , disait le saint évêque de Genève à Madame de Chantai, de très-glorieuse et très-sainte mémoire, il ne faut vivre que de la mort. » 11 voulait dire , cet homme incomparable , ce grand saint de nos jours, que comme nous ne devons vivre que de la vie divine, il faut mourir sans réserve à toute autre attache qu'à celle de Dieu seul. Ensuite il ne faut plus prendre de part volontairement à toutes les choses du monde, mais uniquement aux affaires de Dieu seul. J'ai quelquefois pensé, en la vue de cette vérité, combien Ja plupart des Chrétiens dégénèrent honteusement du glorieux état où il sont-appelés. Je eousi-
dérais la manière dont on agit, les paroles qui se disent, les desseins que l'on prend, les actions que l'on fait; et je voyais qu'à bien prendre ces choses, elles sont purement naturelles et souvent même criminelles. Ce qui me faisait dire que si nous n'y prenions garde, nous n'étions Chrétiens que de nom, et que dans la vérité nous menions une vie <le païens , ce qui me faisait grandement trembler, puique le paradis, puisque le Dieu du paradis ne se donne pas au mensonge, mais à la vérité.
Les saints Pères ont bien remarqué ce pitoyable désordre, lorsqu'ils ont appelé les Chrétiens des païens masqués, des sépulcres blanchis. Cette vérité e?>t toute sensible ; car si les Chrétiens n'ont point d'autre vie en qualité de Chrétiens que la vie de Jésus, ils doivent avoir des pensées toutes divines, des paroles et des actions toutes saintes, et cela est si vrai, et saint Paul nous en marque tellement la nécessité, qu'il n'en exclut pas les actions les plus viles , comme celle de boire et de manger; il veut qu'elles soient toutes faites pour la gloire de Dieu. N'est-ce pas ce que saint Pierre nous déclare fortement, lorsqu'il nous dit que si quelqu'un parle , il ne doit avoir d'autre oiscours que de Dieu? Or, tout ceci est fondé sur cette vérité, que dans la vie chrétienne nous n'avons point d"autre esprit qui nous anime que l'esprit de Jésus-Christ. C'est donc une chose nécessaire , que nous ne devons nous réjouir que de ce qui lui donne la joie, nous ne devons nous affliger que de ce qui lui déplaît. Vous êtes des morts, s'écrie l'homme apostolique (Col. n, 3); il veut dire des morts au monde. Or, les morts, dit saint Chrysostome , ne se réjouissent et ne s'affligent point de ce qu'on leur fait. Mettez auprès d'un corps mort toutes les couronnes des rois, toutes les beautés de la terre, il n'en est pas ému; jetez-le dans la boue, dites-lui des injures, mettez-le en pièces, faites-le dévorer par les bêtes, il n'en est pas touché ; la raison est qu'il est mort, et c'est le propre des morts d'être insensibles atout. 0 Dieu! âme chrétienne, que cette comparaison est belle et puissante pour nous faire concevoir l'état où nous devons être à l'égard de tout ce qui se passe au monde 1 Je vous laisse à en faire l'application , vous qui lisez ces pages; mais faites-la sérieusement, et à genoux au pied d'un crucifix, après une bonne confession. Souffrez seulement que je vous dise ce mot : les Chrétiens sont des morts au monde.
C'est une vérité que le Saint-Esprit nous apprend, elle ne peut donc pas être contestée. Je vous demande: Etes- vous Chrétien? Si vous l'êtes, vous êtes mort au siècle; si vous êtes mort, vous devez vous y comporter à la manière des morts. Le faites-vous? je vous le demande : et vous , souvenezvous que le grand Dieu des éternités , qui -ait bien ce que vous êtes, vous le demandera au moment de votre mort, qui sera peut-être bien plus lot que vous ne pensez?
Voyez ce que vous lui pouvez dire, et fai-
tes-en l'examen sur toutes les tristesse*, et sur toutes les joies que vous avez. Hélas 1 peut-être vos joies ne viennent que, des Liens, des honneurs , des amitiés, du bon succès des affaires ; comme vos tristesses, des pertes, des maladies, des mépris, des privations des choses créées. Ce n'est pas là être mort, mais vivant de la vie corrompue. Vivons une bonne fois de la vie du Chrétien, qui supposant une mort parfaite à toules les choses de la terre, ne s'en réjouit ni ne s'en afflige point. Le dévot saint Bernard était bien dans cet état , lorsqu'en parlant de ce qui se passait dans la vie ancienne d'Adam, il disait : Cela ne me regarde pas , ce n'est pas mon affaire, je n'ai aucune part en ces choses. Ce qui doit donc faire tout le sujet de nos joies , c'est Dieu seul ; tout le sujet de nos douleurs, le péché seul. La terre ne mérite pas qu'on y pense. L'âme qui a le pur amour aimerait mieux mourir de mille morts, que de mettre sa joie pour un seul moment dans aucun bien naturel; Dieu seul est toute sa joie. Si elle voit, si elle apprend que Dieu soit glorifié en quelque chose, elle s'en réjouit , quand tout en devrait être perdu, quand il en arriverait une désolation universelle, car elle est insensible atout, non pas en sa partie inférieure, que Dieu laisse quelquefois dans des sentiments bien vifs à l'égard de ce qui se passe sur la terre, mais dans le fond de son âme : elle ne prend part aux nouvelles du monde qu'en ce qui regarde l'intérêt de Dieu seul ; sa joie est de le voir établir , son affliction d'apprendre qu'on pense à toute autre chose. Si vous lui demandez comment cela se fait, elle vous répondra qu'elle n'est plus du monde, mais tout à Jésus-Christ. Si vous frappez , ou plutôt si vous voyez frapper quelqu'un , vous n'en sentez pas le coup, parce que vous n'êtes pas lui; mais si l'on vous frappe , vous le ressentez vivement. Il en est de même, si l'esprit de Jésus vous anime, vous serez touché de tout ce qui le touche; et si vous êtes mort au monde, le monde ne vous touchera plus. Ces vérités méritent bien que vous y pensiez à loisir , et sérieusement.