‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 101 sur 111 · SCÈNE III (début · texte numérisé non relu

SCÈNE III (début

[p. 319 de la présente édition .-]

M. BERGERET, entrant et lisant sur l’enveloppe non encore défaite :

A Monsieur, monsieur Bergeret, Maître de Conférences à l’Université de Bourges, 61, rue Vieille, pour remettre à mademoiselle Pauline Bergeret. — Envoi de M. Roux, de Sainte-Glaize. — Tiens.

Ah ! voyons !

Elle défait l’enveloppe et lit :

Eugène Roux de Sainte-Glaize. Les Cent Sonnets. Ah! Les Cent Sonnets!

BERGERET

Oui, c’est assez puéril.

PAULINE

Avec un portrait de l’auteur, gravé à l’eau-forte par Fourmot. Frontispice de Rops.

BERGERET, se jetant sur le livre.

Hé! Donne un peu.

Il prend le livre et regarde le frontispice.

Quoi?

PAULINE

BERGERET, rendant le livre.

Non, rien, ça va bien.

PAULINE

Ah! une dédicace : A la toute gracieuse fille du maître de mon petit-fils. Oh! la tête! Oh! quand on pense que cet homme a écrit un beau sonnet

BIBLIOGRAPHIE

avec cette têtel Oh! cette barbe. Je ne me le figurais pas du tout comme il est là ! Les yeux sont beaux. Mais ces dessins sur la figure, cette barbe taillée comme un jardin de curé, avec de petites places rasées, on ne sait pas pourquoi; à quoi ça peut-il correspondre?

BERGERET

Au tatouage. C’est une transformation du tatouage. Nos ancêtres barbares se traçaient sur le visage ces ornements bleus, jaunes, rouges, pour se rendre plus beaux ou plus redoutables. Nous les imitons sans doute à notre insu, en dessinant avec notre barbe un fer à cheval, des côtelettes, ou des pattes de lièvre sur nos joues; une barbe de bouc à notre menton, une brosse ou des aigrettes sur nos lèvres. Ce sont là des coutumes absurdes et respectables.

PAULINE

Enfin, papa, c’est un progrès sur le tatouage.

BERGERET

Sans doute. Autrefois, il y avait pour chaque dignité ou fonction une taille particulière des poils du visage. Dans mon enfance, il était interdit aux avocats de plaider avec des moustaches.

PAULINE

Et pourquoi?

BERGERET

Pour ne pas voiler la vérité de leurs paroles et qu’on pût mieux voir leur âme sur leurs lèvres.

PAULINE

Vraiment! Et les professeurs, tes confrères?

BERGERET

Ils portaient une longue barbe, pour se rendre vénérables.

PAULINE

Eh bien, toi, papa, tu aurais beau avoir une barbe longue comme ça, tu ne serais pas vénérable. Tu es très bon, très doux, très simple; c’est pas avec ça qu’on se fait vénérer. Oh! non.

Pauline regarde encore le portrait.

C’est le grand-père de monsieur Roux?

BIBLIOGRAPHIE

Oui.

BERGERET

PAULINE

Pauvre monsieur Roux! il n’est pas joli en soldat.

BERGERET

Ça ne durera pas : il finit ses vingt-huit jours après-demain, je crois. Ç’a été mon meilleur élève.

PAULINE

Qu’est-ce qu’il fait maintenant?

BERGERET

Du journalisme. Il n’est pas maladroit.

EUPHÉMIE

Sainte Vierge! V’ià le sel qui s’est renversé! Y aura encore un malheur.

Page 1