SIXIÈME RÈGLE
Cheminer dans les voies du pur amour avec
joie, avec actions de grâces , avec étonne-
ment.
Les voies du pur amour sont des voies de pertes et de privations, de délaissements intérieurs et extérieurs, d'abandonnements , de pauvreté, de maladies, de mépris, de rebuts ; ce sont des voies de mort et d'anéantissement. Les voies du pur amour sont des voies de renoncement à tout amour qui n'est pas net, et qui n'est pas simple.
Les voies du pur amour conduisent à Dieu
tu
seul et éloignent de toutes les créatures ; c'est' pourquoi ces privations sont nécessaires et elles ne s'établissent que par les croix et l'es peines. Si Dieu tout bon ne mettait du tiel aux choses de ce monde , on ne s'en déprendrait jamais, puisqu'on a encore tant de peines à s'en détacher, quoique le monde ne soit rempli que d'amertume. « Hélas ! que ferait-on, dit le grand saint Augustin, s'il n'avait que des douceurs? «C'est une providence admirable du Dieu de toute bonté , de nous envoyer des croix en cette vie, et il est assuré qu'il en fait toujours bonne part à ceux qu'il aime. Les saints tremblaient se voyant dans l'honneur ou dans les plaisirs, et' leurs cœurs n'étaient jamais satisfaits que des peines et des souffrances. Ce n'est pas que les croix soient aimables en elles-mêmes, mais elles le sont dans leur fin. Oh 1 qu'il est doux d'être privé des créatures, de leur estime et de leur amitié , pour posséder un Dieu , et l'estime et l'amour d'un Dieu! Celte vérité sert de fondement à cette règle, et nous apprend que dans les voies du pur amour , qui sont les voies de la croix, non-seulement nous devons aller et marcher avec patience , avec résignation, souffrant paisiblement et avec douceur; mais de plus, que nous devons y courir avec joie, avec actions de grâces, avec étonnement.
11 faut marcher dans les voies du pur amour avec joie, puisque ce sont les voies les plus utiles et les plus glorieuses à Dieu. Il ne faut qu'être Chrétien pour connaître cette vérité ; le saint Evangile nous déclarant, en tant d'endroits, que la béatitude de la vie présente se trouve dans les souffrances : or, si les croix nous rendent bienheureux, dira-t-on qu'il les faut porter seulement en patience? En vérité, c'est ce qui choque le sens commun, supposé la foi, car le bonheur ne doit-il pas être le digne sujet de nos joies ? N'est-ce pas la doctrine qui nous est donnée par le Saint-Esprit en VEpitre de saint Jacques, en ces belles et divines paroles : Mes frères, estimez que ce vous est un sujet de toutes sortes de joies, desouffrir en plusieurs manières, (i, 2.)
11 v a plus : ce n'est pas assez de se réjouir dans les croix, mais il faut en bénir Dieu, en louer hautement son amoureuse Providence :1a raison est que, selon l'Evangile et la doctrine des saints , les souffrances sont les plus précieux dons de Dieu, ce sont les plus grandes faveurs qu'il communique à ses favoris. Or est-il que Dieu mérite d'être reconnu, d'être remercié pour ses dons ? J'ai quelquefois pensé au grand aveuglement des Chrétiens sur ce sujet, considérant ce qui se fait pour l'ordinaire. J'ai bien vu eu des lieux de dévotion des troupes nombreuses de personnes qui y arrivaient de toutes parts pour remercier Dieu, les uns pour avoir recouvré la santé, les autres pour avoir gagné un procès, ceux-ci pour avoir été délivrés de quelque malheur, ceux-là pour avoir eu quelque bien temporel ; mais qu'il est rare de trouver quelqu'un qui bé-
nisse Dieu pour les croix 1 Cependant tous les saints nous enseignent comme une doctrine constante et assurée, tirée de l'Evangile, que les croix sont les plus grandes faveurs du ciel. Bénissons donc Dieu, à la bonne heure, pour les choses temporelles; car, tout bien venant de sa paternelle main, il est juste de lui rendredes actions de grâces pour toutes choses; mais en même temps, souvenons-nous, que s'il faut le louer pour le plus petit de ses dons, à plus forte raison, pour les présents les plus considérables qu'il nous fasse. Que de louanges donc, que d'actions de grâces pour les souffrances, qui sont les plus saintes faveurs! Un serviteur de Dieu me dit un jour qu'une bonne femme vint le trouver, ayant dessein de faire célébrer la messe en action de grâces de ce qu'elle venait de perdre un procès. O mon Dieu ! que cela est juste et qu'il est raisonnable de vous bénir en tout temps. Cette règle donc porte à chanter le Te Deum, à faire célébrer des messes, à faire quantité de bonnes œuvres, comme des neuvaines, des pèlerinages, des aumônes, lorsqu'on se voit malade, affligé de douleurs, comme du mal de dents, de coliques, du mal de tête, et d'autres sortes de maux; lorsqu'on est arrêté dans un lit, quand on souffre des peines intérieures, quand on fait des pertes soit de biens et de richesses, soit d'amis, soit de l'estime et de l'amitié des créatures. Cette règle porte à s'en réjouir grandement, au moins dans le fond de l'âme, quoique la nature dise ; et je connais des personnes qui se congratulent avec grande joie en ces rencontres, qui s'assemblent pour en dire les actions de grâces, qui s'en écrivent pour en témoigner la sainte satisfaction qu'elles en ont selon la foi de l'Evangile.
Sainte Elisabeth de tlongrie nous en donne un exemple bien digne de nos imitations. Cette princesse, ayant perdu son mari trèsjeune, n'ayant encore qu'environ vingt ans ou un peu plus, se vit chassée honteusement de son palais avec les petits princes ses enfants : elle fut obligée d'en sortir la nuit, suivie seulement de quelques demoiselles, qui portaient les princes, encore en bas âge. Voilà donc Elisabeth chassée de ses Etats par ses proches : Elisabeth jeune princesse, qui a des enfants , est rebutée de ses propres sujets, méprisée de ses serviteurs» raillée par les pauvres qu'elle nourrissait charitablement, jetée dans la boue par une gueuse, exposée dans un étable de pourceaux, réduite à la mendicité ; elle demande comme une grâce qu'on la souffre loger sous un pauvre appentis; et cela dans sa propro ville au milieu de ses sujets, sans savoir ce qu'elle deviendra ni ce qu'elle fera; et voilà Elisabeth qui fait assembler les religieux de saint François, les prie de chanter le Te Deum, en actions de grâces. L'homme animal n'entend pas les choses de l'Esprit de Dieu (/ Cor. n, li), et ainsi, il n'aura pas l'intelligence de cette pratique : cependant il est aisé de voir au'FJisabeth avait un grand sujet à'i joie ; rè^aruaot ces conduites par
DIEU SEUL. — PART. I, REGLES
la foi, elle bénira l'amoureuse Providence éternellement, puisque ayant servi à la faire sainte, elles l'ont élevée à une gloire admirable, et qui ne passera jamais.
Je dis ensuite qu'il faut dans les voies du pur amour, ne se pas contenter d'y aller avec joie, avec des louanges, mais de plus, que l'on y doit marcher avec étonnement. La raison en est bien claire; car, puisque ces voies sont les sentiers des saints, n'avons-nous pas à nous étonner grandement de ce que de pauvres pécheurs comme nous, y sommes introduits ? Le P. de Condren, général de l'Oratoire, ne s'étonnait pas beaucoup de ce qu'il n'était pas un grand du monde, mais de ce que la divine conduite le menait parla voie étroite de l'Evangile. Il estimait, ce grand serviteur de Dieu, que les grandeurs du siècle sont, pour l'ordinaire, une grande malédiclion, et que nos péchés méritaient bien ; et il admirait en même temps la bonté de Dieu, qui nous donnait quelque part aux saintes voies de ses meilleurs amis. La bienheureuse Angèle de Foligni disait que les biens temporels, les richesses, les honneurs sont les miettes du pain qui tombent delà table de Dieu; mais que les croix sont les mets délicats de cette table sacrée, et qu'ainsi on les donne aux favoris; elle assurait que ceux qui souffrent beaucoup, sont assis à cette table, auprès de l'adorable Jésus, qu'ils mangent au même plat, et sont nourris des mêmes mets. Comme elle était toute persuadée de ces vérités, elle fit un pèlerinage de quarante lieues, pour obtenir le grand don de la croix dans la pauvreté. Le séraphique saint François fit la même chose, allant en pèlerinage à Rome aux tombeaux des saints apôtres, pour demander à Dieu le trésor inestimable de la sainte pauvreté. Le vénérable P. Jean de la Croix, premier Carme déchaussé, homme qui tenait plus du ciel que de la terre, homme tout angéiique, homme tout divin, qui a paru en ces derniers siècles comme un séraphin terrestre, un prodige de grâce, un miracle d'amour, après avoir rendu de signalés services à Dieu, à l'Eglise, au saint ordre du Carmel, et après avoir été un spectacle de mortification, de mort et d'anéantissement aux yeux des anges et des hommes (comme les bontés de Dieu sont excessives envers ceux qui l'aiment 1 ah ! mon Seigneur, que ne le connaît-on !), un jour le Fils de Dieu voulut bien lui demander ce qu'il voulait pour tant de travaux qu'il nvait soufferts à son service; et aussitôt l'homme de Dieu répondit à une si amoureuse demande, qu'il ne voulait pour récompense de ses peines, que de nouvelles peines; qu'il lui demandait très-humblement, mais uniquemment, de souffrir et d'être méprisé.
On regarde donc dans l'association de l'intérêt de Dieu les croix comme les très-grands dons du ciel, ce qui fait qu'on s'étonne de se voir favoriser de la sorte. Oui, en vérité, nous en sommes indignes : nous méritons bien par nos ingratitudes de nous trouver fo
dans le chemin large des mondains, où l'on ne respire que biens, qu'honneurs et que plaisirs. Dans la confrérie de Dieu seul on est ravi de souffrir, d'être méprisé, d'être abandonné; ce sont là les sujets les plus doux des plus amoureux cantiques que l'on chante, parce que la créature, y trouvant son anéantissement, y rencontre l'établissement de Dieu seul. Il ne se peut dire avec quel accueil la pauvreté, les pertes, les mépris sont reçus par lés associés, qui vont même quelquefois au-devant par respect. Les moindres choses, qui sont marquées au signe de la mortification, sont en grand honneur : tout ce qui marque la pauvreté, comme les cabanes des pauvres familles, leurs personnes, leurs habits, leur nourriture ; tout ce qui marque la douleur, comme les malades, les affligés de peines intérieures, ceux qui perdent en ce monde, qui y sont rebutés,qui en sont comme l'ordure et l'abjection, ces gens dont personne ne veut, sont dans une vénération extrême; et l'une des maximes des associés est : « Heureux celui qui souffre davantage, très-heureux celui qui souffre extrêmement. » Une personne qui souffrirait de tous côtés, et en tout ce qu'elle est au corps et en l'esprit, et qui ne serait, pour ainsi dire, qu'une croix, serait un des plus beaux spectacles qui pourrait se présenter.