Fontenelle
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTERATURE
envoyer. On peut appeler ce jeu-Ià l’art de vieillir en peu de temps. » Le mathématicien Sauveur, le protégé de madame de La Sablière, lit une table de probabilités pour montrer qu’il y avait dans ce jeu des coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que cette table enseignait les moyens de jouer à coup sûr. La rage des joueurs en redoubla. M. Gaderousse perdit aux cartes tous les bijoux de sa femme. Un soir qu’il entrait dans la maison où l’on tenait une table de bassette, quelqu’un lui dit : « Que venez-vous faire ici? Vous n’avez pas un quart d’écu et votre bonne femme n’a plus ni bagues ni joyaux. » En ce moment, madame de Gaderousse était, avec la maîtresse du logis, dans l’alcôve où on ne la voyait pas. Elle fut suffoquée de s’entendre traiter ainsi et tomba de son long. On la porta dans son carrosse, puis dans son lit, où elle mourut quatre jours après. Le tout pour la plus grande gloire de la bassette.
La Fare, en dépit de cette modération renouvelée d’Horace, qu’il pratiquait, devint un des plus obstinés joueurs. 11 passait ses jours et ses nuits à Saint-Germain, devant des cartes, avec un visage enflammé. 11 perdait assez, car le bruit de sa déveine parvint jusqu’à La Fontaine, alors à l’ombre et au vert dans son pays natal. Pendant qu’il jouait, madame de La Sablière se consumait d’angoisse et de dépit, séchait dans la fièvre et dans les larmes. M. de La Sablière, de son côté, dépérissait de chagrin. Ayant appris brusquement la mort de cette mademoiselle Manon de Vaughangel qu’il aimait, il s’affaissa, languit pendant un an et mourut le 3 mai 1679, âgé de cinquante-cinq ans, après vingt-cinq années de mariage.
MADAME DE LA SABLIÈRE
Madame de La Sablière, veuve sans regrets, mais aussi sans honneur, ne se sentit pas tout à fait innocente de cette mort. Vieillissante, malade, trahie, désespérée, ruinée, elle tourna vers la religion. Sa réforme fut complète, et sa conversion au catholicisme attira l’attention de la cour. Le marquis de Sourches, grand prévôt de France, qui la connaissait peu, car il ne savait trop si elle était « femme ou fille d’un certain Rambouillet qui avait été toute sa vie dans les partis », nota dans son mémorial à la date de mars 1685 cette libéralité de Louis XIV : « le roi donna plusieurs pensions; il en donna une de deux mille livres à madame de La Sablière, femme qui n’étoit pas de grande naissance mais qui étoit connue par son bel esprit, et qui s’étoit aussi convertie depuis peu de temps. 11 en donna aussi une de trois mille livres à mademoiselle de Martel, autrement de Marennes, damoiselle de bonne maison de Poitou qui avoit aussi été autrefois huguenote ». On était au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. Madame de La Sablière, devenue pieuse, prit le parti des Longueville, des La Vallière et de tant d’illustres pécheresses. Toujours vive, elle fit un brusque départ. On ne la vit plus. D’abord elle alla soigner les malades aux Incurables \ puis elle se retira dans cette maison des pauvres.
Cet hôpital, fondé depuis quarante-trois ans, gardait dans sa chapelle les viscères du comte de La Rochefoucauld qui l’avait doté. 11 était ouvert aux hommes et aux femmes qui, selon les termes de l’ordonnance de fondation, étant privés de fortune et de secours, n’avaient pas môme la consolation d’entrevoir un terme aux maux dont