SEPTIÈME RÈGLE
N'estimer et n'aimer que Dieu seul.
Le pur amour ne peut voir que Dieu seul, il est toujours très-uniquement occupé de la grandeur de l'être suradorable de Dieu, et dans la vue de cette majesté infinie, tout l'être créé disparaît à ses yeux, ou, s'il regarde les créatures, il ne les voit que dans le néant. C'est ce qui lui donne de grands mépris de tout ce que le monde estime, et dans sa lumière, il demeure grandement étonné, lorsqu'il considère que les Chrétiens font encore état des choses du siècle. Il déplore la misère de tant de doctes, de tant de personnes qui sont curieuses des belles-lettres et qui en font leur attache, sachant qu'aux yeux de Dieu elles sont si peu estimées, qu'il les laisse aux diables ses ennemis, et qu'en cela les savants ont non-seulement une chose commune avec les démons, mais qu'ils en sont surpassés de beaucoup. Il soupire de l'aveuglement de la plupart des disciples de Jésus-Christ, qui faisant profession par état de renoncer aux pompes du monde, ont cependant leurs esprits tellement plongés dans l'erreur, que les païens et les infidèles souvent ne font pas tant d'état des vanités du siècle que ces misérables Chrétiens. En cet état du pur amour, l'esprit qui en est pénétré souffre beaucoup dans les compagnies et dans les conversations; car comme c'est l'ordinaire d'y parler avec estime des personnes, des grands biens et des grands revenus, des beaux meubles, des honneurs, de a réputation parmi 'es hommes, des esprits bris, de la beauté des créatures, et qu'il
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ne voit rien de considérable que-Dieu seul, celui est un tourment indicible. J'ai connu un serviteur de Dieu, qui était obligé en ces rencontres de dire intérieurement : Cela n'est pas, il n'y a que Dieu seul, il n'y a que mon Dieu, à proprement parler, de beau, de grand et de glorieux. Mais le grand Apôtre n'était-il pas dans ces sentiments, lorsqu'il s'écriait qu'il ne connaissait plus personne, et, ce qui est étonnant, non pas même J'ésus-Christ selon la chair : lorsqu'il protestait qu'il ne savait plus rien, sinon Jésus crucifié? (/ Cor. h , 2.) Mais n'est-ce pas là la doctrine que le Saint-Esprit nous enseigne dans les Ecritures, qui nous déclarent q'ue toutes les nations, en la présence de Dieu, ne sont qu'un pur néant? (Psal. xxxviii, 6.) Voilà ce qui nous marque bien notre folie , à nous qui croyons ces choses comme des vérités de foi : car si tout le monde, devant Dieu, n'est rien, c'est un grand amusement, mais bien ridicule , de mettre son estime dans les choses de ce monde, qui n'est rien ; et enfin, ce qui nous occupe, qui n'est pas tout le monde, est moins que rien. O âme chrétienne, voilà le digne sujet, eu pour mieux dire, l'objet indigne de tes admirations. En vérité, le pur amour ne peut souffrir ces tromperies, et l'âme qui le possède, quand tous les hommes conspireraient pour lui faire croire qu'il y a autre chose à estimer que Dieu seul, ne le pourrait faire. On peut ici remarquer la cause pour laquelle les saints méprisaient avec tant de générosité les grandeurs, les biens et les plaisirs du monde; c'est qu'ils en découvraient la bassesse: dans cette lumière, je ne sais pas comment on pourrait agir d'une autre manière, et je ne suis nullement étonné de ce qu'ils ont fait : mais ce qui me surprend étrangement, c'est de voir des Chrétiens qui ne méprisent pas le monde comme les saints.
Quelque part que le pur amour jette ses yeux, Dieu seul se présente toujours à lui. Si on entend un sermon, si on lit des livres, il est impossible de s'occuper ni de belles paroles, ni da l'éloquence du discours, ni des pensées subtiles que l'on peut entendre ou que l'on peut lire, mais seulement et uniquement de ce qui porte à Dieu seul. On ne se soucie que de cette unique chose nécessaire. Si le prédicateur porte à Dieu efficacement, on est ravi, sans se mettre en peine si son discours est poli ou non ; c'est ce qu'on ne peut pas regarder. Lorsqu'on voit des personnes tout occupées du prédicateur, de ses paroles de ses discours, de ses gestes, le cœur souffre une extrême douleur. Hélas 1 dit-on, faut-il même que dans les choses de Dieu, on s'occupe de la créature, et que le Dieu d'une majesté infinie soit oublié 1 La même chose arrive en tout e reste : si on entend des nouvelles, si on fait des affaires, si on parle de ce qui se passe au monde , on ne peut y estimer que ce qui sert à la gloire de Dieu: dans la paix et dans la guerre, en tout et partout, le seul intérêt de Dieu seui y est considéré; dans
les conditions, dans les naissances, dans le? charges, la seule grandeur de Dieu y paraît. Ce n'est pas que nous voulions dire qu'on ne doive pas le respect aux personnes en dignité et en charge : car ce serait un étrange dérèglement, et digne de punition. Mais nous disons que le pur amour ne voit que Dieu seul partout, qu'il est toute son estime; et en lui et pour lui on respecte dans son ordre, et on honore tous ceux à qui nous devons obéissance et respect ; et cela se fait bien plus véritablement et avec plus de vérité dans la vue de Dieu seul, que non pas dans toutes les vues humaines, et par tous les motifs intéressés du monde. ODieu seul, Dieu seul, Dieu seul, dit le pur amour, et rien autre chose que vous 1
J'ai remarqué avec joie que la séraphique Thérèse, dans ses œuvres, que la sainte Eglise a qualifiées de doctrine du ciel, était tellement pénétrée de l'estime de Dieu seul, que lorsqu'elle exhorte à mépriser les honneurs ou les amitiés des créatures, au même temps qu'elle a parlé de ces choses, et proféré les .termes ou d'honneur ou d'amitié, aussitôt elle dit : Je parle de la sorte pour me faire entendre; car, dans la vérité, l'honneur du monde n'est pas un véritable honneur, ni son amitié une véritable amitié. On peut, par cette règle, examiner si l'union d'une âme est bien étroite avec Jésus-Christ; car si elle l'est, il faut nécessairement qu'elle soit unie à son estime , qu'elle estime ce qu'il a estimé, qu'elle méprise ce qu'il a méprisé; en sorte que si elle fait grand état des parents, des conditions , des biens et des honneurs, elle donne une marque évidente qu'elle est bien éloignée de l'union du pur amour. Cependant il est bien rare de trouver des personnes qui ne fassent plus d'état que de Dieu seul. On dit, et il est vrai, que nous savons assez, mais que nous pratiquons peu ; mais il se rencontre peu de gens qui sachent le rien de toutes choses, ou s'ils le savent, c'est si faiblement, qu'on peut dire qu'ils ne le savent pas. Je dis plus, que l'on trouve encore beaucoup plus de personnes qui sont dans l'anéantissement que l'on appelle passif, je veux dire, qui dans l'oraison d'union ne voient les créatures, et tout l'être créé, que dans leur néant; non pas des âmes fidèles à la lumière de la foi, dans lesquelles, lors même que le sens, que l'imagination, que l'esprit humain font voir les créatures aimables, cependant cette divine lumière, au milieu de ces obscurités, anéantit toutes choses, toujours en présence du Dieu de toute majesté. J'ai regardé la terre, dit un prophète, et elle était vide, elle n'était rien : j'ai levé mes yeux vers les deux, et ils étaient sans lumière (Jer. iv, -23); Dieu seul paraît au pur amour, il n'estime donc que lui : c'est ce qui fait aussi qu'il n'a de l'amour que pour Dieu seul.
Le saint évêque de Genève exprime admirablement bien cet état au livre x* de l'Amour de Dieu. 11 y a des âmes, dit ce saint prélat, qui n'aiment ni les superfluités, ni avec superfluité, mais aiment seulement
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DIEU SEUL. — PART. I, REGLES
ce que Dieu veut, et comme Dieu veut : âmes heureuses, puisqu'elles aiment Dieu, et leurs amis en Dieu, et leurs ennemis pour Dieu ; elles aiment plusieurs choses avec Dieu, mais pas une sinon en Dieu, et pour Dieu : c'est Dieu qu'elles aiment non-seulement sur toutes choses, mais en toutes choses, et toutes choses en Dieu. Mais au-dessus de toutes ces âmes, il y en a une très-uniquement unique, qui non-seulement aime Dieu sur toutes choses, mais n'aime que Dieu en toutes choses, de sorte qu'elle n'aime pas plusieurs choses, mais une seule chose qui est Dieu ; et parce que c'est Dieu seul qu'elle aime, elle l'aime également partout, selon que le bon plaisir divin le requiert, hors de toutes choses et sans toutes choses. Or, cette sacrée amante n'aime pas plus son roi avec tout l'univers, que s'il était tout seul sans l'univers. Voilà l'amour de Dieu bien représenté par cette incomparable amante du Fils de Dieu. Il ne nous reste que d'aspirer fortement à une si divine pratique, et de n'avoir plus que Dieu seul pour tout notre amour.