M. OCTAVE FEUILLET
parlent du passé, et, s’il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le désir de relire l’épitaphe de Jean Racine dont j’ai l’honneur d écrire en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut renversée avec l’église de Port-Royal-des-Ghamps où elle était posée. Elle porte encore la trace des violences qu’elle a subies; la pierre est brisée en vingt morceaux et le nom du poète profondément martelé. Violence qui nous semble aujourd’hui s^tupide! Sachons bien que nos violences, si nous avons le malheur d’en commettre, feront également pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et l’on n’en peut lire sans émotion la dernière phrase. Boileau, après avoir consigné tous les titres de son ami à l’estime et à l’admiration des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles touchantes : « 0 toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu’est la vie et donne à la mémoire d’un si grand homme moins des louanges que des prières. Tanti viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere. » Au sortir de cette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me remis à songer aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au Divorce de Juliette^ dont l’éditeur venait de m’envoyer un exemplaire. Et ma pensée, allant du livre à l’auteur, je me représentai cette vie exemplaire si bien cachée, si bien défendue, que trahirent seuls les livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l’ombre de sa vieille église
LA VIE LITTÉRAIRE
aux dentelles de pierres noires, dans ces rues montueuses où l’on entend les foudriers cereler les fûts dans lesquels se fera le cidre des récoltes prochaines et où volent au soleil de lourdes abeilles qui laissent derrière elles l’odeur du sarrasin. Je le vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se baignent les saules, et là rêvant de quelques-unes de ces figures audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les préférées de son imagination. ^
11 vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. 11 fait de sa vie de famille une œuvre consciencieuse et fine comme ses romans. 11 ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent à mort parce que ses chansons faisaient aimer la France. 11 ne voudrait jamais quitter les deux flèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse, bossue, bâtie de travers, mais ento-urée d’herbe tendre et d’eau pure, baignée d’un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est une jolie laide. 11 ne vient à Paris qu’à grand regret et pour 1 éducation de ses enfants. Mais, dans le nouveau logis, une main délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille et de jeunesse; pas un lien n est rompu, pas un fil brisé : le passé chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de la vie? G est la qu il a été atteint, il y a moins d un an, par un deuil cruel que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était universellement aimé : les témoignages de sympathie et de respect affluaient de toutes parts dans sa maison. J espère qu’il ne lira pas ce