HISTOIRE DU PEUPLE DISRAËL
aux riches pavillons qu’on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la Renaissance, l’artiste n ayant pas imaginé qu’on pût rien représenter de plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la fontaine où se baignait Bethsabée. C’est pourquoi ces images me donnaient l’idée d’une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même, bien qu’il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la tour de Babel et les bains de Bethsabée. Oh! ma vieille Bible en figures, quelles délices j’éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin! Gomme j’y voyais Dieu en barbe blanche ! ce qui est peut-être après tout la seule façon de le voir réellement. Gomme je croyais en lui!
Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je ne lui demandais pas compte de ses actions : j’étais habitué à voir les grandes personnes agir d’une façon incompréhensible. Et puis j’avais alors une philosophie : je croyais à l’infaillibilité universelle des hommes et des choses. J’étais persuadé que tout était raisonnable dans le monde et qu’une aussi vaste chose était conduite sérieusement. G’est une sagesse que j’ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n’en ai-je pas! Songez donc! Etre soi-même tout petit et pouvoir atteindre le bout du monde après une bonne promenade! Croire qu’on a le secret de l’univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre est chaude! N’être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais alors et tous les personnages de ma vieille Bible venaient, dès que j’étais couché, défiler devant
LA VIE LITTÉRAIRE
mon petit lit à galerie. Oui, les rois portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes, drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s’allaient ranger d’eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C’est la première idée que je me suis faite de David et d’Isaïe.
Tous nous l’avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté, autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de l’origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. 11 y a quelque chose d’émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. A mesure que notre intelligence prend possession d’elle-même et de l’univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu’il nous est interdit d’atteindre aux commencements de l’homme et de la vie. Si avant que nous remontions les temps, des perspectives nouvelles, des profondeurs inattendues s’ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons qu’un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et 1 effroi gagne les plus hardis. Ce berger nomade qu’on nous montre entouré, dans la nuit du désert, des ombres des Elohim, il était le fils d’une humanité déjà vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun berceau. C’en est fait. L’homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille Bible en estampes. Lui aussi, il a laisse au fond d une boîte de Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main, formaient une chaîne qui allait jusqu’à la création. Ce n’est pas d aujourd hui, ou le sait, que l’exégèse a trouvé le sens véritable de la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance tant de fois séculaire