‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 95 sur 283 · LA MER DE GLACE · texte numérisé non relu

LA MER DE GLACE

J'avais donné rendez-vous à Payot pour le lendemain à dix heures du matin seulement, la course que nous avions à faire n'était que de six à sept lieues pour aller et revenir; il vint nous chercher comme nous achevions de déjeuner ; il avait été la veille, en nous quittant, reconduire Balmat un bout de chemin, et l'avait laissé enchanté de moi ; il me promettait sa visite pour le soir.

En sortant du village, Payot resta en arrière pour causer avec une femme qu'il rencontra ; comme le chemin se bifurquait cent pas plus loin, nous nous arrêtâmes, ignorant laquelle des deux routes il nous fallait prendre ; dès que rayot nous vit indécis, il accourut à nous et nous dit. pour s'excuser de l'embarras momentané où il nous a va i t mis:

— C'est que je causais avec Maria.

— Qu'est-ce que Maria?...

— C'est la seule femme de la terre qui soit jamais montée sur le mont Blanc.

— Comment! cette femme?

Je me retournai pour la regarder.

— Oui, c'est une luronne, allez ; imaginez-vous qu'en 1S11 les habitants de Chamouny se dirent un matin :

« — Ma foi ! c'est bel et bon de conduire toujours les étrangers au sommet du mont Blanc pour leur plaisir, si nous y montions un Jour pour le nôtre?

« Qui fut dit fut fait ; on convint que le dimanche suivant, si le temps était beau, ceux qui voudraient faire partie de la caravane se réuniraient sur la place. A l'heure dite, Jacques Balmat! que nous avions fait notre capitaine, nous trouva rassemblés ; nous étions six en tout, lui compris : c'étaient Victor Terraz, Michel Terraz, Marie Frasseron, Edouard Balmat. Jacques Balmat et mol. Au moment de partir, nous ne sommes pas plus étonnés que de voir deux femmes qui arrivaient pour faire l'ascension avec les autres; l'une d'elles, nommée Euphrosine Durrocq. nourrissait un enfant de sept mois. Balmat ne voulut point

EN SUISSE

la recevoir dans sa comp ; autre, qui était celle que

vous venez de voir, n'était pas encore mariée, el Ifaria Paradis. Jacques Balmat alla à elle, lui prit les deux mains, et, la regardant dans le blanc des reux

« — Ah ça! mon entant, lui dit-il, êtes-vous bien décidée?

« — Oui.

« — C'est qu'il ne nous faut pas de pleureuse, entendezvous ?

« — Je rirai tout le long du chemin.

» — Je ne vous demande pas ça. vu que moi, qui suis un vieux loup de la montagne, je ne m'engagerais pas à le faire: on vous demande seulement d'être brave fille et d'avoir bon courage; si vous vous sentez en aller, adressezvous à moi, et quand je devrais vous porter sur mon dos, i- réponds que vous irez où iront les autres . est-ce dit?

•< — Tope ! répondit Maria en lui frappant dans la main

« Cet arrangement fait, nous partîmes.

« Le soir, comme d'habitude, on coucha aux Grands-Muomme les jeunes filles ont le sommeil agité, et qu'en levant Maria aurait bien pu tomber dans le ravin dont vous a parlé Balmat, nous la mimes au milieu de nous, nous la couvrîmes d'habits et de couvertures : elle passa donc une assez bonne nuit.

« Le lendemain, au petit jour, tout le monde était sur pied : chacun se secoua les oreilles, souffla dans ses doigts et se remit en route; nous arrn i 5 un endroit

escarpé, et nous nous trouvâmes devant une espèce de mur de douze à quinze cents pieds de hauteur, et quand je dis un mur, il suffila que je vous explique la manière dont nous le gravîmes pour que vous conveniez que je n'y mets pas d'exagération. Jacques Balmat, qui montait le premier, ne pouvait se plier as=ez pour donner la main au second de nous ; alors il lui tendait la jambe, se soutenant à son bâton enfoncé dans la glace, jusqu'à ce que le second guide, se cramponnant à sa jambe, fût arrivé à son bâton ; aussitôt Balmat prenait un autre bâton des mains du second guide, le plantait plus haut et recommençait la même manœuvre, qui, cette fois, s'étendait du second au troisième, et, au fur et à mesure que l'on montait, du troisième aux autres, jusqu'à ce qu'enfin chacun fût en route collé contre la glace, comme une caravane de fourmis contre le mur d'un jardin.

— Et Maria, interrompis-je, à qui tendait-elle la jambe?

— Oh! Maria montait la dernière, reprit Payot; d'ailleurs, pas un de nous ne pensait beaucoup à la chose. Nous nous faisions seulement la réflexion que, si le premier bâton venait à casser, nous dégringolerions tous, et, au fur et à mesure que nous montions, la réflexion devenait de plus en plus inquiétante : enfin, n'importe, tout le monde s'en tira bien, jusqu'à Maria ; mais, arrivée en haut, soit par fatigue de la montée, soit par peur de réflexion, elle sentit que ses jambes s'en allaient à tous les diables ; alors elle s'apprqcha en riant de Balmat, et lui dit tout bas, afin que les autres ne l'entendissent pas :

« — Allez plus doucement, Jacques, l'air me manque, faites comme si c'était vous qui soyez fatigué

« Balmat ralentit sa marche ; Maria profita de cela pour manger de la neige à poignée ; nous avions beau lui dire que les crudités ne valaient rien à 1 estomac, c'était comme si nous chantions ; aussi, au bout de dix minutes, le mal de cœur s'en mêla ; Balmat, qui s'en aperçut, vit que ce n'était pas le moment de faire de l'amour-propre ; il appela un autre guide, ils la prirent chacun sous un bras, et l'aidèrent à marcher. Au même moment, Victor Terraz s'assit, en déclarant qu'il en avait assez et qu'il n'irait pas plus loin ; alors Balmat me fit signe de venir prendre le bras de Maria à sa place, et, allant à Terraz, qui commençait déjà à s'endormir, il le secoua vigoureusement.

n — Qu'est-ce que vous me voulez? dit Terraz.

« — Je veux que tu viennes.

« — Et moi, je veux rester ici, je suis bien libre.

« — C'est ce qui te trompe.

« — Pourquoi cela, s'il vous plaît?

« — Parce que nous sommes partis à sept, qu'on sait que nous sommes partis à sept, et qu'en arrivant au grand plateau, d'où l'on peut nous distinguer de Chamouny, les gens du village verront que nous ne sommes plus que six ; ils croiront alors qu'il est arrivé malheur à l'un de non-;, et comme ils ne sauront pas auquel, cela mettra sept familles dans la désolation.

« — Vous avez raison, père Balmat, dit Terraz.

•• Et il se remit sur ses Jambes.

» Tes deux retardataires ne nous rejoignirent que sur le dôme du mont filant : Ma la ne évanouie; ce-

pendant, elle se remit un peu et porta les yeux sur l'ho rizon immense qu'on découvre; nous lui dîmes en riant ■que nous lui donnions pour sa dot tout le pays qu'elle pourrait apercevoir. Alors Balmat ajouta :

« — Maintenant, puisqu'elle est dotée. Il faut la marier;

« Dame : nous ne faisions pas de crânes prétendus : aussi

DUlMAS r " '

ire deire.

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-, . . mais U est

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qui aiten

l • >yage:

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• si elles étalent bien

rat qu'a faire le

■ opta.

héroïne de Ch.v

le sobriquet de Mont

nlir un peu

COte ; lu. elle dresse un dîner

jamais d'accepter en reve-

- • aux

heureuse réussite des ascensions

ont amené des accidents

il n'y a Jamais eu voya-

r d une en

i ait vu la mort de bli a près, n mais trois deux cents pied • 'le neige • volai en-

linrciil de glace et un lln-

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me dit Pa

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I iti.ii n . | I

■• en me r>

[e, en roman

a donne un coni

min.

■ min qu'on grlio' oTdiie dans les arbres c'est l'au-

HS loin, une petite maison ta Mer u> . - voya-

r lallté in. ut i même que les quadrupèdes i raités qui es pi les, nteudu qu'ils ' ille, de

• lui équivaut i" m- eux a un diner Midis que II rat ob-

tenu- dans lenr hôtel, que du lait, do pain et du vin. ce qui n'éqnivaol tuvals déjeuner.

• r soin qu'on éprouve en arrivant sur

■ elui de la faim ; c'es d'em-

r d'un jeiil coup d'œll cette large nature qui vous

enviro Ite et à ^ Char-

i aille lin Dru, qui s élancent vers le ciel comme

ion -ne ; devant v..ns ta Mei

ji le au milieu du bouleversement d'une ix mille formes, qui s'élèvent a de baut, et ses gerçures qui - .•: i il a qt de profon-

deur ; au boul d'un Instant de cette vue, vous actes plus

i Europe vous êtes dans du Groenland on de la Nouvelle- ; une mer polaire, aux environs de la baie Behring.

i .[ite nous avions assez COUSldéi

loin le tableau qui s'étendait au iugea

qu'il était temps de nous faire mi

• ndre vers la Mer de glace. dominions d'une

un chemin bien autrement exigu que celui du Monianvert ;

i un que l'eus un instant d'incertitude, pour sa-

i ne valait pas mieux me servir de mon bâton ferré

comme dun balancier que comme d'un appui; quant a

un,,' sur une grande route, et ne

u savoir si le le suivais

Dl brave, lui criai-je au bout d'une ml-

nuie. i ci momi

der pour moi ; dites donc, - nu autre cl — Tli vous, me dit-il . que diable fal-

tes mi

v urne, par-

suls venu au monde : vous? Vo

la main ; je n'y

mets pas >i ■ ui pi :

1 nt décente Jusqu ' près au-

i,. , n i loi m qui cu\ i

ii Met arrivé là, je poussai un oh ' prolongé,

qui tenall autant au besoin de respirer qu a i ;

avoir de me trouver mu d ime ;

puis l'amour-propre me revenant, du moment où le dan-

que, si je grimpais mal, I bien, et, dun sans

que proi sur lui m tutai i

Ni oi^ pou qu'un lui,

qu'il me voyal r, el moi, parc* que je me

... pas mou i mis en ti irrivé

mon îusii en chassant an m. ni me sama . Payol

. mpolgn&l d une main, ei. me tirant comme un poisson au bout dune ligne il nie réintégra sur mon rocher, retrouvai sur n m .u.- aile/ sauter

! vous et

..u l'on ne peut faire un pas sans roquer ; est-ce que Je c

' n. une au ittMl me dit

. ,. en i

sei h/ proba-

■.. , 'Ai'-

ir au lardint Jardin?

le en forme de

e/VOUS, 14-

ni monda

M-irs?

EN M [SSE

— Pour dire qu'on y a été.

— Eh bieu, mon cher ami, je ne le dirai pas. et voila oat.

— Vous viendrez au moins faire un . de gli

— Oh! pour cela tout a vous, je sai

— N'importe, donnez-moi toujoui i, ,. i ,lLs n'auriez 1 qu'à faire ■ quelque nouvelle imprudem

— Moi' Vous ne me connaissi ; j'en suis revenu, et je vous réponds que je ne mari herai pas autre part que sur votre ombre.

Je lui tins, ou plutôt je me tins (religieusement parole; nous fîmes, lui mai-, haut devant et moi derrière, à peu près un quart de lieue sur cette mer dont on ne peut mesurer la largeur que lorsqu'on se trouve au milieu de ses vagues, et dont les horribles craquements semblent des plaintes inconnues qui montent du centre de la terre jusqu'à sa surface; je ne sais si cela tient à une organisation plus impressionnable et plus nerveuse que celle des autres ; mais, au milieu des grands bouleversements de la nature, quoiqu'il me soit démontré qu'aucun danger réel n'existe. J'éprouve une espèce d'épouvante physique en me voyant si petit et perdu au milieu de si grandes choses ; une sueur froide me monte au Iront, je pâlis, ma voix s'altère, et si je n'échappais à ce malaise en m'éloignant des localités qui le produisent, je finirais certes par 'n'évanouir. Ainsi je n'avais aucune crainte, puisqu'il n'y avait aucun danger, et cependant je ne pus rester au milieu de ces crevasses ouvertes sous mes pieds, de ces vagues suspendues sur ma tète ; je pris le bras de mon guide, et je lui dis :

— Allons-nous-en.

Payot me regarda.

— Eu effet, vous êtes pâle, me dit-il.

— Je ne me sens pas bien.

— Qu'avez-vous donc?

— J'ai le mal de mer.

Payot se mit à rire, et moi aussi.

— Allons, ajouta-t-il, vous n'êtes pas bien malade, puisque vous riez ; buvez un coup, cela vous remettra.

En effet, à peine eus-je posé le pied sur la terre, que cette indisposition passa. Payot me proposa de suivre le bord de la Mer de glace jusqu'à la Pierre-aux-Anglais.

Je lui demandai ce que c'était que cette pierre.

— Ah ! me dit-il, nous l'avons appelée ainsi parce que les deux voyageurs qui sont parvenus les premiers jusqu'ici. surpris par la pluie se sont réfugiés sous la voûte qu'elle forme et y ont diné. Or, ces deux voyageurs étaient des Anglais qui. dans une excursion, avaient découvert Chamouny, dont on ignorait l'existence, ce village étant renfermé dans une vallée où l'on trouve, sans le secours du commerce extérieur, tout ce qui est nécessaire à la vie. Ils ignoraient tellement quels hommes habitaient ce pays inconnu, qu'ils y entrèrent, eux et leurs domestiques, armes jusqu'aux dents, et, croyant probablement avoir affaire à des sauvages: au lieu de cela ils trouvèrent des braves gens qui les reçurent de tout leur cœur, et qui. igno rants eux-mêmes des beautés qui les environnaient, n'avalent jamais cherché a explorer le cours solide de cette Mer de glace, dont l'extrémité descendait jusqu'à la vallée ; la reconnaissance nous a fait leur consacrer cette pierre où ils ont trouvé un abri ; car, en venant ici et en disant les premiers au monde entier ce qu'ils y avaient vu, ils ont fait la fortune du pays.

En achevant ces mots, Payot me montra un rocher, formant voûte, sur lequel était gravée cette inscription, appelant les noms des deux voyageurs et l'année de leur voyage :

POCOX ET Wr.XDHEM.

Après avoir fait le tour de la pierre, nous primes le chemin de l'auberge ; -en entrant dans la seule chambre dont elle se compose, j'aperçus un homme à genoux, soufflant le feu avec sa bouche. Payot m'arrêta sur la porte.

— Vous vouliez voir .Marie Coutet? me dit-il.

— Qu'est-ce que c'est que Marie Coutet ? repris-je cherchant a rappeler mes souvenirs.

— Le guide qui a été emporté par une avalanche.

— Oui. Certainement, je voulais U

— Eh bien, c'est lui qui souffle le feu tfi pui ou il a man- - 1 1 > * • d'être gelé, il est devenu frilev une marmotte.

— Comment, c'est là l'homme oui est tombé dans la crevasse du grand plate:

— Lui-même.

— Croyez-vous qu'il veuille me r q , nient?

— Certainement : quoique ce ne soit pas une chose gaie, c'est une chose curieuse, et nous sommes ici pour satisfaire la curiosité des voyageurs.

Je ne parus pas faire attention à l'espèce d'amertume

!"'' "":' ' le maître de

, afin qu'il nous

p, un de chatrue main, i'au ' '

11 ' •■ lui présentai

"V1"" :\' ,pta '"

liai me r la figure d

-A votre santé, mon maître! lui dis-;. pu| ...t-elle

imalsse retrouver dans un d

lonsii m veut parlée de ma ca : „s la cre-

'' répondit Coutet.

— Justement.

'—Le fait est (Coutet interrompit sa pin , viaer

son verre) que j'ai passé nu mauvais quart dorure contimia-t-U eu le posant sur la table et en s'essuva'nt la bouche du revers de la main.

— Auriez-vous la complaisance de me donner quelques détails sur cet évi nement ■ repris-je.

— Tous ceux que vous voudrez, monsieur.

— Alors, asseyous-ncus.

Je donnai l'exemple I ,,ivi. Je remplis les verres des deux guides, et i iu imença.

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