LE VE
Et qu'enfin, quatre mille seulement eurent des vestes et des pantalons à peu près convenables.
Chez nous, on eût divisé ces vingt mille hommes en trois corps d'armée.
Celui des pantalons trop courts, celui des pantalons trop longs et celui des pantalons justes. De cette façon, au moins, cela eût ressemblé à un uniforme.
Mais a Tunis on n'y regarde pas de si près.
Il en résulte que larmée européenne de Son Altesse le bey de Tunis présente 1 aspect le plus étra
Maintenant, joignez a la différence des taille< la differern e des couleurs et des races.
Joignez à cela des calottes rouges à glands de soie, des
Le capitaine marseillal rouva naturellement soumis
à cet impôt; le raïa-marsa le fixa naturellement encore a une somme exorbitante.
Les vieux Phocéens sont durs en matière d'impôts: Us n'oublient pas que Marseille, ftUe le Phocée, sœur de Rome, rivale de Carthage, a refusé de payer Impôt à Jules César ; or, on paye difficilement a un raïa-marsa ce qu'on a Tefusé de payer à Jules César
U fallut cependant que le pauvre spéculateur s'exécutât: il était sous la patte du lion.
Seulement, tout en y laissant 'une partie de sa peau, il lui glissa entre les griffes, et courut se jeter aux genoux du bey.
El joignant l'exemple au précepte, Jl se coiffa du bonnet en question.
bournous gris, qui rappellent les souquenilles des malades de l'Hôtel-Dieu, et enfin un instrument ressemblant a un tire-bouchon, pendant de la ceinture jusqu'à moitié des cuisses, instrument dont je n'ai jamais pu deviner la destination, et vous aurez une idée de cette fameuse milice.
Après cette milice, la chose qui me frappa le plus, c'est mtité de sens que je vis s'agiter sur le port, coiffés de bonnets de coton qu'ils portaient coquettement sur l'extrémité de la tête.
Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir traversé l'Espagne, de Bayonne à Cadix ; d'avoir visité le littoral de l'Afrique, de Tanger à Bizerte. pour se retrouver, à cinq cents lieues de la France, au milieu d'une telle quantité de bonnets de coton.
Aussi, comme vous comprenez bien, madame, je m'informai.
Voici l'histoire.
Il y a vingt ans à peu près de cela, sous le régne de l'autre bey, un coup de vent poussa, dans la rade de Tunis, un capitaine marseillais, dont le bâtiment portait a Gibraltar un chargement de bonnets de coton.
A cette époque on payait un droit d'entrée dans le port de Tunis, et ce droit, abandonné au caprice du raïa-marsa, c'est-à-dire du capitaine de la rade, était fort arbitraire.
Le bey écouta la plainte >iu - Puis lorsqu'il tut écoute la; pJ i I ■> -qu'il se iv
sure que la somme accusée étail exacte, il dit:
— Veux-tu qu'on te rende justice a la turque, ou française?
Le -Marseillais réfléchit longuement, et par une • qui faisait honneur â la législation di ,le- "
répondit :
— A la française.
— C'est bien, dit le bey, retourne à t a bâtiment et attends.
Le capitaine baisa les babouches de Son Altesse, rer a son bâtiment et attendit.
11 attendit un mois, deux mois, tri
Au bout de trois mol ! rogne, il des-
cendit à terre, et se tint sut le passage du bey.
Le bey passa.
Le capftatni pteus.
— Altesse, flil il i mas oublié?
— Non pas t es le cai Itatne franc qui
est venu se pli I 4u
Et a mai I ■
oui ; m i' I la française.
— Sans il
- mois.
ni m'a
[s ans;
11 y a trc rae suis pi
reprendre,
Il .-. tut* :- ' -; llns"
.'me.
te j a. dit?
, la turque:
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Il exige dr inda-
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.ii.ien?
juste nce de la
Ion a me faire: dit le bey
le qn il me serali dû une Inden
ire le Jugement mémorable
hiver, que arrl-
favorable au débit de ma
• n. demano.
L* i • imen de sa marchan-
dise. ■
\ .|.i i| jerl " demanda cel
du bonnet
ne. el
me ne
.ange à Dieu, l'unique, auquel retourne toute chose. . De la part de l'esclave de Dieu glorifié, de celui qui ;on pardon *t son absolution.
Le meuchir Sidi-Hussein-Baeha. bey de Tunis. Fai; défense à tout juif, Israélite, on nazaréen, de sor- !nns les rue; de Tunis, sans avoir coiffé sa tête lnle et maudite d'un bonnet de coton ;
sous peine d'avoir la tête tranchée ; • Donnant aux mécréans vingt-quatre heures de délai ■ seulement pour se procurer la coiffure susdite. \ cet ordre toute obéissance est due.
ut en la date du 20 avril, an 1243 de l'hégire. »
On devine l'effet que produisit une pareille publication dans les rues de Tunis.
nulle juif; qui forment la population Israélite de la ville se regardèrent épouvantés, en se demandant quelle était cette huitième plaie qui fondait sur 'e peuple de Dieu.
os rabbins furent interroges, mais aucun
d'eux ne se faisait une idée bien exacte de ce que c'était
que ce bonnet de coton.
Enfin un e nrni. t'est ainsi qu'on appelle les juifs de
ne mtin un gourni se rappela avoir vu entrer un
lans le port de la susdite ville, un équipage normand
orné de ladite coiffure.
C'était déjà quelque chose que de connaître l'objet qu'il fallal ier; il restait à savoir où se le procurer.
Douze mille bonnets de coton ne se trouvent pas dans !e
n cheval.
Le; hommes se tordaient les bras, les femmes s'arrachaient les cheveux, les enfans mangeaient la terre. Et tous levaient les mains au ciel en criant :
— Dieu d'Israël, toi qui nous as fait tomber la manne, dis nous où nous trouverons des bonnets de coton.
Au moment où la désolation était la plus grande, où les cris étaient le plus déchirans, nn bruit sourd se répandit dans la multitude.
Un bâtiment chargé de bonnets de coton était dans le
- infirma. C'était, disait-on, un trois-mâts marsell-
Seulement. aurait-il douze mille bonnets de coton à bord? seulement, y aurait-il des bonnets de coton pour tout !e monde ?
On se précipita vers les barques, on s'entassa comme dans un naufrage, et une véritable flottille couvrit le lac. s'avançant a force de rames vers la rade.
A la Goulette, il y eut encombrement ; cinq ou six barques coulèrent ; mais comme il n'y a que quatre pieds d'eau dans le lac de Tunis, personne ne se ni
On franchit le détroit et l'on s'avança vers le trols-mats la .Volre-Dame-de-ta-Garde.
Le capitaine était sur le pont et attendait.
A l'aidç d'une longue-vue 11 avait vu l'embarquement, la lutte, le naufragé il avait tout vu
En moins de dix minutes, il eut trois cents barques autour de lui
e mille voix criaient désespérément :
— Des bonnets de coton ! des bonnets de coton I
me fit un signe de la main ; on comprit qu'il délit le silence, et l'on se tut.
us demandez des bonnets de coton? dit-il.
— Oui oui : oui ; fut-il répondu de toutes parts.
— C est très bien, dit le capitaine; mais, vous le savez.
I nnet de coton est un objet fort demandé •• moment-ci. Je reçois des nouvelles d'Europe qui m'annoncent que le bonnet de coton est a la hausse.
tarons cela, dirent les mêmes voix, nous cela, i nos prêts a faire un sacrifice pour en
— Ecoutez, dit le capitaine, je suis un honnête homme.
ilfs tremblèrent. C était ainsi qu'ils commençaient nrs discours quand ils s'apprêtaient a écorcher
— Je ne i ; is de la circonstance pour vous ran-
ifnt.
■i.nets de coton me coûtent quarante sous l'un
. ■• pas trop cher, murmurèrent les Juifs Dti nierai de gagner cent pour cent, continua
i li renl . - juifs.
mes les bonnets de coton : dit le capitaine, m Ile bras se
rei : i bâbord, sortez
i ( traversa le pont, reçut un bonnet de coton et
LE VELOCE
Le capitaine encaissa quarante-huit mille francs dont trente-six mille de bénéfice net.
Les douze mille juifs rentrèrent dans runls, enrichis d'un bonnet de coton et appauvris de quatre francs.
Le lendemain, le capitaine se présenta chez le bev
— Ah! c'est toi, dit le bey.
Le capitaine se prosterna aux pieds du bey et baisa «es babouches
— Eh bien ? demanda le
-Eh bien! Vitesse, du le capitaine, je viens te remercier
— Tu es satisfait ?
— En
— Et tu i justice turque a la justice française?
— «' Un 11 n'y a pas de comparai
— 1 au bOUt
imment ! je ne suis pas au bout :
— Non : attends.
Le capitaine attendit. Le mot n'avait plus rien qui l'el-
Le bi aire.
Le secrétaire entra, croisa ses mains sur sa poitrine et s'inclina jusqu'à terre.
— Ecris, dit le bey.
Le secrétaire prit la plume.
Le bey di
« Loii rieu, l'unique, auquel retourne (aune chose.
« De la pan de l'esclave dé Dieu glorifié, de celui qui « Implore son pardon et son absolution;
« Le mouchir Sidi-Husseln-Bacha, bey de Tunis.
« Fait, par 1« présent amra, défense a tffllt juif de paraître « dans les rues de Tunis avec un bonnet de coton sur la «tête, sou> peine d'avoir la tête tranchée;
« Donne vingt-quatre heures a tout propriétaire d'un « bonnet de coton pour s'en défaire le plus avantageuse- « ment possible.
.. A cet ordre toute obéissance est due.
« El I date du -Jl avril, an [243 de ['hégire.
« Signé . Sidi Husseix ..
— Comprends-tu?, demanda le bey au capitaine
— Oh : Altesse, s'écria celui-ci dans l'enthousiasme, vous êtes le plus grand bey qui ait jamais existé
— En ce cas, retourne à ton bâtiment et attends.
Une demi-heure après, la trompe retentissait dans les rues de Tunis et la population accourait à cet appel inusité.
Au milieu des écouteurs on remarquait les juifs à leur air triomphant et a leur bonnet de coton incliné sur l'oreille.
L amra fut lu à haute et intelligible voix.
Le premier mouvement des juifs fut de prendre chacun son bonnet de coton et de le jeter au feu.
Cependant, en y réfléchissant, le doyen de la synagogue vil QTUe chacun avait vingt-quatre heures pour se défaire de sa propriété.
Le juif esi essentiellement calculateur. Chaque juif calque mieux valait perdre moitié et même les trois quarts (lue de perdre le tout.
Comme ils avaient vingt-quatre heures devant eux, ils
commencèrent par faire leur prix avec les bateliers qui, la
ois, avaient profité de la presse pour les voler.
Puis, le prix fait, ils se dirigèrent vers le trois-mâts.
Deux heures après. \v (sois-mâts était entouré de barques.
— Capitaine: capitaine ! crièrent douze mille voix; à vendre des bonnets de coton ! des bonnets de coton à vendre 1
— Peu!] : 'it !e capitaine.
— Capitaine c'est d'occasion : capitaine, vous les aurez à hou marché!
— .7e reçus une lettre d'Europe, dit le capitaine.
— Eh bien î eh bien ?
— Elle annonce une grande baisse sur les bonnets de Boton,
— Capitaine, nous perdrons dessus.
— Soit, dit le capitaine. Je vous préviens donc que je ne puis les reprendre qu'a moitié prix.
— A moitié prix. soit.
— Je les ai payés quarante sous. Que ceux qui veulent donner leurs bonnets de coton pour vingt sous entrent par
haii .ni l i SOrtenl par 1 cil.
— Oh : capitaine :
— C'est a prendre ou à laisser.
— Capitaine !
— Holà I pour appareiller, tout le monde! cria le capitaine.
--Que faites-vous, capitaine, que taiti vous?
— Eh! parbleu! je lève l'ancre.
•— Capitaine, a quarante sous.
Le capitaine eu, inu l Ù donner ordre pour appareiller.
— Capitaine, a trente sous.
LE Vir.O' a
La grande voile se déroula le long du mât, et l'on enten du crier la chaîne du cabi-
— Capitaine! capitaine! nous consentons!
— Stop ! cria le capitaine.
Les puis montèrent nu a un par bâbord et sortirent par tribord.
un remit son bonnet de cot< a et reçut vingt sous. Ils avaient deux fois sauvé leur tête pour la misère de trois lianes; ce n'était pas cher.
Quant m i était centré dans sa marchandise,
et U lui restait trente-six mille francs de bénéfice net.
aie il était un homme qui savait vivre, il prit dixhuit mille Francs dans son canot, et s'en alla chez le bey.
— Eh bien) lui demanda le bey.
Le. capitaine se prosterna dans la poussière et baisa la babouche du bey.
— Eh bien : je viens remercier Ton Altesse.
— Es-tu content !
— Dans l'enthousiasme.
— Regardes-tu l'indemnité comme suffisante?
— Je la regarde comme exagérée. Aussi, je viens offrir a Ton Altesse...
— Quoi
— La moitié des trente-six mille francs que j'ai réalisés.
— Allons donc! dit le bey, ne l'ai-je pas promis de te rendre la justice à la turque?
— Sans doute.
— Eh bien ! la justice â la turque se rend gratis.
— Tron de l'air! fit le capitaine en lien, . un juge ne se serait point contenté de moitié : il eut pris au moins les trois quarts.
— Voila où est ton erreur, dit le bey : il eût pris tout
— Allons, allons, dit le capitaine, je vois que vous connaissez la France aussi bien que moi.
Et il se prosterna dans la poussière pour baiser les haies du bey; mais celui-ci lui présenta, sa main.
Le capitaine revint à son bâtiment avec ses dix-huit mille francs.
l'n quart d'heure après, il s'éloignait, toutes voiles dehors. Il avait peur que le bey ne se ravisât.
Les juifs ne connurent jamais la cause de ces deux amras d'une teneur si opposée ; seulement ils comprirent, ce qui était facile à comprendre, que c'était une façon d'impôt nu'il avait plu à leur tout-puissant seigneur de lever sur eux.
Mais cet impôt, tout au contraire des autres, leur avait laissé un doux souvenir.
C'était celui de l'élégante coiffure qu'ils avaient portée pendant vingt-quatre heures, et qu'ils regardaient comme bien préférable à leur bonnet jaune ou à leur turban noir.
\ussi, lors de l'avènement au trône du bey actuel, et l'on sait que tout avènement est une époque de grâces, demandèrent-ils que le bonnet de coton leur fut accordé.
Le bey n'y vit pas d'inconvénient, et comme au contraire c'était un grand partisan du inouïes, il autorisa cette gracieuse coiffure, qui est un signe essentiel et typique de la civilisation européenne.
De là ce nombre inouï de bonnets de coton que j avais remarqués sur les quais de la Goulette.
Aujourd'hui, l'on ne s'adresse plus ni i Manille, ni a Livourne, ni à Gibraltar pour se procurer la marchandise désirée.
Ce sont les vieux. Turcs qui triçoti nt les bonnets de coton.