IV
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LE MIDI DE LA FRANCE
que la moitié du pain qu'elle demande. Oui, certes, Lyon est une ville animée et vivante, mais animée et vivante comme une niéeanique, et le tic tac des métiers est le seul I battement de son coeur.
Aussi, lorsque les battements de ce cœur s'arrêtent faute d'ouvrage, la ville n'est plus qu'un corps paralysé auquel on ne peut rendre le mouvement que par le moxa des commandes ministérielles et le galvanisme des fournitures royales ; alors, trente mille métiers s'arrêtent, soixante mille individus se trouvent sans pain, et la faim, mère de la révolte, commence à hurler dans les rues tortueuses de la seconde capitale de la France.
Lorsque nous passâmes a Lyon, Lyon sortait d'une de ces crises sanglantes ; ses rues étaient encore balafrées, ses maisons croulantes, ses pavés sanglants : et c'était la seconde fois, depuis trois ans, que se reproduisait cette terrible lutte, dont le tocsin nous réveillera encore. C'est que, malheureusement, il n'en est point des révoltes commerciales comme des émeutes politiques: en politique, les hommes vieillissent, les esprits se calment, les prétentions se consolident : en commerce, les besoins sont toujours les mêmes et se renouvellent chaque jour ; car il ne s'agit point de faire triompher des utopies sociales, il s'agit de satisfaire des besoins physiques. On attend après une loi; on meurt faute d'un morceau de pain
Pour comble de malheur, le commerce de Lyon qui, jusqu'à présent, l'a emporté par la supériorité de son dessin et par le moelleux de ses tissus sur l'Angleterre, la Belgique, la Saxe, la Moravie, la Bohême, la Prusse rhénane et l'Autriche; Lyon, dont les velours luttent avec ceux de Milan, et les gros de Naples avec ceux d'Italie, vient de voir s'établir une concurrence terrible qu'il lui était difficile de prévoir, et qu il lui sera impossible d'empêcher : l'Amérique, qui. sur les deux cents millions d'affaires que fait annuellement la cité laborieuse, ouvrait à elle seule un débouché de cinquante millions, menace de s'approvisionner désormais à une autre source. Depuis trois ou quatre ans, ce ne sont plus que des échantillons qu'elle achète ; ces éch elle les transporte à la Chine, où la dou-
ceur du climat jiermet au ver à soie de filer son cocon sur le mûrier même, et où le peu de besoins des habitants se satisfait pendant une année du salaire qui, en France, suffit a peine a trois mois, il en résulte que le peuple chinois, dénué de goût, de variété et d'invention, mais doué du génie du calque et de l'imitation, arrive, dans son tissu et dans son dessin, au même degré de valeur que l'ouvrier lyonnais, mais que, comme la matière première et la main-d'œuvre sont a vil prix, il y a économie d'un tiers, à peu près, pour le spéculateur américain qui va s'approvisionner à Canton.
Lyon offre donc l'aspect d'une immense manufacture qui absorbe à son profit toutes les facultés de ses enfants. Si l'un d'eux a une tête organisée pour la mécanique, il rêve la réputation de Jaequart, et applique toute son imagination a la découverte de quelque métier à tisser ; si un autre naît peintre, au lieu de lui laisser jalouser la réputation de Raphaël ou de Rubens, on enchaîne son crayon dans les contours d'une broderie ; on ne lui permet de reproduire de la nature que les fleurs aux formes gracieuses et aux couleurs vives ; on n'applaudit a ses compositions qu'autant qu'elles tracent des bouquets, des guirlandes ou des semis d'nne tournure nouvelle; et à cet art, qui devient un métier, il peut gagner jusqu'à dix "mille francs par an, C'est-à-dire plus que n'ont gagné, pendant chacune des dix années de leur vie artistique, Ingres et Delacroix, qui cependant sont les deux plus grands génies de la peinture moderne.
On comprend que, quant aux malheureux que leur vocation pousse vers la poésie, l'histoire ou le drame, il leur faut une ïertu plus qu'humaine pour lutter non seulement contre l'indifférence, mais encore contre le mépris qui accueille leurs productions. L'aristocratie lyonnaise, toute composée de commerçants qui ont passé par l'échevinage, n'est pas moins insouciante que la bourgeoisie à tous les efforts que l'esprit humain peut tenter dans un autre but que celui de la perfection du tissage ou de la broderie des étoffes ; si bien que deux libraires suffisent à approvislonn 'de capitale du royaume, et qu'un seul
grand théâtre est plus que suffisant à sa curiosité.
Au milieu de cette population préoccupée tout entière d'Intérêt: matériels, je savais cependant que je devais rencontre., enchaînée a Lyon par Bes devoirs de mère et de femme, une des organisations les plus poétique? de notre époque, madame Marceline Valmore, que je corn depuis longtemps par ses oeuvres, et depuis un an ou deux persan La pauvre prophétesse exilée, qui, à Paris,
serait l'honneur de nos salons, était là aussi ignorée que si elle eût habité un village des Landes ou de la Bretagne. et elle se gardait bien de rompre son incognito, de peur qu'a la moindre révélation de son beau talent, le petit cercle d amis nu milieu duquel elle vit ne s'éloignât d'elle;
aussi me reçut-elle comme un frère dans le même dieu, dieu inconnu à Lyon, et à qui elle n'osait adresser que dans la solitude et 1 isolement ses sublimes prières. A force de la tourmenter, je parvins .1 lui faire ouvrir le tiroit d'un petit secrétaire fermant à secret, et dans lequel étaient cachés à tous les yeux ces fleurs nées dans l'ombre, et dont elle me permit d'emporter une des plus fraîches et des plus humides.
Quelle humiliation pour la ville de Lyon si elle avait pu qu'au tic tac de ses métiers avaient pu éclore de pareils vers ! Heureusement, elle se serait consolée en pensant que madame Valmore n'était point du commerce.