‹ Œuvres complétesChapitre 91 sur 397 · HUITIÈME RÈGLE · texte numérisé non relu

HUITIÈME RÈGLE

Ne désirer que Dieu seul.

Le pur amour retranche non-seulement les désirs des choses temporelles, mais très-souvent encore des choses spirituelles. Le grand saint François de Sales a si divinement traité ce sujet, que nous ne pouvons pas nous empêcher de rapporter ici les enseignements sacrés qu'il en donne aux âmes qui aspirent au saint amour. C'est l'amour donc, dit ce saint évêque de dilection sacrée, qui dénué l'âme des affections les plus aimables comme sont celles qu'elle avait aux consolations spirituelles, aux exercices de piété, à la perfection des vertus qui semblaient être la propre vie de l'âme dévote. Oui, Théotime, le même Seigneur qui nous fait désirer les vertus en notre commencement, c'est lui-même qui nous ôte l'affection des vertus, de tous les exercices spirituels, afin qu'avec plus de tranquillité, de pureté et de simplicité, nous n'affectionnions rien que le bon plaisir de sa divine Majesté. Nous ne devons point affectionner la pratique des vertus, ni les exercices de dévotion, ni en revêtir notre cœur, sinon à mesure que nous savons que c'est le bon plaisir de Dieu. Nous devons paisiblement demeurer revêtus de notre abjection parmi nos faiblesses et nos imperfections, jusqu'à ce que Dieu nous excite à la pratique des excellentes actions. Il se faut dénuer de toutes affections petites et grandes, même de notre avancement à la perfection, et il faut souvent examiner notre cœur pour voir s'il est bien prêt à se dévêtir, comme fit Isaïe, de tous ses habits.

Toutes ces paroles sont tirées du précieux livre de l'amour de Dieu, d'un des plus grands amants qui fut jamais. Combien d'âmes gémissent dans les inquiétudes, pour ne s'être jamais appliquées comme il faut a la pratique de ce dépouillement pai fait ! Jamais elles ne sontcontentes^parce qu'elles

sont toujours tourmentées de leurs désirs, qu'elles ne manquent pas de couvrir de beaux prétextes de la gloire de Dieu. Ainsi, le prédicateur n'est pas satisfait en sa maladie, parce que, dit-il, elle l'empêche de publier les vérités chrétiennes, il désire de prêcher. Un autre n'est pas content dans les obstacles qu'il a d'aller aux hôpitaux, il désire de visiter les pauvres. Celui-ci se plaint de son impuissance dans l'état où il est, qui l'empêche défaire quantité d'actions, comme plusieurs qui s'en acquittent dignament : actions qui sont glorieuses à la souveraine Majesté; il désire servir Dieu comme plusieurs qu'il connaît le servent. Celui-là s'afflige de ne pas pratiquer l'oraison d'une manière parfaite et excellente ; il désire faire l'oraison des autres, et non pas la sienne. Or, qui ne voit que tous ces désirs sont grandement préjudiciables au pur amour, qui ne peut vouloir que Dieu seul, et, par suite, sa seule volonté, son seul bon plaisir divin? Il ne faut donc pas s'arrêter seulement à ce qui est bon et saint, mais à la volonté de Dieu dans les choses bonnes et saintes.

Plusieurs se trompent grandement dans les désirs qu'ils ont de faire ce qu'ils lisent dans la Vie des saints, ou bien ce qu'ils apprennent dans les livres spirituels; car, quoiqu'il soit vrai que la volonté de Dieu est que nous soyons des saints, cependant nous ne sommes pas tous appelés au même degré de sainteté, ni par les mêmes voies, et Dieu tout bon ne demande pas de tous les mêmes choses. Les directeurs commettent souvent à ce sujet de graudes fautes, dont ils répondront au jugement de Dieu, conduisant les âmes selon leur esprit, ce qui les tient dans des gênes terribles, n'étant point où Dieu les* veut : ainsi étant hors de leur centre, elles sont perpétuellement agitées de troubles et d'inquiétudes. C'est une grande pitié de les voir ordonner, régler et diriger, sans beaucoup examiner les voies par lesquelles l'âme est appelée; ils devraient se souvenir qu'il n'appartient qu'à Dieu de conduire, et que les hommes ne sont que pour découvrir à l'âme les conduites de Dieu sur elle, Dieu l'ayant ainsi ordonné. Il faut donc glorifier Dieu à sa mode, et non pas à la nôtre.

Cette règle demande qu'on ne désire que de glorifier Dieu en ce qu'il veut, et dans le temps qu'il le veut. Le pur amour ne désire point de faire plus de bien que Dieu ne veut ; il ne demande d'abord que les bonnes choses que Dieu demande de lui. Secondement, pour les choses que la divine conduite désire de lui, il ne les veut faire qu'en la manière que Dieu veut J en troisième lieu, il n'en avance ni ne recule le temps, il sait que chaque moment a sa bénédiction, que les moments sont en la puissance du Tout-Puissant, ainsi il ne se presse ni n'est négligent. Vrous trouverez des personnes, qui, un an avant de faire quelque chose, en ont l'esprit tout occupé, ce qui n'est pas un petit obstacle au pur amour. Cette règle est

bien considérable aux associés de Dieu seul ; car comme il n'y a rien qui s'oppose plus au pur amour" de Dieu seul que l'amourpropre de la propre volonté, de même il n'y a rien qui contribue plus à son établissement, que la destruction de la propre volonté par l'anéantissement des désirs.

Disons donc encore avec le saint prélat de Genève, que la volonté doit mourir pour la sainte indifférence à toutes sortes de choses. Si je suis malade, je ne dois pas vouloir être sain ; si je snis en santé, je ne dois pas désirer d'être malade. Si ma voie est assez douce, si j'ai des lumières et des consolations, je ne m'arrêterai nullement à toutes ces choses : mais pourquoi désirer d'aller par un autre chemin? Si ma voie est toute de croix, si elle n'est parsemée que d'épines, si continuellement j'y souffre, je n'en souhaiterai point d'autre. Si la divine conduite m'a engagé dans les emplois et dans l'action, j'y bénirai Dieu : si elle m'a mis dans la solitude, j'y louerai son saint nom, j'y magnifierai le Seigneur dans les goûts et les dégoûts, dans la facilité et la répugnance, et je me persuaderai une bonne fois que je ne suis jamais mieux, que quand je suis où Dieu m'a placé. J'aimerais mieux marcher dans un chemin tout plein de précipices, dans les périls de l'enfer, si le bon plaisir divin me mettait en ce chemin, que d'aller par une voie assurée, douce et facile, hors du bon plaisir divin. Cela n'exclut pas que nous ne travaillions de notre côté en la vertu du Fils de Dieu, ou selon ses ordres, ou pour nous délivrer de quelques maux, ou pour obtenir les choses que nous voyons dans l'ordre de îa Providence divine ; mais, après avoir fait ce à quoi nous sommes obligés, nous devons demeurer dans une parfaite indifférence pour les événements. Ne nous amusons point à souhaiter et à vouloir les choses , mais laissons-les vouloir et faire à Dieu pour nous, ainsi qu'il lui plaira, et bénissons-le pour ce qu'il.Pa voulu ainsi. Il ne faut pas ici dire qu'on veut bien les événements, par exemple, les peines; mais ce qui fait qu'on désire de ne les pas avoir, c'est qu'on y fait beaucoup de fautes. Laissez le vos iautes, tâchez de vous en corriger, supportez-les avec patience et gardez vos peines : Dieu sait bien les fautes que vous y commettez, il ne laisse pas pourtant de vous les envoyer toujours. Je dis la même chose à ceux qui se plaignent de n'avoir pas assez de secours pour leur perfection, pas assez de directeurs; ou bien à ceux qui sont peines de ne pouvoir faire plusieurs choses qui regardent leur état. Dieu voit bien que vous n'avez pas ces secours, Dieu sait bien votre impuissance, et il sait de plus l'état où vous êtes; lorsque vous y avez fait ce que vous pouvez, demeurez en repos. Jp ne voudrais point plus de perfection, plus de secours, plus de directeurs, plus de pouvoir que Dieu ne veut. Mais cet homme a été appelé par une vocation légitime dans un ordre, dans un état où il faut prêcher, où il faut instruire, où il faut aller de tous côtés éta-

blir l'Evangile, et le voilà arrêté par une fâcheuse paralysie. Je vous demande si l'ordre, si l'état de cet homme, si sa vocation ne sont pas choses connues de Dieu? Ah 1 qu'il est doux de n'avoir aucune attentiou ni aucun vouloir ; mais de laisser tout le soin à la divine bonté d'agir et de vouloir pour nous 1 La résignation à la divine volonté ne suffit pas pour cela; car, quoiqu'elle préfère la volonté de Dieu à toute autre volonté, elle ne laisse pas de vouloir plusieurs choses. Ah ! que je voudrais bien, dira quelqu'un, être délivré de mes peines 1 que je désirerais bien être en«un tel état, avoir un tel secours 1 mais cependant je veux que la volonté de Dieu soit faite. Voilà un acte de résignation de cet homme qui désire, et soumet ses désirs. Or, le pur amour sait que non-seulement l'âme se résigne, acquiesce, accepte, reçoit, permet, se conforme à la volonté de Dieu en ce qui lui arrive ; mais il fait mourir l'âme à tout vouloir, et nonseulement elle ne veut rien faire ni ne veut laisser faire, mais encore elle demeure simplement dans une attente générale, exposée au bon plaisir divin, et laissant vouloir Dieu, son attente cependant étant volontaire, quoique ce ne soit pas tant une action qu une disposition à recevoir, comme le remarque l'incomparable évêque que nous avons cité ci-dessus. Si vous demandez donc à une âme qui est en cet état, ce qu'elle désire, elle vous répondra qu'elle ne désire rien, elle a remis sa volonté entre Jes mains de son Dieu, et elle demeure très-contente en tout ce qui lui arrive, en tout ce qu'elle souffre ; bien aise d'agir, bien aise de n'agir pas, bien aise de jouir, bien aise d'être privée, son indifférence est égale partout : elle est prête à' être dépouillée, prête à être revêtue, disposée à ne pas changer de voie, disposée à changer d'état; la mort et la vie lui sont la même chose ; son seul désir est Dieu seul, et comme il l'entend, et en la manière qu'il veut.

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