‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 2)Chapitre 31 sur 84 · Publiée à Vienne, 1 vol. in · texte numérisé non relu

Publiée à Vienne, 1 vol. in

LA VIE LITTÉRAIRE

I interet du public, trop heureux s’il était excité au point d attirer son attention sur la tombe de la duchesse de Parme. Puissions-nous, le jour des Morts, où le monde afflue dans le caveau impérial, entendre dire : « Voici le cercueil » de l’archiduchesse Marie-Louise, qui, l’année 1810, s’est » sacrifiée pour la monarchie et son père! » M. le comte de Falkenhayn sera déçu dans ses pieuses espérances. Les lettres qu’il publie ne changeront point le sentiment de ceux qui les liront. Après comme avant leur publication, le souvenir de la fille de l’empereur François P*’ n’obtiendra pas, même dans sa patrie, le culte qu’on doit aux augustes mémoires. Partout où battent des cœurs honnêtes, on refusera de donner le nom sacré de victime à celle qui fut infidèle au malheur.

Les lettres de Marie-Louise à la comtesse Colloredo et à mademoiselle de Pontet sont écrites en français, sans éclat, sans correction et sans grâce, mais clairement. Dès l’âge de sept ans, la princesse savait s’exprimer d’une façon intelligible en français comme en allemand. Elle s’habitua plus tard à penser dans la langue de sa nouvelle patrie. A vingt et un ans, elle savait mieux le français que l’allemand. « Dans sa correspondance avec son père, dit le baron Menneval, elle était souvent obligée de recourir à des expressions françaises, parce qu’elle avait oublié les mots équivalents de sa langue maternelle. »

Les premières lettres, il faut le dire, sont assez aimables. Elles nous mettent dans l’intimité de la cour de Vienne et témoignent des mœurs simples et familiales qui y régnent.

« Maman, dit la petite Louise en parlant de sa jeune bellemère, cause et lit toute la soirée avec moi. L’empereur fait des excursions dans la campagne avec ses filles. » Ces petits voyages amusent Louise extrêmement, « parce que,

CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE

dit-elle, mon cher papa a la bonté de m’enseigner une quantité de choses. » Une des lettres de sa dixième année commence ainsi : « J ai lu avec grand plaisir que les tourterelles font un nid. » Louise fait des ouvrages à l’aiguille : des habits pour des bébés, des fichus brodés.

A quatorze ans, elle écrit qu elle a lu les voyages de Zimmermann, et elle ajoute ;

J’ai aussi brodé un portefeuille pour papa, dont c’était le jour de naissance hier; puis j’ai commencé un autre ouvrage dont je t’écrirai plus tard, car c’est une surprise pour maman; le soir, je tricote un jupon.

La future impératrice des Français était alors une enfant timide, paisible, obéissante, lente, dont le rire et les pleurs ne finissaient point. Son caractère était déjà formé. Elle s acquittait envers le malheur d’un seul coup, par une crise de nerfs. Au reste, bienveillante à tout et à tous, docile aux hommes, docile aux choses, caressant ses parents, ses amis et les betes du bon Dieu. Elle nourrissait des grenouilles et apprivoisait un petit lièvre. C’était la bonne Louise. Mais ceux qui la connaissaient bien lui découvraient un fond de ruse instinctive et des ressources inattendues pour se tirer d’affaire dans les situations difficiles. (Voir sur ce point la lettre du 23 décembre 1809, page 132.)

Elle n est pas habituée à penser par elle-même; pourtant, à dix-sept ans, elle se permet d’avoir son avis sur ses lectures. Elle ose trouver fades les romans d’Auguste Lafontaine, qui faisaient les délices de sa belle-mère. La Pluralité des mondes lui inspire une réflexion juste.

Il faut, dit-elle après avoir lu ce livre, il faut pourtant laisser aux Français l’avantage que les Allemands n’ont pas, c’est de donner à

LA VIE LITTÉRAIRE

toutes les sciences les plus abstraites et sérieuses une tournure si agréable, qu’elles plaisent même aux femmes, ce qui est le cas pour Fontenelle. ^

Elle a du goût pour la peinture et fait de jolies aquarelles. Elle ne s’en tient pas là.

Mes oncles, qui sont d’excellents peintres, et mon maître m’ont tellement tourmentée, que j’ai dû prendre la résolution de peindre a 1 huile. J y ai tout de suite pris du goût. Je peins un paysage bien triste qui me plaît pour cette raison.

Puis elle s’attaque à « un énorme tableau, qui représente sainte Barbe debout » et elle essaye le portrait du comte Edling « Le comte Edling n’est pas beau, mais c’est justement dans le laid qu’on peut étudier l’art de la peinture. » Elle chante, elle joue du clavecin, elle a même composé SIX valses, « mais elle ne peut les produire. » Elle aime la danse et elle danse beaucoup. Valses, écossaises et quadrilles la ravissent également. Elle est désolée quand il lui faut tenir le piano pour faire danser les invités.

Chassée de Vienne en 1809 par les Français victorieux elle se retire à Erlau avec l’impératrice. Elle habite une masure démeublée et couche dans un lit plein de vermine. Pourtant elle est contente, parce que « c’est comme une maison de campagne. » — « A trois heures on est réveillé par les cochons qu’on mène au pâturage. » Son grand plaisir est d acheter des cerises aux paysannes.

De la. Napoléon lui apparaît comme un monstre. N’estil pas le persécuteur de sa famille et de son peuple? N’amaison de Habsbourg à deux doigts de sa perte. N est-ce pas devant lui qu’elle fuit avec les siens de ville en ville? Aussi, comme elle accueille tous les contes qu on fait sur le tyran! avec quelle bonne foi elle raconte

CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE

qu il s est fait Turc et a renié le Christ en Egypte, et que, dans une grande défaite, le 22 mai 1809, il a tué de sa main deux de ses généraux! En réalité, le 22 mai 1809, l’Empereur gagnait la bataille d’Essling et pleurait en embrassant le maréchal Lannes mortellement frappé. Pour elle. Napoléon, c’est l’Antéchrist. (Lettre du 8 juillet 1809.) Elle tremble à son nom.

Je vous assure que de voir cette personne me serait un supplice pire que tous les martyres, et je ne sais si cela ne lui viendrait pas en tête.

Bientôt, elle apprend de toutes parts que le monstre quitte sa femme pour en prendre une autre dans une des cours de l’Europe. « Je plains, dit-elle, la pauvre princesse qu’il choisira. » Mais, quand, enfin, elle soupçonne que cette pauvre princesse, c’est elle-même, elle se résigne. Marie-Louise était née pour la résignation.

Depuis le divorce de Napoléon, j’ouvre chaque gazette de Francfort dans 1 idée d y trouver la nomination de la nouvelle épouse, et j avoue que ce retard me cause des inquiétudes involontaires; je remets mon sort entre les mains de la Providence, elle seule sait ce qui peut nous rendre heureux. Mais, si le malheur voulait, je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l’État, persuadée que 1 on ne trouve la vraie félicité que dans l’accomplissement de ses devoirs, même au préjudice de ses inclinations. Je ne veux plus y penser; mais, s’il le faut, ma résolution est prise, quoique ce serait un double et bien pénible sacrifice. Priez pour que cela ne soit pas. (22-23 janvier 1810.)

Vous connaissez le conte de la Belle et la Bête. La Belle avait grand’peur de la Bête; mais, quand elle la vit, elle laima. Napoléon, flatté d’épouser une archiduchesse,

accueillit sa fiancée avec un empressement dont la violence même ne déplut pas à la jeune Allemande, qui venait à lui, blanche, blonde et grasse. « 11 était si enthousiasmé, dit une des femmes de chambre de l’impératrice, qu’à peine voulut-il s arrêter quelques instants à Soissons, où il avait été décidé qu’on coucherait, et l’on se rendit tout de suite à Compiègne. Il paraît que les prières de Napoléon, unies aux instances de la reine de Naples, décidèrent Marie-Louise à ne rien refuser à son trop heureux mari. » Les lettres écrites de France à la comtesse Golloredo et à la comtesse de Grenneville sont remplies des témoignages d’une joie sans nuage. « Je sens, dit-elle, combien il est doux de parler de son bonheur. »

Elle étale l’innocent orgueil de sa maternité : « Mon fils profite à vue d’œil, il devient charmant, je crois même lui avoir déjà entendu dire papa; mon amour maternel veut au moins s’en flatter. » (2 septembre 1811.)

Mais nous savons par un témoin qu’elle était gauche et maladroite avec son fils, et qu’elle n’osait ni le prendre ni le caresser. L Empereur, au contraire, le prenait dans ses bras toutes les fois qu’il le voyait, le caressait, le taquinait, le portait devant une glace et lui faisait des grimaces’ Lorsqu’il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l’Empereur riait et l’enfant paraissait recevoir avec plaisir les caresses bruyantes de son père.

Marie-Louise ne cesse pendant trois ans de vanter son bonheur conjugal : cc Les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec l’Empereur et où je m occupe toute seule. Le carnaval sera assez triste, ce qui m est fort égal, ayant entièrement perdu le goût de la

CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE

danse, qui a été remplacé par celui de l’exercice à cheval. » (1®’' janvier 1811.)

Séparée de son mari, la sentimentale Germaine languit et se lamente. Ni son père ni son fils ne peuvent la distraire du chagrin que lui cause 1 absence de l’Empereur.

Vous pouvez vous figurer le bonheur que je ressens d’être au milieu de ma famille, car vous savez comme je l’aime; cependant il est troublé par le chagrin de me trouver séparée de l’Empereur. Je ne puis être heureuse qu’auprès de lui. (Prague, 11 juin 1812.) Je ne serai contente et tranquille que lorsque je le reverrai : que Dieu vous préserve jamais d’une telle séparation; elle est trop cruelle pour un cœur aimant et, si elle dure longtemps, je n’y résisterai pas. (Prague, 28 juin 1812.) J’ai retrouvé mon fils embelli et grandi; il est si intelligent, que je ne me lasse pas de l’avoir près de moi. Mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut pas parvenir à me faire oublier, fût-ce pour quelques instants, l’absence de son père. (Saint-Cloud, 2 octobre 1812.)

Que deviendra cet amour au jour de l’épreuve? Impératrice régente, épouse et mère, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, alors que les alliés en étaient encore à plusieurs journées. Abandon lamentable et désastreux que nous ne lui reprocherons pas, car elle ne partit que sur l’ordre réitéré de Napoléon. Il est puissant encore : elle lui obéit; mais bientôt, déchu, il part pour l’île d’Elbe. Cette tendre épouse ne le suivra pas. A peine fait-elle mine de le rejoindre. Elle se laisse arrêter en route dès les premiers pas et ramener à Vienne.

Le héros malheureux l’appelle et l’attend. Elle ne va pas à lui. Elle lui écrit tant qu’on le lui permet. Mais elle ne répond plus dès que son père le défend. C’est une fille obéissante.

On raconte qu’à Vienne elle rencontra sa grand’mère

la reine Caroline, ennemie de Bonaparte, et que la fille de Marie-Therese demanda à Marie-Louise pourquoi elle avait ainsi abandonne son mari. Gelle-ci s’excusa timidement sur les obstacles qu on avait mis a leur réunion.

— Ma fille, répondit la vieille reine, on saute par la fenêtre !

Mais la bonne Marie-Louise ne songeait pas à sauter par la fenêtre. Elle était trop bien élevée pour cela. Pendant ce temps, elle jouait paisiblement de la guitare. C’est ellemême qui nous l’apprend :

Cette vie tranquille me réussit très bien. Vous savez, ma chère Victoire, que je n’ai jamais aimé le grand monde. Et je le hais à présent plus que jamais. Je suis heureuse dans mon petit coin voyant beaucoup mon fils, qui embellit journellement et devient de plus en plus aimable...

Ma santé est très bonne...

On a bien tort de vous dire que je néglige la musique, j’en fais encore souvent. Je commence même à jouer de la guitare, il est vrai très mal. (Schœnbrunn, 3 mars 1815.)

Le retour de l’île d’Elbe l’inquiéta. Et il ne fallut pas moins que Waterloo et Sainte-Hélène pour la rassurer. Elle avait assez^ bien conduit ses petites affaires et pourvu à sa tranquillité : elle s’était fait attribuer le duché de Parme, a la condition de ne plus revoir son fils. Là, pendant la longue agonie de l’Empereur, cette tendre et vertueuse Allemande donnait des petits frères germaniques au roi de Rome. Son nouveau maître était un gentilhomme wurtembergeois au service de l’Autriche. Homme sûr : elle le tenait de M. de Metternich. Il avait quarante ans passés, était blond et portait un large bandeau noir sur un œil qu il avait perdu. Le comte Neipperg donna trois enfants à la bonne Marie-Louise, dont il administrait le duché. Mais

CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE

Marie-Louise était pieuse. Elle s’empressa de consacrer, dès qu elle le put, cette union, par un mariage religieux et secret. Si elle remit jusqu’en 1821, c’est la faute de Napoléon, qui tardait à mourir.

11 mourut pourtant. Marie-Louise l’apprit par une gazette, et cette nouvelle, dont le monde entier s’émut, contraria la duchesse de Parme. Elle écrivit, à la date du 19 juillet 1821, à la comtesse de Grenneville :

Je suis à présent dans une grande incertitude. La Gazette de Piémont a annoncé d’une manière si positive la mort de Napoléon, qu’il n’est presque plus possible d’en douter. J’avoue que j’en ai été extrêmement frappée. Quoique je n’aie jamais eu de sentiment vif d’aucun genre pour lui, je ne puis oublier qu’il est le père de mon fils, et que, loin de me maltraiter comme tout le monde le croit, il m’a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l’on puisse désirer dans un mariage politique. J’en ai donc été très affligée, et, quoiqu’on doive être heureux qu’il ait fini son existence malheureuse d’une manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore des années de bonheur et de vie, — pourvu que ce fût loin de moi.

Elle ajoute que son estomac s’est tellement remis qu’elle peut manger de tout, « même du melon, » et qu’ayant été piquée par les cousins au visage, elle est contente de ne pas devoir se montrer.

Enfin elle pouvait épouser le comte de Neipperg.

Veuve d’Hector, hélas! et femme d’Hélénus!

Neipperg eut le tort de mourir à son tour; il fut remplacé par M. de Bombelles.

Elle-même enfin quitta cette terre où elle n’avait cherché que son repos. On fut surpris d’apprendre, en décembre

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184/, la fin de Marie-Louise, qu’on croyait morte depuis longtemps. ’ ^

Médiocre dans une haute fortune, elle ne fut ni bonne ni méchante; elle appartient à l'innombrable troupeau de ces âmes tièdes que le ciel rejette et que l'enfer lui-méme ait le poète, vomit avec dégoût.

La Reine Catherine^

La dernière fois, en feuilletant les lettres de Marie- Louise, nous avons eu la pénible image d’une âme commune, jetée dans d’illustres conjonctures et remplissant mal une grande destinée. Or, pendant que l’indigne impératrice refusait de partager l’exil de celui dont elle avait partagé le trône, une autre princesse, soumise à de semblables épreuves, les traversait à sa gloire. Donnant l’exemple de la constance dans ces jours qui virent tant de lâchetés, Catherine de Wurtemberg restait fidèle à l’époux déchu et proscrit que l’Europe entière s’efforçait de lui arracher. « Par sa belle conduite en 1815, disait Napoléon à Sainte-Hélène, cette princesse s’est inscrite de

1. Briefwechsel de?' Kœnigi?i Katharina und des Kœnigs Jérôme von Weslphalien so wie des Kaisers Napoléon I mit dem Kœnig Friedi'ich von Wurtemberg. Herausgegeben von Doctor August von Schlossberger. Stuttgart, 2 vol. in-8.

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ses propres mains dans l’histoire. » Il se trouve qu’en même temps qu’on publiait à Vienne des lettres de Marie- Louise, le docteur Auguste de Schlossberger tirait des archives de Stuttgart la correspondance échangée de 1801 a 1815 entre Catherine et son père. L’occasion est belle

e saisir un contraste que nous n’avons pas cherché d opposer l’une à l’autre les deux belles-sœurs et de montrer côte à côte la mollesse et la vertu.

Catherine naquit à Saint-Pétersboure- le 21 février 178^ Elle était la deuxième enfant de Frfdéric, duc et Is tard roi de Wurtemberg, et de la princesse Augusta de

Elle connut à peine sa mère, qui mourut jeune, et elle tut elevée à Mumpelgard par sa grand’mère, Sophie-Dorothee de Wurtemberg, nièce du grand Frédéric, auprès de laquelle elle resta jusqu’à l’âge de quatorze ans. Elle a dit e e même, en se reportant à 1 époque de son enfance *

« Quoique spirituelle et gentille, j’étais cependant très vo ontaire, très impérieuse et très capricieuse, et il était impossible de m’assujettir ou de m’appliquer à la moindre des choses. » Sophie-Dorothée était, dit-on, une femme instruite et supérieure. Elle donna ses soins à l’éducation e sa petite-fîlle et « la cultiva comme une jeune plante. » Catherine, qui lui en garda une profonde reconnaissance, disait : (( C’est d’elle que j’acquis le peu de vertus que je possédé. » Mais, quelle qu’ait été l’influence de Sophie- Dorothée, il faut reconnaître que sa petite-fille était née avec un cœur droit et une âme généreuse. Catherine avait quinze ans quand elle perdit sa grand’mère. Ce fut sa

première douleur. Elle alla vivre alors père, qu elle trouva marié en secondes n Charlotte-Mathilde d Angleterre.

s à la cour de son noces à la princesse

LA REINE CATHERINE

Par une disposition d’esprit qu’on sait n’être pas rare, elle refusa son amitié et sa confiance à sa jeune bellemère, réservant à sa tante et surtout à son père toute la tendresse de son ame ardente. G était alors une belle jeune fille, dans tout l’éclat de son teint clair, de ses grands yeux bleus et de sa chevelure blonde et bouclée. Elle avait un air mutin qui devait se changer bientôt en un air héroïque. Son père, la voyant riante et fraîche, lui témoignait de l’amitié et jouait volontiers avec elle. Frédéric de Wurtemberg était un soldat. Le cœur des soldats est parfois d’une exquise bonté. Mais c’était aussi un politique, et la tendresse des politiques est toujours courte. Nous verrons que Frédéric fit taire la sienne dès que la raison d’État parla à son oreille. On dit que, lors même de la première jeunesse de sa fille, « ses caresses étaient celles du lion faisant sentir ses griffes. » Ce lion germanique tenait aussi du renard. 11 était violent, mais il était rusé. Les relations de ce petit souverain avec Napoléon rappellent assez certains épisodes du roman populaire que Gœthe mit en vers et dans lequel on Voit Noble, le lion, et l’ingénieux Goupil marchant de compagnie. Ajoutons, pour être juste, que le renard souabe ne se tira des griffes du lion qu à moitié dévoré, lui et son peuple. L’amitié du grand homme était un présent des dieux. Mais ce n’était pas un présent gratuit.

La vie que menait Catherine dans la petite cour de Stuttgart se traînait monotone et triste, sans douce chaleur, sans joies intimes. La jeune princesse, repliée sur elle-même, s’occupait de lectures, d’ouvrages de femme et de musique. S’exerçant à chanter, elle voulut apprendre 1 italien, comme la langue la plus musicale, et commença à jouer de la mandoline. Mais elle n’était pas de nature à

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se laisser ravir tout entière par l’illusion des arts. Ses instincts de générosité positive la retenaient dans la saine réalité de la vie. Le rêve tint peu de place en son âme toujours présente aux choses. Elle portait jusque dans l’enjouement de la jeunesse une certaine gravité. A vingtdeux ans, on l’appelait l’abbesse. Elle se disait vieille fille alors, et elle ajoutait avec une gaieté sérieuse : « Je m’en console et prendrai mon parti en grand capitaine; comme je n aurai jamais de mari, c’est une honnête retraite pour une vieille fille qu’une abbaje. »

Deux ans plus tard, elle recevait un mari des mains de son père. G était en 1807. Napoléon victorieux venait de dicter le traité de Tilsitt. De la Hesse-Gassel et des possessions prussiennes à l’ouest de l’Elbe, il avait formé le royaume de Westphalie, qu’il donnait à son frère Jérôme. Celui-ci, âgé seulement de vingt-trois ans, s’était déjà marié quatre ans auparavant, à l’insu du chef de la famille, avec la fille d un négociant de Baltimore, mademoiselle Paterson. Mais le Premier Consul, à qui ce mariage déplaisait, 1 avait fait casser comme contracté par un mineur Jérôme était redevenu libre et il fallait une reine à la Westphalie. Napoléon choisit la princesse Catherine. 11 la demanda au roi de Wurtemberg, qui n’avait ni l’envie ni le pouvoir de la refuser à son puissant allié. Mais, quand Frédéric s’ouvrit de ses projets à sa fille, elle y opposa une résistance énergique.

Nous savons, par son propre aveu, qu’elle était alors <( occupée d’autres projets. » Elle ne céda qu’au bout d’une année. Cependant, la guerre avait éclaté; Jérôme commandait avec Vandamme une armée sur le Rhin. L’Empereur écrivait de Saint-Cloud au roi Frédéric : « Je crains que les noces ne soient un peu dérangées; n’importe, d’autres

LA REINE CATHERINE

moments viendront où nous referons mieux ce que l’on aura fait en bottes. »

Catherine était résolue à chercher dans ces liens que la politique avait seule formés la satisfaction du devoir accompli. On voit par sa correspondance que, durant le voyage qu’elle fît pour rejoindre le prince, sa seule inquiétude était de ne pas plaire au mari qui ne la connaissait encore que par un portrait. Sa beauté ne la rassurait point. Elle écrivait à son père avant la rencontre :

« Ce n’est pas sans un serrement de cœur que je pense à cette première entrevue; j’en ai une peur que je ne puis décrire. »

Cette entrevue tant redoutée eut lieu aux Tuileries le 22 août 1807. Catherine en rendit compte à son père le lendemain en ces termes :

« J’ai fait ma toilette pour recevoir le prince. Je ne puis vous exprimer combien j’ai été émue en le voyant, quoiqu il ait ete très poli; mais il paraissait en proie à un si grand embarras que cela augmentait naturellement le mien. »

C est ce jour-là que le contrat fut signé. La princesse apportait au roi une dot de cent mille florins et des bijoux pour une somme égale. L’éditeur allemand, dont nous avons le travail sous les yeux, a soin de remarquer que cette somme n était pas petite, eu égard au temps et aux circonstances. Quant au trousseau, il était à la mode de Wurtemberg et ne put servir. L’Empereur et Jérôme le remplacèrent gracieusement.

Où elle n avait prévu que le devoir, Catherine trouva le bonheur. Son mari était jeune, brave, amoureux; elle l’aima tout de suite et pour la vie.

Elle écrivait le 25 août :

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« Le prince, mon mari, depuis deux jours, paraît véritablement s attacher à moi ; c’est réellement un homme charmant, rempli d’amabilité, d’esprit, de bonté. Vous devriez voir les attentions, la délicatesse, la tendresse dont il comble votre fdle. Déjà il commence à me gâter; car il est impossible de mettre plus de grâce, plus de franchise, plus de confiance dans ce qu’il me fait pour me faire plaisir; aussi je ne pourrais plus être heureuse sans lui. » Et elle disait trois jours après :

« Je ne pourrais plus vivre sans lui. »

Elle acheva l’année à Saint-Cloud et à Paris, avec la cour impériale, et se rendit ensuite dans le royaume que Napoléon lui avait taillé avec son épée. Le 1“ janvier 1808 elle fit son entrée à Cassel, où elle devait rester six ans,’ au milieu des épreuves qui montrèrent l’inébranlable fermeté de son caractère. Catherine, épouse et reine, eut

doublement à souffrir. La campagne de 1809 lui enleva son mari.

Elle écrivait le 25 mars à son père :

« Je puis vous assurer que j’attends les événements smon avec une entière sécurité, du moins avec le courage et la force d’âme qui me conviennent. Si mon mari ™ rejoindre 1 armee, ainsi que cela est probable, je ne

saZ’^r-’’"' P>«" «i

sage, niais j espererai des bontés de la Providence le succès de ses soins et de ses exploits militaires. »

fer L'irr® f-mé par le tranchant du

fer de lambeaux pour ainsi dire encore saignants, s’agitait

en des convulsions terribles. Catherine et Jérôme, entourés Îne fol"'! to Priais, temps de 1809. Dans ces conjonctures, la princesse Iri-

LA REINE CA THERINE

vait à son père ; « Je vous supplie d’être tranquille. Je le SUIS moi-même, je vous assure. »

Elle ne quitta Gassel qu’à la dernière extrémité, quand les troupes autrichiennes envahirent la Westphalie soulevée. Et, si elle consentit alors à partir, ce fut pour ne pas obliger plus longtemps le roi à employer une portion de ses forces à la garder.

Nous^ ne retracerons pas ici les vicissitudes de cette royauté de six années. 11 faudrait, pour cela, suivre pas à pas les Mémoires du roi Jérôme, publiés de 1861 à 1866. Nous nous bornons à relever, dans la récente publication de Stuttgart, quelques traits de la vie et du caractère de la reine Catherine.

Nous retrouvons cette princesse dans sa capitale en 1811. Le 25 novembre, un incendie dévore son palais. Elle ' écrit le lendemain de la catastrophe, dont elle a failli être victime :

« Je puis dire que je ne me suis pas effrayée une minute et que je n ai perdu ni mon calme ni mon sang-froid dans la terrible catastrophe d’hier. Je n’ai frémi qu’à l’idée du danger que le roi a couru. »

Appelée à Paris, à la fin de l’année 1809, pour les cérémonies du mariage de l’Empereur avec Marie-Louise, elle trouva Napoléon tout occupé de l’attente de l’archiduchesse. Les lettres anecdotiques qu’elle écrivit dans cette circonstance sont des plus curieuses. On y trouve cet enjouement paisible et cette bonne humeur que les contemporains aimaient en elle.

« Vous ne croiriez jamais, mon cher père, combien il (l’Empereur) est amoureux de sa femme future; il en a la tête montée à un point que je n’aurais jamais imaginé et que je ne puis assez vous exprimer; chaque jour, il lui

LA VIE LITTÉRAIRE

envoie un de ses chambellans, chargé, comme Mercure, des missives du grand Jupiter; il m’a montré cinq de ses épîtres, qui ne sont pas tout à fait celles de saint Paul, il est vrai, mais qui sont réellement dignes d’avoir été dictées par un amant transi; il ne m’a parlé que d’elle et de tout ce qui la concerne; je ne vous ferai pas ici l’énumération des fêtes et des cadeaux qu’il lui prépare, dont il ma fait le détail le plus circonstancié; je me bornerai à vous rendre la disposition de son esprit, en vous rendant ce qu’il m’a dit, que, lorsqu’il serait marié, il donnerait la paix au monde et tout le reste de son temps à Zaïre. » (17 mars 1810.)

« Pour vous prouver à quel point l’Empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu’il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible et qu’il apprend à valser; ce sont des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées. » (27 mars 1810.)

Voilà un Bonaparte que nous ne soupçonnions guère, même après les documentations copieuses de M. Taine! Les hommes sont plus divers en réalité qu’on ne se les imagine, et il faut désormais nous faire à l’idée d’un Napoléon valseur. Ces deux fragments de lettres, que nous venons de citer, sont plus importants pour la psychologie du grand homme que pour celle de sa belle-sœur. Mais ils nous ont semblé piquants et d’un tour agréable. Ils tranchent par leur vivacité sur le ton généralement grave de la correspondance de Catherine.

Les papiers publiés à Stuttgart ne nous fournissent aucun document important relatif aux années 1810 et 1811.

A la date du 17 janvier 1812, rien (Catherine l’attestait solennellement) n’avait encore « altéré le repos et le

LA REINE CATHERINE

bonheur » de son foyer. Mais les jours de sa royauté étaient désormais comptés.

L Empereur méditait la campagne de Russie et préparait, avec la ruine de son Empire, celle des petits États qui en étaient les satellites. Jérôme avait tenté en vain d’ouvrir les yeux du conquérant sur les difficultés et les périls de cette entreprise démesurée. Napoléon lui avait fermé la bouche d’un mot.

Vous me faites pitié, lui avait-il dit. C’est comme si 1 écolier d’Homère voulait lui apprendre à faire des vers. (Voy. Schlossberger, p. 5.)

La guerre étant déclarée, Jérôme dut se rendre à Glogau. Catherine s’attendait à cette nouvelle séparation. Elle écrivait le 24 février à son père :

« Je serai séparée du roi... j’aurai à trembler pour un mari et pour un frère. Cependant, ne croyez pas, mon cher père, que je me montre en cette circonstance égoïste ou pusillanime; je sens trop combien il est essentiel à la gloire des princes, et peut-être à leur existence présente et future, de se montrer dans des instants pareils et de prendre une part active à leur propre cause, pour ne retenir en aucune façon le roi. »

Le 17 mai, elle se rendit à Dresde et y arriva en même temps que Napoléon. Elle espérait y embrasser son mari.

Sire, dit-elle a 1 Empereur, ne faites-vous pas venir Jérôme ici pour que je puisse le voir?...

Il lui répondit brusquement :

— Oh! oh! vous allez voir que je ferai déranger un de mes généraux d’armée pour une femme!... [Loc. cit., p. 22.)

Catherine rapporte ce dur propos et elle ajoute : « Je ne pus cacher quelques larmes qui m’échappèrent à cette réponse. »

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Regente de Westphalie en l’absence du prince, ce n’est pas sans inquiétude qu’elle avait accepté ces hautes fonctions.

(( J’ai voulu prouver au roi, par cette soumission, ditelle, que je ne désire que ce qui peut lui être agréable et utile. Me voilà donc lancée dans les affaires, moi qui les ai toujours détestées... G est le plus grand des sacrifices que je puisse faire au roi, moi qui n’aime qu’une vie tranquille, calme, paisible, qui adore la lecture, l’ouvrage, la musique, enfin toutes les occupations des femmes. » [Loc. cit., p. 9.)

Son père, inquiet des dangers qu’elle courait et disposé déjà à séparer secrètement la cause de sa fille de celle des Bonaparte, la pressa de quitter Cassel et de se rendre auprès de lui. Elle lui répondit : « Mon cher père, je me rappellerai toujours de vous avoir ouï blâmer la princesse héréditaire de Weimar pour avoir quitté son pays au moment où elle aurait dû y rester. »

Mais les événements se précipitaient. Nous touchons à la phase héroïque de la vie de Catherine.

La sixième coalition mit fin au royaume de Westphalie. Catherine sortit de Cassel, pour n’y plus rentrer, le 10 mars 1813. A Leipzig, la cavalerie wurtembergeoise passa à l’ennemi sur le champ de bataille. Le roi Frédéric, jusque-là vassal de la France, était devenu son ennemi.

En 1814, après la chute de l’Empire, il invita sa fille à suivre 1 exemple de Marie-Louise et à se séparer de son mari. La politique, selon lui, pouvait délier un lien qu’elle avait seule formé.

Catherine, indignée et résolue, fit cette fière réponse :

« Sire, le mari que vous m’avez donné, je ne le quitterai pas déchu du trône. J’ai partagé sa prospérité. 11 m’appartient dans son malheur. » ^

LA REINE CATHERINE

Elle était alors réfugiée à Trieste avec son mari. Lorsque Napoléon, sorti de l’île d’Elbe, reparut en France et que

I aigle vola de clocher en clocher, Jérôme résolut de rejoindre son frère. Trompant la surveillance des autorités autrichiennes, Catherine 1 aida à fuir sous un déguisement.

II parvint à gagner la France, fit la campagne de 1815 et fut blessé à Waterloo.

Pendant ce temps, sa femme restait exposée aux outrages d’une police inquiète et brutale, qui allait jusqu’à mettre des échelles contre ses fenêtres pour l’observer chez elle. Chassée bientôt de Trieste, elle se trouva sans asile, ne sachant où reposer sa tête dans l’Europe entière, conjurée pour la séparer de son mari. Elle pensa obtenir chez son père un refuge pour Jérôme et pour elle ; elle n’y trouva qu’une prison. Ce qu’elle souffrit dans le château d Ellwangen lui fît cent fois souhaiter la mort.

Mais l’exil, la captivité et la persécution ne lassèrent pas sa fidélité. Du moins, elle goûtait, au milieu de ces épreuves, des joies qui avaient été refusées à ses jours prospères. Elle avait souhaité ardemment d’être mère. Elle le devint pour la première fois en 1814, d’un fils qui devait lui survivre peu de temps. Elle eut encore deux enfants : la princesse Mathilde et le prince Napoléon.

Cette vie, dont le printemps fut si pur et l’été tout brûlant de généreuses ardeurs, ne connut point la paix d un long soir. Catherine de Wurtemberg, dont la santé avait toujours été délicate, mourut près de Lausanne, d’une hydropisie de poitrine, dans la nuit du 29 au 30 novembre 1835, dans sa cinquante-deuxième année. Ses derniers moments, dignes de sa vie entière, offrent un spectacle d’une grandeur antique.

A huit heures du soir, les médecins déclarèrent à

LA VIE LITTÉRAIRE

Jérôme que la reine n’avait plus que quelques heures à vivre. 11 alla chercher ses enfants et les fit entrer dans la chambre de leur mère. En les voyant agenouillés devant son ht, Catherine, qui avait conservé toute sa connaissance, mais qui ne croyait pas que la mort fût si proche’ demanda quelle était cette bénédiction qu’on lui réclamait!

11 est sage que tu bénisses ainsi tes enfants tous les soirs lui dit son mari, parce qu’un malheur est toujours possible.

Catherine comprit à ces mots qu’elle touchait à ses derniers moments. Elle bénit ses enfants et dit avec calme : «Je VOIS que la mort approche, je ne la crains pas. Ce que ] ai aime le plus au monde, c’est toi, Jérôme. » Et, en

disant ces paroles, elle portait à ses lèvres la main de son mari.

Elle ajouta : « Je suis prête... J’aurais voulu vous dire adieu en France... » Jérôme et son fils aîné restèrent près de la mourante. Napoléon et Mathilde, qui avaient l’un treize ans et l’autre quinze, furent emmenés dans une maison voisine. A dix heures, Catherine perdit connaissance. A deux heures et demie du matin, elle avait cessé de vivre.

Elle laissait en mourant une belle mémoire, le souvenir d une âme qui marchait toujours droit et haut au devoir parce qu elle avait deux guides qui n’égarent jamais quand ils vont ensemble : le courage et l’amour.

Pour le latin

Nos collégiens ont repris la gibecière, et les voilà de nouveau étudiant la bonne doctrine dans ces salles où il y a tant d’encre répandue et tant de poussière de craie autour du tableau noir. Le jour de la rentrée n’est pas généralement redouté. 11 est même plus désiré à mesure qu’il approche. Les vacances sont longues et oiseuses. La rentrée réunit des camarades qui ont beaucoup à se dire. Enfin, elle cause un changement. Cela seul la ferait bien venir. Les enfants veulent du nouveau. Nous en voudrions comme eux si l’inconnu nous inspirait encore quelque confiance. Mais nous avons appris à nous en défier. Et puis nous savons que la vie n’apporte jamais rien de neuf et que c’est nous, au contraire, qui lui donnons du nouveau quand nous sommes jeunes. L’univers a l’âge de chacun

de nous. II est jeune aux jeunes. II est revêtu, pour les yeux de quinze ans, des teintes de l’aurore. II meurt avec nous; il renaît dans nos enfants. Qui de nous n’est soucieux d un avenir qu’il ne verra pas? Pour moi, je suis chaque année avec un intérêt plus vif et plus inquiet la fortune de nos études classiques. Songez donc que la culture française est la chose du monde la plus noble et la plus délicate, qu’elle s’appauvrit et qu’on multiplie pour la régénérer les essais les plus périlleux. Gomment voulez-vous qu’à des heures aussi critiques on puisse voir sans émotion un petit « potache » allant, matinal, le nez en Pair, ses livres sur le dos, à son lycée?

Il est l’avenir de la patrie, ce pauvre petit diable I C’est avec angoisse que je cherche à deviner s’il gardera toute vive ou s’il laissera éteindre la flamme qui éclaire le monde depuis si longtemps. Je tremble pour nos humanités. Elles ormaient des hommes; elles enseignaient à penser On a voulu qu’elles fissent davantage et qu’elles eussent une utilité directe, immédiate. On a voulu que l’enseignement restât liberal tout en devenant pratique. On a chargé les programmes comme des fusils pour je ne sais quel farLche combat. On y a fourré des faits, des faits, des faits. On a eu notamment une inconcevable fureur de géographie

Le latin en a grandement souffert. Beaucoup de républicains s en sont consolés, le croyant inventé par les jesuites. Is se trompaient. Les jésuites n’ont jamais rien invente; ils ont toujours tout employé. On n’a qu’à ouvrir Lrasme^ ou Rabelais pour voir que le latin classique fut instaure dans les écoles par les savants de la Renaissance Le conseil supérieur de l’instruction publique ne pouvait prendre son parti si aisément. Il a -voulu faire la part du latin. Mais la volonté d’un conseil, même supérieur, n’est

POUR LE LATIN

jamais ni bien stable ni bien efficace. L’énergie s’y tourne vite en résignation. On veut croire que la meilleure manière de restaurer le latin est de créer un enseignement secondaire dans lequel on n apprendra que des langues vivantes; on s efforce d esperer que les etudes latines seront sauvées des qu elles partag'eront le beau nom de classiques avec des rivales qui ne les égaleront jamais, quoi qu’on fasse, en noblesse, en force, en grâce et en beauté. Ce sont des illusions qu il est difficile de partager.

En réalité, le déclin des études latines est terriblement rapide. Les rhetoriciens de mon temps lisaient couramment Virgile et Cicéron. Ils écrivaient en latin, j’entends qu’ils faisaient effort pour exprimer dans cette langue morte leur pensée encore mal éveillée. C’est tout ce qu’on pouvait leur demander. On me dit de toutes parts et je vois qu’il n’en est plus ainsi. 11 y a encore à la tête de chaque classe quelques jeunes gens amoureux des lettres latines. Mais on les compte déjà pour les derniers humanistes. Le grand nombre se désintéresse de plus en plus des choses classiques.

S’il faut s’en affliger, peut-on en être surpris? Le latin s’est retiré du monde; il tend à se retirer de l’école. C’est fatal. Au XVIII® siècle, il était encore la langue universelle de la science. Maintenant, la science parle français, anglais, allemand. La théologie seule garde son vieil idiome; mais elle est étroitement resserrée dans l’enceinte des séminaires et le public ne prête plus l’oreille à ses disputes. Déjà on a beaucoup diminué la place qu’occupait le latin dans les programmes. On lui a ôté ses antiques honneurs; on l’en arrachera peu à peu par lambeaux, et sa disparition totale est certaine dans un avenir prochain que du moins nous ne verrons pas, je l’espère.

LA VIE LITTÉRAIRE

Pourtant, tout mutilé qu’il est, il reste le nerf et le muscle de l’enseignement secondaire. A la place des membres dont il est amputé, on a mis quelques branches de sciences. Il ne paraît pas que l’esprit des élèves en ait été profitablement nourri. Il y a eu à cet égard une pénible déception. Gomme les méthodes des sciences passent l’entendement des enfants, on s’en est tenu aux nomenclatures qui fatiguent la mémoire sans solliciter l’intelligence. Les éléments d’histoire naturelle introduits dans les classes de lettres y ont donné, en particulier, les plus mauvais résultats.

(( On peut affirmer sans crainte, dit M. H. de Lacaze- Duthiers, qu il est peu de professeurs faisant des examens du baccalauréat ayant en grande estime le savoir des candidats au baccalauréat restreint ou au baccalauréat es lettres, en physique, en chimie et en histoire naturelle... Quant aux bacheliers ès lettres, il peut en exister sans doute de bien forts en histoire naturelle; mais j’avouerai n en pas connaître beaucoup parmi ceux que j’ai examinés, tandis que ceux qui ne le sont pas abondent L »

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istoire et encore plus de géographie. On a rendu plus

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