CINQUIÈME RÈGLE
Ne rechercher jamais sa satisfaction en aucune chose.
C'est un témoignage de la Majesté qu'on doit révérer, dit saint Zenon , de ne connaître Dieu que comme Dieu , et ne désirer de lui rien davantage (c'est-à-dire, comme l'explique un grand religieux du Carmel , ni goûts, ni intérêts, ni douceurs , ni saveurs quoique spirituels), de ne s'affectionner et ne s'appuyer aux visions , aux révélations , ni aux moyens particuliers , qu'en reconnaissant Dieu et sa très-sincère pureté, et avant en délices la nuit de son témoignage obscurément révélé, en vivant de la foi , et servant Dieu seul dans la pure foi. Les spirituels, qui cherchent encore quelque satisfaction, vivent toujours propriétaires d'euxmêmes, et infectent les [dus saintes choses
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DIEU SEUL. — PART. I, REGLES
qu ils pratiquent, du venin de l'amour-propre. On les voit, ou inconstants dans leurs exercices, ou inquiets; car comme souvent ils n'y trouvent pas leurs goûts ( Dieu tout bon p"ar son amoureuse providence les sevrant du lait des petits , pour leur donner du pain des forts et les nourrir d'une viande plus solide), ils quittent là leurs pratiques, ou, s'ils les continuent, c'est avec mille inquiétudes ; jamais ils ne sont contents ; ils ont toujours un je ne sais quoi qu'ils désirent, et qu'ils n'ont pas, mettant la dévotion où elle n'est pas, et dans ce qui est sensible. De là viennent tant de plaintes de quantité de dévotes qui sont toujours embarrassées en leurs dévotions, et qui quelquefois embarrassent leurs directeurs, à qui elles font perdre beaucoup de temps par un entretien inutile de leurs peines , usant de mille redites en parlant de leur intérieur , et souvent par un mouvement de nature caché , et non pas par une conduite de l'esprit de Dieu. Comme Dieu seul doit être le tout des associés, il doit être leur unique plaisir. Toute leur satisfaction, s'ils cherchent véritablement le seul intérêt de Dieu seul, est de ne chercher jamais aucune satisfaction, mais bien le seul bon plaisir divin en toutes choses. Ce n'est pas que quelquefois leurs sens ne trouvent du plaisir, soit en la nourriture que l'on prend, soit dans les conversations, dans les promenades et les récréations ; et il est même quelquefois nécessaire que cela soit, puisque Dieu tout bon l'a ainsi ordonné ; ce serait une illusion de ne pas vouloir prendre les récréations qui sont nécessaires, soit au corps, soit à l'esprit : le diable en a trompé plusieurs par cette voie, les rendant inhabiles aux choses que la Providence demandait d'eux.; mais l'intérêt de Dieu seul demande que si l'on trouve du plaisir, on ne s'arrête pas et on ne s'attache pas au plaisir ; que ce ne soit pas ce plaisir qui fasse agir, mais le seul plaisir de Dieu seul. On mange donc pour le seul plaisir de Dieu seul ; on dort, on se récrée , on visite les pauvres, on fait l'oraison , on fréquente les sacrements par ce seul et unique motif. Le puramour ne peut souffrir que Dieu seul, et il est vrai que si d'un côté on présentait un grand feu pour y être brûlé , et d'autre part une action à faire pour son seul plaisir, comme, par exemple, de regarder un tableau ou une fleur dans un jardin, oh 1 sans doute l'âme qui a le. pur amour choisirait plutôt d'être brûlée, que de faire cette action purement naturelle.
Jamais donc pendant toute sa vie et dans tous les moments de sa vie, elle ne veut, avec vue et avec délibération, aucun propre plaisir; mais elle dit avec le Prophète : 0 Seigneur !"je garderai ma force pour vous, tout mon être, toutes les opérations de mes puissances, et tout l'usage de mes sens. Elle garde toute sa force pour Dieu, ce qu'elle dit sans réserve; il n'y a donc rien pour la créature, on ne garde rien pour elle, tout «st donné à Dieu seul. C'est ce qui la rend constante et pai5ible, et l'on j eut dire d'une
telle âme que le Seigneur a fait couler un fleuve de paix en son cœur : paix de tous côtés, assure sainte Catherine de Gênes, paix jusque dans la moelle de ses os; en sorte, dit cette incomparable amante du Fils de Dieu, qu'on n'en pourrait tirer autre chose que paix. On marche avec générosité, avec fermeté, avec constance dans les voies de Dieu les plus pénibles; car si l'on n'y trouve pas son plaisir, aussi n'est-ce pas le plaisir que l'on y cherche. Toutes les peines intérieures ne font jamais quitter ni l'oraison, ni les sacrements; car si c'est pour Dieu que l'on agit, Dieu est toujours le même, Dieu demeure toujours; il mérite toujours d'être servi, d'être adoré et d'être aimé. On possède^en tout temps une tranquillité profonde, au moins dans le fond de l'âme , car tout le plaisir est de n'avoir pas de plaisir , la grande satisfaction est de n'en trouver point : on se repose dans les inquiétudes qui s'élèvent malgré nous; on se réjouit d'être triste, on se résigne dans les irrésignations des sens intérieurs et extérieurs ; Jes ténèbres servent de lumières, les sécheresses de consolations. On met son goût dans les dégoûts, la liberté dans la captivité, la jouissance dans les privations , ses connaissances dans l'obscurité : on se trouve en se perdant, et dans le rien on a le tout. La joie est inséparable du pur amour, qui est toujours parfaitement content , qui est toujours égal : content dans l'oraison qui se passe dans les obscurités fâcheuses, en des distractions importunes, mais non pas volontaires, en des sécheresses pénibles; content et fidèle dans la pratique de tous les exercices spirituels, quoiqu'il ne sente que des répugnances pour les faire , et de grands dégoûts. Il est ravi de se voir crucifié et dans l'intérieur, et dans l'extérieur, et en lui, et en ce qui le touche, sans savoir si ce qu'il fait est agréable à son bien-aimé ou non : il n'en veut pas avoir plus de connaissance que ce qu'il en a. Il parle peu de ses peines, et encore à des personnes bien expérimentées dans les voies de la croix; et lorsqu'il en parle, il ne cherche pas d'en être soulagé, mais d'y voir Dieu seul glorifié. 11 ne se plaint jamais de n'avoir pas de consolation ni du ciel, ni de la terre ; car nous avons dit qu'il n'en cherche jamais en aucune chose : si Dieu lui en donne , il les reçoit avec humilité , mais sans s'arrêter qu'au Dieu de toute vérité.