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PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
qui ne semble pas avoir été attirée vers lui par des influences plus secrètes et plus irrésistibles. Depuis le moment où, répétant dans un ballet avec Madame, il s’écria, à peu près comme Mascarille, « au voleur! au voleur! ^ » jusqu’au jour où, déguisé en laquais, il lit ses adieux à sa maîtresse et tomba évanoui dans la cour du Louvre, le comte de Guiche se conduisit en parfait amant, plein à la fois d’audace et de respect, imaginant les rencontres les plus singulières, prenant les travestissements les plus étranges, portant sur son cœur le portrait de sa dame, sur lequel, à la guerre, venaient s’aplatir les balles, bravant les disgrâces, parlant peut-être un peu trop, défaut auquel les chevaliers errants eux-mêmes sont sujets, se jetant dans tous les périls, jaloux jusqu’à perdre la raison et surtout, ce qui était le grand point, écrivant des lettres. Il en faisait des volumes et nous devinerons tout à l’heure de quel style elles étaient. Madame les lisait sans trop s’en cacher et trouvait de temps en temps de bonnes raisons pour ne pas jeter dans les dernières extrémités du désespoir un chevalier si terrible et si soumis. Est-ce là tout? Je le crois.
M. de Guiche, sachons-le bien, professait un grand dégoût pour les réalités de l’amour; cela ne prouverait rien, car ce dégoût-là est de ceux qu’on surmonte à l’occasion. Mais on disait que M. de Guiche avait de bonnes raisons pour s’y tenir. C’étaient des dames de la Cour qui parlaient
1. Remarquons, en passant, que Molière fait parler Mascarille et Jodelet, non comme des valets qui singent leurs maîtres, mais comme des marquis véritables. Ce qu'ils disent est ridicule, mais n’est nullement de mauvais ton. Il n’est pas extraordinaire qu’en les écoutant Cathos et Madelon crussent entendre des personnes de qualité. Mademoiselle de Scudéry ou quelque autre « illustre » de l’hôtel de Rambouillet s’y fût trompée comme elles.
HENRIETTE D'ANGLETERRE
ainsi, mesdames de Motteville et de Sévigné. Et que ne disaient pas les libellistes et les chansonniers!^. « Guiclie, disaient-ils, ne fait que patrouiller. » Patrouiller, vous entendez bien, faire quelques reconnaissances dans le pays du Tendre, mais sans pousser loin ni forcer de places 2.
On en contait bien d’autres. Si ce sont là des choses qu’on dit sans savoir, on ne les dit pourtant pas de tout le monde. On n’avait pas dit cela de Henri IV, enfin! Et il fallait que M. de Guiche eût la figure d’un amoureux transi.
C’était le bel air d’ailleurs, quand on savait le relever par la bonne mine et les grandes façons. Alors l’amour-propre y trouvait son compte et c’est cette passion que M. de Guiche était porté à satisfaire de préférence à toute autre. Il vécut d’amour-propre, il mourut d’amour-propre. La vanité le jetait dans toutes les affectations à la mode. A une époque peu éloignée de celle où il aimait Madame, la marquise de Sévigné nous le dessine d’un trait dans un petit tableau joliment crayonné sur nature pendant une représentation de Bajazet :
« Tout le bel air étoit sur le théâtre. M. le marquis de Villeroi avoit un habit de bal, le comte de Guiche
1. « Il avoit épousé la fille du duc de Sully, petite-fille, par sa mère, du chancelier de France (Séguier), bien faite, sage et riche; mais jusqu’alors (1665), elle avoit été mariée sans l’être. » [Mémoires de madame de Motteville, collect. Petitot, t. XL, p. 227.) Si l’on était sous Louis XV, cela ne voudrait rien dire, puisqu’il s’agit d’une femme, non d’une maîtresse. Mais nous sommes en 1665, et le mot est significatif. D’ailleurs madame de Sévigné est plus nette encore, à propos d’une maitresse. (Voir plus bas, p. 93.)