EN RADE
A six heures et demie du soir, c'est-à-dire à la nuit close, nous jetâmes l'ancre à une demi-lieue à peu près de Tanger.
Il ne fallait pas songer à y entrer le même soir, aussi, à l'annonce que le diner était servi, descendîmes-nous dans la salle à manger sans difficulté aucune.
En sentant le mouvement cesser ou devenir presque insensible, Giraud sortit de sa cabine du pont, et Maquet se hasarda hors de la cabine du grand carré. Moins Alexandre, nous nous trouvâmes donc au grand complet.
Le lieutenant Vial dinait avec nous, l'habitude du capitaine étant ([Inviter chaque Jour, a déjeuner et à diner. un de ses officiers à tour de rôle.
A déjeuner, Desbarolles et moi avions seuls tenu bon, Boulanger s'était levé au rôti et était allé faire un tour sur le pont. Quant à Giraud et à Maquet, comme Brutus et Casslus, ils avalent brillé par leur absence.
Giraud avait demande des comestibles à l'huile et au vinaigre, Maquet avait demandé du thé.
Vous pouvez suivre la gradation, madame, de moi à Maquet en passant par Boulanger.
Le souper était donc joyeux; les crudités avalent creusé Giraud: le thé avait affaibli Maquet; Boulanger, qui n'avait déjeuné qu'à moitié, entassait sur son diner incomplet ce qui lui revenait de son déjeuner; chacun faisait de son mieux honneur à la table du capitaine, qui, bonne en réalité, nous semblait exquise par comparaison.
Au dessert, le qui-vlve de l'officier de quart retentit sur le pont, et l'on vint nous annoncer la visite du chancelier français à Tanger.
Le chancelier était accompagné, nous dit-on. d'un de nos amis qui, apprenant notre arrivée en rade, s'était empressé de nous venir serrer la main.
Un de nos amis à Tanger, comprenez-vous, madame? Ainsi, en mettant le pied sur la côte du .Maroc, ce n'était pas un Marocain, ce n'était pas un Arabe, ce n'était pas un
Juti que nous allions \ , i un chrétien, et un chré-
tien de nos amis.
J'ai dit quelque part que j'avais de par le monde trente mille amis au moins; vous voyez bien, madame, que je n'ai point exagéré il tant avoir au moins trente mille ami-- ai séminés de par le monde, pour en U uver un ainsi tout grouillant, en arrivant a Tanger.
Nous attendions, la bouche béante e us écarquillés,
lorsque nous vimes entrer le chancelier du con u at.
Derrlère lui, brillait épanouie la flgun ouverte de Couturier.
Vous vous rappelez Couturier, madame, notre hôte de Grenade l), que nous avions laissé place des Cuchilleros, en face de cette fatale maison Contrairas d'où était pain- ! fameuse pierre qui avait failli substituer la dynastie des Dumas à la dynastie des Muhammed.
Eh bien ! c'était lui, lui que nous croyions dévoré à cette heure, et qui n'était qu'exilé, et même, il faut le dire, volontaire. Monsieur Duchàleau, notre consul à Tanger connaissant son talent sur le daguerréotype, lui avait tan offrir de le suivre au Manie ; Couturier avait pris ses boîtes et ses plaques, et était accouru.
Seulement, il étaii arrivé deux jours après le départ de l'Achèron, qui devait venir le reprendre, et qu'il attendait d'un moment à l'autre
Il connaissait déjà Tanger aussi bien que Grenade, et se chargeait de nous en faire les honneurs.
Le chancelier, monsieur Florat, venait nous faire toutes les offres de service. Tanger étant une des stations habituelles du Yélocc, le capitaine et monsieur Florat étaient de vieilles connaissances. Comme c'était a Tanger que le capitaine avait reçu l'ordre de venir nous prendre sur la côte d Espagne, on s'était douté, en reconnaissant son bâtiment au large, qu'il nous ramenait, et voilà comment, le bruit de notre arrivée s étant répandu dans la ville. Couturier était venu nous surprendre, au moment où, il faut l'avouer, nous étions loin de songer à lui
Monsieur Florat était grand chasseur; j'avais fort entendu parler des chasses d'Afrique; je m'informai auprès de lui s'il n'y avait pas moyen d'en organiser une pour le lendemain ou le surlendemain.
Boulanger et Giraud, qui n'ont jamais été bons chasseurs, même autrefois, restaient, en ce cas. avec Couturier, et faisaient merveille dans la ville avec le crayon et le pinceau. C'était une grande affaire qu'une chasse dans l'intérieur du pays, surtout pour des chrétiens ; mais enfin, monsieur Florat promit de s'informer et de nous rendre réponse le lendemain.
Nous remontâmes tous ensemble sur le pont, un janissaire les avait accompagnés, un bâton d'une main, une lanterne de l'autre.
Certainement les agens consulaires sont inviolables, comme les députés, et à la rigueur ils pourraient se passer d'un janissaire ; mais le fait est qu'ils ne s'en passent pas Celui qui accompagnait ces messieurs avait l'air fort misérable, et l'on ne se serait pas douté, à voir son costume, qu'il remplissait les fonctions de protecteur près de deux hommes qui ne l'eussent certes pas trouvé assez propre pour en faire leur domestique ; mais que voulez-vous, madame, au Maroc comme au Maroc. La chose était ainsi !
Au reste, c'était un fort brave homme. Si vous allez jamais à Tanger, je vous demande votre pratique pour lui. Il s'appelle El-Arbi-Bernat : voilà pour le nom. Il est borgne: voilà pour le signalement. Ah ! un autre renseignement, si les deux que je vous donne ne suffisaient pas : dans ses momens perdus, il est bourreau.
Ces messieurs ne voulurent point rester avec nous trop tard. Comme représentant du gouvernement français sieur Florat pouvait se faire ouvrir les portes à toute ! mais il préférait ne pas user de ce pouvoir
A neuf heures, j'allais dire sonnant, par habitud bliant que sur la côte d'Afrique l'heure coule ment et tombe sans bruit dans l'abîme de l'éternité; à neuf heures, ces messieurs nous quittèrent.
La mer ressemblait fort à cet ablm Lequel
gloutlssent les heures, les mois et les années Le ciel était sombre. Quelques rares étoiles brillai el si- relie
talent dans les profondeurs de l'Océan, dont la surface
devenue Invisible Notre !,., i ' ' < I i dl
\i.di., met semblait suspendt nt au milieu de l'i
entre deux immensités
Lorsque nos visiteurs descendirent l'échelle, on eût dit qu'ils se précipitaient dans u
Mais bientôt la lumière de Jrs La barque et rayonna sur i eau. nous montrant les yeux brlllans bras nus des ram puis la barque se déta h aliment, comme une hirondelle d'un toit, et s'éloigna
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