‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 131 sur 283 · UNE CONNAISSANCE D'AUBERGE · texte numérisé non relu

UNE CONNAISSANCE D'AUBERGE

La journée était magnifique. Quelque envie que j'eusse de Tester plus longtemps avec cette excellente famille, mes heures étaient comptées; j'allai dire adieu à Pierrot, à qui je portai un morceau de pain ; je pris congé de Fidèle, en lui promettant un collier ; je serrai la main du vieillard, qui voulait à toute force me reconduire jusqu'à Schonembuch, et je recommandai à Marianne de ne point m'oublier dans ses prières.

Au moment de tourner l'angle, où la veille nous avions rencontré Fidèle, je me retournai pour regarder une fols encore cette petite maison blanchissante sur sa pelouse verte. Le vieillard était assis sur son banc de bois ; Marianne, debout sur la porte, me regardait m'éloigner ; Fidèle était couché aux premiers rayons du soleil matinal ; tout cela se détachait dans une atmosphère pure, avec un aspect calme et tranquille, à croire que le malheur avait dû oublier ce petit coin de terre ; et certes, c'est ce que j'aurais cru, si je n'avais fait que passer devant cette maison; mais j'y étais entré, et toute la vie réelle de ses habitants, avec ses joies et ses larmes, s'était déroulée devant moi. La chaumière a son drame comme le palais ; seulement, la, douleur du village est silencieuse, et celle de la ville bruyante ; le villageois pleure dans l'église, et le citadin dans la rue ; le pauvre se plaint des hommes à Dieu, et le riche, de Dieu aux hommes.

Nous nous arrêtâmes à Schwitz le temps de déjeuner seulement, attendu que la ville, à part l'honneur d'avoir donné son nom à la confédération, et la forme étrange des deux montagnes auxquelles elle est adossée, n'offre rien de remarquable ; puis nous nous remimes en route pour Sewen, où nous prîmes un bateau ; nous laissâmes à gauche le château de Schwanau, brûlé par Stauffacher eu 1308, et nous allâmes aborder, au bout d'une heure à peu près de navigation, à l'endroit même où une partie de la montagne s'était précipitée dans le lac. Du moment où nous avions aperçu les débris du Ruffiberg, l'envie m'avait pris de les traverser, et, de loin, la chose me paraisssait des plus faciles, car, dans les Alpes, on ne peut juger ni de la distance, ni du volume des objets. Mes bateliers m'avaient bien dit que je me repentirais de cette entreprise ; mais je n'avais pas voulu les croire, de sorte qu'arrivé au bord, une fausse honte m'empêcha de retourner en arrière, et je m'engageai au milieu de ces ruines gigantesques de la nature.

Il faut avoir vu cet effroyable chaos pour s'en faire une idée ; ce ne sont que Tochers arrachés de leurs bases, arbres déracinés, collines sans forme et sans verdure. Toutes les fois que nous suivions ces vallées capricieuses et sans continuité, c'était à croire que, comme le Caïn de Byron, nous visitions le cadavre d'un monde. Au milieu de ce ■bouleversement de la création, il nous était impossible d'adopter un chemin, de nous proposer un but, d'orienter notre course ; il fallait à tout moment détourner des rochers à pic qu'on ne pouvait franchir, s'accrocher de ses mains aux branches et aux racines des arbres, se tourner sans savoir où menait ce détour, ni si le chemin adopté avait son issue. De temps en temps étouffés par la vue de ces masses au fond desquelles nous semblions ramper, nous nous attachions à l'une d'elles, nous gravissions jusqu'à son sommet, et nous retrouvions au delà du désert, dans lequel nous étions engagés, la nature vivante et joyeuse des prairies, des lacs et des montagnes ; alors nous respirions comme des nageurs qui remontent à la surface de l'eau ; nous faisions notre provision d'air, et nous nous replongions au fond de ces vagues de terre qui avaient englouti trois villages, que nous foulions sous nos pieds avec leurs habitants ensevelis. Francesco ne comprenait rien au caprice que j'avais eu de passer au milieu, de ces décombres, tandis que je pouvais prendre le chemin d'Art, et j'avoue que moi-même, comme cela m'était déjà arrivé en pareille circonstance, je commençais à trouver assez stupide, à part mol, cette curiosité qui me pousse toujours là où il y a la plus grande fatigue à essuyer.

Enfin, après quatre heures de marche au milieu de cette convulsionnée, nous en atteignîmes l'extrémité, et nous aperçûmes, à un quart de lieue de nous, le joli clocher d'Art, qui se détachait sur le lac de Zug. et qui n'était séparé de nous que par une charmante prairie du vert le plus appétissant.

On devine avec quelle volupté nous foulâmes ce tapis moelleux, après avoir trébuché, comme nous lavions fait 'pendant cinq ou six heures, de tours et de détours, de montées et. de descentes, au milieu de rochers, d'arbres et de terres éboulées. Aussi, en arrivant à Art, au lieu de demander le dîner, je demandai un lit, et je recommandai qu'on ne me réveillât sous aucun prétexte.

Lorsque je rouvris les yeux, les rayons de la lune éclairaient ma chambre d'une si douce lumière, que je ne pus résister au désir de me lever et d'aller à la fenêtre. Elle donnait sur le lac de Zug, qui brillait comme un miroir d'argent ; à gauche, le mont Righi. presque taillé à pic, s'élevait majestueusement jusqu'aux étoiles, qui semblaient des fleurs tremblantes à sa cime ; à droite, les maisons de Saint-Adrian et de Walchwyl dormaient tout le long de la rive, abritées par la montagne de Zug. Pas un nuage ne tachait le ciel, pas un souffle ne passait dans l'air, pas un bruit ne s'éveillait dans l'espace : le monde endormi flottait dans l'éther, comme un vaisseau qui vogue, et l'on sentait à sa confiance que Dieu le regardait marcher.

Alors il me vint une idée fatale pour Francesco, c'était de profiter de cette belle nuit a de cette fraîche lueur pour me mettre en route, afin d'arriver de bon matin à Lucerne. Il n'y avait, à tout cela, qu'un inconvénient, c'était la faim qui commençait à se faire sentir. Je voulus me remettre au lit pour essayer de me rendormir ; mais la somme de repos dont j'avais besoin était prise, je ne pus refermer l'œil ; d'ailleurs, ce magique clair de lune, qui teignait tout le paysage d'une teinte bleuâtre, m'attirait irrésistiblement. Je sautai une seconde fois à bas de mon lit, et je m'engageai, avec mon costume plus que léger, dans les escaliers de l'auberge, cherchant la chambre de mon hôte et frappant à toutes les portes, afin d'être sûr, dans le nombre, de trouver la sienne. Ma recherche fut longtemps inutile, soit que les appartements fussent inhabités, soit que leurs locataires eussent le sommeil dur ; enfin, je commençais à désespérer du succès de mon excursion, lorsque, de la dernière chambre où je frappai, on me répondit en allemand :

— Warten sic, da bin ich (l).

Je n'avais garde de ne pas attendre : la langue qu'on me parlait, et que je reconnaissais pour celle de mon hôte, résonnait trop doucement à mon oreille ; je restai donc sur le palier, attendant que la porte s'ouvrît. Mon attente ne fut pas longue, et un grand jeune homme blond parut en se frottant les yeux et en demandant s'il était déjà temps de partir.

— Pour moi, oui, répondis-je en souriant, mais peut-être pas pour vous, monsieur ; car je vois que nous nous sommes trompés tous les deux, moi, en vous prenant pour mon hôte, vous, en me prenant pour votre guide ; veuillez donc, je vous prie, agréer mes excuses.

Je voulus me retirer.

— Pardon, me dit-il, mais puis-je au moins savoir qui j'ai eu l'honneur de recevoir?

— M. Alexandre Dumas.

— Croyez, monsieur, que je suis enchanté.

— Me permettez-vous de vous faire la même question?

— M. Edouard Viclers, avocat à Bruxelles.

— Trop heureux, monsieur, d'avoir l'honneur...

Et nous nous inclinâmes comme si nous nous rencontrions dans un salon ; cependant la connaissance avait quelque chose de plus original, vu le costume où nous nous trouvions, et qui avait l'air d'un uniforme, tant il était pareil.

— Maintenant, monsieur, continuai-je, sans indiscrétion, oserais-je vous demander une chose?

— Faites, monsieur.

— Auriez-vous faim, par hasard?

— Hum ! fit le Bruxellois en se consultant, il me semble que oui.

— C'est que je me suis couché hier sans souper, attendu que je tombais de sommeil en arrivant-

— Et moi, monsieur, attendu que je suis arrivé trop tard, et qu'il n'y avait que des œufs dan.-, l'aub

— Vous n'aimez pas les œufs, à ce qu'il pai ut?

— Je ne puis pas les sentir.

— De sorte que vous êtes a jeu

— Comme vous.

— Eli bien, il faut manger.

— Mangeons.

(1) Attendez, me voilà.

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Je trouvai, en revenant, ma nouvelle ace en

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reuses il n'y avait, décidément, <iue des uub dans mute la maison.

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— Et pour le i

— Le poisson, c*esi autre chose, je l'adore.

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s bien, bon ii poisson, ' est Imprimé.

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