i ait. Le chastre se réveilla ; j étais sur les
épines. Enfin j'entendis tinter les permiers coups de l'A ngeois ; u- ne monsieur.
Moi parole: a la moitié de l'Angélus, Il
parut avec mon îusil Je tendis le bras Ire des
yeux mon oiseau, et en faisant de la main signe à l'auber-
mals ce ne fut qu'au dernier coup ,ie
1 AngelMI qu'il me donna le fusiL
OU il me donnait le fusil, monsieur, le chastre jeta un petit cri et s envola.
• Je me cramponnai au mur, je montai dessus: J'aurais monté sur le clocher des Accoules. Il se remit dans nu champ de chënevis. Cet animal n'avait pas déjeuné, monsieur, et la nature lui parlait.
Je sautai de l'autre côté du mur. en jetant à l'aubergiste un petit écu pour son souper, et je me mis en course vers le i bamp de chënevis. 3 étais -i préoccupé de mon chasiia-, que je ne vis .n me suivait : de
qu'au montent où jetais au milieu du champ, où j'allais le faire lever, monsieur, je sentis qu'on me prenait au collet. Je me retournai : c'était le garde champêtre !
Au nom de la loi : me dit-il, vous allez me suivre chez le maire « En ce moment, le chastre partit.
eu autour de moi un i. Ldlers,
que je l'an . i-sé au pas de charge pour
mon chastre le renversai le garde comme un
arte, et je m'élançai hors de ce territoire inhosller.
•• Heureusement, l'oiseau avait fait un grand vol, le me nuvai loin de mon antagoniste. Quand Je fus arrivé à l'endroit où il s'était remis. J
: couru, monsieur, que je ne pus laie trouver au bout de mon fusil. Mais je lui .n- « — Ce qui est différé n'est point perdu El je me remis à sa poursuJ
Monsieur, je marchai toute la journée. Cette fois. Je n .nais rien dans m. , re Je ma: : - nuits
sauvages, Je lu des-torrents La sueur me mis
du front ; Je devais être hideux a voir.
rrivai suc les bords d'un fleuve sans eau..
— Ci-lait le Var, dit Ml
— Justement, mcnsli le var. Je le traversai sans me douter que je foulais un sol étranger. Mais nlm-
lu tuer a deux i enta pas
sur un sol où il n > uni touffe OÙ il
. i. lier. — Je in i pas ,1, Ion)., i,. mettant
en Joue de dix pas eu dix pas 11 était a trois
monsleui , qu p. un êpen ici-, un coquin o
tombei igné mon chastre ci dlspa
C'est alors que je sentie i ; i de plaie , Mes entrailles o
boulevi i . nom rltui i leur
Ltange. le : l le bord de
i n paysan passa.
'■■ n ami. lui dis je. j a-t-il une ville quelconque, un uni envi rons ?
indlt-11, ce lu alla .// ViMO un miglla
■n Italie, monsieur, et je ne sa\ d mot
lir un maudit cha
Je me relevai
-.n mon fusil , omme s n- un
i états
avait
■niais toute ma faibli
i dans la Mlle <>• demandai an premier
venu : 1res ■ dune bonne aubei l mme
ment.
parlait le français le plus pur; Il mil ■ tel d l.u;. ("était le meilleur hôtel.
■ Je demandai une chambre pour un et un souper pour quatre
LE MIDI DE TA FRANCE
n — Monsieur attend trois de ses amis? me demanda le garçon.
• — Faites toujours, répondis-je.
« Le garçon sortit.
« Je mis alors la main a ma poche pour voir de quelle somme je pouvais disposer à mon souper ; car je croyais que je ne serais jamais rassasié. Monsieur, je retirai ma main une sueur froide ; je crus que j'allais m évanouir.
■ Ma poche était trouée, monsieur ! Comme c'était, au commencement du mois, et que je venais de toucher mes appointements, j'avais pris quelques pièces de cent sous sur mon mois ; leur poids avait troué la toile de mon gousset, et
■ La situation n'était point agréable. Mes habits étaient en lambeaux et ne présentaient plus aucune valeur: il n'y avait que mon fusil qui me restai Mais savais-Je ce que l'on me donnerait de mon fusil ? Fort peu de chose, peut-être. J'avais bien aussi au doigt un solitaire; mais c'était un sentiment, messieurs; il me venait d'une personne aimée, et j'aurais préféré mourir de faim plutol que de m'en dessaisir. Je me rappelai donc le proverbe « Qui dort dîne. » Je présumai que cela pouvait s'appliquer aussi bien à un repas qu'à un autre. Je m'enfonçai dans mon lit, et, ma foi ! messieurs, chose incroyable ! j'étais si fatigué, que malgré ma faim et mes inquiétudes, je m'endormis.
Je m'approchai à pas de loup.
je les avais semées avec mon plomb sur la route d'Hyères à Je fouillai dans toutes mes poches, messieurs : pas i ' obole! je n'aurais pas eu de quoi passer le Styx. Mon souper commandé pour quatre personnes me revint à l'esprit., et je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête.
« Je courus à la sonnette et je me pendis après.
« Le garçon crut qu'on m'égorgeait. Il accourut.
« — Garçon ! dis-je, garçon ! avez-vous commandé le souper?
« — Oui, monsieur.
« — Décommandez-le. alors. Décommandez-le à l'instant même.
- « — Et les amis de monsieur?
« — Ils viennent de me crier par la fenêtre qu'ils D avaient pas faim.
« — Mais cela n'empêche pas monsieur de souper.
« — Vous comprenez, lui dis-je avec impatience, que si mes amis n'ont pas faim, je n'ai pas faim non plus, moi.
« — Monsieur a donc dîné bien tard ?
« — TrèS ta
El monsieur n'a besoin de rien ?
« — Non :
« Je lui dis ce peu de paroles d'un ton qui l'atterra. Aussi sortit-il aussitôt, et je l'entendis répondre à un de ses camarades qui lui demandait qui j'étais :
■ — Je n'en sais rien ; mais il faut que ce soit quelque milord, car il est bien insolent!
« Mol un milord ! messieurs, vous qui connaissez quelle ■était ma position !.. Ce garçon, comme vous le voyez, n'était pas phj iionomiste.
« Je me réveillai avec une faim canine. Comme vous le savez, messieurs, cela se dit non seulement des animaux, mais encore de l'homme, lorsque la faim est poussée chez lui à la dernière période.
« Je m'assis sur mon lit pour délibérer sur ce qu'il me pestait à faire, tournant mon pouce droit autour de mon pouce pain lie avec une inquiétude croissante, quand tout à coup j'aperçus dans un coin de ma chambre un violonct'le. je poussai un cri de joie.
« Vous me direz, messieurs : « Qu'a de commun un violon « celle avec un homme qui n'a ni drue ni soupe, si ce n'est • qu'ils ont tous deux l'estomac vide? »
Il y avait de commun, messieurs, que c'était un visage que je reconnaissais en pays étranger ; c'était presque an ami, messieurs: car on peut dire sans fatuité que I ir qu'on a tenu un instrument entre ses bras depuis dix ans, on doit être lié avec lui. Et puis j'ai toujours remarqué que rien ne me fait venir les idées, à moi, comme le son de la basse. — Vous êtes musicien, monsieur?
— Hélas ! non. monsieur.
— Mais vous aimez la musique?
— C'est en généra] le bruit qui m'importune le plus.
— Cependant, lorsque vous entendez chanter un rossignol '
— Je lui crie, le plus haut que je puis : « Veux-tu te taire, vilaine bête ! »
Méry haussa les épaules avec un signe de profond pris et en me lançant un regard exterminateur.
— Défaut d'organisation! <■ ria m Louet, qui craii de voir cesser la bonne harmonie qui régnait entre non Monsieur est bien plutôt à plaindre qu'a blâmer. C'est uu
cinquième sens qui lui manque. — Je vous plains, monsieur :
— Eh bien, monsieur Lcuet, dit Méry. je suis sûr qu'il peine eùtes-vous votre basse entre les jambes les idées vous vlnren' par cinquante, par mille. Vous en aviez trop
-i-cc pas?
— Non, monsieur, non, ce ne lurent pas précisément les
qui vinrent, ce lurent les domestiques de 1 hôtel qui accoururent. Ma situation avait passé dans 1 âme de cette basse. J'en tirais des sons déchirants; il y avait dans ces sons tous les regrets du pays natal, tous les tiraillements de l'estomac à jeun ; c'était de la musique expressive au premier degré. Or. comme vous le savez, les naturels du pays eu Je me trouvais ne sont pas comme monsieur, ils adorent la musique. J'entendis le corridor qui s'emplissait : de temps en temps, un murmure approbateur arrivait jusqu'à moi. Il y eut des battements de mains, monsieur. Enfin la porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis paraître le maitre d'hôtel. Je donnai un dernier coup d'archet, ce coup de génie, vous savez, et je me retournai vers lui. Du moment que J'avais un instrument entre les mains, je comprenais ma supériorité sur cet homme.
« — Je demande pardon à monsieur d'être entré ainsi dans sa chambre ; mais qu'il ne s'en prenne qu'à lui.
« — Comment donc ! répondls-je, vous êtes le maître. - vous pas chez vous?
il laut vous dire que j'avais le costume d'Orphée : une Simple tunique
« — Monsieur me parait un instrumentiste distingué.
« — J ai retusé la place de première basse a 1 Opéra de Paris.
« Ce n'était pas précisément vrai, messieurs, je dois l'avouer; mais jetais en paya étranger, et je ne voulais pas abaisser la France.
« — Cependant, monsieur, c'était une bonne place, continu -te.
■ — Dix mille Irancs d'appointements et la nourriture. Tous les jours a déjeuner des côtelettes et du vm de Bordeaux.
1 'îisleur, ces deux objets me vinrent à la bouche malgré mol.
Et tout cela, monsieur, continuai-je, par amour de l'art, en Italie, dans la patrie du sublime
Paeslello et du divin Clmai
■ Je le Battais, et homme.
Et monsieur ne s'arrête pas dans notre ville?
• — Pourquoi fnire?
" -- Mais i ■ donner une soirée.
Uonsleui m- mol un trait de lumière.
• — ' i'daigneusement ; est-ce que trous i rayez qu'une ville comme Nice me couvrirait mes Irais T
• — Comment, monsieur! mais, dans ce moment-ci. nous regorgeons d Anglais poitrinaires qui vieni.. l'hiver
e. Dans le seul hôtel d Torfc. J'en al quinze. 0 surtout (nie la table y est excellente. « — Il est vrai, mon continuant de
omme, que c'est le met i de Nice
le partir.
M lis je ne sais encore
monsieur ; mai< qu'une soirée qu il nous consacrerait ne serait
demandai je négligemment que tait rapporter?
• — SI monsieur veut me laisser taire les annonces et distribuer les billets, je la lui garantis a cent écus.
■ — ' ' 6ci iai-je.
'' monsieur. Je le sais; mais
Ni • ce n est ml Paris ni Rome
barmante ville monsieur Je continue ,, réussl.
-—Et, en tlon de la ville tais bien sûr
m prendre ma basse
et de ' ' de recette
garantis une s. monsieur.
■ — Et nourri
Eh 1,lf'" monsieur, ai
Votre nom
• - M. Louet. venu d. - à la poursuite d un chastre.
il bien utile à mettre sur l'affiche T
-aide, monsieur, attendu que Je suis «n is pourrait il manque quand II n rien mon-
sieur. ' l'honneur, incapable !
• que vous voudrez, monsieur. . Et aue Joueri H
monsieur; lai' , toutes les
partitions du théâtre, je les connais toutes, je Jouerai huit morceaux de première Importance, au choix de l'auditoire ;
cela flattera 1 orgueil des Anglais Comme vous le savez. solaires sont pleins d'amour-propre.
Eh bien, c'est dit. reprit le ma ire d'hôtel ; je vous garantis cent écus et je vous nourris. A l'instant même, on us monter votre déjeuner.
• — Songez, monsieur, qu e pruspectus que je me lerai une idée de votre manière de tenir vos engagement-
« — Soyez tranquille.
Kt je l'entendis qui, en soi lit à ses affidés :
» — i il di première i i numéro ,
Monsieur, je regardai le numéro de ma porte : c'était moi le nu nu
« Je ne m'en tins pas de joie ; je pris ma basse dans mes bras, et j'exécutai une sarabande.
« Comme je reconduisais ma danseuse a sa place, les garçons entrèrent a ■■•■• un déjeuner.
C était véritablement un déjeuner de première classe. Monsieur, quand vous irez a Nice ; — vous allez à Nice. je crois? — logez à l'hôtel d York. Et. si c est toujours le même, ce qui est possible, car c'était un homme à peu près de mon âge. VOUS m en direz des nouvelles.
• Je vous avoue que je me mis a table avec une certaine volupté il y avait juste vingt-huit heures que je n avais mangé.
• Je prenais ma tasse de calé lorsque le maitre de l'hôtel rentra.
« — Monsieur est-il content? me demanda-Ml
■ — Encras
« — De mon côté, tout est fini, il n'y a plus à s en dédire A cette heure, monsieur est alii
« — Je lerai honneur à l'atflche, monsieur, j y lerai Honneur. Maintenant, pourrlez-vous me dire par quelle voie je puis m'en retourner à Marseille? Je voudrais partir demain.
« — Il y a justement dans le port un charmant brick qui île demain matin pour Toulon. Le capitaine est juste ment un de mes amis, un vrai loup de mer.
« — Tiens : tiens : je ne connais point Toulon et je serais bien aise de le connaître.
Eh lien, profitez de l'occasion
■ — Mais i 'est que je crains la mer ...
' i ur. je la i ralns ; - ■mmu
M. Mi
— ! dans e moment i la mer est comme de l'huile
« — Combien de temps peut durer la traversée? « — Six heures, au plus.
■ — Bagatelle, monsieur 1 Je m'en irai par votre brick. Le concert eut lieu a l'heure annoncée : c est tout ce
que ma modestie me permet d'en dire. Je touchai exactement les cent écus ; et, le lendemain, après avoir donné aux garçons un air de basse pour boire, je m embarquai sur le brick la Vt pt-Dovleurs, capitaine Oarnler.
Monsieur, ce que J'avais prévu arriva : a peine ai mis le pied sur le pont, que je m'aperçus que, si je ne des-
d( moi.
deux heures, et au moment où je commen-
sais justement a aller un peu mieux, j'entendis un grand re-
nénage sur le pont ; pins le tambour retentit: je crus
que c'était le signal du déjeuner.
> — Mon ami, dis-je à un marin qui portait une brassée
mu .i e tambour, s'il vous plaît?
• — 11 annonce les Anglais, mon brave homme, me répondu ,e marin avei la franchise ordinaire aux gens qui exercent cette profession.
• — Les Anglais i. - Inglals : ce sont de bons enfants, répondis-je ; ce sont eux qui m'ont lait hier les trois quarts de ma recette :
Eh bien, en ce cas, il* pourront bien vous la reprendre tout entière aujourd'hui.
il continua sa route vers l'escalier de lécoutille l" ni i rentier marin, il en vint un autre qui portait une brassée 4e piques.
- Puis un autre qui portait une brassée de haches « Je commençai a me douter qu'il se passait quelque chose d'étrange.
bruit allait en augmentant, ce qui ne calmait pas mon inquiétude, quand j'ed tendis par l'écoutllle une voix qui disait :
tntolne .■; « — Oui, i apllalne, dit une autre mu
■ Un Instant après. Je vis venir un mou a la main l'objet demandé Je 1 arrêtai au collet, le Jeune âge
• ■niant ni. .■ familial
mu. lui <li* Je qui
• ■ ce que l'on
Ah .m. drôlement! dit le mousse; il y en aura quelques-uns ni une Indigestion de plomb et d'acier,
id sa pipe.
Uors - il est que le danger n'est pas
grand.
LE MIDI DE LA FRANCE
.. — Au contraire, Quand il la demande, c'est que ra chauffe.
« — Mais enfin, qu'est-ce qui chauffe?
« — La grande marmite, donc, celle où il y a du bouillon pour tout le monde. Montez sur le pont, et vous verrez.
.. Je compris que ce que j'avais de mieux à faire était de suivre le conseil judicieux que me donnait cet enfant ; mais la chose n'était point commode à exécuter, vu le roulis du bâtiment. Enfin, je me cramponnai si bien aux parois intérieures, que je parvins jusqu'à l'escalier; là, je fus plus à mon aise, je tenais la rampe.
« Je sortis l.i tête de l'écoutille avec toutes les précautions que la situation exigeait. J'aperçus, à quatre pas de moi, le capitaine, qui fumait tranquillement, assis sur une caisse renversée.
» — Bonjour, capitaine, lui dis-je avec le sourire le plus aimable que je pus trouver. Il paraît qu'il y a quelque chose de nouveau à bord?
« — Ah ! c'est vous, monsieur Louet !
« Il savait mon nom, ce brave capitaine !
« — C'est moi-même. J'ai été un peu malade, comme vous voyez ; mais cela va mieux.
« — -Monsieur Louet, avez-vous jamais vu un combat naval? me demanda le capitaine.
« — Jamais, monsieur.
« — Avez-vous envie d'en voir un?
« — Mais, monsieur... j'avoue que j'aimerais mieux autre chose.
« — J'en suis fâché ; car si vous aviez eu envie d'en voir un, mais un beau ! vous auriez été servi à la minute.
« — Comment, monsieur! dis-je en pâlissant malgré moi. — On sait que ce phénomène est indépendant de la volonté de l'homme. — Comment ! dis-je, nous allons voir un combat naval? Ah! vous plaisantez, capitaine... Farceur de capitaine !
« — Ah! je plaisante:... Montez encore deux échelons, et regardez... Y êtes-vous?
« — Oui, capitaine.
« — EU bien, que voyez-vous?
« — Je vois trois fort beaux bâtiments.
« — Comptez bien !
« — J'en vois quatre...
« — Cherchez encore !
« — Cinq ! six !
« — Allons donc !
« -— Oui, ma foi ! il y en a six!...
« — Vous connaissez-vous en pavillons?
« — Très peu.
« — N'importe; regardez celui que porte le plus grand... là, a la corne... où est notre pavillon tricolore, à nous Qu y a-t-il sur ce pavillon ?
« — Je me connais très peu en figures héraldiques ; cependant, je crois distinguer une harpe.
« — Eh bien, c'est la harpe d'Irlande ; d'ici à cinq minutes ils vont nous en jouer un air.
•< - -Mais, capitaine, lui dis-je, capitaine, il me semble qu ils sont encore loin de nous, et qu'en déployant toute cette toile qui ne fait rien là, le long de vos vergues et de vos mats, vous pourriez vous sauver. Moi, je sais qu'à votre place, je me sauverais. Pardon, c'est mon opinion comme quatrième basse du théâtre de Marseille • je serais heureux de vous la faire partager. Si j'avais l'honneur dêtre marin, peut-être en aurais-je une autre.
■— Si. au lieu d'être une basse, c'était un homme qui m eut dit ce que vous venez de me dire, monsieur reprit le capitaine, cela se passerait mal. Apprenez que le capitaine Garnier ne se sauve pas : il se bat jusqu'à ce que son vaisseau soit criblé; puis il attend l'abordage, et, quand son pont est couvert d'Anglais, il descend vers la sainte-barbe .avec sa pipe : il l'approche d'un tonneau de poudre et il envoie les Anglais voir si le Père éternel est là-haut. '
" — Mais les Français ?
" — Les Français aussi.
« — Mais les passagers?
« — Les passagers tout de même.
« — Allons, capitaine, pas de mauvaise plaisanterie.
« — Je ne plaisante jamais, monsieur Louet, quand le branle-bas est battu.
— Capitaine!.,, capitaine, au nom du droit des gens' descendez-moi à terre ; j'aime mieux m'en aller à pied Je suis bien venu, je m en irai bien.
k « — Voulez-vous que je vous donne un conseil, monsieur Louet? dit le capitaine en posant sa pipe près de lui « - Donnez, monsieur ; un conseil est toujours bien reçu par un homme raisonnable.
fc£.?'éta«. f?n a'Se C,e lui offrir dune manière indirecte cette petite leçon.
« — Eh bien, monsieur Louet, c'est d'aller vous coucher ■ vous -en venez, n'est-ce pas? eh bien, retournez-y « — Une dernière demande, capitaine.
« — Faites, monsieur.
LE MIDI DE LA PRANCE
« — Avons-nous quelque chance de salut ? C'est un homme marié, ayant femme et enfants, qui vous fait cette question. « Je lui disais cela pour l'intéresser : le fait est que je suis garçon.
" Le capitaine parut s'adoucir. Je m'applaudis de ma ruse.
« — Ecoutez, monsieur Louet, me dit-il ; je comprends tout ce que la position a de désagréable poiir un homme qui n'est pas du métier. Oui, il y a une cham
« — Laquelle, capitaine? m'écriai-je, laquelle? Et, si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi. « — Voyez-vous ce nuage noir, là, au sud-ouest? « — Jo le vois comme je vous vois, monsieur, « — Il ne nous promet qu'un grain.
« — Qu'un grain de quoi, capitaine?
« — Qu'un grain de vent ! Priez Dieu qu'il se change en tempête.
« — Comment, en tempête, capitaine? Mais on fait naufrage par les tempêtes !
« — Eh bien, c'est encore ce qui peut nous arriver de plus heureux I
« Le capitaine reprit sa pipe ; mais je vis avec plaisir qu'elle était éteinte.
« — Antoine ! cria le capitaine, Antoine ! Mais où es-tu donc, sardine de malheur?
« — Me voilà, capitaine ! dit le mousse en passant la tête par l'écoutille.
« — Va me rallumer ma pipe ! car, ou je me trompe fort, ou le bal va commencer.
« En ce moment, un petit nuage blanc parut aux flancs du navire le plus rapproché de nous; puis on entendit un bruit sourd, comme lorsqu'on frappe, au- théâtre, sur la grosse caisse. Je vis voler en éclats le haut de la muraille du brick, et un artilleur, qui était monté sur l'affût de sa pièce pour regarder, vint me tomber sur l'épaule.
« — Allons donc, mon ami, lui dis-je, ce n'est pas drôle du tout, ce que vous faites là.
« Et, comme il ne voulait pas s'en aller, je le repoussai ; il tomba à terre. Ce fut alors que je le regardai avec plus d'attention : le malheureux n'avait plus de tète.
« Cette vue me prit sur les nerfs de telle façon, monsieur, que, cinq minutes après, sans savoir comment, je me trouvais à fond de cale.
« Je ne sais combien de temps j'y restai ; seulement, j'entendis un tapage d'instruments de cuivre comme jamais je n'en avais entendu au théâtre de Marseille ; puis à ce sabbat succéda un accompagnement de basse à croire que le bon Dieu jouait l'ouverture de la fin du monde. Je n'étais pas à mon aise, monsieur, je dois le dire.
« Enfin, au bout d'un temps indéterminé, je sentis que le vaisseau se calmait; je n'en restai pas moins encore une bonne heure coi et couvert. Enfin, m'apercevant que tout mouvement avait cessé, je repris l'échelle. Je me trouvai dans l'entre-pont. L'entre-pont était fort calme, a part quelques blessés qui geignaient. Je pris courage et je montai sur le pont. Monsieur, nous étions dans un port.
« — Eh bien, dit le capitaine Garnier en me frappant sur l'épaule, nous voilà arrivés, monsieur Louet.
« — Mais, en effet, dis-je au capitaine ; il me semble que nous sommes en lieu sûr.
« — Grâce à la tempête que j'avais prévue, les Anglais ont eu tant à faire pour eux, qu'ils n'ont pas eu le temps de s'occuper de nous. Si bien que nous leur avons passé entre les jambes littéralement.
« — Oh ! oh ! comme au colosse de Rhodes... « Voujs savez, monsieur, que les vaisseaux, disent les historiens, avaient la bassesse de passer entre les Jambes de ce colosse.
« — Si bien, continuai-je, que voilà probablement l'île Sainte-Marguerite.
« — Que dites-vous là?
« — Je dis, repris-je en montrant une île que j'aperce vais à l'horizon, que voilà probablement l'île Sainte-Mar guérite, où fut enfermé le Masque de fer. « — Ca? dit le capitaine.
« — Mais oui, ça !
« — Ça, c'est l'île d'Elbe.
« — Comment, dis-je, l'île d'Elbe? Ou mes connaissances en géographie me trompent, ou je ne pensais pas l'île d'Elbe si proche de Toulon.
« — Où prenez-vous Toulon ?
« — Cette ville, n'est-ce pas Toulon? Le port où nous sommes, n'est-ce point le port de Toulon' Enfin capitaine. en partant, ne m'avez-vous pas dit que vous partiez pour Toulon ?
„ Mon cher monsieur Louet, vous savez le proverbe : « L'homme propose et... »
« — Et Dieu dispose: oui. monsieur, je le sais, c'est un proverbe très philosophique.
„ Et surtout très véricllque ; Dieu o disposé. « — De quoi?
« — De non;' ■ donc !
. i unes-nous, monsieur?
« — • l'ionibinu.
que
vous me di lais, si cela continue, je retournerai à
ar les Des Sandwich, où lut tué le capitaine Cook. que vous d l>as le. chemin.
Mais voila uuc je sol i ■ de rua patrie, moi!
— Et moi. donc, qui suis de la Uretagne- « — Mai.- comment y retourner!
■■ — Eu Breta:-j
■ - Non a Marseille.
. — Mon cher monsieur, il y a la voie de mer par mon bâtiment.
. t ire.
« — Et la voit de terre par le vetturlno.
je pn ' '
„ £1, i, .lier monsieur Louet, je vais vous
taire remettre e ir le | „ vous m'obligerez, monsieur.
, Le héla une embarcation.
point ..Mi-,
carnassière, oui. Je pris
pi aine en lui souhaitant on bon retour, et je , . ■ .ire l'échelle.
« Monsieur Louet ! me iine.
S lui .
« — Plait-il. monsieur? lui demandai-je. .. — Mon i aer mon ">e dit le
une d'un air tout embarrassé, vous savez qu'entre compatriotes, on ne tait i >ns
„ oui, monsieur, je sais cela.
■ — Eh bieu. vous m'entendez i
— nui, monsieur, Je trous entends; mais je ne vous comprends pas! Cela veut dire., s'il vous plaltî
• — Cela «eut l . apitaine-
„ cela veut dire? repris-je une troisième fois.
. — Eh bien, ci=la veut dire... mille tonnerres : que, si vous n'avez pas d'arr-Mit, ma bourse est a i slUon,
quoi ! Voila le mot la ne,
• de mourir ses services me fi»
venir les larme-s aux yeux.
„ ,.i , dis-je en lui tendant la main;
mais je suit d — Dam " un ai l isti
„ — i , is dans ce mouchoir, cap.
■ — Ob bii Lors, si vous a ecus. ave. on va au bout du monde !
d — j.- désire ne pas aller si i i ipltalne; et, si je
puis, je m an Marseille.
. — Eh bien, bon voyage! et ne ni oubliez pas dans vos prières.
. je vivrais cent ans. capitaine, que, pendant cent ans. je me souviendrais de vous.
• — Adieu, monsieur Louet.
n — Adieu capitaine Garnler.
.Je descendis dans rembarrai Ine passa de
bâbord à tribord, i«'iir me suivie des yeux
. .... m i d l'Dtsero Iran-
Dières parole* qu'il ne dll monsieur. i pitaine, appuyé . oinrae . ela mant on cigare, cai
que pour P*UVTe capitaine !
i me-
— r:h bien que lui est-il donc nrrivé? '
D |nl | qn. trolS mois après, il
,i un i i. six.
Mous 1 : '"'' ''' i""lr la
•i v.-rsa un troisième verre
— Messieurs dlt-tl en levant le bras à la hauteur de [.œ,l |, -eral le dire, n'a rien d ruiez I
Noua ,,,., ; ratsoii M. 1 ' "< « narration.
,ir,,it à l'auberge <iu iiussar.i frai que Ji '"' a,lendu
que cette aabei ' "" d,ner'
car j'avais grand faim ; en culinaire
i es.
fls venir un vi-niiiim 11 était evl
illece fort n- D1U compreni rerenl monsieur, Il !
,:, . pen.i pi tours le n
chos. n mptals taire
ruent trois de ces hommes sans parv„ln, | „ aucun d'eux, attendu qu Ils ne
parlaient point mon idiome maternel Enfin il en vint un quatrième, qui prétendait parler toutes les langue qui n'en parlait réellement aucune. Cependant, grâce à son baragouin mêle de français, d'anglais et d italien, nous parvînmes à échanger nos peu? see a lui était
que je devais lui donner pour ma part trente francs jusqu'à Florence. A Florence, me dit-il, je trouverais mille renlr a Marseille. J'avais grande envie, monsieur, de voir Florence, de sorte que ji cr les
trente francs. Avant de me quitter, il me prévint que deux de ses voyageurs, dont l'un était un compatriote a moi, avaient exigé qu'il prit par la route de Grosseto à Sienne, désirant passer par la montagne. Je lui répondis que je n'avais rien contre la montagne, mais que. si c'était la mer, ce serait autre chose. Il me répondit alors que, pendant tout le temps du voyage, je tournerais le dos a la i cela me suffit.
Nous devions partir le même soir pour aller cou. lier ', deux heures, le vetturino s'arrêta devant la porte de l'auberge; ses quatre autres voyageurs etaieut i . leurs places, et le conducteur venait me chercher,
ainsi que mon compairiote. qui logeait dans le même hôtel que moi. Je me tenais prêt sur le seuil de la porte : car, ainsi que vous le savez, mes préparatifs de départ n étaient point longs à faire : ma carnassière et mon fusil, toujours le même bagage. On appela M. Ernest. Cela me Bt piaisir d'entendre un nom français.
— » i - . t de vingt-six à vingt-huit ans, qui avait absolument 1 air de l'enseigne de notre auberge, plus le grade II coula une paire de pistolets dans les pioches de la voilure, et prit sa place à côté de mol.
« — Je ne fus pas longtemps a m apercevoir que M. Ernest avait quelque chagrin. Je ne le connaissais pas assez pour lui en demander la cause; mais je voulus du moins le distraire par ma conversation.
Moi -leur est Français! lui demanda
. — Oui. monsieur, me répondit-il.
« — Monsieur est militaire, peut-être?
« 11 haussa les épaules. La demande n'était cependant rète, puisqu'il était revêtu de son uniforme. Je vis, a qu'il ne se souciait point de parler, et Je
me tus. Quant aux autres voyageurs, ils parlaient italien. .i i o nneur de vous dire que je ne comprenais
pas ce - ne vous étonnerez donc point que
je ne me mélasse pas â la conversatoin.
Nous arrivâmes ainsi sans mot dire à Scarlino. dans une fort mauvaise auberge, ma foi ! Non- y passâmes une
Hun détestable, mes rs, tout êtes, sauf
votre respect. Vers les trois heures du matin, comme Je commençais à m'endormir. notre conducteur entra dans ma chambre et me fit lever. Il parait, monsieur, que, dans ce pays étrangi habitude.
« Je pris mon fusil et ma carnassière, et Je m'apprêtais à reprendre ma place de la veille: mais, au moment où j'allais monter en voiture, le conducteur m arrêta.
. — Scuxi. Excellence; ma le fousil il né pas carrlqué, n'est-ce
„ Comment ! le fnusil il n'est pas carrlqué! Qu'entendez-vous par ce verbe cnrrnjué:'
„ II denianie -i votre tusil est charge, me dit M F.r nest.
\i, ,, humble, lui dl
ment ave/vous .1
■ — Très bien.
. vous ! o diffî. ile, alors Moi
, dévore, monsieur, livre aux bêtes. mol dirent les „ Le fonsil I] Oint carrlqué? demanda une se-
conde fois le conducteui
. je. un peu
lion.
„ Alors. Il Ml nriquer.
„ Monsieur, dis je au jeune officier, ayez la bonté de me sei nomme.
„ ; nsieur,
de peur d'accident, sans doute.
. — Ah ' ab : c est trop juste, répond „ xon. non. n en laites rien: lai mmi
si no
re fusil, nous pourrions au moins nous défendre.
■ — Par dl ndai-Je. 1 •• qu'il S aurait de- t cette route, par hasard!
„ eii ! monsieur, en II die il ! ton*.
„ . lucteur : »
. — Voilà, mol.
. , vous Mais, dite- moi, mon ami.
vous , a qu'il >' avait des volem
toute. . , .. „
1,,,,,.. ■ avantl crlèi n les voyageurs de la voiture
LE MIDI DE LA FRANCE
« — Allons, allons : grimpez, me dit M. Ernest ; vous voyez bien que nos compagnons s'impatientent; nous
ne serons pas à Sienne avant minuit.
« — Attendez, monsieur, que je décharge mon arme. « — Bisogna déearriquer le fousil, répéta le conducteur. « — Mais non, mais au contraire, dit l'officier ; montez donc.
« — Pardon, monsieur, pardon, lui répondis-je ; mais Je suis de lavis du conducteur. Si nous rencontrions des voleurs par hasard ; je ne voudrais pas que ces braves gens pussent soupçonner que mon intention est de leur faire le moindre mal.
■i — Ali: tous avez peur, à ce qu'il parait? « — Je ne le dissimule pas, monsieur ; moi, je ne suis pas militaire, je mus quatrième basse au théâtre de Marseille : M. Louet, quatrième basse, pour vous servir, reprisje en m'inclinant.
« — Ah : vous êtes quatrième basse au théâtre de Marseille? Alors, vous avez dû connaître une charmante danseuse qui y était il y a trois ou quatre ans.
« — J'ai beaucoup connu de charmantes danseuses, car ma place à l'orchestre est une excellente place pour faire connaissance avec elles. Comment se nommait elle, sans indiscrétion, monsieur?
« — Mademoiselle Zéphirine.
« — Oui, monsieur, je l'ai bien connue ; elle a quitté notre Tille pour l'Italie. C était une jeune personne fort légère. « — Hein ! fit M. Ernest-
« — Ceci s'applique au physique seulement ; et, pour une danseuse, c'est une louange, ou...
« Je pris un air des plus aimables.
,. — Ou je ne m'y connais pas.
■■ — A la bonne heure !
,c — Dunque che facciamo, non si parte oggl? cria-t-on de la voiture
« — Un instant, messieurs ! Je m'éloigne pour décharger mon arme, de peur d'effrayer les chevaux par une double explosion.
■< — Donnez le fousil, dit le conducteur en me le prenant des mains. Je le mettrai dans le cabriolet.
" — Tiens encore! dis-je ; je n'y avais point pensé. Voilà mon fusil, mon brave homme. Ayez-en bien soin, car c'est une excellente arme.
« — Ah çà ! monterez-vous ? me dit M. Ernest. « — Me voilà, monsieur, me voilà.
« Je montai dans la voiture, le conducteur ferma la portière derrière moi, monta dans son cabriolet et partit.
« — Vous dites donc, repris-je, enchanté d'avoir trouvé un sujet de conversation qui paraissait plaire au jeune officier, vous dites donc que mademoiselle Zéphirine...?
« — Vous vous trompez, me répondit M. Ernest, je ne dis rien.
« Je m'aperçus que son envie de causer était passée, et Je me tus.
J'ai rarement fait un voyage plus ennuyeux, monsieur. et par de plus horribles chemins. Notre conducteur semblait prendre à tâche de s'éloigner des villes et des villages. On aurait cru que nous voyagions dans un pays sauvage. Nous nous arrêtâmes pour dîner dans une horrible cabane. où l'on nous servit une omelette de poulets qui n'étaient point encore nés, et où notre conducteur s'entretint avec des gens de fort mauvaise mine, ce qui me donna des soupçons. J'avais grande envie de les communiquer à mes compagnons de voyage ; mais je crois vous avoir dit que je ne parlais pas la langue italienne. Et, quant à M. Ernest, la façon dont il avait répondu à mes prévenances ne m'engageait point à les renouveler.
« Nous repartîmes, monsieur ; mais le chemin, au lieu de s'embellir, devint de plus en plus inqualifiable. Je ne dirais pas trop en vous affirmant que nous traversâmes de véritables déserts Enfin nous nous engageâmes dans une espèce de défilé, avec des montagnes d'un côté et un torrent de l'autre. C'était d'autant moins rassurant que la nuit venait à grands pas. Personne ne parlait plus, pas même les Italiens ; de temps en temps, seulement le conducteur jurait après ses bêtes. Je demandai si nous étions bien loin de Sienne ; nous en étions à peu près à moitié chemin.
« Je réfléchis que, si je pouvais m'endormir, cela me ferait paraître la route incomparablement moins longue. Je m'accommodai donc du mieux que je pus dans mon coin, et je fermai les yeux pour inviter le sommeil- J'es- Sayai même de ronfler, mais je m'aperçus que cela me réveillait ,-t je cessai d'employer ce moyen, comme inefficace.
« On dit qu'il ne s'agit que de vouloir pour pouvoir. Monsieur je lus une preuve vivante de cet axiome. Au bout d'une heure d'une volonté ferme, je tombai dans cette espèce de somnolence où l'on a encore la perception des choses, mais où l'on i déjà perdu l'usage de ses facultés. Je ne sais depuis combien de temps j'étais dans cet
état anormal lorsqu il me sembla sentir que la voiture s'arrêtait. Puis il se fit un grand remue-ménage autour de moi. J'essayai de me réveiller, monsieur, impossible. Je m étais magnétise moi-même ndis deu\
coups de pistolet. Cette fois, c'était trop fort, d'autant Plus que la namme m'avait presque brûlé le visage. J'ouvris les yeux. Qu'est-ce que j'aperçus sur ma poitrine, ni".' Le canon de mon propre fusil ! Je le reconnus, monsieur, et je me repentis fon de ne pas d hargé.
Nous étions arrêtés par une bande de voleurs qui criaient a tue-tête: Faccia in terre! faccia m terra! Je devinai que cela roulait dire : ,. Ventre a terre! » Je me pré ipitai a bas de la voiture, mais pas encore assez vite sans doute, car l'un d'eux m'appliqua un coup de crosse derrière la nuque, monsieur, le coup du lapin. Heureusement, il ne m atteignit point le cervelet. Je n'en tombai pas' moins le nez contre terre. Là, je vis tous mes compagnons de voyage qui étaient couchés comme moi, à l'exception de M. Ernest, qui se débattait comme un diable; mais, à la fin, force lui fut de se rendre.
« On me fouilla partout, monsieur, jusque dans mon gilet de flanelle; pardon du détail, mais j'en porte. On me prit mes cent écus. J'espérais sauver mon solitaire, et je l'avais tourné en dedans; malheureusement, il n'avait pas la vertu de l'anneau de Gygès. Vous savez que l'anneau de Gygès, quand on en tournait le chaton en dedans, rendait invisible. On vit mon pauvre solitaire, et on me le prit.
" Cela dura une heure, à peu près, à nous fouiller et refouiller de la manière la plus inconvenante ; puis, au bout dune heure :
<■ — Maintenant, dit celui qui paraissait le chef de la troupe, y a-t-il parmi ces messieurs un musicien ?
« La demande me parut étrange, et je crus que le moment n'était pas opportun pour décliner ma qualité.
« — Eh bien, répéta le même, ne m'a-t-on pas entendu? Je demande si, parmi ces messieurs, il n'y en a pas un qui joue de quelque instrument ?
« — Eh ! pardieu ! dit une voix que je reconnus pour celle du jeune officier, il y a monsieur, qui joue de la basse, M- Louet.
" J'aurais voulu être à cent pieds sous terre ; je r, st. i comme si j'étais mort
« — Lequel, demanda la même voix, est M. Louet ? est-ce celui-ci ?
« On s'approcha de moi, et je sentis qu'on me prenait par le collet de ma veste de chasse ; en un instant, on me redressa et je fus sur pied
« — Que voulez-vous de moi, messieurs? demandai-je ; au nom du ciel, que voulez-vous de moi ?
« — Eh ! mon Dieu ! me dit le même bandit, rien que de très flatteur. Il y a huit jours que nous cherchons de tous côtés un artiste, sans en pouvoir trouver, ce qui mettait le capitaine d'une humeur atroce ; maintenant, il va être enchanté.
" — Comment ! m'écriai-je, c'est pour me conduire au capitaine que vous me demandez si je joue de quelque instrument?
<■ — Sans doute.
« — Vous allez me séparer de mes compagnons? « — Qu'est-ce que vous voulez que nous en fassions? Ils ne sont pas musiciens, eux.
« — Messieurs ! m'écriai-je, à mon secours ! à mon aide ! vous ne me laisserez pas enlever ainsi.
<• — Ces messieurs vont avoir la bonté de rester le nez en terre, comme ils sont, sans bouger pendant un quart d'heure ; dans un quart d heure, ils pourront se remettre en route. Quant au jeune officier, ajouta le bandit en s'adressant aux quatre hommes qui le tenaient, liez-le à un arbre ; dans un quart d'heure, le conducteur le déliera — Entends-tu, conducteur? si tu le délies avant un quart d heure, tu auras affaire à moi. au Picard !
« Le conducteur poussa une espèce de gémissement sourd, qui pouvait passer pour un acquiescement à l'injonction qu'il venait de recevoir. Quant à moi, j'étais sans force aucune ; un enfant m'aurait mené noyer ; à plus forte raison, deux gaillards comme ceux qui me tenaient au collet. « — Allons, en route ! dit le bandit, et les plus grands égards pour le musicien. S'il résiste, ne le poussez que par où vous savez.
« Je fus curieux de savoir par où l'on devait me pousser en cas de résistance : Je résistai donc- Monsieur, je r . a un coup de pied qui me fit voir trente-six chandelles. J'étais fixé.
« Les bandits se dirigèrent vers la montngne, dont on distinguait les crêtes noires qui se découpaient sur le ciel. A.t bout de cinq cents pas, à peu près, nous franchîmes un torrent; puis nous entrâmes dans une forêt de pins qve nous traversâmes ; enfin, arrivés de l'autre côté, nous aperçûmes une lumière.
', Nous nous dirigeâmes vers cette lumière; elle venait dune petite auberge placée sur une roule- de traverse. A
cinquante pas de la maison, nous nous arrêtâmes Un seul bandit se détacha et alla reconnaître la place. Un signal qu il donna en frappant trois lois dans ses mains Indiqua sans doute au Picard que nous pon liï . car les
remirent en mari ne i 'lu ils
n'avaient pas lait depuis que nous avions quitté la grande route- Monsieur, je crus, en mettant le pied sur le seuil de celte auberge, que nous étions dans la nuit du samedi au dimanche, et que Satan y faisait son sabbat. « — Ove sta il < , le Picard en entrant.
• — Al primo inain>. répondit 1 aubergiste.
. — Tiens, ni' ai lit qu'il y a déjà un pre-
mier piano. .Mais cet homme a donc la rage de la musique?
■ Tous les bandits montèrent lescalier, à l'exception de deux, qui me firent asseoir dans le coin de la cheminée, et me gardèrent à vue. L'un des deux s'était adjugé mon fusil, et l'autre ma carnassière. Quant a mon solitaire et à mes cent écus ai devenus parfaitement invisibles.
« Quelques instants après, on cria du haut de l'escalier 0! •■ que .h- H-- i ompi 1s pas lement, comme ils me remirent la main au collet et me poussèrent vers les degrés, je devinai que j'étais demandé au premier étage.
« Je ne me trompais pas, monsieur. En entrant, je vis le capitaine, assis devant une table parfaitement servie. ayant une foule de bouteilles de différentes formes devant lui, et sur ses genoux, monsieur, une fort jolie fille, ma foi !
« Le capitaine était un homme de trente-cinq a quarante ans, ce qu'on peut appeler vraiment un bel homme. Il était vêtu absolument comme un voleur d'opéra-comique, tout en velours bleu, avec une ceinture rouge et des boucles d'argent; de sorte que, monsieur, je me crus a la répétition ; si bien que si cet homme avait compté m'intlmider, il manqua complètement son effet.
. Quant a la jeune personne qu'il avait sur ses genoux, elle était vêtue a la façon des paysannes romaines, monsieur : j'en ai vu depuis de pareilles dans les tableaux d'un certain Robert, c'est-à-dire avec un justaucorps brodé d'or, un jupon court tout bariolé, et des bas rouges ; quant aux pieds, ce n'était pas la peine d'en parler, elle n'en avait presque pas. J'avais si bien l'esprit a moi, monsieur, que je m'aperçus que cette ladronesse avait au doigt mon solitaire; ce qui. a part la société où elle avait le malheur de se trouver, me donna, comme vous le pensez bien, une médiocre Idée de la moralité de cette Jeune fille.
«A la porte, les deux bandits me lâchèrent; mal restèrent sur la dernière marche de l'escalier. Je fi' miel ques pas en avant, et. ayant salué d'abord la dame, ensuite le capitaine, ensuite tout le reste de la société. J'attendis.
• — Voici le musicien demandé, dit le Picard. « Je m inclinai une seconde fois.
• — De quel pays es-tu? demanda le chef avec un fort accent italien.
« — Je suis Français, Excellence.
« — Ah ! J'en suis bien aise dit la jeune fille. « Je vis avec plaisir que. plus ou moins, tout le monde parlait français.
« — Tu es musicien ?
• — je suis quatrième basse au théâtre 'le Marseille. « — Tiens: on la "-une fille.
«— i ites apporter l'instrument de monsieur.
. — J in .lit il. que, maintenant,
tu no feras plus do difficulté pour danser?
• — Je n'en Rlna; mais vous comprenez bien que Je ne pouvais pas danser sans musique.
. — Ce que dit mademoi- le la plus grande jus-
tesse, Excellence; mademoiselle ne i danser sans
mus ic
dit un des i, n sur la porte.
« Comment ! il n'y a pas ■ ! la le capi-
taine d'un
„ — . ra que je n'ai pas
vu le moindre l /■'
l ne faut pas gronder ce lusque ■
iv je n'avais pas ma ■ « - : i ta basse?
« - itre Exci lien. . ,i être i onvaii «
J'avais instrument. J'en
;i une- «i capitaine Cinq liomm.s partiront
à l'Inseio, pour ou i! il me faut
une basse, et. quand la basse sera venue, tu danseras, - ma ].. tue Rina?
.. — Si je suis bien disposée et si vous êtes bien aimable.
— Méchante: dit le capitaine en lui appliquant un baiser, tu sais bien que tu fais de moi tout ce que tu veux.
» — Eh bien, devant le monde, dit Rina, c'est joli !
« — Ce mouvement, inspiré par un reste de pudeur, me .Lui na une meilleure idée de cette jeune fille. D'ailleurs, monsieur, chose étrange ! plus je la regardais, moins sa figure me paraissait inconnue. Cependant, j avais beau colliger mes souvenirs, je ne me rappelais pas avoir jamais vu si mauvaise société.
— Mais, mon ami, dit alors la jeune fille, tu n'as pas même demande a ce brave homme s il a faim.
« Je fus touché de cette attention.
. — Au fait, dit le capitaine, as-tu faim?
■ — Ma loi capitaine, répondis-je, puisque vous avez la bonté de m adresser la question, je vous avouerai franchement que je n'ai fait qu'un fort mauvais dîner à Scarllno • de sorte que je mangerais bien un morceau sous le pouce.
» — Mets t. n a table, alors.
« — Capitaine !
— uions mettez-vous donc à table, dit Rina avec une petite mine charmante. Irez-vous faire des façons avec Tonino, un ami. et avec moi. une compatriote I
.. — Ah monsieur le capitaine s'appelle Tonino? Un joli nom, bien musical l
. — Il s appelle Antonio, dit la jeune fille en riant ; mais, moi. Je rappelle Tonino, un petit nom d'amitié.
« Elle le regarda dans le blanc des yeux avec un regard qui aurait (ait damner son patron.
» — Et je l'appelle ainsi parce que je l'aime, voilà i
» — Incantatrice !... murmura le capitaine.
l'en. lin' ce temps, monsieur, on m 'aval i mis ni vert et approché une chaise, avec tous les égards possibles. Je vis qu'au bout du compte ma position chez H. Tonino serait plus supportable que je ne 1 avais cru d'abord, avec la distinction <iue a un :;> n couvert avait été mis à la même table où avait soupe le capitaine, de sorte que mademoiselle Rina ellemême avait la bonté de me passer les plats et de me verser a boire; ce qui me permit de parfaitement reconnaître que c'était mon solitaire qui brillait à son doigt. De temps en temps, je levais les yeux sur son visage : car plus je le regardais, plus jetais convaincu, monsieur, que ce visage ne m'était point étranger, «juant au bandit, il jouait avec ses cheveux ; ce qui. de temps en temps lui attirait une bonne tape sur la main ; puis 11 lui disait :
. — N'est-ce pas que tu danseras, ma petite Rina?
■ Et elle répondait .
— Peut-être :
j'eus soupe, mademoiselle Rli judi-
cieusement observer que j'aurais peut-être besoin de prendre quelque repos. Je innieil. monsieur, et. quoiqu'il ne soit pas poil de bâiller, — je ne dis pas cela pour vous, monsieur Jadin. — je bâillai? a me démonter la ce Aussi, je ne me le fis pas dire a deux fois; je demandai ma chambre et j allai me coucher.
I dormis quin7e heures de suite, monsieur. On attendu! mon i éveil ave impatience, car on avait eu la politesse de ne point me réveiller. Cela me parut un procédé fort délicat de La part d'un capitaine de bandits Mais à peine i mué, — j'ai l'habitude d'éternuer en me
réveillant, monsieur. — que l'on entra dans ma Chambré avec cinq 1...S-.-S Chaque envoyé en avait rapporté une; si bien que je . Il y aura dans les environs une hausse de basses. « Ce mot fit sourire le capitaine.
Je . h ..sis la meilleure, et l'on fit du (eu avec les quatre autres.
Lorsqui j'eus fait mon choix, on me dit
Instrument el de m'en aller chez - le, qui
ner; vous comprenez que Je ne me fis pas
Ire 11 y avait grand couvert. e une table
our mademotsell P ird et.
m il, | i huit tables plus
, lumées, de une illumination
l mal que nous aurlon dîner tut monsieur; les l andtts étalent
ne surtout était
I, Kina lui faisait toute sorte de gentillesse. . h- dîner lut fini . tu s us , ,> ,pie tu mas promis, ma petite Rlna. dit •aine
Eh bien, mais est-ce que je refuse? répondit cette jeun un SOUrltt
Ile avait vraiment un charmant sourire.
va te préparer, mais ne sols pas
LE MIDI DE LA FRANCE
» — Mettez votre montre sur la table.
« — La voilà.
« — Je demande un quart d'heure, est-ce trop ?
« — Oh ! non, répondis-je, certainement non-
« — Va pour un quart d'heure, dit le capitaine.
.. Mademoiselle Rina sortit, légère comme une biche, par la porte du fond, celle qui était placée au milieu des trois cents bougies.
» — Et toi, monsieur le musico, dit le capitaine, j'espère bien que tu vas te distinguer.
« — Je feraf de mon mieux, capitaine.
« — A la bonne heure ! et, si je suis content de toi, je te ferai rendre tes cent écus.
« — Et mon solitaire, capitaine ?
« — Oh ! quant à ton solitaire, il faut en faire ton deuil. D'ailleurs, tu l'as vu, c'est Rina qui l'a, et tu es trop galant pour le lui reprendra
« Je fis une grimace de consentement qui parut lui suffire.
» — Ah ça ! vous autres, dit le capitaine en sadressant à ses bandits, je vais vous donner un plaisir de cardinaux. J'espère que vous serez contents.
« — Vlva il capilano ! répondirent tous les bandits.
« En ce moment, mademoiselle Rina parut sur la porte, et, d'un seul bond, elle fut au milieu de la chambre.
« Monsieur, elle était en bayadêre avec un corset d'argent, un grand châle de cachemire qui lui servait de ceinture, un petit jupon de gaze qui lui venait au-dessus du genou, et un maillot de soie qui lui montait jusqu'au-dessous de la taille. Elle était vraiment charmante dans ce costume.
« Je saisis ma basse à pleine main. Je me croyais au théâtre de Marseille-
« — Sur quel air voulez-vous danser, mademoiselle ? lui demandai-je.
« — Connaissez-vous le pas de châle du ballet de Clary ?
■ — Certainement ! c'est mon pas favori.
« — Eh bien, allez! je vous attends.
« Je commençai la ritournelle : les bandits firent cercle.
« Aux premières mesures, elle s'enleva comme un sylphe, faisant des entrechats, des jetés, ues pirouettes, que c'était merveille. Les bandits criaient bravo comme des enragés. Et moi, je me disais :
« — C'est étonnant ! voilà une paire de jambes que je connais...
■• Elles m'avaient encore plus frappé que la figure, monsieur ! Une fois que j'ai vu une physionomie, moi, c'est pour toujours
« Elle ne se fatiguait pas, monsieur. Il est vrai que les applaudissements devaient lui donner des forces. Elle montait, elle redescendait, elle bondissait, elle pirouettait, et tout cela avec les gestes les plus charmants, ma parole d'honneur ! Le capitaine était comme un fou. Moi, j'étais comme un enragé ; i> me semblait que ses jambes me faisaient une foule de signes, et qu'elles me reconnaissaient aussi. Je suis sûr que, si elles avaient pu parler, elles m'auraient dit: « Bonjour, monsieur Louet . » .
« Au milieu du pas de châle, l'aubergiste entra tout effrayé, et dit quelques mots à l'oreille du capitaine.
h — Ove sono? demanda tranquillement. Je capitaine.
i — A San-Dalmazio, répondit l'aubergiste.
« — Achève ton pas, nous avons le temps.
« — Qu'y a-t-il ? demanda mademoiselle Rina en cambrant les reins et en arrondissant les bras.
« — Rien, rien, répondit celui-ci ; il paraît que ces canailles de voyageurs que nous avons arrêtés ont donné l'alarme à Sienne et à Florence, et que nous avons à nos trousses les hussards de la grande-duchesse Elisa.
« — Cela tombe bien, dit Rina en riant, j'ai fini mon pas.
« — Encore une pirouette, ma petite Rina, dit le capitaine.
« — Je n'ai rien à vous refuser. Monsieur, les huit dernières mesures, s'il vous plaît. Eh bien?...
« — Je cherche mon archet, mademoiselle.
« Imaginez-vous qu'à cette nouvelle, l'archet m'était tombé des mains. Quant a mademoiselle Rina, il semblait, au contraire, que cette nouvelle lui eût donné des jambes. Ce fut alors que je crus les reconnaître. Mais où les avais-je vues? où les avais-je vues?...
« Je crois que jamais mademoiselle Rina n'avait eu un pareil triomphe.
« Elle bondit jusque sur le seuil de la petite porte où elle s'était habillée, et. se retournant comme si elle rentrait dans la coulisse, elle fit une révérence, en envoyant un baiser au capitaine.
« — Maintenant aux armes ! dit celui-ci. Préparez un cheval pour Rina et un cheval pour le musicien. Nous Irons à pied, nous; et route de Romagne ! vous entendez? Ceux gui s'égareraient rejoindront à Chianciano, entre Chlusa et Planza.
« — Comment, monsieur ! demandai-je au capitaine, vous m'emmenez avec vous?
« — Eh ! sans doute. Comment veux-tu que Rina danse
-i fil. na plus de musique? ei comment veux-tu que je me passe de la voir danser ?
« — Mais, capitaine, vous allez m'exposer à mille dangers.
" — Pas plus que nous, pas moins que nous.
« — Mais c'est votre état, à vous, capitaine, et ce n'est pas le mien.
■ — Combien avais-tu à ta baraque de théâtre ?
" Monsieur, voilà comme il parlait du théâtre de Marseille !
« — J'avais huit cents francs, capitaine.
« — Eh bien, je te donne mille écus, moi. Va donc me chercher un entrepreneur de théâtre qui t'en donne autant.
« Il n'y avait rien à répondre. Je fis contre fortune bon cœur.
« — Tout est prêt, dit le Picard en rentrant-
« — Me voilà, dit mademoiselle Rina en accourant avec son costume romain.
« — Alors, en route, dit le capitaine
« — Usseri ! usseri ' cria l'aubergiste.
« Chacun se précipita vers l'escalier.
« — Mille tonnerres ! dit le capitaine en se retournant, tu oublies ta basse, je crois.
« Je pris la basse, monsieur; j'aurais voulu me cacher dedans.
« En arrivant à la porte, nous trouvâmes nos montures toutes sellées.
« — Eh bien, monsieur le musicien, dit Rina, vous ne m'aidez pas à monter à cheval? Vous êtes galant!
« Je tendis machinalement ,1e bras pour la soutenir, et je sentis qu'elle me mettait un petit papier dans la main.
•■ Une sueur froide me passa sur le front. Que pouvaitelle me dire dans ce papier? Etait-ce une déclaration d'amour? .mon physique avait-il séduit cette ballerine, et étais-je le rival du capitaine? J'eus envie de jeter loin de moi ce papier ; mais la curiosité l'emporta, et je le mis dans ma poche.
« — Usseri! usseri! cria de nouveau l'aubergiste.
« En effet, on entendait sur la grande route un bruit sourd, comme celui d'une troupe qui s'avance au galop.
« — A cheval donc, cabotin ! me dit le Picard en me prenant par le fond de la culotte et en m'aidant à me mettre en selle.
« — Bien !... Maintenant, attachez-lui sa basse sur le dos. La !
« Je sentis qu'on me ficelait à mon instrument. Deux bandits prirent la bride du cheval de mademoiselle Rina ; deux autres bandits prirent la bride du mien. Le capitaine, la carabine sur l'épaule, se mit à courir près de sa maîtresse; le Picard courait près de moi. Toute la troupe, qui se composait d'au moins quinze ou dix-huit hommes, nous suivait par derrière.
« Cinq ou six coups de fusil partirent à trois cents pas derrière nous, et nous entendîmes siffler les balles.
« — A gauche, dit le capitaine, à gauche !
« Cet ordre était peine donné, que nous quittâmes le chemin et que nous nous jetâmes dans une espèce de vallée au fond de laquelle coulait un torrent. C'était la première fois que je montais à cheval. Je me tenais d'une main au cou et de l'autre à la queue. C'est bien heureux, monsieur, qu'un cheval ait tant de crins.
■• Lorsque nous fûmes arrivés, le capitaine commanda de faire halte ; puis nous écoutâmes.
« Nous entendîmes les hussards qui passaient ventre à terre sur la grande route.
« — Bon ! dit le Picard, s'ils vont toujours de ce train-là, ils seront de bonne heure à Grosseto.
h — Laisse-les aller, dit le capitaine, et suivons le lit du torrent ; notre bruit se perdra dans celui de l'eau.
« Nous marchâmes ainsi pendant une heure et demie, à peu près ; puis nous nous trouvâmes à la jonction d'un autre petit torrent qui venait dans le nôtre.
« — N'est-ce point l'Orcia? demanda à demi-voix le capitaine.
.. — Non, non, répondit le Picard ; ce n'est que l'Orbia ; l'Orcia est au moins quatre milles plus bas.
« Nous nous remîmes en route, et. une heure après, nous trouvâmes effectivement un second torrent qui venait se jeter dans le nôtre ; car c'était dans un fleuve que nous marchions ainsi. Vous voyez bien, monsieur Méry, qu'il n'y a pas que le Var qui pleure pour avoir de l'eau.
o— Ah! cette fois, dit le capitaine, je me reconnais. A gauche ! à gauche !
« La manœuvre commandée s'exécuta à l'instant même.
« A quatre heures du matin, nous traversâmes une grande route.
« — Allons, allons, courage ! dit le Picard, qui m'entendait pousser des gémissements, nous voilà sur la grande route de Sienne ; dans une heure et demie, nous serons à Chianciano.
« Comme vous le pensez bien, nous ne fîmes que tra- I verser cette grande route ; nous cherchions peu les en- ; droits fréquentés. A quelque mille pas de là, nous nous
engagea™. montagne, et, comme l'avait dit le PI-
card' au '"'«-* heure et demie, c'est-à-dire au point
du jour, nous entrions a Chianciano. L'aubergiste .nous
comme s il nous attendait. Il parait que nous étions
or, nous avions marché douze heures; et, autant que je pus supputer les distances, je calculai' crue nous avions bien fait vingt lieues.
"" "il» de cheval, ma basse et moi. — Mon-
sieur, j . quelle.
Les bandits d a déjeuner; moi. je demandai
un lit.
"n me conduisit dans un petit cabinet qui n'avait
I dont la porte donnait dans la
prendre leur- repas i 11 j
avait pas moyen de iienser même à se sauver; d'ailleurs
mjuIu, monsieur. Impossible- jetais
moulu comme i
te, — on portait encore des culottes leurs, moi. j'en ai porté Ju .
' au papier que
i avais oublié pen-
■ no mine. Quand J y aurais pensé
tez bien que. dans l'obscurité il m'était
Impossible do le lire.
I n biUet écrit au crayon et conçu en termes :
lion i lier monsieur Louet... »
Quel que fût mon désir de connaître la suite, je m'ar-
« -Tiens: tiens! me dis-le, a parait que mademoiselle Klna me connaît.
■' .tinuai :
mprenez nue la société où Je me trouve ne me ni -i VOUS! niais, pour la quitter sai
" Cld" '"' = i core que de
" la " le ment venu, vous ne
- manquerez ni de l une ni de l'autre; d'ailleurs |e
■ <''-""' ' En attendant, faites semblant' de ne « me ! , in,
us rendre votre solitaire, que je vous ■ - fois avec inquiétude :
■""""<■ ' ' '" mure délivrance commune ;é
■ le garde. ' "
■ Adieu, mon chi r monsieur Louet. Nous nous retrou-
1 espère, vous a 1.
ri moi sur !