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savante et du vieux poète resté enfant! Ce fut en 1673 qu’il trouva la table et le couvert dans l’hôtel du faubourg Saint- Honoré. Madame de La Sablière pourvoyait à tous ses besoins, persuadée, dit d’Olivet, qu’il n’était guère capable d’y pourvoir lui-même.
Elle disait : « C’est mon fablier », comme elle eût dit : c'est mon pommier, pour marquer qu’il produisait naturellement des fables, comme un pommier donne des pommes. Elle se montra l’hôtesse la plus délicate, ne l’intimidant jamais, ne lui imposant ni soins ni devoirs, le laissant libre d’être sage ou fou, comme il lui plairait. Quand elle jugeait qu’il y aurait quelque contrainte pour lui à être traité comme une per.sonne humaine, comme une personne raisonnable, elle le dispensait de ce privilège onéreux. Un jour qu’elle avait congédié tous ses domestiques à la fois :
« Je n’ai gardé chez moi, dit-elle, que mes trois animaux : mon chien, mon chat et La Fontaine. »
Elle savait d’ailleurs que celui-ci était un honnête et fidèle animal.
« La Fontaine ne ment qu’en vers », disait-elle.
Elle ne lui demandait pas qu’il eût constamment de l’esprit pour prix de l’hospitalité. Souvent le bonhomme, pour se reposer, ne disait rien ou répondait de travers et faisait la mine d’un sot. Dans ces moments-là, renonçant à rien tirer de lui, elle disait gaiement ;
« En vérité, mon cher La Fontaine, vous seriez bien bête, si vous n’aviez pas tant d’esprit. »
La Fontaine, qui était reconnaissant, qui avait défendu Foucquet, quand c’était un crime d’État de le défendre,
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eut pour sa bienfaitrice des sentiments d’attendrissement et d’admiration qu’il exprima, comme il savait tout exprimer, avec une grâce souveraine. 11 lui dédia Le Corbeau^ La gazelle^ la tortue et le rat, une fable qui, de même que son titre, s’allonge et traîne un peu, mais une fable toute candide et affectueuse, de génie hindou. Il y vanta les traits, le sourire de son Iris (c’est ainsi qu’il la nomme).
Son art de plaire et de n’y penser pas.
Il traça en vers le portrait achevé de cet esprit si intelligent et si affectueux qui, dit le poète,
A beauté d’homme avec grâce de femme.
La Fontaine, comme on pense, n’était pas le seul soin de la dame qui l’oubliait par moments, tout aussi bien que son chien et son chat. Au reste, il vint une heure dans sa vie où elle oublia sa longue lunette « à faire peur aux gens », la philosophie de Gassendi, les tourbillons, l’astrolabe, tout enfin. Ce fut quand elle vit La Fare.
Le marquis de La Fare disait sans fatuité qu’il n’avait pas une figure déplaisante. Sorti de quelque gentilhommière du Vivarais, il entra dans le monde à l’âge de dixhuit ans et fut présenté au roi dans le mois de décembre 1662. Il était d’épée. Mestre de camp au régiment de Languedoc, puis guidon dans la compagnie des gendarmes du Dauphin, il servit sous le comte de Coligny, sous Gondé et sous Turenne qui l’estimèrent hautement, car il avait la tête solide dans le danger. Il était plein de courage et cette vertu commune était chez lui d’une qualité rare : elle
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était froide et réfléchie. 11 le prouva lors de la défaite des Turcs au passage de la Raal et dans les combats de Senez, de Mulhausen et de Turckhein. 11 n’en resta pas moins petit guidon. Beaucoup de ses compagnons d’armes, qui ne le valaient pas, montaient haut en grade. 11 parla pour être fait brigadier; ses actions d’éclat parlaient en même temps que lui. Mais Louvois ne voulut rien entendre. « Le marquis de Broglie et son frère sont maréchaux de camp, disait La Fare, moi, j’étais à tel endroit; j’ai fait ceci, cela. » Louvois répondit :
« Vous avez raison ; mais cela ne vous servira de rien. » On ne peut être injuste avec plus de franchise.
C’est que le vieux ministre était jaloux du jeune guidon. La Fare avait été bien reçu de la maréchale de Rochefort que Louvois aimait. Louvois avait assez montré cet amour, en mettant le bâton de maréchal de France dans la main du marquis de Rochefort qui était, au camp comme chez sa femme, un sot en trois lettres et qui n’en succéda pas moins à Turenne dans le plus haut grade de l’armée. Pouvait-on faire davantage pour un mari? Les vieux amants sont de complexion jalouse. Celui-ci crut les affaires de son rival encore meilleures qu’elles ne l’étaient effectivement. 11 n’eut pas la bonne grâce héroïque du Sertorius de Corneille qui, dans un cas pareil, s’écrie :
On ne doit plus aimer quand on n’est plus aimable.
Il se vengea en privant l’armée d’un bon officier. La Fare jouait tle malheur. Le bonhomme Le Tellier fut jaloux aussi de lui. L’était-il pour son 'propre compte ou pour le compte de son fils, on ne saurait trop le dire, mais il
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l’était. C’était se faire deux puissants ennemis pour une coquette, car il n’y avait dans tout cela que mines et caquetages, peu ou point de sentiment.
En ce temps-là, madame de La Sablière, chez qui il soupait, l’aima. La réponse de Louvois l’avait dégoûté du service : elle était bien faite pour cela. Une charge de sous-lieutenant coûtait cher, et La Fare n’était pas riche; elle donnait des soins, et La Fare était paresseux. C’était bien des raisons pour s’en défaire. L’amour de Marguerite décida le marquis. Avec la permission du roi, il vendit sa charge quatre-vingt mille livres au marquis de Sévigné, enseigne dans cette même compagnie des gendarmes du Dauphin.
La Fare, naturellement incapable d’un amour violent, était jeune alors. Sa maîtresse, qui n’était modérée en rien, entrait dans l’âge où les passions s’exaspèrent. Par bonheur pour elle, son mari, déjà fort distrait, devint, environ ce temps-là, amoureux à en perdre la tête d’une demoiselle Manon de Vaughangel pour qui il faisait des madrigaux. Marguerite se jeta éperdument dans les bras du marquis qui répondit à ces élans avec toute la vivacité de la jeunesse. Mais on ne peut se changer. Il était l’homme des soupers et buvait la nuit. Bien que d’un esprit solide au fond et point éventé, s’il faisait à quelque époque de sa vie quelques réflexions sérieuses, c’était seulement après une débauche, vers midi, dans sa chambre, une serviette mouillée sur la tête. Et, quand la nuit revenait, il retournait souper avec des filles de théâtre et Chaulieu.
Chaulieu, son maître, lui décernait, au milieu des flacons, les louanges les plus honorables :
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« Vous avez pris la place de Cornus, lui disait-il, et vous vous faites adorer sous le nom de La Fare. » L’abbé ne manquait pas d’ajouter l’éloge de l’inconstance et de l’infidélité naturelles à son disciple. On buvait. L’abbé, s’attendrissant ;
« J’étais né vertueux », soupirait-il. Et, comme l’assemblée se récriait à cette surprenante affirmation, l’abbé reprenait avec une belle fatuité :
« J’étais né vertueux; ces bonnes dames qui crient si fort m’ont rendu libertin; ne les écoutez pas; il y en a bien là quelqu’une qui me pardonnerait d’être libertin, si je voulais bien n’être pas indifférent pour elle. »
Quant à La Fare, à table comme au feu, il avait la tête froide. C’était à tout prendre un débauché fort sage. Rien ne troublait sa paisible indifférence. Comme il ne croyait à rien, il ne se disputait guère. On vantait la facilité de son commerce, et ses amis admiraient l’indulgence plénière qu’il donnait à tout le genre humain.
Voilà l’homme que madame de La Sablière aimait avec toutes les exigences et toutes les jalousies du dernier amour. Lui, flatté du choix d’une dame aussi célèbre, eut d’abord de la reconnaissance et il en marqua dans des petits vers de grand seigneur :
Je sers une maîtresse illustre, aimable et sage,
Amour! tu remplis mes souhaits.
Pourquoi me laissais-tu, dans la fleur de mon âge.
Ignorer ses vertus, ses grâces, ses attraits?
Pendant quelque temps, il fut très empressé. Ses compagnons de table, qu’il négligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire :
MADAME DE LA SABLIÈRE
« On vous met à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité. »
Mais ce beau feu tomba vite; la « maîtresse illustre, aimable et sage » le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la pauvre femme ne cessèrent plus ; il lui fallut essuyer sans relâche « les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir^ ».
La Fare avait suivi son penchant voluptueux. Maintenant, il soupait comme devant. La Champmeslé lui donnait des distractions. Il succédait doucement dans le cœur de la comédienne à .M. de Tonnerre qui y avait succédé doucement à Racine. De plus, s’il faut en croire l’effronté petit abbé de Ghaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame de La Sablière qui eut bientôt une troisième rivale plus redoutable que les autres : la bassette.
En 1680, ce jeu de cartes était encore dans sa nouveauté. C’est M. Justiniani, l’ambassadeur de Venise, qui l’avait introduit en France, où il faisait fureur. Le comédien Champmeslé, qui faisait des pièces avec La Fontaine, donna La Bassette qui fut jouée huit fois de suite à partir du 3 mai 1680. Le chevalier d’Her****, qui écrivait des lettres sur les mœurs du temps, reprochait vigoureusement à ce jeu de nuire à la galanterie. « Cette maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler l’empire d’Amour, et c’est le plus grand fléau que la colère du ciel lui pût