‹ Œuvres complètes: HistoireChapitre 71 sur 124 · LES PAYSANS · texte numérisé non relu

LES PAYSANS

Cest unt imc simple, dites-vous. Dans les temps compliqués, méfiez-vous des âmes simples. Une âme simple est une cloche dont la corde pend à la discrétion du premier passant venu. Selon que ce sera l'esprit de foi et de prière qui la saisira ou l'esprit de jacquerie, cette cloche sonnera indiâéremment l'angclus ou le tocsin. • L'ouvrier des villes n'est pas une âme simple. Il travaille, il chôme, il souffre, il songe, il parle, il cause, il se replie en lui-même, il se répand au dehors 5 il lit : chose suprême! Il achète le journal pour un sou, il trouve un livre dépareillé, il l'ouvre. U se retranche de son nécessaire pour ce superflu qui est le vrai nécessaire. J'ai vu rue Pigalle un savetier qui s'était fait une petite bibliothèque sur la planche de son échoppe. L'ouvrier pense et vit. Les idéei générales, c'est-à-dire les idées généreoses — c'est le même mot — germent en lui. Il a la tête haute et son regard voit loin, n a un horizon. U souflfre souvent, et se lamente peu. Il a, chose admirable, de la pitié de reste. U ne voit pas dans ce monde que ses haillons. Il sait que la douleur peut pendre en affireuses guenilles dans le cœur des riches, il plaint les riches. Toutes les misères l'émeuvent, un peuple esclave aussi bien qu'un petit en&nt affiuné. Je dis toutes les misères, et je n'en excepte aucune. Prononcez devant lui le nom de Marie- Antoinette, et vous le laissez pensif. Le 24 février 1848, en pleine feule, en pleine place de la Bastille, moi qui écris ceci, j'ai dit au peuple armé, menaçant, héroïque, ivre de sa république proclamée depuis deux heures, les douleurs de madame la duchesse d'Orléans, veuve, en deuil, précipitée, frappée dans son mari, frappée dans ses enfants qu'on croyait perdus, et j'ai vu des larmes dans les yeux des chiffonniers de la rue Sainte-Marguerite qui étaient là. — O bon peuple de Paris! ô grand peuple! qui connaîtra ton âme l'aimera.

Cest parce que l'ouvrier des viÛes est ainsi qu'il fait les révolutions, c'est parce

2l6 RELIQUAT DE NAPOLEON-LE-PETIT.

(]u*il est ainsi qu'il les modère. Ce qui aboutirait à la jacquerie dans les campagnes aboutît à la R^ubliquc dans les villes. Il a quelque chose en lui qui donne sur-lechamp aux révolutions la forme de la civilisation. Irrite2-le9 il renverse un tto&e; calme2-le, il relève une société. Et avec quoi Tirritez-vous ? et avec quoi le calmc^ vous? ceci est admirable, avec la même chose, avec la parole, avec le verbe; zvcc la parole qui veut dire Humanité, avec le verbe qui veut dire Dieu!

Vous êtes en pleine révolution $ vous rencontrez une bande de paysans battant la campagne, la fourche, la faulx, la torche au poing. Savez-vous ce qui est là co marche? C'est la convoitise, l'appétit, Tinstina. Essayez de les arrêter et de les haranguer. Ahl bien oui, vous perdez vos peines. Us ne vous comprennent pas, ils ne vous entendent même pas. Vous parlez français, ils parlent patois. Les idées que vous avez dans l'esprit n'entrent pas dans leur intelligence, et les mots que vous avez dans la bouche n'entrent pas dans leur oreille. Us ont la langue primitive et ridée simple. Vous vous heurtez à deux surdités.

Mais ce sont des ouvriers que vous rencontrez. L'ouvrier, c'est l'enfant du Éiubourg, c'est Thomme de la ville. Eux aussi ils sont en rumeur, eux aussi^ ils sont en colère, eux aussi ils sont en marche. Us ont des piques, des sabres, des fusils. Vous êtes seul, n'importe. Barrez-leur le passage, parlez leur, les voilà qui s'arrêtent. Ce qui était vrai de Rome est vrai de la France ; si forte virum quem con^exfre, dit Horace, jy/mA Us font silence, ils vous écoutent. Maintenant allez, ne leur parlez pas de leur misère, de leurs souffrances, de leurs haillons, vous les oficnsez. Est-ce qu'ils pensent à eux ? Cherchez la grande fibre qui est au fond de ces coeurs, la fibre humaine $ dites-leur qu'ils ne sont pas des hommes, qu'ils sont un peuple, et qu'ils ne sont pas seulement un peuple, mais qu'ils sont le peuple des peuples, qu'ils sont la France. Dites-leur, à ces va-nu-pieds, dites-leur, à ces déguenillés, qu'ils ont d'inxmenses devoirs vis-à-vis de l'humanité tout entière, que l'Italie souâire, que la Pologne soufiEre, que la Hongrie souffre, et que le moindre d'entre eux, parenté douloureuse et magnifique, est frère de la Hongrie, frère de la Pologne, fi^re de l'Italie! qu'il y a une grande chaîne sur toute l'Europe, que chaque peuple peut se borner à briser son anneau, mais que la France doit briser toute la chaîne.

Ajoutez que, pour briser cette chaîne, il ne suffit pas de vouloir, il fiiut pouvoir, et que pour pouvoir il faut être citoyens 5 que le suffrage universel, c'est la liberté, et que la liberté c'est la force; que, premièrement, il faut être des hommes libres, et que la conquête du droit passe avant tout, même avant la satisfaction des besoins. Dites-leur cela, dites-le-leur au hasard, ardemment, avec les mots que la situation vous donnera, sans talent d'orateur, mais avec foi, avec la voix vibrante d'un homme convaincu, et ils éclateront en applaudissements, et vous ferez d'eux ce que vous voudrez. Ils étaient venus chercher du pain, ils s'en iront emportant un droit. Us étaient venus farouches, ils s'en iront fiers. Us étaient venus tristes, ils s'en iront joyeux. Us étaient arrivés comme des instincts, ils s'en retourneront comme des âmes. Et le ventre! criera-t-on. Mon Dieu! la question du ventre reviendra toujours, soyez tranquilles. On oublie le ventre quand le cœur est plein.

( )n appelle cela duperie. Ah Dieu ! duperie ! quelle triste chose que Taoïsme ait de IVsprit et trouve des mots! Depuis trois siècles, la France est la dupe immense

de son g^nic, de sa chevalerie, de son désintéressement, de son intelligence, de son héroïsme, de ses poètes, de ses artistes, de ses savants, de ses philosophes, de la civilisation, de Thumanitc, de l'cvangile! Depuis trois siècles la France fait les afEitres des autres et oublie les siennes I Depuis trois siècles la France dépense au profit du monde entier ses idées, son labeur, ses douleurs, ses penseurs, ses héros, ses martyrs ! depuis soixante ans la souftance est immense, et Tœuvre aussi I Duperie. Cest vrai. Mangeons ^aud et buvons fiais, assieds-toi là, Jcanneton, la vie est courte, jouissons, foin de l'univers I voilà la sagesse. Quelle duperie de se faire crucifier sur le Golgotha comme Jésus-Christ pour la fraternité des hommes I Quelle duperie de se Ëiire crucifier sur le Golgotha des révolutions, comme la France, pour la liberté des peuples! O mon Dieu <]ui avez été dupe, ô ma patrie qui êtes dupe, je me prosterne au pied de vos calvaires et je baise le sang qui coule de vos plaies I

FRANCE OFFICIELLE morte.

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