LE LAC DE CUGES ET LA FONTAINE DE ROUGIEZ
J'étais à Marseille depuis huit jours, et j'y attendais avec d'autant plus de patience le moment de mon départ, que J'avais 1 hôtel d'Orient pour caravansérail et Méry pour cicérone.
Un matin Méry entra plus tôt que d'habitude.
— Mon cher, me dit-il, félicitez-vous, nous avons un lac.
— Comment, lui demandai-je en me frottant les yeux. tous avez un lac.
— La Provence avait des montagnes la Provence avait des fleuves, la Provence avait des ports de mer, des arcs de triomphe anciens et modernes, la bouillabaisse, les clovis et l'ayoli ; mais que voulez-vous, elle n'avait pas de lac : Dieu a voulu que la Provence fût complète, il lui a envoyé un lac.
— Et comment cela.
— Il lui est tombé du ciel.
— Y a-t-il longtemps?
— Ave.: les dernières pluies; j'en ai appris la nouvelle ce matin
— Mais, nouvelle officielle?
— Tout ce qu'il y a de plus officiel.
— El où est-il, ce lac?
— A Cuges, vous le verrez en allant à Toulon ; c'est sur ■votre route.
— Et les Cugeois sont-ils contens?
— Je crois bien qu'ils sont conten-, pardieu : ils seraient bien difficiles.
— Alors Cuges désirait un lac
— Cuges ? Cuges aurait fait des bassesses pour avoir une citerne ; Cuges était comme Roupie; ; c'est de Cuges et de
■Rougiez que nous viennent tous les chiens enragés. Vous connaissez Rougiez?
— Non, ma foi !
— Ah ! vous ne connaissez pas Rougiez. Rougiez, mon cher, c'est un village qui, depuis la création, cherche de l'eau. Au déluge il s est désaltéré ; depuis ce jour-là, bonsoir. En soixante ans, il a changé trois fois de place ; il cherche une source. Jamais Rougiez n'élit un maire sans lui faire jurer qu'il en trouvera une. J'en ai connu trois qui sont morts a la peine, et deux qui ont donné leur démission.
— Mais pourquoi Rougiez ne fait-il pas creuser un pui'.o artésien ?
— Rougiez est sur granit de première formation ; Rougiez frappe le rocher pour avoir de l'eau, il en sort du feu. An ! vous croyez que cela se fait ainsi. Je voudrais vous y voir, vous qui parlez. En 1S10, oui, c'était en 1810, Rougiez prit l'énergique résolution de se donner une fontaine. Un nouveau maire venait d'être nommé, son serment était touc frais, il voulait absolument le tenir. Il assembla les notables, les notables firent venir un architecte.
— Monsieur l'architecte, dirent les notables, nous voulons une fontaine
— Une fontaine, dit l'architecte, rien de plus facile.
— Vraiment? dit le maire.
— Vous allez voir cela dans une demi-heure. L'architecte prit un compas, une règle, un crayon et
du papier, puis il demanda de l'eau pour délayer de l'encre de la Chine dans un petit godet de porcelaine.
— De l'eau? dit le maire
— Eh bien : oui, de l'eau.
I NE ANNÉE A FLORENCE
ALEXANDRE DLMAS ILLI
— N< ns n'en avons pas d'eau, répondit le maire : fi nous avions de l'eau, nous ne vous demanderions pas une fontaine.
— C'est juste, dit l'architecte. Et il i rai ha dan godet et délaya l'encre de Chine avec un peu de salive.
Puis il se mit â tracer sur le papier ie superbe,
surmontée d'une urne percée de quatre trous a mascarons, avec quatre gerbes d'une eau magnifique.
— Ah! ah! dirent le maire et les notables en tirant la langue, ah : voilà bien ce qu'il nous faudrait.
— Vous 1 aurez, dit l'architecte.
— Combien cela nous t-iH
L'architecte prit son ci '"t une foule de chiffres les
uns sou
— Cela vous coûtera vingt i Inq nulle francs, dit i tecte.
— Et nous aurons une fontaine comme celle-là? Plus belle.
— Avec quatre gerbes d'eau semblables?
— Plus gl
— Vous en répondez?
— Tiens, pardieu ! Vous savez, mon cher, continua Méry,
hitectes répondent ton tout.
en : dirent les notables. c< mmencez la besogne. En attendant, on afficha le plan de 1 architecte a la maile village alla le voir, et n en revint que plus altéré.
On se mit à tailler les pierres du bassin, et dix ans après, c'est-à-dire le 1er mai 1830, Rougiez eut la satisfaction de rail terminé il rivait routé 15.000 francs. La conii de l'urne hydraulique lut poussée plus vivement, cinq petites années suffirent pour la sculpter et la mettre en place, On était alors en 1BS5. On promit à l'architecte une gratification de mille écus s il parvenait, la même année a mettre la fontaine en transpiration. L'eau en vint i
1 architecte, et il commença à taire creuser, car il avait eu la même idée que vous, un puits artésien. A cinq sous le sol, il trouva le granit. Comme un architecte ne peut pas avoir tort, il dit qu'un forçat évadé avait jeté son boulet dans le conduit, et qu'il allait aviser à un autre moyen.
En attendant, pour faire prendre patience aux notables. l'architecte plan une belle i i menade
de pla is <i lui m al la m avec
s par les racine- Les platanes rent planter,
mais ils promirent bien de ne pas pousser une feuille tant
s d'eau; le maire, sa femme et
ses trots Biles ■ •'■'■ pour les encourager,
se pi
rès avoir fal( ses quatre repas, ibUgé fl'aùi ri à trois lin,, o quand on i i
cinq mille Crânes pour avoir de l'eau.
L'archltei oda cinq autres mille francs, mais la
e de la commune était a sec comme son bassin
Huns de B ii espoir, mais rien ne vinl VI re, qui était
un ho rappela le procédé des Romains, qui al-
l'eaj iù elle i It el qui i amen ilenl ou ils voulaient qu'elle fûl témoin le i
. une souri e un peu moins lez allait se -e mit
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i.' renl itire Malheureu-
tomba an milieu di juin; il fallut bien : tranquillité fù'
■ ; le mal avait un peu diminué Comnx
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interrompit Méry, usant du même artifice que 1 Arioste cela nous éloigne beaucoup de Cuges
— Mon cher, lui répondis-je. je voyage pour m instruire, les excursions sont donc de mon domaine. Nous reviendrons a Cuges par Nans. (Ju'est-ce que Nans?
— Nans, mon ami. c'est un village qui est ûer de ses eaux et de ses arbres. A Nans. les fontaines coulent de source, et les platanes poussent tout seuls. Nans s abreuve aux cascades de GlnièS, qui coulent SOUS des trembles, des sycomores, et des chênes I Nans fraternise avec cette longue chaîne de montagnes qui porte comme un aqueduc naturel des eaux de Sain-Càssien aux vallées tliessaliennes de Gémenos. Dieu a versé 1 eau et 1 ombre sur Nans. en secouant la poussière sur Rougiez. Respectons les
- de la Providence.
Or, chaque fois qu'un charretier de Nans passait avec son mulet devant le bassin de Rongiez, il défaisait le licou et la bztde de son animal, et le conduisant à la vasque de pierre, l'Invitait â boire 1 eau absente et attendue depm Le mulet allongeait la tète, ouvrait la narine, humait la chaleur de la pierre, — il fait un soleil d'Afrique à Rougiez, — et jetait a son maître un oblique regard, comme pour lui reprocher sa mystification. Or, ce regard, qui faisait rire i gorge déployée le Nansais, faisait grincer des dénis aux Rougiessains. On résolut donc de trouver de l'argent à tout prix, dût-on vendre les vignes de Rougiez pour boire de Peau; d'ailleurs les Rougiessains avaient remarqué que rien n'altère comme le vin.
Le maire de Rougiez, qui a cent écus de rente, donna l'exemple du dévouement; ses trois gendres limitèrent M avait marié ses trois filles dans l'intervalle, quant pauvre femme, elle était morte sans avoir eu la consolation de voir couler la fontaine. Tous les administres, entraînés par un élan national, contribuèrent au prorata de leurs moyens ; on atteignit un chiffre . lire .1
l architecte < inmencez le canal.
Enlin. mon '1er continua Méry. api x ans d'es-
pérances m tes et détruites, les minés
la semaine dernière; l'architecte répondit du résultat L'Inauguration de la fontaine fut i:\ee au dimanche suivant, et le maire de Rougiez invita, par des affiches et des circulaires, les populations des communes voisines à assister de l'eau sur la pi mime était court, ce qui ne l'aurait rendu que meilleur, s'il eût été tenu.
Art. 1er et unique. M. le maire ouvrira le bal sur la ine, et aux premiers sons d\ fontaine coulera.
Vous comprenez, mon cher, ce qu'une rareille annonce attira de curieux n y eut i les uns
nierait, les autres parièrent que ne coulerait pas On vint à la fête de tous les villages circoio
du Planer ; de Pépin, mine- de houilles . de s.iin' Maximln, qui i i tète
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INE ANNEE A FLORENCE
la baguette à la main, se tient prêt, • nui frapper.
— En avant deux : i ne 1 orchestre. Eu avant deux pour la trêuis.
Le maire et sa danseuse s'élancent vers la funtaine pour i l'eau naissante; toutes les bouches s entrouvrent pour a>pirer ces premières gouttes attendues depuis lsio ; les mulets hennissent d'espérance. 1 architecte lève sa baguette : Nans est abattue. Rougiez triomphe.
Tout à coup les violons s'arrêtent, les flageolets font un canard, les baguettes restent suspendues.
L'architecte a frappé la fontaine de sa verge, mais la lontaine n'a pas coulé. Le maire pâlit, jette sur l'architecte un rd foudroyant. L'architecte frappe la fontaine d'un seoup. L'eau ne parait pas.
' nt. Tretz s'indigne. Pépin bondit. Besse jure, Saint- Maximin s irrite ; tous les villages invités a la fête menacent Rougiez d'une sédition. Le maire tire son écharpe tie ■ lie. la roule autour de son abdomen, et déclare que force restera à la loi.
— Croyez ça et buvez de l'eau, répond "Xans.
— Monsieur l'architecte ! cria le maire, monsieur l'ar-
te, vous m'avez répondu de la fontaine; d'où vient que la fontaine ne coule pas?
L'architecte prit son crayon, tira des lignes, superposa des 1 Inrfres. et après un quart d'heure de calculs, déclara que les deux carrés construits sur les petites lignes de l'hypothénuse étant égaux au troisième, la fontaine était obligée de couler.
— Et pourtant, dit Nans en huant Rougiez. elle ne coule
— c'était la même chose que le Pero gira de Galilée, excepté que c'était tout le contraire.
Saint-Zacharie s'interposa et prêcha la modération. C'était icile à Saint-Zacharie Saint-Zacharie donne naissance a cette belle rivière de 1 Huveaume. qui roule tant de poussière dans son lit.
En même temps, une vieille femme s'avança avec. les centuries de Xostradamus. réclama le silence, et lut la centurie suivante :
Sous bois bénict de saincte pénitente.
Avec pépie et géhenne au gésier.
Rougiez bevra bonne eau en l'an quarante, En grand soûlas et liesse en février.
— Cette prophétie est claire comme de l'eau de roche, dit le maire.
— Et elle sera accomplie, dit l'architecte, c'est moi qui me suis trompé.
— Ah ! s'écria Rougiez triomphant, ce n'est point la faute de la fontaine.
— C'est la mienne, dit l'architecte; le canal devait être
en ligne convexe, il a été creusé en ligne concave, •me affaire de quatre ou cinq ans encore, et d'une dizaine de mille francs au plus, puis la fontaine coulera C'était juste ce que prédisait Xostradamus. Rougiez, séance tenante et dans le premier mouvement (l'enthousiasme, s'imposa une nouvelle contribution. Puis tous les villages, violons en tète et mulets en queue, idirent aux fontaines de Saint-Geniès, où le bal recom- :, et où les danseurs se livrèrent à une orgie hydraulique digne de 1 âge d'or.
En attendant. Rougiez, tranquillisé par la prophétie de idamus, compte sur l'an 40. Maintenant vous comprenon cher, combien Rougiez doit être furieux du boni qui arrive à Cuges.
este : je crois bien ! Mais est-ce bien vrai que Cuges ait un lai
— Parbleu !
— Mais un vrai lac?
— Un vrai lac : pas si giand que le lac Ontario, ni que le lac Léman, pardieu ! mais un lac comme le lac d'Engliien.
ommeut cela s est -il fa
Cuges est situe dans un entonnoir. Il est tombé beaucoup de neig» cet hiver, et beaucoup d'eau cet été. La et l'eau réunies oui fait un lac Ce lac, a ce an -1 | mis en communication avec des sources qui ont ■ icnter. Des canards sauvages qui pass l -H' pris ni sérieux, et se suit abattus dessus. Du moment -a des canards sur le lac, on a construit des baleur donner la chasse. De sorte qu'on chasse i 's, mon cher. On n'y pêi lie pas encore. rai ; mais la pèche est déjà louée pour l'année prochaine, i.mand vous y passerez, faites-y attention; soi! et i il a une vapeur. C'est un vrai lac.
— Vous entendez, dis-je à .Tadin qui entrai;, il nous faut un dessin de Cuges et de son lac.
— On vous le fera, répondit Jadin ; mais le déjeuner?
— C'est vrai, dis-je à Méry ; et le déjeuner?
— C'est juste, reprit Méry, ce maudit lac de Cuges m'avait fait perdre la tête. Le déjeuner vous attend au château d If.
— Et comment allons-nous au château d'If.'
— Je ne vous l'ai pas dit?
— Mais non.
— Diable le lac de Cuges . c'est encore sa faute : c est que c'est un lac, mon cher; parole d'honn M-ai lac. Eh bien! mais vous allez au château d If dans un charmant bateau qu'un de nos amis vous prête ; un bateau ponté avec lequel on irait aux Indes.
— Et où est-il le bateau ?
— Il vous attend sur le port.
— Eh bien ! allons.
— Xon pas ; allez.
— Comment vous ne venez pas avec nous?
— Moi, aller en mer. dit .Méry ; je n irais pas sur le lac de Cu.
— Mery, 1 hospil dite exige que vous nous accompagniez.
— Je sais bien que je suis dans mon tort ; mais que voulezvous?
— Je veux un dédommagement.
— Lequel ?
— Cent vers sur Marseille pendant que nous irons au château d If.
— Deux cents si vous voulez.
— C'est convenu.
— Arrêté.
— Songez-y, nous serons de retour dans deux heures.
— Dans deux heures vos cent vers seront faits.
Cette convention conclue, nous nous rendîmes sur le port. A chaque personne que Méry rencontrait :
— Vous savez, disait-il, que Cuges a un lac.
— Pardieu ! répondaient les passans. un lac superbe ; on ne peut pas en trouver le fond.
— Voyez-vous? répétait Méry.
Sur le quai d'Orléans nous trouvâmes un charmant bateau qui nous attendait.
— Voilà votre embarcation, nous dit Méry.
— Et j'aurai mes vers?
— Ils seront faits.
Nous descendîmes dans le bateau, les bateliers appuyèrent leurs rames contre le quai, et nous quittâmes le bord.
— Bon voyage ! nous cria Méry.
Et il s'en alla en disant :
— Ce diable de Cuges qui a un lac !...